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Full text of "Annuaire"

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http://archive.org/cletails/annuairOOpari 



AVIS 



L'adresse postale de la Section doit être rédigée 
comme suit : 

École pratique des Hautes Études, 
IV^ Section (Sciences historiques et philologiques), 
à la Sor bonne, 45-47, rue des Ecoles, 

Paris (5V 

N. B. — Ne pas oublier d'indiquer le nwtte'ro de la Sectioti 

Au cas où une réponse est demandée, prière d'envoyer, 
pour la France et l'étranger, les timbres ou coupons- 
réponse nécessaires. 



Adresse téléphonique : 
ODÉON 24.13, poste 473 (Secrétariat) 
Poste 633 

(Cabinet du Président et du Secrétaire de la Section) 



Adresse téléphonique de la Comptabilité : 

ODÉON 83-57 
et ODÉON 24.13, poste 110 



On peut se procurer l'Annuaire 
au secrétariat de la Section, à la Sorbonne 
(Escalier E, galerie Richelieu, premier étage) 



École pratique des Hautes Études 

IV^ SECTION 
SCIENCES HISTORIQUES ET PHILOLOGIQUES 



ANNUAIRE 



1966 - 1967 




M. FLEURY : 

UNE LETTRE INÉDITE DE VICTOR DURUY 
À EDMOND ABOUT (1868) 



J. FILLIOZAT : 
FRANÇOIS MARTINI 
(1895-1965) 

A. GUILLAUMONT : 

ÉDOUARD DHORME 
(1881-1966) 



RAPPORTS (1965-1966) 
PROGRAMMES (1966-1967) 
POSITIONS DES THÈSES 



PARIS 
à la Sorbonne 
45-47, rue des Écoles 




99® année 



1966 



LF 




CALENDRIER POUR 1966-1967 



Novembre 19(6 

6 Dimanche.. Réunion du Con- 
seil {10 h.) [1]. 



DÉCEMBRE 



25 Samedi 



Noël ( Vacances du 
mercredi 22 dé- 
cembre au soir au 
mercredi 5 jan- 
vier au matin). 



Janvier 1967 
8 Dimanche 



Réunion du Con- 
seil {10 h.) [1]; 
renouvellement 
des commissions 
ordinaires. 



Mars 

19 Dimanche 
de la Pas- 
sion Réunion du Con- 
seil {10 h.) [1]. 



26 Dimanche. 



PÂQUES {Vacances 
du mercredi 29 
mars au soir 
au vendredi 14 
avril au matin). 



Mai 

4 Jeudi Ascension. — Va- 

cances. 



14 Dimanche. 



Pentecôte. — Va- 
cances le lundi 
15 mai. 



Juin 



18 Dimanche. 



Réunion du Con- 
seil {9 h. 30) [l] : 
rapport sur les 
conférences; affi- 
che pour 1967- 
1968; désigna- 
tion des élèves 
titulaires; Fer- 
meture des confé- 
rences. 



Novembre 

5 Dimanche. . Réunion du Con- 
seil {10 h.) 



Décembre 
25 Lundi Noël. 



(1) Ordre du jour de toutes les réunions : présentation de thèses, rapports des 
commissions responsables, propositions de publications. 



NOTICE SUR LA IV^ SECTIOÎS 

(SCIENCES HISTORIQUES ET PHILOLOGIQUES) 
DE L'ÉCOLE PRATIQUE DES HAUTES ÉTUDES '^^ 



L'École pratique des Hautes Études a été créée par décret 
du 31 juillet 1868, sur la proposition de Victor Duruy. 

Elle se composait, à l'origine, de quatre sections : Mathéma- 
tiques (ï^^ section). Physique et chimie (11^ section). Histoire 
naturelle et physiologie (IIP section). Sciences historiques et 
philologiques (IV® section). De cette dernière sont issues les 
sections des Sciences religieuses (V® section) [1886] et des Sciences 
économiques et sociales (VI® section) [1947]. 

Les six sections de l'Ecole sont entièrement indépendantes les 
unes des autres. 



* * 

La IV® section de l'École pratique des Hautes Études a pour 
objet de diriger et de préparer les personnes qui désirent se 
consacrer à la recherche dans le domaine des sciences historiques 
et philologiques. 

Les cours portent le nom de conférences, les professeurs, le 
titre de directeurs d'études. 



(1) On trouvera un historique et un recueil de documents sur la Section dans 
les fascicules 100 et 231 de la Bibliothèque de l'École des Hautes Études et, 
ci-après, le décret de fondation et des extraits des principaux textes régle- 
mentaires. 



10 



NOTICE 



Dans les conférences, les élèves ou auditeurs poursuivent en 
commun des travaux d'érudition et reçoivent des directeurs 
d'études des conseils pour leurs travaux personnels. 

* * 

Pour être inscrit (1) comme élève ou auditeur aucune condi- 
tion d'âge, de titre ou de nationalité n'est exigée. 

Après un stage, et sur proposition du directeur d'études, après 
avis du Conseil, les élèves peuvent être titularisés par le Ministre. 

Au bout de deux ans d'études (stage compris), un élève titu- 
laire peut solliciter le titre d'élève diplômé. A cet effet, il soumet 
au directeur d'études une thèse. Le directeur d'études, s'il trouve 
la thèse satisfaisante, la présente au Conseil de la Section. 

Le Conseil élit pour examiner la thèse une commission de deux 
membres, auxquels le président de la Section a le droit de 
s'adjoindre. Sur le rapport écrit de la commission, le Conseil 
se prononce sur l'acceptation de la thèse. 

Si la décision est favorable, le titre d'élève diplômé est acquis 
après impression de l'ouvrage ou, tout au moins, de ses posi- 
tions (2) dans V Annuaire de l'École. 

Des élèves diplômés de la Section peuvent être présentés par 
le Conseil à l'Ecole française de Rome (3), être chargés par le 
Ministre de missions scientifiques, recevoir des médailles, des 
mentions, des subventions, des récompenses spéciales (4) ou 
être autorisés à faire des conférences supplémentaires. 

Le titre d'élève diplômé donne accès aux emplois de la 1^® caté- 
gorie B du personnel contractuel technique du Centre national 
de la recherche scientifique (5), permet de se présenter au 



(1) On s'inscrit au secrétariat de la Section, à la Sorbone, escalier E (galerie 
Richelieu), premier étage. 

(2) L'impression des positions des thèses dans V Annuaire a été décidée 
par le conseil de la Section dans sa séance du 5 novembre 1961. 

(3) Cf., p. 15, l'extrait du décret du 20 novembre 1875, concernant l'École 
de Rome. 

(4) Cf., p. 10 et 12, les articles 8 et 13 du décret du 31 juillet 1868. 

(5) Décret du 9 décembre 1959 {Journal officiel du 15 décembre 1959). 



NOTICE 



11 



concours d'admission à l'École nationale d'administration (1), 
au concours de recrutement du personnel scientifique relevant 
de la direction des bibliothèques de France (2) et à celui d'assis- 
tant des musées de France (3). 

Il qualifie les chercheurs qui sollicitent leur admission à 
l'Ecole française d'Extrême-Orient et à l'Institut français d'archéo- 
logie orientale du Caire. 

L'enseignement préparatoire au doctorat de III^ cycle (ou 
doctorat de spécialité) est, conformément au décret du 19 avril 
1958, dispensé par la IV^ section de l'École pratique des Hautes 
Études (4). Le titre d'élève diplômé de la Section peut dispenser 
de la première année de scolarité. 

* 
* * 

La Section publie, depuis sa fondation, une collection appelée 
Bibliothèque de V École des Hautes Études et un Annuaire 
où sont imprimés les rapport annuels sur les travaux de chaque 
conférence, les programmes des enseignements, les positions 
des thèses (5) et divers articles. 

Elle a constitué un Centre de recherches d'histoire et de 
philologie, divisé en départements correspondant à une ou 
plusieurs directions d'études. Ce Centre publie plusieurs 
collections. 



(1) Arrêté du 3 février 1959 {Journal officiel du 9). 

(2) Décrets du 16 mai 1952 {Journal officiel du 25) et du 7 mars 1960 {Journal 
officiel du 16). 

(3) Décret du 17 septembre 1963 {Journal officiel du 25). 

(4) Cf., p. 15-17, une notice sur l'enseig lement de 3*^ cycle. 

(5) L'impression des positions des thèses dans V Annuaire de la Section a 
été décidée par le Conseil dans sa séance du 5 novembre 1961. 



DOCUMENTS 

RELATIFS À L'ÉCOLE DES HAUTES ÉTUDES 



I. Décret relatif à la création d'une École pratique des Hautes Études 

NAPOLÉON par la grâce de Dieu et la volonté nationale, Empereur des 
Français. 
A tous présents et à venir, salut. 

Sur le rapport de notre Ministre Secrétaire d'Etat au département de l'Instruc- 
tion publique, 

Vu le décret en date du 31 juillet 1868, relatif aux laboratoires d'enseignement 
et à la création de laboratoires de recherches; 

Le Conseil impérial de l'Instruction publique entendu, 
Avons décrété et décrétons ce qui suit : 

ARTICLE PREAIIER 

Il est fondé à Paris, auprès des établissements scientifiques qui relèvent 
du Ministère de l'Instruction publique, une École pratique des Hautes Études 
ayant pour but de placer, à côté de l'enseignement théorique les exercices qui 
peuvent le fortifier et l'étendre. 

ART. 2 

Cette École est divisée en quatre sections : 

1° Mathématiques; 

2° Physique et chimie; 

3° Histoire naturelle et physiologie; 

4° Sciences historiques et philologiques. 

Les professeurs ou les savants, chargés de diriger les travaux des élèves, 
prennent, dans la seconde et la troisième section, le titre de directeurs de 
laboratoires, dans la première et la quatrième, celui de directeurs d'études. 

Des avantages analogues à ceux qui sont faits aux directeurs de laboratoires 
de recherches par le décret, en date de ce jour sur les laboratoires, peuvent être 
attribués, dans la même forme aux directeurs d'études. 

ART. 3 

Il n'est exigé aucune condition d'âge, de grade ou de nationahté pour l'admis- 
sion à l'École pratique; mais les candidats sont soumis a im stage. 



14 



DOCUMENTS 



Admis provisoirement sur l'avis du directeur qui les accepte, leur situation 
est régularisée par une épreuve de trois mois au plus sur le rapport de ce 
directeur et l'avis de la Commission permanente mentionnée à l'article 9. 

L'admission est prononcée par le Ministre. 

Un élève peut appartenir à plusieurs sections. 

ART. 4 

La jouissance des avantages que confère l'inscription à l'École pratique 
ne peut pas dépasser trois ans. 

Les élèves de l'Ecole pratique sont admis : aux leçons normales faites par 
les professeurs, dans leurs cours publics, aux conférences particulières faites 
soit par les professeurs eux-mêmei, soit par des répétiteurs, et aux travaux des 
laboratoires d'enseignement. 

Ils sont tenus : 1° de fournir des travaux écrits sur des sujets déterminés 
et des analyses d'ouvrages de science et d'érudition publiés en France ou à 
l'étranger; 2° d'effectuer sur des sujets déterminés des recherches dans les 
bibliothèques et les musées, et d'en produire des résultats par écrit. 

Les élèves de la section d'histoire naturelle et de physiologie prennent part 
aux excursions scientifiques dirigées par les professeurs; ceux des sections de 
mathématiques, de physique et de chimie, aux visites des usines renommées 
par leur outillage mécanique ou par leurs procMis de fabrication. 

ART. 5 

Une indemnité annuelle peut être accordée par le Ministre, après avis du 
Conseil supérieur, à des élèves de l'École pratique des Hautes Études. 

ART. 6 

Les élèves de l'École pratique des Hautes Études qui l'ont mSrité par leurs 
travaux peuvent, par décision spéciale prise sur l'avis du Conseil supérieur 
de l'Ecole être dispensés des épreuves de la licence pour se présenter au doc- 
torat. 

ART. 7 

Des élèves sortant de l'École normale supérieure et des agrégés de l'ensei- 
gnement public peuvent être désignés par le Ministre, pour être attachés exclu- 
sivement, pendant deux ans, en qualité de préparateurs auxiliaires ou de répé- 
titeurs, à une des sections de l'École pratique des Hautes Études. 

Durant ces deux années, les premiers jouissent des avantages assurés auK 
élèves de l'École normale supérieure et d'une indemiité de 12 F; les seconds, 
d'une indemnité de 20 F. 

ART. 8 

Des missions scientifiques à l'étranger sont confiées, par le Ministre de 
l'Instruction publique, à des répétiteurs ou à des élèves de l'École pratique 
des Hautes Études. 

ART. 9 

Les élèves de chacime des sections de l'École pratique sont placés sous le 
patronage d'une Commission permanente de cinq membres, nommés pour 
trois ans par le Ministre de l'Instruction publique, et choisis parmi les directeurs 
de laboratoires et d'études. 

Ces commissions prennent les mesures nécessaires pour obtenir l'entrée 



DOCUMENTS 



15 



des élèves dans les laboratoires de recherches ou dans les autres lieux d'études 
où elles jugent utile de les placer. 

Elles donnent, quand il y a lieu, leur avis sur la publication, avec le concours 
ou aux frais de l'État, des travaux effectués par les élèves. 

Elles proposent en faveur des élèves, après les avoir soumis à un examen 
spécial, en tenant compte des travaux qu'ils ont publiés ou produits, les indem- 
nités, les dispenses et les missions mentionnées aux articles 5, 6 et 8. Le Ministre 
prononce, après avis du Conseil supérieur institué par l'article 10 du présent 
décret. 

Les directeurs des laboratoires dans lesquels les élèves de l'Ecole sont reçus 
siègent dans la Commission avec voix délibérative toutes les fois qu'il s'agit 
de question intéressant leur laboratoire. 

Les directeurs des laboratoires et d'études rendent annuellement compte 
par un rapport écrit des travaux accomplis sous leur direction et des titres 
acquis par chaque élève. Ces rapports sont soumis par la Commission au 
Ministre pour être transmis au Conseil supérieur. 

ART. 10 

Le Conseil supérieur de l'Ecole (i) est formé des Secrétaires perpétuels 
de l'Académie des sciences et de l'Académie des inscriptions et belles-lettre?, 
de l'Administrateur du Collège de France, des Directeurs du Muséum, de 
l'Observatoire, de l'École normale, des Archives de l'Empire et de l'École 
des chartes, de l'Administrateur général de la Bibliothèque impériale, des 
Conservateurs du Musée des Antiques, des Doyens des Facultés des sciences, 
des lettres et de médecine, et des membres des quatre commissions instituées 
par l'article 9. 

Le Conseil donne son avis sur les matières suivantes : 

1" Subventions pour la création et le développement des laboratoires de 
recherches ; 

2° Indemnités à allouer aux directeurs des laboratoires de recherches ou 
aux directeurs d'études dépendant de l'École pratique; 

3° Indemnités à allouer aux élèves les plus méritants de l'École pratique, 
ou à ceux des laboratoires particuliers; 

4° Dispense du grade de licencié à accorder aux élèves de l'École qui aspirent 
au doctorat ès lettres et ès sciences; 

5° Missions scientifiques à l'étranger, prévues par l'article 8; 

6° Désignation des élèves sortants qui peuvent être, à raison de leur aptitude, 
chargés de cours dans l'enseignement secondaire, ou être employés comme 
préparateurs dans l'enseignement supérieur, comme aides naturalistes au 
Muséum, aides astronomes à l'Observatoire impérial, bibliothécaires, etc. 

Le Conseil peut être appelé à donner son avis sur les questions générales 
concernant l'École pratique des Hautes Études. 

Il se réunit, sur la convocation du Ministre, au moins deux fois par an, au 
commencement et à la fin de chaque année scolaire. 

ART. 11 

Sur la proposition du directeur de laboratoire ou d'études auprès duquel 
ils ont pris part aux travaux de l'École, et après avis de la Commission perma- 
nente, les candidats au doctorat peuvent être autorisés, par le Ministre, à pré- 
parer leur thèse de docteur dans les locaux de l'École. 



(1) N. B. — Ce Conseil supérieur n'a jamais fonctionné. 



16 



DOCUMENTS 



ART. 12 

Les directeurs de laboratoires ou d'études peuvent donner des certificats 
d'études à leurs élèves. Ces certificats sont délivrés, au nom de l'École, par la 
Commission permanente. 

ART. 13 

Tous les ans, après examen des rapports des directeurs de laboratoires et 
d'études, sur l'avis de la Commission permanente et le Conseil supérieur 
entendu, le Ministre donne des missions aux élèves, leur accorde des médailles, 
des mentions, des subventions ou des récompenses spéciales. 

ART. 14 

Il est pourvu par des règlements intérieurs, préparés par les commissions 
permanentes, aux dispositions particulières à chacune des sections de l'École 
pratique. 

ART. 15 

Par décision du Ministre, rendue après avis du Conseil supérieur, l'École 
pratique des Hautes Études peut comprendre des annexes instituées auprès 
des établissements scientifiques des départements. Les directeurs de laboratoires 
ou d'études et leurs élèves jouissent dans ce cas des avantages énumérés au 
présent décret. 

ART. 16 

Notre Ministre Secrétaire d'État au département de l'Instruction publique 
est chargé de l'exécution du présent décret. 
Fait à Plombières, le 31 juillet 1868. 

Signé : NAPOLÉON. 
Par l'Empereur : 
Le Ministre Secrétaire d'État 
au département de VInstruction publique, 
V. DURUY. 



IL Extrait du règlement commun aux IV^ et sections (8 novembre 1923) 

1. La section des Sciences historiques et philologiques et la section des 
ciences religieuses de l'École pratique des Hautes Études ont pour objet 
de diriger et préparer les personnes qui désirent se consacrer à des travaux 
d'érudition. 

2. L'enseignement est donné par les directeurs d'études nommés par le 
Ministre, après présentation ou avis du conseil de la Section. 

3. Dans les conférences, les élèves et auditeurs poursuivent en commun 
des études d'érudition. Chacun d'eux reçoit des directeurs d'études des con- 
seils pour ses travaux personnels. 



DOCUMENTS 



17 



4. Les conférences sont indépendantes les unes des autres, mais elles peuvent 
être réunies pour un travail commun. 

5. A la fin de l'année scolaire, chaque directeur d'études remet au président 
de la Section un rapport sur les travaux de sa conférence. 

6. Dans chaque section, l'assemblée des directeurs d'études constitue le 
Conseil de la section. 

7. Le Conseil est réuni par le Président : 
1° Au commencement de Tannés scolaire; 
2*^ Au commencement de janvier; 

3° La semaine qui précède la semaine sainte; 
4'' A la fin de l'année scolaire. 

Le Président peut, en outre, convoquer le Conseil toutes les fois qu'il le 
juge utile. 

8. Le Conseil fait des présentations ou donne son avis pour la nomination 
des directeurs d'études. 

Il arrête les sujets et les heures des conférences. 

9. Le Conseil propose au Ministre la liste des élèves stagiaires à titulariser; 
il lui soumet des projets de modification des études, les demandes relatives, 
soit aux missions scientifiques et aux indemnités prévues pour les élèves dans 
le décret du 31 juillet 1868, soit à des bourses de provenance quelconque. 

10. Dans les collections de la Bibliothèque de l'École des Hautes Études 
peuvent être admis : 

1° Des travaux de dii'ecteurs d'études; 
2° Des thèses d'élèves diplômés; 

3*^ Sur l'initiative du directeur d'études compétent, d'autres travaux d'élèves 
diplômés ou non diplômés. 

L'admission dans la Bibliothèque est prononcée par le Conseil. 

11. Pour être inscrit comme élève ou auditeur, il n'est exigé aucune condi- 
tion d'âge, de grade universitaire ou de nationalité. On ne devient élève titu- 
laire qu'après un stage. 

12. Les élèves et les auditeurs choisissent les conférences qu'ils veulent 
suivre. Les directeurs d'étudts peuvent exclure ceux qui leur sembleraient 
insuffisamment préparés. 

13. Avant chaque conférence, les assistants signent sur un registre de pré- 
sence. Toute absence prolongée doit être justifiée. 

14. La durée de scolarité est de trois ans, stage compris. 

15. L'année scolaire commence après la première semaine de novembre et 
finit avec la dernière semaine de juin. Les conférences sont suspendues du 
25 décembre au 6 janvier inclusivement (1), pendant la semaine sainte et 
pendant la semaine de Pâques. 



(1) Les dates des vacances de Noël sont actuellement fixées, chaque année, par 
ie Ministre. 



Gt; 0<;45 67 04G 3 



18 



DOCUMENTS 



16. Après au moins deux ans d'études (stage compris), un élève titulaire 
peut demander le titre d'élève diplômé. A cet effet, il soumet au directeur 
d'études un mémoire dit thèse. Le directeur d'études, s'il trouve la thèse satis- 
faisante, la présente au conseil de la Section. 

Le Conseil désigne pour examiner la thèse une commission de deux membres 
auxquels le président de la Section a le droit de s'adjoindre. Sur le rapport 
écrit de la commission, le Conseil se prononce sur l'acceptation de la thèse. 

17. Le titre d'élève diplômé n'est acquis et le diplôme n'est conféré qu'après 
impression de la thèse. 

18. Si la thèse est imprimée dans la Bibliothèque de VÉcole des Hautes 
Études, chaque exemplaire doit porter la mention suivante : 

« Sur l'avis de M , directeur d'études, et de MM. ... et ... commis- 
saires responsables, la présente thèse a valu à M. . . . , le titre d'élève diplômé 
de la section des sciences. . . de l'École des Hautes Études. Le directeur d'études 
{signé) . . . , les commissaires responsables (signé) . . . , le président de la Section 
{signé).. . » 

19. Si la thèse est publiée en dehors de la Bibliothèque, l'impression sera 
surveillée par les soins de la Section. Cinq (2) exemplaires munis de la men- 
tion susdite imprimée, devront être remis au secrétariat. En outre, il devra être 
remis un exemplaire à chacun des directeurs d'études qui en auront fait d'avance 
la demande 

20. Sur la proposition du directeur d'études compétent, les élèves diplômés 
peuvent être autorisés par le Conseil à des conférences supplémentaires. 

21. Des deux commissaires responsables chargés d'examiner une thèse, l'un 
pourra être un élève diplômé. 

22. Le bénéfice des missions et indemnités visées à l'article 9 peut être 
étendu aux élèves diplômés. 

23. Sur la proposition du- directeur d'études compétent, et par décision 
spécial du Conseil, il peut être tenu compte du temps d'études ou de mission 
passé, par un candidat au diplôme, soit en province, soit à l'étranger. 

24. Des conférences temporaires peuvent être confiées à des savants fran- 
çais ou étrangers après vote du Conseil et sur autorisation du Ministre. 



III. Extrait du décret concernant VÈtole de Rome (20 novembre 1875) 

1. L'École se compose : 

1° Des membres de première année de l'École d'Athènes; 
2" Des membres propres à l'École de Rome. 

2. ... Les membres propres à l'École de Rome sont au nombre de six. Les 
places sont attribuées soit à des candidats présentés par l'École normale supé- 
rieure, par l'École des chartes et par la Section d'histoire et de philologie 



(2) Nombre porté ultérieurement à dix. 



DOCUMENTS 



19 



de VÉcole pratique des Hautes Études, soit à des docteurs reçus avec distinc- 
tion ou à des jeunes gens signalés par leurs travaux. 

Les candidats... de l'École des Hautes Études... doivent avoir le titre d'élève 
diplômé. 



IV. Règlement du doctorat de troisième cycle 
ou doctorat de spécialité (décrets des 19 avril 1958 et 18 juillet 1959) 

ARTICLE PREMIER 

Dans l'enseignement supérieur des lettres, les conférences et travaux pra- 
tiques destinés à donner aux étudiants des connaissances approfondies dans 
une spécialité, et à les former au maniement des méthodes de recherche, sont 
aménagés en un troisième cycle d'enseignement qui prolonge le cycle préparant 
au certificat d'études littéraires générales et le cycle préparant à la licence. 

ART. 2 

Peuvent être admis à s'inscrire en première année, les étudiants qui possèdent 
le grade de licencié ès lettres ou, à titre exceptionnel, ceux qui, sans avoir ce 
grade, ont donné la preuve d'une aptitude particulière à la recherche. Les 
demandes des candidats doivent indiquer les titres et travaux dont ils justifient 
et être accompagnées d'un rapport favorable de l'un des directeurs de recher- 
ches prévus à l'article 4 et de l'avis du doyen ou du chef de l'établissement 
intéressés. Elles sont examinées dans les conditions prévues à l'article 8. 

ART. 3 

La durée du troisième cycle d'enseignement est fixée au minimum à deux 
années, consécutives ou non. Au début de chaque année, les candidats prennent 
une inscription annuelle dans une Faculté des Lettres ou dans l'un des autres 
établissements d'enseignement supérieur énumérés à l'article 4 ou dans un 
institut d'université ou de faculté. 

ART. 4 

Les étudiants admis à s'inscrire doivent participer aux activités d'un groupe 
de travail placé sou? le contrôle d'un directeur de recherches. Ce directeur de 
recherches est soit professeur ou maître de conférences des Facultés des lettres, 
soit professeur au Collège de France, directeur d'études à VÉcole pratique des 
Hautes Études (J^, 4^, 5^ et sections), professeur à l'École nationale des 
chartes, professeur à l'École nationale des langues orientales vivantes, directeur 
d'études au cycle supérieur d'études pohtiques, directeur de recherches au 
C.N.R.S., professeur ou maître de conférences à la Facidté de théologie catho- 
lique ou à la Faculté de théologie protestante de l'Université de Strasbourg. 

A titre exceptionnel, il peut être fait appel pour exercer les fonctions de direc- 
teur de recherches à toute autre personnalité scientifique habilitée par décision 
ministérielle, sur proposition de l'assemblée de l'établissement intéressé, et 
après avis de la commission prévue à l'article 8. 



2. 



20 



DOCUMENTS 



ART. 5 

Le candidat n'est admis à poursuivre ses études en deuxième année que par 
décision conjointe de son directeur de recherches et d'un autre directeur 
désigné par le doyen ou par ie chef de l'établissement; il devra leur soumettre 
un rapport sur le travail accompli au cours de la première année et faire preuve, 
dans une interrogation ortie et des exercices pratiques d'une initiation suffi- 
sante aux techniques de recherche propres à la spécialité qu'il a choisie. 

Sur rapport motivé du directeur de recherches justifiant la demande et sur 
avis du doyen ou du chef de l'établissement, des candidats pourvus du diplôme 
d'études supérieures de lettres ou du diplôme de l'École pratique des Hautes 
Etudes (3^, 4^, 5^ et 6^ sections) ou du diplôme d'archiviste-paléographe ou 
de diplômes français ou étrangers obtenus après rédaction de travaux person- 
nels pourront être dispensés de la première année de scolarité ou du premier 
examen par décision de la Commission nationale. 

Tout candidat étranger devra, avant d'être admis à s'inscrire en deuxième 
année, justifier d'une connaissance suffisante de la langue française. 

A la fin de la deuxième année ou postérieurement, le candidat peut soutenir 
devant une Faculté des lettres une thèse en vue d'obtenir un doctorat défini 
par une spécialité déterminée par le jury d'examen et figurant dans une liste 
fixée pour chaque Faculté des lettres par arrêté du ministre de l'Éducation 
nationale. Cette liste est établie sur proposition de l'assemblée de la Faculté 
et après avis de la commission prévue à l'article 8 et du Conseil de l'enseigne- 
ment supérieur. 

Dans cette thèse, le candidat peut, avec l'autorisation de son directeur, 
utiliser le résultat de recherches antérieurement effectuées en vue de l'obten- 
tion d'un autre diplôme. 

Les étudiants admis à suivre l'enseignement du troisième cycle peuvent se 
consacrer à des recherches personnelles ou à des travaux d'intérêt collectif 
sans prétendre à aucune sanction officielle. 

ART. 6 

Le jury d'examen devant lequel la thèse est soutenue comprend trois mem- 
bres. 

Le directeur de recherches sous le contrôle duquel le candidat a travaillé 
en est membre de droit. Les deux autres membres doivent être professeurs 
d'un établissement d'enseignement supérieur public ou docteur ès lettres. 
L'un au moins doit être professeur en exercice dans une Faculté des lettres. 

La désignation de ces membres est faite : 

1° Dans les Facultés des lettres des universités des départements, par le 
doyen de la Faculté des lettres; 

2° A la Faculté des lettres des universités de Paris, par le doyen de h 
Faculté, sur la proposition d'une commission formée de l'administrateur du 
Collège de France ou de vice-président de l'assemblée du collège, du secrétaire 
de cette assemblée, de cinq professeurs de la Faculté des lettres désignés 
par le Conseil de la Faculté et des professeurs de cette Faculté qui exercent 
la direction des écoles normales supérieures, des présidents et secrétaires 
des 4^, 5^ et 6« sections de l'École pratique des Hautes Études, du président 
de la 3e section de cet établissement, du directeur de l'École nationale des 
chartes, du président du Comité de direction du cycle supérieur d'études 
politiques de la Fondation nationale des sciences politiques, de l'administra- 
teur de l'École nationale des langues orientales vivantes et du directeur adjoint 



DOCUMENTS 



21 



du C.N.R.S. pour les sciences humaines. Cette Commission est présidée par 
le doyen de la Faculté des lettres. Elle peut déléguer ses pouvoirs à des sous- 
commissions. 

Lorsque la thèse a été préparée sous le contrôle d'un directeur d'études 
au cycle supérieur d'études politiques de la Fondation nationale des sciences 
politiques, le doyen de la Faculté de droit et des sciences économiques désigne 
les membres du jury conjointement avec le doyen de la Faculté des lettres et 
sciences humaines. Dans ce cas, le jury comprend, outre le directeur d'études 
intéressé, un professeur en exercice dans chacune des Facultés des lettres et 
de droit; le président du jury, qui doit être professeur en exercice dans l'une 
des deux Facultés est désigné par accord entre les deux doyens. 

Les trois membres du jury, sous la présidence du professeur de Faculté des 
lettres le plus ancien, se réunissent en vue d'établir un rapport commun; 
après avoir invité le candidat à présenter oralement des explications complé- 
mentaires, ils prononcent l'admission ou l'ajournement; ils peuvent déclarer 
que la thèse mérite d'être tenue pom"équivalente à une thèse complémentaire 
de doctorat ès lettres. 

ArvT. 7 

Les candidats au doctorat ès lettres qui remplissent la condition indiquée 
dans le dernier alinéa de l'article 6 sont dispensés de la thèse complémentaire. 

ART. 8 

Il est institué au ministère de l'Education nationale une Commission natio- 
nale du troisième cycle de l'enseignement supérieur des lettres. 

Cette Commission est formée des membres de la Commission prévue à 
l'article 6 pour la Faculté des lettres de l'Université de Paris et des doyens 
des Facultés des lettres des universités des départements. 

Elle est présidée par le directeur général de l'enseignement supérieur. 

Elle est chargée de donner tous avis et de formuler toutes suggestions au 
ministre de l'Education nationale sur l'organisation du troisième cycle de 
l'enseignement supérieur des lettres. 

Elle statue, sur les demandes des candidats visés aux articles 2 et 5, soit 
par elle-même, soit par une ou plusieurs sous-commissions auxquelles elle 
délègue ses pouvoirs. 



V. Dispositions pratiques pour l'inscription en troisième cycle 
et la présentation des thèses 

1° Tout candidat désirant préparer une thèse de troisième cycle sous la 
direction d'im directeur d'études de la Section doit constituer pour le P"" sep- 
tembre un dossier comprenant les pièces suivantes : 

— une demande d'inscription en première année de troisième cycle, ou en 
seconde année s'il remplit les conditions fixées à l'article 5 du décret du 19 avril 
1958; la demande doit être adressée au président de la Section; 

— un curriculum vitae; 

— une liste des titres et travaux; 

— une copie de ses diplômes; 



22 



DOCUMENTS 



— une attestation du directeur d'études certifiant son aptitude à la recherche. 
L'inscription est gratuite. 

2° La thèse préparée dans une direction d'études de la Section doit être 
déposée en cinq exemplaires au secrétariat de la Section avant le 20 avril, 
de manière à pouvoir être transmise avant la date du 10 mai à la Faculté des 
lettres et sciences humaines qui en organise la soutenance avant le l^'' juillet. 

Selon un règlement de la Faculté des lettres et des sciences humaines de 
l'Université de Paris, la date limite du 10 mai est fixée pour le dépôt des thèses 
de troisième cycle dont les auteurs accomplissent leur deuxième année de 
scolarité pendant l'année universitaire en cours. Elle est avancée au 15 mars 
pour les élèves ayant accompli cette année antérieurement. A titre exceptionnel, 
les élèves étrangers fournissant la preuve qu'ils doivent quitter la France en 
fin d'année, seront admis à soutenance avant le 1^'" juillet, si les exemplaires 
de leur thèse sont parvenus au Secrétariat de la Faculté entre le 15 mars et le 
10 mai. 



VL Extrait de l'arrêté ministériel du 22 juin 1966(1) 
fixant la liste des titres français admis 
en équivalence de l'examen de fin de première année du premier cycle 
en vue du diplôme universitaire d'études littéraires 



ARTICLE PREMIER 

En application de l'article 6 du décret n^ 66-412 du 22 juin 1966 susvisé 
sont admis en équivalence de V examen de fin de première année en vue d'un 
diplôme universitaire d'études littéraires, les titres suivants : 

— diplôme de l'École pratique des Hautes Études; 

— diplôme de docteur de troisième cycle. 



(1) Journal officiel du 23 juin. 



PRÉSIDENTS DE LA SECTION 



1868-1885 : Léon Renier 

1885-1895 : Gaston Paris 

1895-1912 : Gabriel Monod 

1912-1925 : Louis Havet 

1925-1936 : Antoine Meillet 

1936-1961 : Mario Roques 

1961 : Pierre Chantraine 



ÉTAT DE LA SECTION 



AU NOVEMBKE 1966 



Président : M. Pierre Chantraine, membre de l'Institut 
Secrétaire : M! Michel Fleur y 

DIRECTEURS D'ÉTUDES 

MM. 

André (Jacques), rue de l' Abbé-Groult, 129, Paris (XV^); 

tél. Victor 22-41 [Philologie latine]. 
Aubin (Jean), rue Andrieux, 7, Paris (VIII^); tél. Laborde 13-33, 

et Maison du Roi Jean, B.P. 10, Chauvigny (86- Vienne) ; tél. 

[16] 49-44-30-56 [Histoire de l'Iran]. 
Bachellery (Edouard), rue de l'Orient, 7, Versailles (78-Yve- 

lines); tél. 950-18-34 [Philologie celtique]. 

Bareau (André), boulevard Colbert, 16, Sceaux (92-Hauts-de- 
Seine); tél. Rohinson 37-60 [Philologie des textes bouddhiques]. 

Bazin (Louis), quai du Port-au-Fouarre, 77, Saint-Maur (94- Val- 
de-Marne) [Histoire et philologie turques]. 

Beaujouan (Guy), rue Louis-Rolland, 3, Montrouge (92-Hauts-de- 
Seine); tél. Alésia 95-53 [Histoire des sciences au Moyen Age]. 

Benveniste (Émile), membre de l'Institut, rue Monticelli, 1, 
Paris (XIV^); tél. Gobelins 81-30 [Grammaire comparée; 
Iranien]. 

Blachère (Régis), rue Émile-Duclaux, 7, Paris (XV^); tél. 

Ségur 68-11 [Philologie arabe]. 
Bloch (Raymond), rue Émiie-Faguet, 12, Paris (XIV^); tél. 

Gobelins 63-82 [Epigraphie latine et antiquités romaines]. 
BoTTÉRO (Jean), rue de la Guyonnerie, Gif-sur- Yvette (91-Es- 

sonne); tél. 928-51-31 [Antiquités assyro-babyloniennes] . 



26 



ÉTAT DE LA SECTION 



BoussARD (Jacques), boulevard Beaumarchais, 103, Paris (III®); 

tél. Turbigo 93-50 [Histoire de l'Angleterre au Moyen Age]. 
BouTRUCHE (Robert), rue Marx-Dormoy, 63, Fontenay-aux- 

Roses (92-Hauts-de-Seine) ; tél. Robinson 79-28 (Histoire du 

Moyen Age]. 

Braudel (Fernand), rue Monticelli, 11, Paris (XIV®); tél. Gobe- 
lins 64-91. 

Brunel (Clovis), membre de l'Institut, rue Cassette, 11, Paris 

(VP); tél. Littré 97-26. 
Chantraine (Pierre), membre de l'Institut, rue Boulard, 38 bis, 

Paris (XIV®); tél. Ségur 25-68 [Philologie grecque]. 
Chastel (André), rue de Lubeck, 30, Paris (XVI®); tél. Kléber 

48-52 [Histoire de la Renaissance]. 
Clêre (Jacques J.), rue du Cotentin, 34, Paris (XV®) ; tél. Ségur 

83-84 [Égyptien]. 
Cohen (Marcel), rue Joseph-Bertrand, 20, Viroflay (78- Y vélines) ; 

tél. 926-51-52 [Ethiopien et sudarabique]. 
CoORNAERT (Emile), membre de l'Institut, rue Paillet, 3, Paris 

(V®); tél. Odéon 92-35. 

Mlle 

CoRBiN (Solange), rue de Bellechasse, 6, Paris (VII®); tél. Inva- 
lides 48-58, et rue Bourbeau, 15, Poitiers (86- Vienne); tél. 
[16-49] 41-41-56 [Paléographie musicale du Moyen Age], 

MM. 

CouRCELLE (Pierre), membre de l'Institut, rue Monticelli, 11, 

Paris (XIV®) [Philologie latine]. 
Dainville (le P. François de), rue Monsieur, 15, Paris (VII®) ; 

tél. Ségur 74-77 [Cartographie historique occidentale]. 
Demiéville (Paul), membre de l'Institut, boulevard Raspail, 

234, Paris (XIV®); tél. Odéon 41-84. 
DiBON (Paul), chemin de Dainville, Villiers-sur-Morin (77-Seine- 

et-Marne) [Histoire des idées au xvii® siècle]. 
Dupont-Sommer (André), membre de l'Institut, rue du Val-de- 

Grâce, 9, Paris (V®); tél. Odéon 08-48 [Histoire ancienne de 

l'Orient]. 

DuvAL (Paul-Marie), rue Alasseur, 7, Paris (XV®); tél. Ségur 
92-17 [Antiquités de la Gaule romaine]. 



ÉTAT DE LA SECTION 



27 



Ernout (Alfred), membre de l'Institut, boulevard Jourdan, 

95, Paris (XI V^); tél. Gobelins 93-96. 
Favier (Jean), rue Cassette, 17, Paris (VI®); tél. Bahylone 81-53 

[Histoire administrative et financière du Moyen Age occidental]. 
FÉVRIER (James-G.), rue Lagarde, 11 bis, Paris (V^); tél. Port- 
Royal 60-96 [Antiquités sémitiques]. 
FiLLiozAT (Jean), rue François-Rolland, 35, Nogent-sur-Marne 

(94^ Val-de-Marne) ; tél. Tremblay 35-31 [Philologie indienne]. 
Fleury (Michel), rue de l'Université, 8, Paris (VIP); tél. Littré 

11-92 [Histoire de Paris]. 
Frank (Bernard), avenue de Neuilly, 55, Neuilly-sur-Seine 

(92-Hauts-de-Seine) ; tél. Maillot 64-95 [Histoire et philologie 

japonaises]. 

GuiLLAUMONT (Antoine), rue de Vaugirard, 164, Paris (XV®) 

[Hébreu et araméen]. 
Hambis (Louis), rue de Passy, 76, Paris (XVI®); tél. Auteuil 06-63 

[Civilisation et langues de la Haute-Asie]. 

Mlle 

HoMBURGER (Lilias), rue de la Tour, 98, Paris (XVI®); tél. 
Trocadéro 51-22 [Linguistique africaine]. 

MM. 

Irigoin (Jean), rue Chernoviz, 9 bis, Paris (XVI®); tél. Mira- 
beau 41-19 [Philologie grecque]. 

Jestin (Raymond), rue Timbaud, 30, Châtillon-sous-Bagneux 
(92-Hauts-de-Seine) [Sumérien]. 

JotiON DES LoNGRAis (Frédéric), rue de la Terrasse, 4, Paris 
(XVIIe); tél. 950-33-04 [Histoire étrangère]. 

Labat (René), rue Émile-Faguet, 2, Paris (XIV®); tél. Gobelins 
62-17 [Assyrien]. 

Labrousse (C.-E.), rue Claude-Bernard, 62, Paris (V®); tél. 
Gobelins 57-89. 

La Coste-Messelière (Pierre, marquis de), membre de l'Insti- 
tut, rue de la Planche, 1, Paris (VU®); tél. Babylone 44-38. 

Lafaurie (Jean), rue de l'Abbé-Guilleminault, 3, Nogent-sur- 
Marne (94- Val-de-Marne) ; tél. Tremblay 15-72 [Numismatique 
romaine et médiévale]. 



28 



ÉTAT DE LA SECTION 



Mlle 

Lalou (Marcelle), rue de Seine, 6, Paris (VI^); tél. Odéon 73-01 
[Tibétain]. 

MM. 

Lecoy (Félix), rue de Tournon, 2, Paris (VI®) [Philologie romane], 
Lejeune (Michel), membre de l'Institut, boulevard Jourdan, 35, 

Paris (XIV®); tél. Gobelins 63-10 [Grammaire comparée]. 
Lemerle (Paul), membre de l'Institut, rue François-I®^, 60, 

Paris (VIII®); tél. Élysées 40-33 [Histoire byzantine]. 
LÉPissiER (Jacques), avenue René-Coty, 34, Paris (XIV®); tél. 

Port-Royal 86-86 [Langues et littératures slaves du Moyen 

Âge]. 

Le Rider (Georges), rue Eugénie-Gérard, 3, Vincennes (94- 
Val-de-Marne) ; tél. Daumesnil 47-55 [Numismatique grecque]. 

Mme 

Macdonald (Ariane), rue de Budé, 15, Paris (IV®); tél. Danton 
80-82 et rue Thomas- Pactius, 8, à Loches (Indre-et-Loire); 
tél. [16] 47-59-91-11 (511 à Loches) [Histoire et philologie 
tibétaines]. 

MM. 

Malinine (Michel), rue Alphonse-XIII, 6, Paris (XVI®); tél. 

Jasmin 74-23 [Démotique et copte]. 
Marguerite (Henri), rue du Général-de-Gaulle, 109, Enghien 

(95-Val-d'Oise). 

Marichal (Robert), rue Chanoine^se, 14, Paris (IV®); tél. 

Odéon 11-72, et rue Fougiesse, 2, Mandres (94- Val-de-Marne) ; 

tél. 922-90-65 [Paléographie latine et française]. 
Martin (Henri- Jean), avenue Adolphe-Max, 2, Lyon (V®) (69- 

Rhône); tél. [16-78] 42-13-35 [Histoire et civilisation du Livre]. 
Martin (Roland), l'Ermitage, Fixin (21-Côte-d'Or) [Archéologie 

grecque]. 

Martinet (André), place de la Gare, 3, Sceaux (92-Hauts-de- 
Seine); tél. Rohinson 12-04 [Linguistique structurale]. 

Masson (Olivier), rue Berthollet, 17, Paris (V®) ; tél. Kellermann 
80-31 [Philologie grecque]. 



ÉTAT DE LA SECTION 



29 



MiNARD (Armand), rue de Vaugirard, 285, Paris (XV^); tél. 

Blomet 71-45 [Grammaire comparée]. 
MoRAZÉ (Charles), avenue Paul-Doumer, 15, Paris (XVI^) 

[Histoire des faits et des doctrines économiques]. 
PosENER (Georges), rue Gabriel-Péri, 12, Massy (91-Essonne) ; 

tél. 920-17-56 [Histoire et archéologie égyptiennes]. 
RÉMONDON (Roger), rue Pascal, 39, Paris (XHI^); tél. Keller- 

mann 11-01 [Papyrologie et histoire de l'Egypte gréco-romaine]. 
RÉVAH (I.-S.), rue Grandjean, 7 bis, Créteil (94-Val- de-Marne) ; 

tél. Bossuet 03-02 [Langues et littératures du Midi de la France 

et de la péninsule Ibérique]. 
Robert (Louis), membre de l'Institut, avenue René-Coty, 31, 

Paris (XIV^) [Epigraphie grecque et géographie historique du 

monde hellénique]. 
RoDiNSON (Maxime), rue Vaneau, 27, Paris (VIP); tél. Solfé- 

rino 97-24 [Ethiopien et sudarabique]. 
Samaran (Charles), membre de l'Institut, avenue Gourgaud, 8, 

Paris (XVIIe); tél. Galvani 90-23. 
Schneider (Jean), rue du Haut-Bourgeois, 8, Nancy (54-Meurthe- 

et-Moselle) [Histoire du Moyen Age]. 
Mme 

Sourdel-Thomine (Janine), rue Abel, 7, Paris (XIP); tél. 
Diderot 24-94 [Paléographie et épigraphie arabes]. 

MM. 

SoYMiÉ (Michel), résidence du Clos- Vert, avenue Raymond- 

Crolland, 4, Fontenay-aux-Roses (92-Hauts-de-Seine) ; tél. 

350-59-81 [Histoire et philologie chinoises]. 
TouBERT (Pierre), avenue Franklin-Roosevelt, 4, Sceaux (92) 

[Histoire de l'Italie médiévale]. 
TuLARD (Jean), boulevard de Port-Royal, 82, Paris (V'^); tél. 

350-59-81 [Histoiredu Premier Empire]. 
Vaillant (André), rue Pierre-Nicole 37, Paris (V^) [Langues 

et littératures slaves du Moyen Age]. 
une 

Vaudeville (Charlotte), d'octobre à janvier : Deccan Collège, 
Poona 6 (Inde). — De février à juin : Ecole française d'Extrême- 
Orient, place Marcelin-Berthelot, 11, Paris (V^); tél. Médicis 
17-02 [Histoire et philologie de l'Inde moderne]. 



30 



ÉTAT DE LA SECTION 



MM. 

Vernet (André), rue Georges-de-Porto-Riche, 2, Paris (XlVe); 
tél. Port-Royal 36-65 [Langue et littérature latines du Moyen 
Âge]. 

Wagner (R.-Léon), rue Émile-Faguet, 2, Paris (XlVe) [Dévelop- 
pement moderne de la langue française]. 

SOUS-DIRECTEUR D'ÉTUDES 

Mme 

Pronteau (Jeanne), boulevard Saint- Jacques, 24, Paris (XIV^); 
tél. Port-Royal 67-71 [Histoire de Paris]. 

MAÎTRES-ASSISTANTS 

MM. 

Dufour (Jean), rue Dombasle, 13, Paris (XV®) [Paléographie. 

latine et française]. 
Grosdidier de Matons (José), rue de la Tour, 75, Paris (XVP); 

tél. Trocadéro 17-61 [Philologie grecque classique et byzantine]. 
Langlois (Pierre), place du Marché, 14, Le Vésinet (78-Yvelines) ; 

tél. 966-40-80 [Philologie classique (bibliographie)]. 
Rochefort (Gabriel), rue Lekain, 7, Paris (XVP); tél. Auteuil 

16-45 [Paléographie grecque]. 

ÉLÈVES DIPLÔMÉS DE LA SECTION 
CHARGÉS DE CONFÉRENCES 

MM. 

Cohen (David), rue Louvois, 6, Viroflay (78-Yvelines); tél. 

926-67-16 [Philologie arabe]. 
Jacques (Claude), École française d'Extrême-Orient, boulevard 

Preah Bat Monivong, 36, Phnom-Penh (Cambodge) [Philologie 

indienne] . 

PÉPIN (Jean), rue de Sèvres, 17, Paris (VP); tél. Babylone 03-88 
[Textes et doctrines de la fin de l'Antiquité]. 



ÉTAT DE LA SECTIOiN 



31 



Pflaum (H.-G.), rue Poulletier, 8, Paris (IV*^); tél. Danton 

26-87 [Epigraphie romaine impériale]. 
Ville (Georges), rue Pugno, 6, Montrouge (92-Hauts-de-Seine) ; 

tél. Pelletan 27-16 [Iconographie romaine]. 

CHARGÉS DE CONFÉRENCES TEMPORAIRES 
MM. 

Au Chhienc, rue Camille-Pelletan, 59, Châtenay-Malabry (92- 
Hauts-de-Seine) [Philologie indo-khmère]. 

Beldiceanu (Nicoarâ), avenue Henri-Barbusse, 48, Yerres 
(91-Essonne) [Bibliographie et sources de l'histoire de l'empire 
ottoman (xv^-xvi^ siècles)]. 

BoRATAV (Pertev), avenue du Général-Leclerc, 1, Ivry-sur-Seine 
(94- Val-de-Marne) [Folklore et littérature populaires turcs]. 

Bruguière (Michel), Fondation Thiers, rond-point Bugeaud, 
5, Paris (XVl^); tél. Passy 99-84 [Histoire financière du 
xix^ siècle]. 

Mme 

Daniel (Suzanne), avenue Paul Vaillant-Couturier, 65 bis, Gen- 
tilly (Seine); tél. Alésia 04-82 [Philologie grecque]. 

MM. 

Dubois (Dom Jacques), rue de la Source, 5, Paris (XVI*^); tél. 
Jasmin 11-32 [Hagiographie historique]. 

Mme 

Galand (Paulette), rue André-Theuriet, 12, Bourg-la-Reine 
(92-Hauts-de-Siene) ; tél. 702-72-21 [Philologie et littérature 
berbères]. 

MM. 

GiGNOUX (Philippe), rue Emile-Duclaux, 39, Suresnes (92-Hauts- 
de-Seine); tél. Longchamp 68-98 [Initiation au pehlvi]. 

Haudricout (André), rue d'Assas, 47, Paris (VI^); tél. Baby- 
lone 15-33 [Linguistique indochinoise et océanienne]. 

Henry (Louis), route de Brie, 80, Brunoy (91-Essonne) Démo- 
graphie historique]. 



32 ÉTAT DE LA SECTION 

HiGOUNET (Charles), rue Ségalier, 9, Bordeaux (33-Gironde) ; 
tél. [16-56] 48-84-92 [Géographie historique de l'Occident 
médiéval] . 

Houis (Maurice), rue des Eglantines, 1, Ris-Orangis (91-Essonne) ; 
tél. [11] 73-68 au Verger [Langues africaines]. 

HuARD (Docteur Pierre), rue Ernest-Cresson, 6, Paris (XIV®); 
tél. Ségur 89-66 [Histoire de la médecine orientale et occidentale]. 

JoFFROY (René), musée des Antiquités nationales, château de 
Saint-Germain-en-Laye (78-Yvehnes) ; tél. 963-00-22 [Proto- 
histoire européenne]. 

Mme 

Labrousse (Ehsabeth), rue Saint-Benoît, 8, Paris (VI®); tél. 
Bahylone 05-99 [Histoire des idées au xvii® siècle]. 

Mlle 

La Véronne (Chantai de), square Desaix, 6, Paris (XV®); tél. 
Ségur 55-66 [Histoire des relations entre le Maroc et la pénin- 
sule Ibérique]. 

MM. 

Nguyên TrÂn Huân, rue Geoffroy-Saint-Hilaire, 51, Paris (V®); 
tél. Kellermann 03-88 [Philologie vietnamienne]. 

Offerlé (Docteur Pierre), rue Saint- Jacques, 220, Paris (V®); 
tél. Odeon 17-38 [Assyriologie] . 

OuY (Gilbert), rue Boussingault, 9, Paris (XIII®); tél. Port- 
Royal 96-65 [Codicologie latine médiévale]. 

Paret (Roger), rue de Vaugirard, 195, Paris (XV®); tél. Ségur 
99-91 [L'Orient entre Byzance et les Arabes du v® au 
VIII® siècle]. 

Reimen (Jean-René), rue Edmont-About, 28, Nancy (54-Meurthe- 

et-Moselle) [Linguistique structurale]. 
ROBLIN (Michel), boulevard Saint-Marcel, 22 bis, Paris (XIII®); 

tél. Port-Royal 38-07 [Histoire du peuplement et de l'habitat 

en France aux époques anciennes]. 
Stern (Henri), allée de Trévise, 17, Sceaux (92-Hauts- de-Seine) ; 

tél. Robinson 32-86 [Histoire de la mosaïque]. 

Mme 

Veyrin-Forrer (Jeanne), rue de Grenelle, 146, Paris (XVI®); 
tél. Invalides 33-67 [Histoire et civilisation du Livre]. 



CHKOiMQLE DE L'ANNÉE 1965-1966 



CONSEIL DU 7 NOVEMBRE 1965 

Dépôts de thèses 

Par M. Bloch, de la thèse de M. Jacques Gascou, Le décret 
municipal de Tergeste en l'honneur de Lucius Fabius Severus, 
commissaires responsables MM. Duval et Pflaum, élève diplômé. 

Par M. Louis Robert, de la thèse de M. Jean-Paul Rey- 
CoQUAis, Les inscriptions d'Hélioupolis et de la Coelésyrie, 
commissaires responsables MM. Le Rider et Pflaum, élève 
diplômé. 

Rapport sur une thèse 

De MM. BoTTÉRO et Garelli, élève diplômé, sur la thèse de 
^me Danielle Calvot, Documents nouveaux de Sillûs-Dagan 
(Dréhem), présentée par M. Jestin : conclusions favorables 
adoptées. 

* 
* * 

M. Bloch est désigné pour représenter la Section au Conseil 
supérieur de la recherche archéologique en France en rempla- 
cement de M. DuvAL, appelé à représenter le Collège de France 
dans cet organisme. 



CONSEIL DU 9 JANVIER 1966 

Nécrologie 

M. Chantraine, président, évoque la mémoire de M. Élie 
Debidour, décédé le 6 juillet 1965. 

Gti 0G45 G7 046 3 3 



34 



CHRONIQUE DE L'ANNÉE 1965-1966 



Rapports sur des thèses 

Pour MM. Clêre et Malinine sur la thèse de M. André Vila, 
Les pratiques funéraires méroïtiques et le cimetière d'Aksha, 
présenté par M. Posener : conclusions favorables adoptées. 

Par MM. Le Rider et Pflaum, élève diplômé, sur la thèse de 
M. Jean-Paul Rey-Coquais, Les inscriptions d'Hélioupolis et 
de la Coelésyrie, présentée par M. Louis Robert : conclusions 
favorables adoptées. 

Par M. FiLLiozAT et W-^^ Lalou sur la thèse de M. Christian 
Devêvre, Les règles concernant le logement des moines boud- 
dhistes, présentée par M. Bareau : conclusions favorables 
adoptées. 



CONSEIL DU 27 MARS 1966 

Nécrologie 

M. Chantraine, président, évoque la mémoire de M. Édouard 
Dhorme, décédé le 19 janvier 1966. 

Dépôts de thèses 

Par M. TuLARD de la thèse de M^^^' Nicole Célestin, Les 
notaires de Paris sous le Consulat et VEmpire, commissaires 
responsables M. Fleury et M"^^ Pronteau. 

Par Mlle Lalou de la thèse de M^^e Brunehilde Ortoli, 
Matériaux pour l'étude des croyances maitreyennes, commis- 
saires responsables M^^ Macdonald et M. Filliozat. 

Par M. Bloch de la thèse de M. Daniel Nony, Recherches sur 
les représentations des suovetaurilia, commissaires responsables 
MM. DuvAL et Ville, élève diplômé. 

Rapports sur des thèses 

Par M^^e Vaudeville et M. Damais sur la thèse de M. Jean 
Deloche, Recherches sur les routes de Vlnde au temps des 
Mogols : étude critique des sources, présentée par M. Filliozat : 
conclusions favorables adoptées. 



CHRONIQUE DE L'ANNÉE 1965-1966 



35 



Par MM. Duval et Pflaum, élève diplômé, sur la thèse de 
M. Jacques Gascou, Le décret municipal de Tergeste en Vhon- 
neur de L. Fabius Severus, présentée par M. Bloch : conclu- 
sions favorables adoptées. 

Par M. FiLLiozAT et M"^^ Macdonald sur la thèse de 
A.-M. Blondeau, Matériaux pour Vétude de Vhippologie 
et de Vhippiatrie tibétaines : conclusions favorables adoptées. 

Élection du président et du secrétaire 
de la Section 

Le Conseil, sous la présidence de M. Samaran (1), procède 
au renouvellement du Bureau : 

M. Chantraine et M. Fleury sont réélus respectivement 
président et secrétaire de la Section. 

Élection d'une commission 

Une commission composée de MM. Benveniste, Frank, 
Lemerle, Marichal, Robert, Rodinson et Tulard est élue 
pour présenter des propositions au Conseil en vue de pourvoir 
aux postes créés par le budget de 1966, à savoir 2 directeurs 
d'études et 1 maître-assistant. 

Élection d^un représentant de la Section 
à la Casa de Vêlas que z 

M. Lecoy est désigné comme représentant de la Section 
à la Casa de Velasquez. 



(1) Résumé statistique du développement de la Section de 1961 à 1966, 
extrait du rapport de M. Samaran : les crédits sont passés de 5.350.800 anciens 
francs en 1961 à 19.114.400 anciens francs en 1966. Il a été créé, de 1961 à 
1966, 38 postes, à savoir : 13 directeurs d'études, 4 maîtres-assistants, 3 colla- 
borateurs techniques de l'enseignement supérieur, 1 bibliothécaire, 7 chefs de 
travaux, 1 préparateur non licencié, 1 secrétaire d'administration universitaire, 

1 magasinier de bibliothèque, 2 sténo-dactylographes, 3 aides de laboratoire, 

2 agents de service. 



3. 



36 CHRONIQUE DE L'ANNÉE 1965-1966 

CONSEIL EXTRAORDINAIRE DU 8 MAI 1966 



Nécrologie 

M. Chantraine évoque la mémoire de M. Maurice Durand, 
décédé le 30 avril 1966. 

Dépôt de thèse 

Par M. Jestin, de la thèse de M^i^ Agnès Spycket, La statue 
de culte en Mésopotamie, commissaires responsables MM. Bot- 
TÉRO et NouGAYROL, élèvc diplômé. 

Propositions pour l'École française de Rome 

Sur proposition de la Commission ad hoc sont proposés pour 
l'École de Rome, à l'unanimité, en première ligne, M. Bruno 
Neveu, en seconde ligne ex-aequo, M^^ Gourevitch et M. Gros, 
en troisième ligne, M. Gascou. 

* * 

Le Conseil décide que les thèses seront dorénavant déposées 
en deux exemplaires, l'un étant destiné à être conservé dans les 
archives de la Section,- où il ne sera consultable que sur autori- 
sation de l'auteur. 



CONSEIL DU 19 JUIN 1966 
Nécrologie 

M. Chantraine évoque la mémoire de M. Damais, décédé le 
23 mai 1966. 

Dépôt d'une thèse 

Par M. Fleury, de la thèse de M. François Bluche, Une 
cour souveraine à Paris : les magistrats du Grand Conseil au 
xviii^ siècle (1690-1791), commissaires responsables MM. Tulard 
et GiLLE, élève diplômé. 



CHRONIQUE DE L'ANNÉE 1965-1966 



37 



Rapport sur une thèse 

Par MM. Duval et Ville, élève diplômé, de la thèse de 
M. Daniel Nony, Recherches sur les représentations du sacrifice 
des suovetaurilia, déposée par M. Bloch : conclusions favorables 
adoptées. 

Élection de deux directeurs d'études 
et d'un maître-assistant 

Après lecture du rapport de la Commission ad hoc, le P. Fran- 
çois DE Dainville est élu directeur d'études non-cumulant de 
Cartographie historique occidentale; M. Michel Soymié, directeur 
d'études non-cumulant d'Histoire et philologie chinoises; 
M. Jean Dufour, maître-assistant de Paléographie latine et 
française. 

Élection d'une commission 

Sur la proposition de M. Chantraine, président, une Commis- 
sion composée de MM. Beaujouan, Filliozat, M"^^ Macdonald, 
MM. Martinet, Masson, Renou et Toubert, est élue pour 
présenter un rapport au Conseil, lors de la prochaine séance, 
en vue de pourvoir aux postes laissés vacants par le décès de 
MM. Durand et Damais. 

Désignation d'élèves diplômés chargés de conférences 

Sur la proposition de la Commission des maîtres temporaires, 
le Conseil renouvelle les conférences d'élèves diplômés de 
MM. David Cohen {Philologie arabe), Jean Pépin (Textes et 
doctrines de la fi,n de l'Antiquité), H.-G. Pflaum (Épigraphie 
romaine impériale), Claude Jacques (Philologie indienne) et 
Georges Ville (Iconographie romaine). 

Désignation de maîtres de conférences temporaires 

Sur la proposition de la Commission des maîtres temporaires, 
le Conseil renouvelle les conférences de MM. Au Chhieng 
(Philologie indo-khmère), Nicoara Beldiceanu (Bibliographie 
et sources de l'histoire de l'Empire ottoman), Pertev Boratav 



38 



CHRONIQUE DE L'ANNÉE 1965-1966 



{Folklore et littérature populaire turcs), de M"^^^ Suzanne 
Daniel {Philologie grecque), et Paulette Galand {Philologie 
et littérature berbères), de MM. André Haudricourt {Linguis- 
tique indochinoise et océanienne), Louis Henry {Démographie 
historique), Charles Higounet {Géographie historique de 
rOccident médiéval), René Joffroy {Protohistoire européenne), 
de M^^® Chantai de La Véronne {Sources européennes de l'his- 
toire du Maghreb), de MM. Nguyên Trân Huân {Philologie 
vietnamienne), Gilbert OuY {Codicologie latine médiévale), 
Michel RoBLiN {Histoire du peuplement et de l'habitat en 
France aux époques anciennes), et Henri Stern {Histoire de la 
mosaïque). 

Il charge de conférences temporaires : Dom Jacques Dubois 
{Hagiographie historique), MM. Philippe Gignoux {Initiation 
au pehlevi), Maurice Houis {Langues africaines), M"^^ Élisabeth 
Labrousse {Histoire des idées au xvii^ siècle), le D^ Paul 
Offerlé {Assyrien), MM. Roger Paret {L'Orient entre Byzance 
et les Arabes du au viii^ siècle), Jean-René Reimen {Lin- 
guistique structurale), M"^® Jeanne Veyrin-Forrer {Histoire et 
civilisation du Livre). 



COMMISSIONS ORDINAIRES POUR 1966 

École de Rome : MM. Chastel, Marichal, Courcelle, 
Robert, Duval, Bloch, Lemerle et (1964) Lejeune. 

Maîtres temporaires : MM. Rendu (f), Duval et (1964) Bou- 

TRUCHE, RÉVAH, MaRTINET. 

Publications : MM. André, Filliozat et (1964) Lejeune, 
Beaujouan. 

Salles de travail : MM. Labat et André. 



PIBLICATIOXS 

EN 19G5-19GG 



I. Publications du Centre de recherches d'histoire et de 

PHILOLOGIE de LA IV^ SeCTION DE l'ÉcOLE PRATIQUE DES 

Hautes Études : 

Guy Beaujouan, Yvonne Poulle-Drieux et Jeanne-Marie 
Dureau-Lapeyssonnie, Médecine humaine et vétérinaire à la 
fin du moyen âge, Genève, Droz; Paris, Minard, 1966. In-S^, 
474 p. et 4 pl. h. t. (Hautes Etudes médiévales et modernes, 2). 

Louis Robert, Monnaies antiques en Troade, Genève, Droz; 
Paris, Minard, 1966. In-8o, 145 p., 4 pl. (Hautes Études numisma- 
tiques, 1). 

Louis Robert, Documents de l'Asie Mineure méridionale. 
Inscriptions, monnaies et géographie, Genève, Droz; Paris, 
Minard, 1966. In-8o, 125 p., 16 pl. (Hautes Études du monde 
gréco-romain, 2). 

H. Hors collection {concours à une publication au C.N.R.S.) : 

Répertoire des manuscrits médiévaux contenant des notations 
musicales [publié] sous la direction de Solange Corbin : L Biblio- 
thèque Sainte-Geneviève (Paris) par Madeleine Bernard, Paris, 
éd. du Centre national de la Recherche scientifique, 1966. In-4o, 
162 p., 28 pl. h. t. [En tête du titre : École pratique des Hautes 
Études... IV^ Section. Sciences historiques et philologiques. \ 



UNE LETTRE DE VICTOR DURUY 
À EDMOND ABOUT (1868) 



La lettre que nous publions ci-après (1) a été écrite exactement 
deux semaines après que Victor Duruy eut fait signer à Napo- 
léon III le décret instituant notre Ecole (2). Elle caractérise 
on ne peut mieux le génie inventif du grand ministre du Second 
Empire. 

Celui-ci, en s'inspirant des exemples donnés à l'étranger, 
singulièrement en Allemagne, a conçu le projet de doter la 
France d'une haute institution scientifique qui, au lieu de 
« présenter à un grand public les résultats de la science sous une 
forme théorique, comme les facultés, exerce les jeunes gens 
désireux de se former à la pratique de la science et de l'érudi- 
tion, par des conférences privées, par des discussions familières, 
à l'usage des méthodes d'observation et de découverte » (3). 

Il obtient le décret de création le 31 juillet 1868 (2). Le 16 août, 
il n'a guère d'argent, pas de locaux, et tremble d'avoir trop 
d'étudiants. Pourtant, il ne désespère nullement, il ne doute 
même pas : il est sûr que tout sera prêt le l^'* décembre. Faute 
d'un « palais de Sorbonne », qu'on ne veut pas lui donner et 
qui ne sera bâti que trente ans plus tard, il trouve des locaux 
au Collège de France, à la Sorbonne, à l'Ecole normale, au 
Muséum, il « subtilise » à Haussmann un hectare du parc de 
Montsouris, et la bâtisse provisoire (et toujours debout) du 
palais du Bardo, épave de l'exposition universelle de 1867. 
Là où il ne peut disposer d'un recoin dans un bâtiment exis- 
tant, il se sert de « quelques planches, de bitume, de carton 
goudronné ». 



(1) Ce document est conservé dans les archives de la famille Loste. M. et 
M"^^ Jacques Loste, M. Sébastien Loste ont bien voulu nous le communiquer 
et nous autoriser à le publier. Qu'ils veuillent bien, ainsi que M. Michel Bru- 
guière, qui nous en a signalé l'existence, agréer l'expression de nos remercie- 
ments. 

(2) Ce texte est publié, ci-dessus, p. 13-16. 

(3) École pratique des Hautes Études. IV^ Section. Sciences historiques et 
philologiques (1868-1872), p. 3-4. 



44 



MICHEL FLEURY 



Il fait flèche de tout bois pour loger tant les « laboratoires 
d'enseignement » où les jeunes gens apprennent à manipuler, 
à observer, à expérimenter, que les « laboratoires de recherches », 
où, « guidés par les conseils du maître, les néophytes s'essayent 
à des travaux destinés à fournir la solution de questions non 
encore résolues » (1). Et le miracle se produit : ce n'est pas le 
1®^ décembre mais le l^'' novembre 1868 que s'ouvrent les 
conférences de la Section des sciences historiques et philolo- 
giques, qui, à elle seule ne comptera pas moins de 51 élèves 
réguliers dans sa première année d'existence (2), alors que, 
un peu plus de deux mois auparavant, le chiffre de 70 élèves, 
pour les quatre sections de l'Ecole, inquiétait notre fondateur. 

Au vrai cette inquiétude est, à dessein, exagérée. Sous le 
Second Empire, un ministre de l'Instruction publique pouvait 
obtenir les locaux qu'il jugeait nécessaires de sa propre admi- 
nistration, sinon des autres services de l'État. Mais il devait 
compter avec ses adversaires et ceux-ci ne manquaient pas à 
Duruy, de tous côtés. La lettre que nous publions ne s'adresse 
donc pas à l'auteur du Roi des montagnes et de L'homme à 
l'oreille cassée mais au brillant publiciste, au journaliste influent, 
son cadet de l'Ecole normale, « en flirt » avec l'Empire. C'est 
une sorte de discret mémorandum, qui pourrait nourrir un 
article où la politique du ministre de Napoléon III serait soutenue 
par un ami du prince Napoléon. 

On notera qu'il n'y est question que de ce qui, dans l'Ecole, 
était en rapport avec les « Sections des sciences » (3), et surtout 
d'un point de vue pratique, presque utilitaire. Est-ce là l'esprit 
du temps, auquel il semble que Duruy ait quelque peu cédé 
au début? (4). Ou bien le ministre a-t-il simplement fourni à 
son correspondant les arguments qu'il jugeait être les plus 



(1) Rapport sur VÉcole pratique des Hautes Études. Sections des sciences 
{1871-1872), p. 1-2. 

(2) École pratique des Hautes Études. IV^ Section. Sciences historiques et 
philologiques (1868-1872), p. 23. 

(3) Voyez ci-dessus, n. 1. 

(4) Voir, à ce sujet, les souvenirs de Duruy rapportés par L. Havet : 
Célébration du Cinquantenaire de l'École pratique des Hautes Études {Biblio- 
thèque de l'École des Hautes Études, fasc. 231, 1922), p. 7. 



UNE LETTRE DE VICTOR DURUY À EDMOND ABOUT 45 



efficaces pour le défendre, alors qu'il était violemment attaqué? 
Les études qui sont préparées sur les origines de la Section, à 
l'occasion de son centième anniversaire, devraient permettre 
de répondre à cette question. 



Mon cher ami. 

Je vous savais bien brave; je ne croyais pourtant pas que 
vous le seriez assez pour me défendre, en ce moment, dans un 
journal mais j'ai tort de vous parler de moi; je ne l'aurais pas 
fait, si je n'avais tenu, tout d'abord, à vous remercier. 

Que de vérité et de courage dans cet article du Gaulois (1) 
et quel beau rôle vous prenez. Je ne désespère plus du journa- 
lisme, si, pour combattre avec vous, vous en trouvez trois seu- 
lement qui aient, je ne dis pas votre esprit et votre phrase ailée, 
comme celle de Voltaire, mais un peu de votre bon sens. 

La foule qu'on sature d'alcool de betteraves accourrait pour 
respirer un air vif et frais. 

Ce matin, j'ai lu 100 pages de votre A. B.C. (2) et quand les 
dossiers sont venus me traquer jusqu'ici, j'ai donné le volume 
à George (3), ne croyant pas qu'il puisse trouver en aucun 
autre livre une aussi grande masse d'idées justes et saines, 
mises à la portée des esprits de tout âge et de toute culture. 

Vous m'avez dernièrement écrit une lettre que j'ai mise 
précieusement en un coin pour y répondre. Je l'ai si bien cachée 



(1) About a donné au Gaulois des articles les 5, 12, 19, 26 juillet et 
9 août 1868. Il n'y est pas question de Duruy. Une note du 9 août, due à 
Edmond Tarbé, signale la création de l'École et en loue Duruy. 

(2) ABC du travailleur, Paris, 1868, in-16. 

(3) George Duruy (1853-1918), historien et romancier, fils de Victor Duruy. 



Michel Fleury. 



Cabinet du Ministre 
de l'Instruction publique 



Villeneuve-Saint-Georges, 
le 16 août 1868. 



46 



MICHEL FLEURY 



que je ne ia retrouve plus. Un de mes gars est bien capable 
de me l'avoir soustraite. Il me semble cependant avoir fait 
quelques-unes des choses que vous me demandiez. Si je suis 
en reste avec vous, écrivez encore. 

Je vous envoie la Statistique des cours d'adultes pour 1868 : 
c'est merveilleux. J'y joins les documents relatifs à l'Ecole pra- 
tique des Hautes Etudes (1). Je sais que vous aimez à être tenu 
au courant de ces petites affaires qui vous paraissent, comme à 
moi, très grosses. 

Croiriez-vous que, malgré les vacances, j'ai déjà 70 inscriptions 
pour cette école. Je tremble qu'il y en ait trop en décembre. 

Aussi je me hâte de préparer la place : 

Laboratoires de recherches pour Cl. Bernard (2), Pas- 
teur (3), Berthelot (4), Milne-Edwards (5), Blanchard (6), 
Decaisne (7), etc. 

Laboratoires d'enseignement pour Deluynes (8), Duchar- 
tre (9), Frémy (10), Hébert (11), etc.; trois amphithéâtres, rue 
Gerson, pour les jeunes filles. 



(1) Il doit s'agir du Rapport à l'Empereur à Vappui de deux projets de 
décrets relatifs ... à la création d'une École pratique de Hautes Études. 

(2) Claude Bernard figure comme directeur du laboratoire de recherches 
pour la physiologie comparée, « organisé dans de très bonnes conditions au 
Muséum d'histoire naturelle ^.{Rapport sur l'École pratique des Hautes Études. 
Sections des sciences {1871-1872) [Section des sciences naturelles], p. 15. 

(3) Pasteur apparaît comme directeur du laboratoire de chimie physiolo- 
gique, établi apparemment après la guerre de 1870 (ibid.. Section des sciences 
physico-chimiques, p. 58). 

(4) Le laboratoire de cliimie organique dirigé par Berthelot au Collège de 
France commença à fonctionner dès 1868 {ibid., p. 50). 

(5) Laboratoire de zoologie anatomique et physiologique, au Muséum : 
il fut le premier ouvert {ibid. [Section des sciences naturelles], p. 3). 

(6) Nous n'avons pas trouvé le nom de Blanchard comme directeur de 
laboratoire dans le Rapport ... {1871-1872). 

(7) Decaisne, membre de l'Institut, directeur, avec Brongniart, d'un 
laboratoire de botanique {ibid., p. 9). 

(8) Ce nom ne figure pas parmi les directeurs de laboratoire, dans le 
Rapport... {1871-1872). 

(9) Duchartre, membre de l'Institut, directeur d'un laboratoire de bota- 
nique {ibid., p. 8). 

(10) Frémy, membre de l'Institut, directeur du laboratoire de chimie {ibid., 
p. 43). 

(11) Hébert, directeur d'une « École pratique de géologie », organisée dans 
le laboratoire de la Faculté des Sciences, ouverte en décembre 1868 {ibid., 
p. 11). 



UNE LETTRE DE VICTOR DURUY À EDMOND ABOUT 47 



Où trouverai-je l'argent? Je n'en sais rien; mais je sais bien 
que tout cela sera prêt le 1^^ décembre. 

Il est vrai que je n'y mets pas de luxe et que j'utilise tout. 
Avec quelques planches, du bitume et du carton goudronné, 
je ferai derrière la Sorbonne un laboratoire de Chimie où 50 étu- 
diants manipuleront à la fois. 

On ne veut pas me faire le palais de Sorbonne; comme je 
ne suis pas Amphion, je m'en passerai et je mettrai, s'il le faut, 
la science dans un gourbis. Pourvu qu'elle ait de l'air, du jour 
et de l'espace qu'importe le reste... provisoirement. 

Cependant M. Haussmann me donne un palais, le Bardo (1), 
que je lui ai subtilisé avec un hectare du parc de Montsouris 
pour y loger la Météorologie, "science vieille et nouvelle, puis- 
qu'elle est à peu près vierge encore, malgré Leverrier (2). 

En même temps, j'organise une Ecole supérieure d'agronomie, 
au Muséum, pour ranimer ces fossiles, et utiliser d'immenses 
ressources. Ce vénérable Mathusalem possède depuis 10 ou 
15 ans, à Vincennes, 18 hectares qui sont en friche. Je propose à 
l'Empereur d'y instituer une grande école d'horticulture qui 
n'existe nulle part. 

Les fruits, légumes et racines entrent pour un tiers dans 
l'alimentation de Paris, pour un demi dans celle de la France; 
c'est une production de plusieurs milliards que la science peut 
améliorer et développer. 

Ah! Ils veulent de la science orthodoxe, on va leur en donner : 
Mehr Licht! Mehr Licht! 



(1) Il s'agit du spécimen du palais du Bardo, construit au Champ de Mars 
pour l'Exposition universelle de 1867. Acquis par la Ville en 1868 pour 150 000 F 
et remonté au parc de Montsouris, nouvellement créé, il fut mis par le Conseil 
municipal de Paris à la disposition du ministère de l'Instruction publique en 
1869, pendant 18 années, pour l'établissement d'un observatoire météoro- 
logique. 

Le bâtiment, qui existe encore, fort délabré, abrite aujourd'hui le Service 
de contrôle des eaux de la ville de Paris et le Service d'études et de statistiques 
climatiques dépendant de la Météorologie nationale {Historique du Laboratoire 
municipal [Observatoire de Montsouris], 1872-1900, dans Annales de l'Obser- 
vatoire municipal [Observatoire de Montsouris, t. I, 1900, p. vii-LVi) et H. Gri- 
SOLLET, Histoire administrative et scientifique du Service d'études et de 
statistiques climatiques de la ville de Paris et des observatoires de Montsouris 
et de la Tour Saint- Jacques, dans La Météorologie, juillet-septembre 1950, 
p. 129-142. Nous remercions MM. les Ingénieurs en chef Le Straî et GrisoUet 
des renseignements qu'ils ont bien voulu nous donner sur leurs services. 

(2) Le Verrier, nommé directeur de l'Observatoire de Paris en 1854, avait 
organisé le premier réseau météorologique (H. Grisollet, art. cité, p. 135). 



48 



MICHEL FLEURY 



Broca, Vuipian sont décorés. 
Pouchet est fait officier. 
Pasteur, Deviile, commandeurs. 
En avant ! 

Votre tout dévoué, 
V. DURUY. 



Vous n'avez pas vu le nouveau laboratoire de physique à 
la Sorbonne; vous avez tort : c'est un organisme vivant. 

Je vous recommande pour des articles de science un agrégé 
de la Faculté, le D"" Joulin (1), dont vous avez lu des articles au 
Figaro signés Flavius : du savant, de l'esprit et du trait, il peut 
vous être utile. 



(1) Désiré- Joseph Joulin (1821-1874), médecin et journaliste, adversaire 
de Mgr Dupanloup qui, lui-même, combattait la politique de Duruy en matière 
d'enseignement des jeunes filles. Cette recommandation est bien dans le ton 
générai de la lettre, tel que nous l'indiquons ci-dessus. 




François MARTINI (1895-1965) 



FRANÇOIS MARTINI 

(1895-1965) 



L'étude scientifique régulière des civilisations de la Péninsule 
indochinoise a été inaugurée par la IV® Section de l'Ecole pratique 
des Hautes Etudes dès les années 1880 avec les travaux d'Abel 
Bergaigne sur les inscriptions sanskrites du Cambodge et du 
royaume de Campa. C'était alors la philologie indienne qui jetait 
les premières lumières sur l'histoire de ce qu'on a appelé abusive- 
ment la « Plus grande Inde ». Mais en dépit de l'importance de 
l'épigraphie sanskrite dans cette région du monde, les études 
ultérieures ont montré clairement qu'on ne trouvait pas là des 
pays relevant simplement de la civilisation indienne et consti- 
tuant une Inde marginale. L'originalité profonde des cultures 
diverses de l'Indochine comme de l'Indonésie se marque non 
seulement par la variété des langages mais encore par celle 
des états sociaux et des grandes réalisations des arts. Les 
composantes indiennes communes aux civilisations de tous les 
peuples du Sud-Est de l'Asie, pour déterminantes qu'elles aient 
pu être dans les domaines des religions et du savoir général, ne 
sont que des composantes. Elles ne forment pas la base unique 
des cultures du Sud-Est Asiatique qui ont chacune non seule- 
ment leur langue mais encore leur génie propre. 

C'est pourquoi la IV® Section de l'Ecole avait accueilli François 
Martini dès 1940, d'abord comme suppléant de Jean Przyluski, 
puis comme chargé de conférences, enfin comme directeur d'étu- 
des. Le titre de sa direction d'études était : Linguistique indo- 
chinoise, mais la portée ne s'en limitait pas aux formes des 
langages étudiées indépendamment des peuples. Martini était 
un connaisseur profond des uns et des autres. 

Il était né le 20 mai 1895 à Cantho, au Sud-Viêtnam qu'on 
appelait alors Cochinchine, mais dans cette région tardivement 
conquise par les Vietnamiens sur le royaume du Cambodge 
et qui conservait un fort élément de population khmère. Il 
était à demi un enfant du pays. Il y a séjourné non seulement 
dans son enfance mais encore à plusieurs reprises et longuement 



66 0645 67 046 3 



4 



50 



JEAN FILLIOZAT 



au cours de sa carrière. Il s'est familiarisé ainsi de bonne heure 
à la vie des Khmers et des Viêtnamiens et s'y est retrempé 
plusieurs fois. 

Sa carrière scientifique a commencé en 1927, quand il a été 
nommé répétiteur à l'Ecole des langues orientales vivantes. 
En 1930, il a été nommé chargé de cours à l'École coloniale et 
en 1933 à l'Ecole des langues orientales. Il est devenu professeur 
à la première en 1943, en même temps que professeur délégué 
à la seconde et il est demeuré jusqu'en 1945 attaché à l'une et 
à l'autre. De 1940 à 1944, il a suppléé Jean Przyluski à l'École 
pratique des Hautes Études pour y être chargé de conférences 
en 1944-1945. Dans toute cette période les trois établissements 
se partageaient son activité de maître pour le cambodgien, 
le thaï siamois et toute la linguistique indochinoise incluant, 
en plus des langues khmère et thaïe, le vietnamien et les parlers 
multiples qui s'apparentent à l'une et à l'autre et aux langues 
de l'Indonésie. Mais les langues khmère et thaïe étant en outre 
très fortement influencées par les langues de culture générale 
ou de religion provenant de l'Inde et de Ceylan, le sanskrit et 
le pâli, il s'était aussi familiarisé auprès de Sylvain Lévi et de 
Jules Bloch et par des relations suivies avec Helmer Smith, à 
l'une et à l'autre. 

Les langues de la Péninsule indochinoise, à quelque famille 
linguistique qu'elles appartiennent et en dehors des emprunts 
réciproques nombreux qu'elles se sont faits, ont des caractères 
communs, en particulier dans la syntaxe. Leur rapprochement 
géographique, la compétence de Martini étendue à toutes n'étaient 
donc pas seuls à leur donner une unité, apparemment plus régio- 
nale et culturelle que structurale et lexicale. 

Le premier travail qui ait fait connaître François Martini 
comme un linguiste et un philologue a été sa thèse pour le 
diplôme de la Section, le Dasabodhisattauddesa. Il s'agit là 
d'un texte pâli qu'il a édité et traduit et qui présentait un triple 
intérêt, d'abord comme document religieux bouddhique, ensuite 
comme composé en Indochine et formant par là un exemple 
des productions du bouddhisme extérieur à l'Inde et à Ceylan 
autres que celles, plus nombreuses et plus étudiées, de l'Asie 
continentale, de la Chine et du Japon. Enfin, par les particularités 
de sa grammaire, l'ouvrage intéressait la linguistique et l'histoire 
du pâli. 

Après l'achèvement de cette contribution à l'étude du pâli, 
Martini s'est consacré parallèlement à l'étude du Râmâyana 



FRANÇOIS MARTINI (1895-1965) 



51 



cambodgien et des contes cambodgiens d'une part, à celle des 
langues propres à l'Indochine d'autre part. 

Dans le premier domaine, ses sources lui fournissaiènt des 
données sur le cambodgien littéraire, alors peu exploré, et sur les 
croyances du pays khmer qu'il a su mettre à l'occasion en rapport 
avec les prodigieuses réalisations architecturales et artistiques 
de ce pays. Dans le domaine linguistique, il a travaillé avec un 
grand succès à l'étude phonologique des langues et à établir 
des systèmes de translittération supérieurs aux transcriptions 
individuelles multiples et concurrentes dont les meilleures ne 
représentaient directement ni l'orthographe ni la prononciation 
réelle. 

Il a établi que, pour des langues écrites avec des caractères 
empruntés à l'Inde, il convenait d'adopter une translittération 
conforme à celle qui est universellement admise pour l'Inde et 
qui, représentant mécaniquement l'orthographe, permet de 
rendre exactement les usages des textes épigraphiques ou litté- 
raires sans figurer la prononciation autrement que ne le font les 
caractères originaux eux-mêmes. Pour les langues 'tai sans 
écriture ou rarement écrites, il a établi un système de notation 
commune des formes fondamentales qui, lu selon la prononciation 
de chaque dialecte, met en évidence pour le linguiste leur 
unité foncière, autrefois masquée par les transcriptions pseudo- 
phonétiques diverses, et qui, pour les usagers de ces langues 
ou dialectes, permet des communications écrites directes, comme 
l'écriture chinoise les permet entre Chinois aux dialectes diffé- 
rents. 

Ces travaux ont nécessité l'observation et l'expérience sur le 
terrain. Ils ont interrompu longuement l'enseignement de 
Martini à Paris, mais la recherche en domaine neuf prime toujours 
les enseignements qui, sans elle, seraient prématurés. 

D'août 1945 à février 1950, François Martini a accompli en 
Asie du Sud-Est le plus fructueux de ses séjours, au Vietnam 
puis surtout au Cambodge, dès 1946, où il a été conseiller auprès 
du Gouvernement du Cambodge pour les cultes, l'enseignement 
religieux et les beaux-arts. Ses études et son activité en collabo- 
ration avec les savants cambodgiens qui publiaient des diction- 
naires et choisissaient les termes techniques destinés à rendre 
en cambodgien les expressions techniques modernes ont été 
avec tous amicales et heureuses. Elles n'ont pas empêché plu- 
sieurs missions en pays ^tay du Nord de la Péninsule indochi- 
noise dont l'une, ethno-linguistique, avec le regretté Maurice 



4. 



52 



JEAN FILLIOZAT 



Durand (1947, 1949), et en pays de montagne du Vietnam 
habité par des populations non-viêtnamiennes (Dalat, Djiring, 
1949). * 

Une santé fort éprouvée au cours de ces missions l'a empêché, 
de retour en France, d'achever beaucoup des travaux de philologie 
cambodgienne et de linguistique qu'il avait entrepris dans son 
vaste domaine de recherche. Mais surtout son double enseigne- 
ment, à l'École nationale des langues orientales vivantes et à 
l'École pratique des Hautes Études, a absorbé les forces de ses 
dernières années d'autant plus qu'il n'hésitait jamais à différer 
ses propres travaux pour aider ceux de ses élèves et de tous les 
savants de France et de partout qui sans cesse recouraient, 
jamais déçus, à ses compétences multiples. Ce qu'il leur a donné 
individuellement a retardé ce que ses publications projetées 
eussent donné à la science générale. 

La retraite allait lui permettre de mettre au point ces publi- 
cations, mais le 18 juin 1965, la mort, à laquelle il avait déjà 
plusieurs fois échappé, a prévenu son intention en l'enlevant 
aux siens, à ses disciples et à ses amis. 

Jean Filliozat. 



PUBLICATIONS DE FRANÇOIS MARTINI 

Méthode de lecture cambodgienne, Paris, 1^^ partie 1932, 
2e partie 1934, in-8o, 75 et 5 p., 133, 5 et 13 p. 

Rapport dans Dossiers de la coopération intellectuelle : l'adop- 
tion universelle des caractères latins, Paris, 1934. 

Dasa-bodhisatta-uddesa. Texte pâli publié avec une traduction 
et un index grammatical (Bulletin de l'École française 
d'Extrême-Orient, t. 36, fasc. 2, 1936, p. 287-413). 

En marge du Rdmàyana cambodgien (Bulletin de l'École 
française d'Extrême-Orient, t. 38, fasc. 2, 1938, p. 285-295, 
1 pl.). 



FRANÇOIS MARTINI (1895-1965) 



53 



En marge du Râmâyana cambodgien [2^ article] {Journal 
asiatique, 1950, p. 81-90). 

Note sur l'empreinte du bouddhisme dans la version cambod- 
gienne du Râmâyana {Journal asiatique, 1952, p. 67-70), 

Contes populaires inédits du Cambodge (en collaboration avec 
Solange Bernard), Paris, 1946, in-12, 292 p. 

Aperçu phonologique, du cambodgien {Bulletin de la Société 
de linguistique de Paris, t. 42, 1946, p. 113-131). 

L'organisation du clergé bouddhique au Cambodge {France- 
Asie, 1947). 

De la réduction des mots sanskrits passés en cambodgien {Bulle- 
tin de la Société de linguistique de Paris, t. 50, 1954, p. 244- 
261). 

De la signification du « ba » et « me » affixés aux noms des 
monuments khmers {Bulletin de l'École française d'Extrême- 
Orient, t. 44, 1951, p. 201-209). 

Romanisation des parlés 'tay du Nord-Vietnam {Bulletin 
de l'École française d'Extrême-Orient, t. 46, 1954, p. 555-572). 

La langue cambodgienne {France- Asie, 1955). 

La langue laotienne {France-Asie, 1956). 

Les expressions de « être » en siamois et en cambodgien {Bulletin 
de la Société de linguistique de Paris, t. 52, 1956, p. 289-306). 

La distinction du prédicat de qualité et de l'épithète en cambod- 
gien et en siamois {Bulletin de la Société de linguistique de 
Paris, t. 53, 1958, p. 295-305). 

Tournures impersonnelles en cambodgien et en vietnamien 
{Bulletin de la Société de linguistique de Paris, t. 54, 1959, 
p. 136-148. 

Comptes rendus critiques {Bulletin de la Société linguistique 
de Paris, t. 55, p. 370-374; t. 58, p. 319-322; t. 59, p. 283- 
285, ZDMG 102/2, 1952, p. 433-443). 




ÉDOUARD DHORME (1881-1966) 



EDOUARD DHORME 

(1881-1966) 



Le 19 janvier 1966 est mort Édouard Dhorme, membre de 
l'Institut, qui fut directeur d'études à notre Section, titulaire 
de la chaire d'hébreu et d'araméen, de 1933 à 1951, date à laquelle 
il devint directeur d'études honoraire. 

Né à Armentières (Nord) le 15 janvier 1881, il fit de solides 
études classiques au collège Saint-Jude de sa ville natale, puis 
entra, tout jeune encore, dans l'ordre de Saint-Dominique, 
prenant en religion le prénom de Paul. Il allait accomplir ses 
dix-neuf ans quand, en décembre 1899, ses supérieurs l'envoyè- 
rent poursuivre ses études à Jérusalem, auprès de l'Ecole prati- 
que d'études bibliques. Cette école avait été fondée quelque 
dix ans auparavant par le P. Lagrange qui, le premier, eut 
l'idée féconde de créer, dans le pays même où la Bible s'est 
constituée, un établissement consacré aux sciences bibliques, 
et spécialement à l'archéologie. Le P. Lagrange remarqua bien 
vite les dons exceptionnels qu'avait le jeune Dhorme pour l'étude 
des langues et de l'histoire et il le fit entrer dans l'équipe de ses 
premiers collaborateurs : Dhorme fut le benjamin de la géné- 
ration — à divers égards héroïque — des pionniers, dont les 
plus connus sont restés les PP. Vincent, Abel, Jaussen et Savi- 
gnac. Le P. Lagrange, homme d'une grande science et d'une 
vaste culture, formait lui-même ses collaborateurs, orientant 
chacun vers une spécialisation déterminée; à son école, Dhorme 
acquit bientôt une connaissance approfondie des langues sémiti- 
ques et se consacra plus spécialement à l'étude de l'assyrien; 
à son tour, et rapidement, il devint un maître; dès 1904, il 
était professeur à l'Ecole biblique, et il devait le rester pendant 
vingt-sept ans, avec la seule interruption due à la guerre de 
1914-1918, chargé de l'enseignement de l'assyrien, de l'hébreu 
et des langues sémitiques comparées. 

En 1907, sa maîtrise en assyrien s'affirmait d'emblée aux yeux 
des spécialistes par la publication de son Choix de textes assyro- 
bahyloniens; il y traduisait, pour la première fois en français, 



56 



ANTOINE GUILLAUMONT 



transcrivait et commentait les grands textes littéraires cunéifor- 
mes, entre autres le Poème de la Création et l'Epopée de Gilga- 
mes, dont la découverte avait renouvelé, depuis peu, la critique 
littéraire biblique; en 1910, il rédigeait une première synthèse 
sur La religion assyro-habylonienne et, l'année suivante, dans 
Les pays bibliques et V Assyrie, il faisait la somme des renseigne- 
ments fournis par les inscriptions des rois d'Assyrie et de Babylo- 
nie concernant l'histoire des pays de l'Ouest, Syrie, Phénicie et 
Palestine. Ces travaux assyriologiques étaient menés de front 
avec d'autres relatifs à l'exégèse biblique; en 1910, il donnait 
une première contribution aux Études bibliques, monumentale 
série de commentaires qui devaient, dans la pensée du P. La- 
grange, couvrir tout le champ de l'Ancien et du Nouveau Testa- 
ment, en publiant Les Livres de Samuel, donnant en même temps 
la preuve de sa maîtrise dans l'exégèse d'un texte réputé difficile. 
Depuis 1907, il collaborait assidûment à la Revue biblique, 
publiée par les membres de l'Ecole; les articles qu'il fit paraître 
en 1913 et 1914 sur La langue de Canaan forment une contri- 
bution majeure à la philologie sémitique et hébraïque : il y 
reconstituait, à l'aide des gloses cananéennes qui accompagnent 
la correspondance babylonienne d'El-Amarna, le plus ancien 
état de la langue qui fut le prototype de l'hébreu biblique. 

Cependant, les cours, le travail sur les textes et en bibliothèque 
n'étaient pas les seules activités auxquelles se livraient les mem- 
bres de l'Ecole biblique; si le P. Lagrange avait voulu fonder 
son école à Jérusalem, c'était pour y étudier les textes en les 
confrontant aux données fournies par ]e pays lui-même. Dhorme 
n'acquit pas seulement une connaissance familière des sites de 
Palestine et de Transjordanie; dès 1905, il parcourait les côtes 
de Phénicie et l'intérieur du pays jusqu'à Damas; en 1910, 
nouveau voyage en Syrie, suivi de maints autres par la suite; 
en 1912, c'était l'Egypte, parcourue du Nord au Sud, jusqu'à 
l'île d'Eléphantine ; en février-mars 1913, il participait à l'expédi- 
tion géographique et archéologique que fit l'Ecole biblique au 
Sinaï. Ces voyages ne se faisaient pas dans les conditions relati- 
vement faciles et rapides où on les fait aujourd'hui; c'était le 
plus souvent à dos de chameau et il fallait ainsi près d'une journée 
pour couvrir la distance que l'automobile franchit maintenant en 
une heure; le voyageur pouvait, de la sorte, contempler longue- 
ment les paysages, se familiariser, en s'y associant, avec les us et 
coutumes des gens ! Il devait arriver souvent à Dhorme, soit 
dans son enseignement, soit dans ses livres, d'invoquer l'expé- 



ÉDOUARD DHORME (1881-1966) 



57 



rience acquise au cours de ces longues randonnées. Après la 
guerre, en 1923, il accompagna Thureau-Dangin dans une mission 
archéologique en Mésopotamie et explora avec l'illustre assyrio- 
logue les principaux sites du bassin du Tigre et de l'Euphrate. 
La guerre elle-même, qui suspendit nécessairement ses autres 
travaux, lui permit de reprendre occasionnellement ses activités 
archéologiques : affecté au corps expéditionnaire d'Orient, il 
fouilla, pendant l'occupation des Dardanelles, la nécropole 
d'Eléonte de Thrace, sauvant ainsi de la destruction les sarco- 
phages et objets funéraires qui s'y trouvaient. 

Après la guerre, il rentra à Jérusalem et il reprit ses cours à 
l'École biblique qui, en 1920, devint, par décision de l'Académie 
des Inscriptions et Belles-Lettres, Ecole française archéologique 
de Jérusalem. En 1923, le P. Lagrange lui remettait la direction 
de l'Ecole, ainsi que celle de la Revue biblique. Cette même année, 
il publiait, d'abord sous la forme d'articles dans cette revue, 
puis en un petit volume — récemment réédité — Uemploi 
métaphorique des noms de parties du corps en hébreu et en 
accadien, étude de sémantique et de lexicographie qui, en raison 
de la clarté et de la sûreté de ses analyses, est devenue un manuel 
classique pour les hébraïsants. Une autre série d'articles était 
consacrée, de 1924 à 1926, à U aurore de V histoire babylonienne. 
Mais ces années d'intense labeur qui suivirent immédiatement la 
guerre, il les employa surtout à achever la préparation de son 
admirable commentaire du Livre de Job qui, malgré les années 
écoulées, reste le chef-d'œuvre de la collection des Études 
bibliques, riche pourtant en ouvrages de qualité; c'est encore 
le meilleur commentaire que l'on ait de Job, comme s'en convainc 
aisément quiconque refait une étude continue de ce texte; une 
édition anglaise de ce gros volume de plus de 600 pages in-8° a 
été établie dernièrement et doit paraître cette année-ci : preuve 
que l'ouvrage, après quarante ans, n'a rien perdu de sa valeur î 
Cette époque est celle aussi d'importantes études historiques, 
pubhées dans la Revue biblique, de 1928 à 1931 : Les Amor- 
rhéens, où, partant de l'onomastique, il jetait une lumière nouvelle 
sur l'histoire des populations ouest-sémitiques au II® et au 
I®^ millénaire; Abraham dans le cadre de l'histoire, où, grâce aux 
sources accadiennes, il reconstituait le cadre historique des 
récits bibliques relatifs à la migration d'Abraham. Le goût et 
le talent qu'il avait pour les exposés de synthèse, sa compétence 
aussi dans l'ensemble des langues sémitiques, se manifestent, 
en 1930, dans Langues .et écritures sémitiques, qui est l'intro- 



58 



ANTOINE GUILLAUMONT 



duction, élargie aux dimensions d'un livre, d'un ouvrage projeté 
sur « l'hébreu à travers les âges ». 

Les travaux de Dhorme avaient principalement pour but 
d'exploiter au bénéfice de l'exégèse biblique toutes les ressources 
qu'offrait la documentation assyriologique. Brusquement, en 
1930, avec les textes de Ras-Shamra, une documentation nouvelle 
surgit, qui allait, à son tour, renouveler le champ des études 
bibliques, et, dans cette découverte, Dhorme joua un rôle décisif. 
Au cours de fouilles faites aux printemps de 1929 et de 1930 à 
Ras-Shamra, sur le site de l'ancienne Ougarit, MM. Schaeffer 
et Chenet mettaient au jour une importante collection de tablettes 
d'argile, dont beaucoup étaient couvertes d'une écriture de type 
cunéiforme, mais inconnue. Aussitôt après la publication des 
premières tablettes par M. Virolleaud, Dhorme se mit, en même 
temps que ce dernier et le savant allemand Hans Bauer, à tra- 
vailler à leur déchiffrement; lui-même a raconté (cf. Recueil 
Edouard Dhorme, p. 531 et suiv.) comment, au cours de l'été 
1930, rectifiant et complétant les premiers déchiffrements propo- 
sés par Hans Bauer, il put donner dans le numéro de janvier 1931 
de la Revue biblique des résultats à peu près définitifs. Ainsi 
était fournie la clé de toute une littérature nouvelle dont l'étude 
allait être d'immense portée pour la connaissance de l'histoire 
politique du Proche-Orient aux environs de 1500 avant J.-C, et 
plus encore pour la connaissance de la religion et de la mythologie 
des Sémites de l'Ouest,- en particulier des peuples de Canaan. 
Les textes de Ras-Shamra étaient, en effet, appelés à renouveler 
les études bibliques, comme l'avait fait, plus d'un demi-siècle 
auparavant, le déchiffrement des textes cunéiformes. 

L'année 1931 fut, à un autre point de vue, témoin d'un brusque 
changement d'orientation dans la vie de Dhorme. Pour des 
motifs purement personnels, qu'il ne nous appartient pas d'appré- 
cier, il quittait Jérusalem et l'École biblique. C'est à Paris que 
sa carrière allait désormais se poursuivre, sans cesser d'être aussi 
laborieuse et féconde. A la fin de l'année sortait le premier livre 
signé de son nom de baptême, Edouard Dhorme : La poésie 
biblique; après une introduction qui contient les meilleures pages 
qui aient été écrites sur la prosodie chez les Hébreux, il traduisait, 
dans une langue belle et ferme, une trentaine de poèmes. Au 
début de 1932, le Conseil municipal de Lyon fit appel à lui pour 
le cours d'histoire des religions fondé par Edouard Herriot; 
il y traita des rapports de la Bible et de l'Orient, sous forme de 
conférences qu'il poursuivit jusqu'en 1937. Dès l'année univer- 



ÉDOUARD DHORME (1881-1966) 



59 



sitaire 1932-1933, il fut chargé d'un enseignement à l'École 
pratique des Hautes Etudes, d'abord sous la forme modeste, 
à la Section, d'une conférence temporaire. Mais, dans sa 
séance du 18 juin 1933, notre Section l'élisait comme directeur 
d'études pour occuper la chaire d'hébreu et d'araméen, vacante 
depuis la mort de Mayer-Lambert, survenue en 1930. Pendant 
dix-huit ans il assura cet enseignement, partagé entre l'étude de 
la grammaire hébraïque et l'explication des textes; doué d'un 
esprit clair et sûr, c'était un professeur remarquable, et nombreux 
sont ceux qui, hébraïsants et sémitisants, français ou étrangers, 
furent marqués de sa forte empreinte. En 1937, la Faculté des 
Lettres lui confiait le cours de langue et littérature hébraïques, 
dont il resta chargé jusqu'en 1945. Cette même année 1937, il 
soutenait ses thèses pour le doctorat ès lettres; sa thèse principale 
était consacrée à La religion des Hébreux nomades : utilisant sa 
vaste érudition d'assyriologue et de sémitisant en même temps 
que toutes les ressources de son esprit rompu à la critique des 
textes, il tentait de reconstituer, à partir des traditions bibliques, 
la religion des Hébreux à l'époque patriarcale et prémosaïque; 
sa thèse complémentaire portait sur un sujet qui lui était entre 
tous familier, La littérature babylonienne et assyrienne. Il 
continuait, en effet, sa carrière d'assyriologue, en même temps 
que celle d'hébraïsant ; en 1945, il était nommé titulaire de la chaire 
d'assyriologie au Collège de France. 

Les dons de déchiffreur dont il avait fait preuve lors de la 
découverte des textes de Ras-Shamra allaient se manifester, 
brillamment, une nouvelle fois. En 1945, Dunand publiait une 
dizaine d'inscriptions, les unes sur pierre, les autres sur bronze, 
provenant de ses fouilles de Byblos; elles étaient d'une écriture, 
dite pseudo-hiéroglyphique, et d'une langue également inconnues, 
et les hypothèses les plus diverses avaient été proposées. Le 
2 août 1946, Dhorme annonçait, dans une communication à 
l'Académie des Inscriptions et Belles-Lettres, qu'il était parvenu 
à déchiffrer les inscriptions pseudo-hiéroglyphiques de Byblos; 
la langue était du phénicien et les signes employés relevaient, 
pour la plupart, d'un système alphabétique d'origine hiérogly- 
phique; ainsi se trouvait posé un nouveau et important jalon de 
l'histoire de l'écriture, entre les hiéroglyphes et l'alphabet 
phénicien. En 1948, Dhorme entrait à l'Institut de France, comme 
membre ordinaire de l'Académie des Inscriptions et Belles- 
Lettres, recevant ainsi la consécration officielle de ses mérites 
scientifiques. Maître incontesté des études sémitiques en France 



60 



ANTOINE GUILLAUMONT 



— il fut président de l'Institut d'études sémitiques de 1938 à 
1945, date à laquelle il devint président honoraire — , jouissant 
d'un très grand prestige dans le monde savant, il continua son 
double enseignement, d'assyrien et d'hébreu, jusqu'à l'âge de 
la retraite, survenu en 1951. Ce fut une grande joie pour lui de 
se voir offrir à cette occasion, par les soins de MM. Dossin, Parrot 
et Nougayrol, le Recueil Édouard Dhorme, magnifique volume 
de plus de huit cents pages qui, rassemblant les plus importants 
de ses articles, était comme le témoignage tangible de ses longs et 
fructueux labeurs. 

La mise à la retraite ne fut pas pour lui le signal du repos. Il 
s'empressa d'utiliser les loisirs qui lui étaient ainsi donnés pour 
réaliser un projet qu'il caressait depuis longtemps : donner une 
traduction complète de l'Ancien Testament, tâche colossale 
qu'il sut rapidement mener à bien; cette traduction, accompagnée 
d'une riche annotation de caractère philologique et historique, 
parut en deux volumes de la collection de la Pléiade, en 1956 
et 1959. Si, craignant d'être trahi par ses forces avant d'avoir 
achevé, il confia la traduction de quelques livres à certains de 
ses élèves, MM. Michaéli, Kœnig, Hadot et nous-même, il 
n'en garda pas moins pour lui les trois quarts du fardeau, se 
chargeant, en outre, de rédiger les longues introductions qui 
ouvrent chacun des deux volumes. Cette Bible fut pour lui 
comme le couronnement de son œuvre, et il en était justement 
fier. Il avait travaillé dans tout le champ des études sémitiques, 
mais la Bible, la religion des Hébreux, furent le centre et le point 
de convergence de ses travaux. Ni l'âge, ni la maladie ne purent 
arrêter complètement cet infatigable travailleur : il rédigea 
encore pour le Saint Paul de la collection « Le mémorial des 
siècles », paru quelques mois avant sa mort, une biographie 
de l'Apôtre des gentils, en une cinquantaine de pages, où se 
retrouve toute la vigueur de sa pensée et de son style. 

Il est une tâche enfin dont il s'acquitta, avec conscience, 
jusqu'au bout et qu'il convient, pour finir, de mentionner, celle 
de directeur de revues. Après avoir dirigé la Revue biblique, 
de 1923 à 1931, il fut appelé par Dussaud, en 1935, à la direction 
de la Revue de l'histoire des religions et il assuma, en outre, à 
partir de 1944, aux côtés de Conteneau, celle de la Revue d'assy- 
riologie et d'archéologie orientale. 

L'œuvre de Dhorme présente une remarquable unité, que la 
rupture survenue dans sa vie en 1931 n'a nullement affectée. 
Les mêmes principes méthodologiques, les mêmes conceptions 



ÉDOUARD DHORME (1881-1966) 



61 



générales inspirent tous ses ouvrages, qu'ils soient signés Paul 
Dhorme ou Edouard Dhorme. « J'ai visé à être objectif avant 
tout », écrivait-il, en 1907, dans la préface de son premier livre 
(Choix de textes, p. ii) : on peut dire que cette intention est 
sous-jacente à toute son œuvre. L'objectivité, telle est la marque 
qu'il a voulu donner, en dernier lieu, à sa Bible, aussi bien dans 
la traduction que dans les notes. Il abhorrait toute interprétation 
tendancieuse des textes, qu'elle fût inspirée par une exégèse 
majorante ou par une critique arbitraire. Ce philologue, ce grand 
déchiffreur avait par-dessus tout l'amour des textes, le respect 
de ce qui est écrit : plus encore qu'un principe de méthode, 
c'était chez lui ]a manifestation d'une grande honnêteté intellec- 
tuelle. Cette loyauté qui était le fond de sa nature et qui s'alliait 
à une grande force de caractère, la science étendue et sûre qu'il 
avait acquise, son jugement qu'il avait droit et ferme, toutes ces 
qualités qui donnaient à sa personne une exceptionnelle autorité, 
ne cessent de conférer à son œuvre entière une valeur solide et 
durable. 



Antoine Guillaumont. 



RAPPORTS SUR LES CONFÉRENCES 
DE L'ANNÉE SCOLAIRE 
1965-1966 



ÉGYPTIEN 
Directeur études : M. Jacques J. Clêre 



L'étude des textes d'oracles, commencée au cours de l'année 
scolaire précédente, a été poursuivie pendant la première heure, 
d'un bout à l'autre de l'année, et elle sera encore au programme 
en 1966-1967, le matériel à examiner étant très abondant. Conti- 
nuant l'examen de la série des documents en écriture hiératique, 
on a traduit successivement, en début d'année, l'ostracon British 
Muséum 5637 et le papyrus British Muséum 10417, l'un et 
l'autre d'après l'édition de A. Blackman, Journal of Egyptian 
Archaeology, 12 (1926) — complétée, pour le second document, 
par la publication plus récente (1939) de J. Cerny, Late Ramesside 
Letters, § 14; puis le «Papyrus Nevill », d'après l'édition de 
J. Barns, Journal of Egyptian Archaeology, 35 (1949), qui l'a fait 
connaître; enfin, une série de très petits ostraca sur lesquels sont 
inscrites des « questions adressées aux oracles », et qui étaient 
présentés à la divinité lors de ses processions. Pour ces derniers 
documents, on a utilisé les deux études que leur a consacrées 
J. Cerny dans les t. 35 (1934) et 41 (1942) du Bulletin de l'Insti- 
tut français d'archéologie orientale; quelques pièces supplé- 
mentaires ont été fournies par le Catalogue des ostraca hiérati- 
ques non littéraires de Deir el-Médineh (n^^ 572 à 576) de S. Sau- 
neron. Après ces documents hiératiques, on a entrepris l'examen 



64 



RAPPORTS SUR LES CONFÉRENCES 



d'une série d'inscriptions hiéroglyphiques datant de l'époque 
ramesside. Deux d'entre elles offrent l'intérêt particulier d'être 
accompagnées d'une représentation de la procession divine à 
l'occasion de laquelle l'oracle pouvait être consulté : on voit, 
portée par les prêtres, la barque dans laquelle se trouvait la sta- 
tue divine; devant elle, rendant hommage à la divinité, est figuré 
le personnage qui s'adresse à l'oracle, assisté de ses témoins. Le 
premier de ces deux documents est la stèle Caire E. 43649, publiée 
tout d'abord par G. Legrain en 1916 {Un miracle d'Ahmès I^^ 
à Abydos sous le règne de Ramsès II, dans Annales du Service 
des Antiquités de VÉgypte, 16) et reprise ensuite par A. Moret 
et par d'autres. La consultation de l'oracle que cette inscription 
rapporte avait pour but le règlement d'un litige au sujet de la 
propriété d'un champ. Une des légendes de la représentation, dont 
le sens avait été méconnu par les précédents traducteurs, a pu 
être interprétée correctement grâce à un rapprochement de ce 
texte avec un de ceux que nous avions étudiés en 1963-1964. 
Le second document que nous avons examiné est une inscription 
du temple de Karnak publiée par Ch. Nims, en 1948, dans le 
t. 7 du Journal of Near Eastern Studies; ce texte relate la nomi- 
nation, par le truchement de l'oracle d'Amon, d'un certain 
Nesamon au poste de scribe du magasin du domaine de ce dieu. 
En fin d'année, on a commencé la traduction d'un troisième 
texte d'oracle ramesside, qui concerne également une nomination 
dans le personnel du dieu Amon, celle de son grand prêtre 
Nébounénef; on a utilisé l'édition de K. Sethe, de 1907, dans la 
Zeitschrift fur àgyptische Sprache, 44. 

Pendant la seconde heure, consacrée cette année encore aux 
textes hiéroglyphiques gréco-romains, on a examiné les inscrip- 
tions de trois statues datant de f époque ptolémaïque. La première 
était une des deux statues du général Hor, celle qui est conservée 
au musée d'Alexandrie (sans numéro), l'autre — celle du musée 
du Louvre (n^ A 88) — ayant été étudiée l'année dernière ; on a 
suivi l'édition de J. Vercoutter, dans le Bulletin de l'Institut 
français d'archéologie orientale, 49, 1950, et une des leçons a été 
réservée à l'examen des problèmes relatifs à l'édification à Héra- 
kléopohs, par le général Hor, de certains édifices religieux, dont il 
est question dans les deux documents. On a traduit ensuite les 
inscriptions d'une statue du musée de Lausanne (H. Wild, 
Statue de Hor-Néfer au Musée des Beaux-Arts de Lausanne, 
dans Bulletin de l'Institut français d'archéologie orientale, 
54, 1954), puis celles de la statue d'un haut fonctionnaire tentyrite 



HISTOIRE ET PHILOLOGIE 



65 



conservée au musée de Philadelphie (H. Ranke, A Late Ptolemaic 
Statue of Hathor from Her Temple at Dendereh, dans Journal 
of the American Oriental Society, 65, 1945). Ce dernier document, 
qui est très tardif, soulève de nombreux problèmes de lecture que, 
en l'absence d'une reproduction photographique du texte dans 
la publication, il n'a pas toujours été possible de résoudre. L'étude 
en a été facilitée par la comparaison avec des textes parallèles 
fournis par d'autres statues de même époque et provenant pareil- 
lement de Dendérah. 

Le dépouillement — commencé en 1959-1960 — du Wôrter- 
buch der àgyptischen Sprache, en vue de l'établissement d'un 
fichier des valeurs ptolémaïques des signes hiéroglyphiques, a été 
terminé cette année, avec l'examen de la fin du tome IV et de la 
totalité du tome V. 

Les deux conférences ont été suivies avec une grande régularité 
par Mnie A. Langlet, M^e B. Letellier et MM. J. Parlebas et 
A. RoccATi, et celle de la première heure par M"*^ E. Barre et 
MM. B. Kroeber et H. de Novion. M. B. Kroeber a aussi 
participé, pendant la première moitié de l'année, à la première 
conférence. M. Cl. Vandersleyen, pendant toute la durée de 
son séjour d'études à Paris, a suivi avec assiduité la première 
conférence. M"^^ Y. Le Corsu a été, comme chaque année, une 
auditrice assidue et active de la conférence de deuxième heure. 
Enfin, MM. J.-Cl. L'Herbette et D. Meeks ont assisté à quelques 
leçons en début d'année. L'explication des textes a été confiée, en 
première heure, à M^^^ g Letellier et à MM. B. Kroeber, H. de 
Novion, A. Roccati et Cl. Vandersleyen, et, en deuxième 
heure, à M"^^ y. Le Corsu et à M. J. Parleras. Le dépouillement 
du Wôrterhuch a été effectué cette année par M^^^ Letellier et 
par M. J. Parleras. Enfin, en cours d'année, M. B. Kroeber 
s'est chargé de faire un exposé, qui a occupé deux leçons, sur 
la métrique des textes égyptiens du Nouvel Empire, suivant 
les théories de son professeur M. Gerhard Fecht, de l'Univer- 
sité de Heidelberg. 



G 6 0645 67 04G 5 



5 



HISTOIRE ET PHILOLOGIE 



67 



HISTOIRE ET ARCHÉOLOGIE ÉGYPTIENNES 
Directeur d'études : M. Georges Posener 

La première conférence a été consacrée à l'étude de manuscrits 
hiératiques inédits datant de l'époque tardive. Jusqu'aux vacances 
de Pâques, un papyrus magique, attribuable au iv^ siècle av. 
J.-C. environ, a été expliqué. Ce papyrus contient deux textes 
du même type illustrés chacun par une vignette qui représente 
un Bès panthée ayant neuf têtes dans un cas et sept dans l'autre. 
La figure de la divinité est chaque fois soigneusement décrite; 
le magicien doit reproduire l'image sur un feuillet de papyrus 
vierge destiné à être suspendu au cou du client. Les formules à 
réciter ont été conçues pour assurer la défense du pharaon; elles 
ont été ensuite détournées pour servir à l'usage commun. Leur 
objet est de prévenir les entreprises hostiles de toute sorte d'êtres 
dangereux, notamment celles de « l'abominable truie », désigna- 
tion sémitique transcrite en égyptien. La langue des textes est 
un amalgame de la langue classique et du néo-égyptien. L'exécu- 
tion matérielle du manuscrit est irréprochable autant pour les 
dessins que pour l'écriture, mais les erreurs de copie ne sont 
pas rares. 

A partir du mois d'avril, la lecture d'un papyrus sensiblement 
contemporain du précédent a été entreprise. Le manuscrit con- 
tient un écrit didactique inconnu jusqu'à présent. Le texte est 
difficile en soi et de nombreuses lacunes rendent son interpréta- 
tion encore plus malaisée. On a examiné une page relativement 
mieux conservée que les autres; elle traite de l'agriculture et 
décrit les activités du cultivateur, les devoirs du propriétaire 
terrien. Les qualités exigées sont l'énergie, la ténacité et la 
prévoyance, faute de quoi les paysans « meurent de faim dans les 
rues ». Mais s'ils ont les vertus nécessaires, s'ils ont le courage 
d'un lion, ils acquièrent des richesses et possèdent argent, or, 
bétail, greniers. L'agriculteur est à la tête de tous les corps de 
métiers car « ses mains sont leur souffle de vie ». Le texte est écrit 
en néo-égyptien et présente de nombreuses graphies récentes. 

La deuxième heure a été consacrée au déchiffrement rapide 

5. 



68 



RAPPORTS SUR LES CONFÉRENCES 



d'une variété de textes cursifs de différentes époques, en choisis- 
sant de préférence des documents peu connus, jamais transcrits 
ou inédits. Les auditeurs, pour la plupart déjà très avancés dans 
leurs études, ont eu ainsi l'occasion de parfaire leur connaissance 
de l'écriture hiératique et de ses transformations depuis l'Ancien 
Empire jusqu'à la Basse Époque. Par la même occasion, ils ont 
pu examiner des écrits appartenant aux genres les plus divers. On 
a lu, entre autres, quelques ostraca ramessides; deux tablettes 
scolaires datant, l'une de la XVIII® dynastie, l'autre sans doute 
de la XXV® dynastie; une brève inscription récemment décou- 
verte au Soudan et remontant à la fin du Moyen Empire; un spé- 
cimen de textes d'envoûtement datant du début de la XII® 
dynastie et écrit sur une figurine d'albâtre représentant un pri- 
sonnier. Plus de deux mois ont été occupés par l'explication de 
quelques extraits du livre des comptes du papyrus Boulaq XVIII 
et plus spécialement de ce qu'on appelle le « Petit Manuscrit », 
publié seulement en fac-similés. L'intérêt de ce manuscrit frag- 
mentaire est de fournir un des plus anciens exemples de l'écri- 
ture du type dit « hyksôs » puisque ce papyrus appartient au milieu 
de la XIII® dynastie. On a lu deux inscriptions cursives provenant 
sans doute de Hatnoub et datées du règne de Sésostris I®^; 
l'une d'elles, qui est nouvelle, se raccorde avec un fragment 
publié, laissant des lacunes le long du joint qu'on s'est exercé à 
combler. Pour occuper les dernières conférences de l'année, on a 
examiné quelques pages inédites de la collection des Archives 
d'Abousir, ce qui a permis aux auditeurs de se faire une idée de 
l'hiératique de la V® dynastie. 

Ces conférences ont été suivies par M™®^ L. Grelier, 0. Lam- 
blin; M^ies B. Letellier, M. Scriabine; MM. J.-P. Corteggiani, 
B. Kroeber, D. Meeks, H. de Novion, A. Roccati, S. Tateos- 
siAN, C. Vandersleyen. 



HISTOIRE ET PHILOLOGIE 



69 



DÉMOTIQUE ET COPTE 
Directeur d'études : M. Michel Malinine 

L'auditoire de la première conférence comprenait, cette année, 
d'une part, deux auditeurs anciens qui possèdent déjà des con- 
naissances sérieuses dans le domaine du démotique : M"^® y. de 
Cénival et M. D. Meeks, d'autre part deux auditeurs débutants : 
M"^^ B. Menu et M. A. Roccati (Italien), égyptologues expéri- 
mentés, désireux de s'entraîner a la lecture de la cursive d'époque 
tardive. On a donc jugé nécessaire d'organiser, à leur intention, 
un cours complémentaire consacré à l'explication des textes rédi- 
gés en démotique ancien (XXVI-XXX® dyn.), par lesquels il 
convient de commencer l'étude de la paléographie démotique. En 
cette première heure, on a réussi, grâce au concours prêté par les 
deux élèves avancés, a transcrire en hiéroglyphes, traduire et 
commenter toute une série de documents importants choisis 
parmi les plus représentatifs de l'époque et, en même temps, les 
moins connus ou inédits : \^ pap. Vienne D 10151 — contrat 
d'échange portant sur les revenus afférents aux différentes fonc- 
tions sacerdotales du temple de Khnoum à Eléphantine (datant 
de l'an 5 d'Artaxerxès I = 460 av. J.-C). Ce long et intéressant 
texte, encore inédit au moment où on a abordé son étude, a été 
publié depuis par M. L. Lûddeckens (Gôtting. Nachtràge, dans 
Nachr. Akad. Wissen. in Gôttingen, 1965); 2° pap. Louvre 
E 9292 — contrat de vente d'une moitié de génisse (règne de 
Darius I^^; publ. dans Corp. papyr., I, pl. 23) où l'on relève des jeux 
d'orthographe intentionnels dans la graphie des mots les plus 
courants; 3° pap. Inst. Orient. (Chicago) 17481 — contrat de 
mariage (datant de l'an 17 de Nectanébo 1^^), remarquable par sa 
calligraphie (publ. par N. Nims, dans Mitteil. deutsch. Arch. 
Inst., XVI, 237 et suiv.); 4° pap. Lonsdorfer I — contrat de 
mariage (datant de l'an 15 de Nectanébo I = 367 av. J.-C; publ. 
par Junker, dans Sitzungsber. Akad. JFien, 1921, Bd. 197; cf. 
aussi Erichsen, Auswahl friihdem. Texte, 70); 5°-6° pap. Lille 
n9 23 et n^^ 22 + 24 (complémenté d'un nouveau fragment) — 
actes identiques se rapportant aux terres affectées à des liturgies 
du temple d'Harsaphès à Hnès (datant de l'an 8 de Nectanébo I^^; 
publ. par Sottas, Pap. Lille, pl. IX-XI) dont la lecture présente 



70 



RAPPORTS SUR LES CONFÉRENCES 



de grandes difficultés; 7° pap. Moscou (inédit) — contrat de 
vente des parts de revenus afférents aux fonctions sacerdotales 
et laïques du temple de Khnoum à Éléphantine (datant de l'an 12 
de Nectanébo II = 347 av. J.-C); 8» pap. Louvre E 2412 — 
contrat de vente des parts de revenus afférents à la fonction du 
Choachyte (règne du jeune Alexandre; publ. dans Corp. pap., I, 
pl. IV) ; 9° pap. Caire 50067 — écrit contenant la résolution con- 
cernant un pâtre (époque perse; publ. par Spiegelberg, Dem. 
Inschr. u. Pap. (Fortsetzung), pl. 29; 10° pap. Caire 50072 — 
lettre à Anubis (époque perse; publ. ibid., pl. 32); 11^ pap. 
Gardiner (Chicago 19422) — lettre à Thot (an 20 de Darius I^r = 
502 av. J.-C; publ. par M. Hughes, dans Journ. of Near East. 
Stud., XXII, no 1); 120-13° stèles de Florence 1658 (2536) et 
1639 (2507) — ventes de tombes sises dans la nécropole memphite 
(datant respectivement de l'an m de Psammétique I^'' et de l'an p 
d'Apriès; publ. par Schiaparelli, Museo archeol. di Firenze, 
p. 396-398 et p. 375, pl. VII). Il s'agit là de deux textes hiérogly- 
phiques transcrits des originaux rédigés en démotique. Enfin, 
les deux derniers cours de l'année ont été occupés par la lecture 
des pap. Loeb n^^ 9 et 11 — lettres (datant du règne du jeune 
Alexandre; publ. par Spiegelberg, Dem. Pap. Loeb, pl. 7-9) 
offrant des spécimens de l'écriture démotique ayant déjà atteint 
les formes qui lui seront caractéristiques à l'époque ptolémaïque. 
Parallèlement à ce travail mené en commun, les auditeurs débu- 
tants — M"^^ Menu et M. Roccati — ont été tenus de faire des 
exercices de transcription hiéroglyphique du démotique ancien, 
d'après les textes réunis dans la chrestomathie d'Erichsen 
{Auswahl fruhdem. Texte, 1950). M^^e Menu et M. Roccati se 
sont acquittés de cette tâche avec une grande diligence et succès. 

Les travaux de la deuxième heure, réservés aux auditeurs 
avancés, se sont déroulés suivant le programme prévu. Tout le 
premier et une grande partie du deuxième trimestre ont été 
employés à l'explication du pap. Bibl. nat. n° 215, contenant un 
ouvrage littéraire connu sous le nom de la « Chronique démoti- 
que )) (publ. par Spiegelberg, dans ses Demot Studien, VII, 1914). 
On est passé ensuite à la lecture de la section démotique de la 
stèle du musée du Caire contenant un décret trilingue en l'hon- 
neur de Ptolémée IV (publ. par Gauthier et Sottas en 1925), 
document d'un grand intérêt historique dont on a pu enfin établir 
un fac-similé aussi précis que possible, en se servant des textes 
parallèles {Revue archéologique, 1960, I, 87-90) et des photogra- 
phies nouvelles prises par le directeur d'études lors de sa dernière 



HISTOIRE ET PHILOLOGIE 



71 



mission en Egypte en 1944. L'analyse attentive de ces deux 
documents difficiles et, en ce qui concerne le premier d'entre eux, 
en grande partie très obscur, a permis, grâce aux efforts communs, 
d'apporter quelques améliorations, soit à la lecture des textes 
mêmes, soit à leur interprétation. 

La seconde conférence, réservée au copte, a bénéficié cette 
année d'une assistance sensiblement plus nombreuse que dans 
les années précédentes. La présence parmi les auditeurs nouveaux 
de plusieurs débutants a décidé le directeur d'études de consa- 
crer, cette année encore, une heure supplémentaire à l'étude de 
la grammaire copte. Ce cours élémentaire était donc entièrement 
réservé aux exposés théoriques portant sur la phonétique, la 
morphologie et la syntaxe coptes, suivis, à la fin de l'année, des 
exercices de lecture, d'après les textes publiés dans la chrestomathie 
de la Koptische Grammatik de Till. Les auditeurs réguliers de 
ce cours ont été : M^^^ Q Favrelle, MM. D. Meeks, G. Schroe- 
DER, J. Marcoux et A. Le Bouluec. 

La conférence de la deuxième heure, qui a groupé plusieurs 
auditeurs déjà bien familiarisés avec la langue copte, a eu pour 
objet l'explication d'un nombre de textes en différents dialectes, 
plus ou moins difficiles — Saïdique : 1^ Vie de sainte Hilaria 
(ms. de la bibliothèque Pierpont Morgan, publ. par Drescher, 
Three Coptic Legends, 1-13); 2^ Ascéticon de l'abbé Éphraïm 
(publ. par Budge, Coptic Martyrdom, 157 et suiv.) ; 3^ la nature 
(hypostase) des Archontes (ms. du Caire, publié en phototypie 
par P. Labib, Coptic Gnostic Texts, pl. 134-145); 4*^ texte 
juridique (acte de décharge), publ. d'après un ms. du Metropolitan 
Mus., par A. Schiller, Ten Coptic Légal Texts, 18-29 (traduction 
bien imparfaite) et pl. I-III. — Fayoumique : Lamentations de 
Jérémie, v; Lettre de Jérémie (= Baruch, vi); Matthieu, xiii-xiv 
(d'après Till, Koptische Chrestom. fUr den fayoumischen Dialekt, 
9-16). — Achmimique :I Jonas, i-iv; Habacuc, i-ii; Zacharie, i-vii 
(d'après M. Malinine, Version achmimique des Petits Prophètes, 
dans Studies Crum, 379-390). Les trois dernières leçons ont été 
réservées à la lecture des textes écrits en ancien copte : 1° ancien 
horoscope (pap. London 98, récemment réédité par Cerny, 
Khale et Parker, dans Journ. ofEgyp. Arch. 47, 86-100) et papy- 
rus Bibl. nationale 574, contenant un texte magique (publ. dans 
K. Preisendanz, Papy ri graecae magicae, I, 66-76). Ont pris 
part régulièrement aux travaux de ce cours : M"^^ y. de Cénival; 
MM. B. Kroeber, a. Roccati, R. P. Vermeulen. 



72 



RAPPORTS SUR LES CONFÉRENCES 



SUMÉRIEN 
Directeur d'études : M. Raymond-Riec Jestin 

Comme il est bon de revenir périodiquement aux sources, on 
a consacré le premier semestre à l'étude des textes historiques les 
plus anciens. Beaucoup d'entre eux n'ont d'ailleurs pas été repris 
depuis leur édition il y a déjà très longtemps, ce qui s'explique 
par la brièveté de la plupart et le fait qu'ils présentent en général 
un type commun : la relation de l'activité des chefs de cité dont 
l'œuvre majeure consistait à élever des sanctuaires. Cependant 
il y a bien des remarques profitables à faire en relisant ces docu- 
ments du début du troisième millénaire av. J.-C, tant au point 
de vue de la grammaire qu'à celui des conceptions religieuses et 
sociales. En ce qui concerne la religion, on ne possède malheureu- 
sement qu'un nombre infime de textes qui s'y rapportent direc- 
tement. L'un d'eux, très court, est la « Plaque de diorite » du roi 
qu'on appelait jusqu'à ces dernières années Ur-Nanse, puis Ur- 
Nazi, en attendant de revenir plutôt à la première lecture (à mon 
avis les deux sont très possibles et ne représentent que des 
variantes dialectales, l'alternance sjz existant ailleurs et le n devant 
le s ne représentant qu'un fait de nasalisation bien connu aussi). 
Son caractère particulier a conduit divers auteurs à l'étudier à 
nouveau (moi-même, puis Edmond Sollberger, Thorkild 
Jacobsen, entre autres) sans que toutes les obscurités aient été 
dissipées et que l'unanimité se soit faite partout dans les inter- 
prétations. 

C'est à la traduction suivante qu'après diverses confrontations 
on s'est arrêté : 

« Roseau pur, roseau de l'Engur, ô roseau (ici è^^gi, avec le 
déterminatif qui donne une valeur de « par excellence » dans la 
catégorie), roseau que le Maître de la magie {pa azu : pa à inter- 
préter soit comme \/ pa6, cf. pab-pab « dame », « souveraine » ; soit 
comme pab « père », « excellent premier », soit comme le pa 
qu'on trouve dans PA-TEMEN . SIG9) a fait naître, assise de 



HISTOIRE ET PHILOLOGIE 



l'art magique du dieu En-ki qui de façon unique (ki-l-gâl, ki 
en fonction d'indice de l'abstrait) (est le) Maître de la magie! 
Lorsqu'il porte la prière, puisse le mystérieux instrument de la 
magie, le produit (litt. : « l'œuf » du Kur (le monde encore inor- 
ganisé, ce qui donne à penser que la forme magique, désirant 
directement de ce monde que les dieux n'ont pas encore mis 
en ordre, était captée, non créée par eux)), le roseau qui conduit 
le devenir du Kur (se transformant en Gur-sag, le monde orga- 
nisé), le roseau du Seigneur du lieu saint d'Eridug, puisse-t-il 
faire plier le genou! Que le dieu En-ki prononce un oracle! 
Dans le ses-ib..., son temple des décrets (divins), le dieu En-ki 
(ici trois interprétations possibles gis bulùg Sif-sub « les sorts 
a jeté» {VSP (1946)). — bulùg gis se-RU ^ si-e-RU ^de malt a 
répandu» (Edm. Sollberger). — pab-pab gis-(e-)sè-sub « l'auguste, 
les sorts a jetés»). Le dieu Nin-gir-su du sanctuaire des décrets 
(ou « éminant dans les décrets »), le dieu 5ul-udul, dieu du roi 
(plutôt que «dieu-roi») le coussin pur ont porté... Ur-Nanse..., le 
sanctuaire de Gir-su a bâti». 

On remarquera que le système préfical mu-ije fonctionne très 
bien : deux fois mu- pour les actions faites en faveur des dieux 
par les hommes, trois fois e- pour les actions accomplies par les 
dieux en faveur des hommes. 

Un autre texte, un peu moins ancien, beaucoup plus long et 
très important bien que, par grande infortune, il ait été gravement 
mutilé, est la célèbre « Stèle des Vautours » qui n'a pas encore, elle 
non plus, reçu une mise au point tout à fait satisfaisante et qui ne 
la recevra probablement jamais, en l'absence de tout duplicat. 
On lui a consacré plusieurs leçons sans que des changements 
notables aient pu être apportés aux résultats déjà acquis. 

Par contre, dans la traduction de divers petits textes publiés 
pour la première fois par George Barton en 1919, des améliora- 
tions ont été rendues possibles par une révision serrée. On peut 
noter çà et là, l'ordre encore abritraire des signes placés dans les 
cases, souvent plus par recherche d'esthétique graphique que par 
logique grammaticale, ainsi mu-a-ru par a-mu-ru. L'absence de 
genre se manifeste encore mieux dans ses applications à très 
haute époque : dlnsiUî .Nanse^ Tab 5;ninen«Dame souveraine» 
(plutôt que «dame prêtresse en», «en», d'ailleurs, changerait de 
sens, mais non de nature). On relève des cas d'incorporation 
verbale comme Ur-Nanse, Pierre de seuil : gû-gis-mu-gdl « du 
bois il transporta » (v. comp. gû,.. gâï);un bel exemple d'exposé 



74 



RAPPORTS SUR LES CONFÉRENCES 



du sujet dans E-an-na-tûm, galet A : ^Nin-gir-su-ra, «au dieu 
Nin-gir-su» le vrai datif apparaissant sous la même forme et à 
sa place, plusieurs lignes plus loin. Une curieuse imbrication des 
éléments d'un assemblage de propositions avec une véritable 
incorporation du sujet est offerte par le même texte oii l'on trouve 
ud-ha E-an-na-tûm-ma É-an-na-tum mu û-rum-ma-ni mu né-né-ni 
lum-ma-a ^Nin-gir-su-ra a gibil mu-na-dun « En ce jour comme 
les biens et la puissance d'E-an-na-tum avaient grandi, au dieu 
Nin-gir-su un canal nouveau il creusa». La construction qui 
n'avait pas été bien comprise donne littéralement : « en ce jour, 
d'E-an-na-tum (nomen rectum) — E-an-na-tum (sujet du verbe qui 
est à la fin) — comme possessions (et) puissance {nomina regen- 
tia) (avaient) grandi, au dieu N. (une) ' eau nouvelle ' creusa ». 
Un autre «exposé du sujet» plus complet que le précédent dans le 
vase A de Lugal-ki-DU-NI-duv-du? : « Le dieu En-lil roi de (tous 
les) pays à Lugal-ki-DU-NI-du7-du7 ». 

Après ces textes archaïques on a pris au contraire des exemples 
de la littérature tardive en commençant par un texte récemment 
publié, avec une maîtrise qu'on a plaisir à saluer, par J. Van Dijk et 
qui relate une insurrection déclenchée à Lagas avant l'avènement 
du roi Nur-Adad (on reconnaît immédiatement le nom sémitique). 
La langue de cette composition littéraire de 240 lignes est encore 
bonne dans l'ensemble, on y rencontre une forme verbale figée 
comme ga-til-e « puissé-je vivre » = « guérison » et la syntaxe 
offre souvent un emploi de propositions subordonnées plus 
compliqué qu'à l'époque classique. 

L'emploi du système préfixai est assez déroutant, on trouve 
ainsi dans les lignes 90 et suiv. une énumération d'actions accom- 
plies par une divinité en faveur du roi avec le préfixe mu- devant les 
verbes qui les expriment alors que celui-ci indique le mouvement 
contraire, à moins peut-être que l'auteur n'ait considéré ces actions 
sous l'angle de la gloire qu'elles apportaient au dieu? L'arbitraire 
régnait de plus en plus dans le nianiement de ce système difficile, 
le génie de la langue s'affaibhssait chez un peuple progressivement 
absorbé par l'entourage babylonien. 

Si ce texte est correct, il n'en est pas de même du dernier qui 
a été étudié, celui du roi Samas-sum-ukin, largement postérieur 
et qui fait l'effet d'un thème composé péniblement par quelqu'un 
qui ne maniait pas très aisément le sumérien. Des fautes énormes 
l'émaillent et souvent la version akkadienne qui l'accompagne 
est bien utile pour comprendre ce qu'a voulu dire l'auteur du 
texte sumérien. 



HISTOIRE ET PHILOLOGIE 



75 



y[iie Yvonne Rosengarten a expliqué à la suite de ces confé- 
rences des textes relatifs aux démons et au moyen de conjurer 
leurs maléfices. Ont suivi les conférences et participé aux expli- 
cations : le R.P. André Baer, M. Richard Banks, M^ie Achsa 
Belkind, M"^e Danielle Calvot, MM. Kalman de Gostonyi, 
Éric Godet, Jean-Pierre Grégoire, M^^^s Gratiane Offner et 
Yvonne Rosengarten. 



HISTOIRE ET PHILOLOGIE 



77 



ASSYRIEN 
Directeur d'études : M. René Labat 

Comme les années précédentes, la conférence supplémentaire 
du samedi a été confiée au Dr. P. Offerlé, qui a initié les débu- 
tants à la lecture du cunéiforme et à l'étude de la grammaire 
akkadienne. Pour cette dernière, on a particulièrement insisté, 
cette année, sur la conjugaison des verbes réguliers, des verbes à 
première, deuxième ou troisième consonne faible, et des verbes 
dits géminés. Le syllabaire et son évolution, au cours des époques 
et suivant les dialectes, ont fait l'objet de plusieurs exposés, à 
l'occasion des textes, de date et de genre divers, qui ont été suc- 
cessivement pris comme exercices de lecture. Dès que les audi- 
teurs, en effet, ont pu s'exercer avec fruit au déchiffrement des 
documents cunéiformes, on les a entraînés à lire des textes histo- 
riques (inscriptions de Sarkalisarri, Tukulti-Ninurta et Nabu- 
chodonosor II), des textes juridiques (passages du Code de Ham- 
murapi et des lois assyriennes), des textes littéraires (récit de la 
construction de l'Arche dans l'épopée de Gilgames et quelques 
épisodes du mythe d'Etana). 

Les deux cours du mardi étaient, comme de coutume, réservés 
aux auditeurs déjà familiarisés avec la lecture des cunéiformes 
et la connaissance de la langue. 

Le premier était consacré à l'explication de textes littéraires. 
De nombreux auditeurs avaient demandé que l'on reprît à cette 
occasion, comme sujet d'exphcation, deux des mythes les plus 
connus de la littérature akkadienne, la Descente d'Istar aux 
Enfers et la Légende d'Adapa. L'étude du premier s'est inscrite 
dans une étude plus vaste, faite ailleurs, de ce que l'on peut 
appeler le Cycle d'Istar. L'existence de deux traditions paral- 
lèles, d'Assur et de Ninive, nous a permis une étude attentive des 
variantes graphiques et dialectales. 

Quant au mythe d'Adapa, son commentaire a pu profiter de 
ce qu'apporte à notre connaissance de la tradition des Sages en 
Mésopotamie ancienne la publication par J. van Dijk de la tablette 
des apkallnjummannu (UVB, XVIII [1962], 44 et suiv.). 



78 



RAPPORTS SUR LES CONFÉRENCES 



La traduction de ces deux textes a servi, d'autre part, de pré- 
texte à une révision grammaticale poussée et à des exercices de 
contrôle sur le syllabaire et le dessin des signes cunéiformes. 

L'autre série de conférences a eu, cette année, pour objet, 
parmi les textes techniques, divers types âihémérologies. L'expli- 
cation a commencé par celle des premiers jours de Tesrît qui, 
à l'occasion du début symbolique de la deuxième partie de l'année, 
édicté un certain nombre d'interdits, dont la plupart sont de 
caractère alimentaire. L'intérêt pédagogique de ce texte réside 
dans la confrontation possible de quatre traditions parallèles, 
d'époques différentes. Leurs variantes et leurs divergences ont 
fourni matière à un commentaire particulièrement nourri. Le 
même avantage se présentait pour le Calendrier royal Enbu bel 
ahrirrif dont chaque tablette, correspondant à un mois, si elle est 
rédigée sur un schéma commun à toutes, n'en présente pas moins 
diverses notations particulières. La lecture de ces textes a été 
d'autant plus instructive que la plupart sont encore inédits et 
que leur étude s'est effectuée sur des reproductions photogra- 
phiques appartenant au directeur d'études. Les auditeurs ont 
ainsi pu s'entraîner au déchiffrement sur photographie. Cet 
entraînement s'est poursuivi lorsqu'on est passé à l'étude de 
l'hémérologie particulière, K. 3769, donnant pour toute l'année 
une série de prescriptions qu'il convient d'observer dans des 
circonstances que la cassure du texte ne permet pas de préciser. 
C'est en partie, en effet, sur photographie que le document a 
été étudié : de ce fait, certains points de l'ancienne copie faite 
par Ch. ViroUeaud {Fragments, 19-20; Bah. IV, 104) ont pu être 
corrigés. De ce texte a été naturellement rapproché le rituel 
contre les éclipses (CT IV, S : Bu 88-5-12, 11), dont la simili- 
tude partielle avait été déjà signalée. Quelques améliorations ont 
été proposées aux interprétations de P. Jensen (KB VI/2, 42-47) et 
de C. Frank (Studien z. bahyl. Religion, p. 118-120). 

De nombreux auditeurs ont assisté à ces différentes conférences. 
Celle du samedi a été régulièrement suivie parM^^^^ J.-N. Berset, 
Fr. Grillot, a. Guilliot, toutes trois élèves de l'École du 
Louvre; M. J.-M. Durand, agrégé de l'Université, assistant à la 
Faculté des Lettres de Lyon; M. H. Farzat (Syrien); M. Cl. 
Gauthier, licencié d'anglais; M. M. Gouelle, qui prépare le 
doctorat en droit et envisage, sous la direction du Pr. Cardascia, 
de se spécialiser dans l'étude du droit de l'ancien Orient; 
M. SiLVA (Mexicain), licencié de philosophie et boursier de 
rU.N.E.S.C.O. ; M. Suliman (Iraquien), licencié d'archéologie 



HISTOIRE ET PHILOLOGIE 



79 



de l'Université de Bagdad; M. J. Mallet, licencié d'histoire et 
diplômé des sciences politiques et de l'Ecole des langues orien- 
tales vivantes; et M. B. Chabachoff. 

Les deux autres séries de conférences ont eu pour auditeurs 
assidus : M^e FI. Labat-Malbran ; M^ies Dollfus, M. Kana- 
WATY, s. Lackenbacher; mm. W. Al-Jadir (Iraquien), a. Baer, 
M. Carneiro da Cunha (Brésilien), J.-J. Glassner, P. Herrero 
(Espagnol), Dr. M. Pinsky-Moore, J. Sapin, G. Silva (Mexicain), 
Fr. Vallat (Suisse); quelques conférences ont été suivies par 
M. Malinovitz Moshe (Israélien). 

En fin d'année scolaire, M^^*^ S. Lackenbacher a passé avec 
succès l'examen de première année de III^ cycle. 

Au cours de l'année, le directeur d'études, a publié : 

Jeux numériques dans l'idéographie susienne, dans les Studies 
in honor of B. Landsberger..., Assyriol. Studies, n^ 16 (Chicago, 

1965) , p. 257-260. 

Cryptographie cunéiforme, dans Revue d'assyriologie, 69 
(1965), p. 183. 

Médecins, devins et prêtres guérisseurs en Mésopotamie an- 
cienne, dans Archeologia, 10 (1966), p. 11-15. 

Il a en outre participé à un jury de thèse de doctorat d'Etat à 
la Faculté des Lettres de Strasbourg (juin 1966) et à la 
XV^ Rencontre assyriologique internationale (Liège, juillet 

1966) . 

Le directeur d'études a été élu membre correspondant du 
Deutsches Archaeologisches Institut. 



HISTOIRE ET PHILOLOGIE 



81 



ANTIQUITÉS ASSYRO-BABYLONIENNES 
Directeur d'études : M. Jean Bottéro 

Ce qu'on appelle « lois médio-assyriennes » (1) et dont nous 
avions fait l'objet de notre première conférence, c'est un ensemble 
de documents découverts à Assur lors des fouilles menées par 
W. Andrae en cette antique capitale, entre 1903 et 1914, et que 
leurs coordonnées de trouvaille et leur analyse interne ont fait 
dater de la période médiane de l'histoire assyrienne : en gros la 
seconde moitié du 11^ millénaire avant notre ère. Il y en a 14 en 
tout, couramment désignés par les lettres de notre alphabet, de 
A k 0. Le texte de A-I a été publié en 1920 par 0. Schroeder 
(n°^ 1-6; 143 et suiv. et 193 des Keilschrifttexte aus Assur ver- 
schiedenen Inhalts) et celui de K-0 une quinzaine d'années 
plus tard, par E. Weidner (Archiv fiir Orientforschung, XII, 
p. 51 et suiv.). La plupart de ces documents, toutefois, ne sont 
plus guère que des débris, dont plusieurs, du reste, ont pu 
faire partie d'une même tablette ou d'un même recueil. 

Ce n'est point le cas du premier : A (n^ d'inventaire : VAT 

10 000), auquel seul nous avons porté attention cette année : pièce 
indépendante, d'assez notables dimensions (plus de 30 cm de 
haut sur plus de 20 de large), contenant à l'origine plus de 
800 lignes de texte, et dont la présentation est celle d'une « tablette 
de bibhothèque », soignée et même élégante (photo de la face 
dans M. San Nicolo, Beitràge zur Rechtsgeschichte im Bereiche 
der keilschriftlichen Rechtsquellen, 1931, Taf. 1). 

Son copiste, pourtant, n'est pas irréprochable. Non seulement 

11 use d'une orthographe assez libre et variant parfois, pour le 
même mot, d'une ligne à l'autre — phénomène qu'on ne saurait 
tenir pour exceptionnel en Mésopotamie ancienne — , mais, sur- 
tout, son travail n'est pas exempt de négligences et de fautes. 
Il lui arrive d'omettre des mots (24 66; 30 21 et 27) (2) ou des 
signes (15 46; 33 70; 38 25; 40 69 et 75; 45 61) essentiels; de 



(1) On avait dit d'abord « paiéo-assyriennes ». 

(2) Références aux paragraphes (en compacte romaine) et aux lignes, mais 
sans préciser la colonne. 



or, 0645 67 046 3 



6 



82 



RAPPORTS SUR LES CONFÉRENCES 



prendre l'un pour l'autre des mots (13 29) ou des signes (29 13; 
34 71; 36 105 et 13; 47 22; 55 24) voisins mais de signification 
différente; et même d'ajouter çà et là des signes (15 45 et suiv.; 
36 95, et peut être 104 et suiv.), voire des mots (30 24) inatten- 
dus et qui faussent ou perturbent le sens. 

Il a distribué son texte sur huit colonnes d'à peu près cent 
lignes d'écriture chacune : quatre à la face et quatre au revers de 
la tablette; et il en a soigneusement divisé les articulations, par 
des lignes horizontales, en soixante-deux paragraphes, plus deux 
autres, à la fin, pour les indications de copie (peut-être son nom, 
ou celui de ses mandants, aujourd'hui illisibles; et la date : 
voir plus loin, p. 97). Pour une raison qui nous échappe, il a 
effacé les trois derniers alinéas du texte proprement dit (respecti- 
vement de 10, 4 et 4 lignes), dont il surnage trop peu de signes ou 
d'éléments de signes pour nous donner la moindre idée de ce 
qu'ils contenaient (voir p. 96). 

Des cinquante-neuf autres, deux seulement (11 et 54) ont tota- 
lement disparu, par l'effet des dégradations de la tablette; et sept 
ou huit en partie : un morceau de 16 58 ; les lignes 62-64 de 33 ; 
quelques passages du début de 40; la portion limitrophe entre 48 
et 49, la fin de 53, une partie de 9-10 en 55, et 57-58 aux trois 
quarts. Ailleurs, on arrive presque toujours sans peine à combler 
les lacunes : il subsiste donc, suffisamment intelligibles, plus de 
750 lignes de notre document ; on voit qu'il est de taille et méritait 
de notre part une étude approfondie. 

Le premier coup d'œil fait constater à quel point A est proche 
des « Codes » que nous venons de passer plusieurs années à ana- 
lyser. Comme eux, il est fait essentiellement d'une suite de 
périodes composées, en tout et pour tout, d'une protase, générale- 
ment introduite par summa : « si « (exceptions notamment en 
40 et 57-59; mais ce phénomène n'est pas inconnu dans le Code 
de Hammurabi — cité ici CH — et surtout celui d'Esnunna — 
cité CE — voir Annuaire 196511966 de l'École pratique des 
Hautes Études, IV^ Section, p. 98 et suiv.), où se trouve 
décrite une situation de fait, et d'une apodose, marquant l'obli- 
gation de droit qui la commande. Par exemple : «5j une femme a 
porté la main contre un homme et quon Va démontrée {cou- 
pable) : elle {lui) remettra 30 mines d^étain et on lui admi- 
nistrera 20 coups de bâton » (7). Ou encore : « Quiconque voit 
une serve voilée doit l'appréhender et la conduire au Palais : 
on lui coupera les oreilles et celui qui l'avait appréhendée pourra 
s'emparer de ses vêtements « (lignes 88-93 de 40). 



HISTOIRE ET PHILOLOGIE 



83 



Comme nous l'avions souligné, tant à propos du C H {Annuaire 
196411965, p. 116) que du CE {196511966, p. 96 et suiv.), les articles 
ainsi présentés ne sont rien moins que des « lois « au sens propre 
du mot. Il y subsiste quantité de traits individualisés rappelant qu'il 
s'est agi d'abord de problèmes concrets posés par des situations 
particulières et résolus par les décisions de l'autorité à laquelle on 
les avait soumis. Il est facile d'en trouver en A d'innombrables 
exemples. Bien des circonstances du viol de la femme en pleine 
rue (12), de l'histoire de l'entremetteuse (23) ou de la complice 
qui aide une femm.e mariée à s'enfuir du domicile conjugal (24), 
par exemple, sont parfaitement indifférentes du point de vue 
juridique et ne figurent donc dans ces paragraphes que parce 
qu'y est condensée ou rappelée une affaire qui, en effet, s'est bel 
et bien déroulée de la sorte. Au § 25 on suppose que la femme 
dont le mari est décédé : 1^ a des beaux-frères; 2^ que ces derniers 
vivent ensemble, sur leur patrimoine indivis; et 3^ que parmi les 
« bijoux » en possession de l'épouse, il s'en trouve certains dont 
l'origine est douteuse : autant de particularités accumulées qui 
rendent hautement improbable la fréquence ou la répétition d'un 
tel état de fait. Le § 47, lui, est hermétique à qui n'entrevoit 
pas, au-delà du mot à mot, concis et parfois ténébreux, tout 
un canevas compliqué, dont l'enchevêtrement ne saurait s'expli- 
quer autrement que parce qu'il s'est bien déroulé comme on nous 
le résume. Il y a donc d'abord un sorcier, personnage principal 
de l'article, dont tout le but est d'expliquer qu'il faut l'exterminer. 
Il y a ensuite un témoin oculaire, qui l'a vu préparer ses maléfices, 
et qui s'en est vanté. Puis un témoin auriculaire qui a entendu 
parler le témoin oculaire et, n'écoutant que son devoir, s'en est 
allé le dénoncer au roi — non certes en tant que spectateur ou 
complice, mais parce que, connaissant l'identité du sorcier, il peut 
aider à supprimer ce malfaisant. Le témoin oculaire, interrogé 
mais, sans doute, craignant les pouvoirs surnaturels de celui 
qu'on lui demande de désigner, nie l'avoir jamais vu. On soumet 
alors son dénonciateur à un serment ordalique, dont il sort sain et 
sauf : donc innocent et tenu pour véridique. La preuve indirecte 
ainsi acquise que le témoin oculaire en a menti, il s'agit de lui 
faire avouer la vérité. Le roi « cuisine « donc le malheureux ; mais 
il n'en tire rien. On se décide alors à le soumettre, à son tour, à 
un serment ordalique solennel; mais, auparavant, un ministre du 
culte l'admoneste en lui rappelant énergiquement ce qu'il 
risque à se parjurer devant les dieux qu'il va affronter. Le texte 
de l'article, mot pour mot, ne contient pas le tiers des explica- 



6. 



84 



RAPPORTS SUR LES CONFÉRENCES 



lions que l'on vient de lire : il est pourtant impénétrable tant 
qu'on n'a pas restitué l'histoire qu'il suppose nécessairement et 
ne fait que résumer. C'est là un cas extrême; mais il n'y a guère 
de paragraphe, en A, où l'on ne pourrait déceler, clairement enre- 
gistrée ou abrégée et obscurcie, quelque donnée de fait dont aurait 
dû faire abstraction un « législateur », du moins selon l'idée que 
nous nous en faisons. 

Or, justement, l'abstraction n'était pas le fort des vieux Mésopo- 
tamiens. Dans l'incapacité radicale où paraît s'être trouvé leur 
esprit de dégager de ses incarnations particularisées et d'énoncer 
en sa généralité une proposition universelle, une « loi », i]s se sont 
toujours contentés de la suggérer par un exemple singulier où 
elle se concrétisait, et quand un seul ne suffisait point, en accumu- 
lant, côte à côte, plusieurs « cas » analogues, dont les similitudes 
en même temps que les variations devaient donner une appré- 
hension convenable, une manière de sentiment vif et confus à la 
fois, de la « loi » sous-jacente, informulée. C'est là le propre appa- 
reil, et comme la dialectique de toute leur « science » : jurispru- 
dence tout autant que mathématique, astronomie, médecine, 
divination et philologie. Voilà pourquoi, comme les recueils 
analogues, et en particulier CH et CE, A n'est qu'une sorte de 
manuel de casuistique composé, en articulations successives, 
du rappel de problèmes particuliers résolus sur le plan juridique. 

On les trouve isolés quand ils sont supposés inculquer par 
soi-même le principe juridique à appliquer aux cas analogues 
qui pourront se présenter : 47, par exemple (ci-dessus), suggère 
indiscutablement l'idée que pour « exterminer le sorcier, on peut 
recourir à toutes enquêtes propres à le débusquer parmi le secret 
dont il s'entoure, en s'aidant de quiconque a eu rapport avec lui ». 

Lorsque le problème est plus complexe, on les trouve multipliés 
à suffisance pour que soient suggérées au moins les principales 
éventualités de fait et de droit. C'est ainsi qu'en lisant 25 et suiv., 
qui traitent des « biens des époux » (« bijoux », offerts par le mari 
à sa femme : 25-26; «douaire» qu'il lui a consenti : 27; «dot» 
qu'elle a emportée de chez elle : 29), on acquiert l'idée générale, 
dont on chercherait en vain l'énoncé, qu'« en dépit des échanges 
provoqués par le mariage, les biens patrimoniaux, pour 
chacun des conjoints, demeurent dans le domaine patrimonial ». 
De même, les quatre alinéas enchaînés qui composent 43 sont- 
ils calculés pour enseigner, par l'exposé et la solution des difficultés 
pouvant intervenir avant que la jeune bru acquise par une famille 
y entre en effet comme épouse, qu' « après son acquisition régu- 



HISTOIRE ET PHILOLOGIE 



85 



lière, une bru reste la propriété de la famille qui l'a acquise, tant 
qu'il s'y trouve un mari possible » : proposition générale qui, 
latente partout, n'est pourtant épelée nulle part. 

De ces « cas » ainsi multipliés, plusieurs agencements sont 
possibles. Le plus souvent dans le CH et le CE, mais beaucoup 
moins dans A, chacun forme un paragraphe simple (protase 
-j-apodosose) et ces «articles» sont placés l'un après l'autre, comme 
s'il s'agissait de sujets différents. Par contre (et alors que dans le 
CH le nombre des exemples est infime : 32; 129; 141 ; 168 et suiv. ; 
172) en A, les groupes protase + apodose sont très fréquemment 
réunis, asyndétiquement ou avec u : « mais, par contre », dans le 
même paragraphe. Au § 3, par exemple, à propos du vol commis par 
l'épouse en son propre foyer, nous trouvons mis ensemble deux 
« articles » simples, faits chacun de sa protase et de son apodose et 
coordonnés par u, dont le premier envisage la circonstance aggra- 
vante : le mari « mort ou malade » pendant que son épouse lui 
déménage sa maison; et le second la circonstance atténuante : 
le mari « vivant et en bonne santé », donc capable de surveiller 
sa femme et de garder ses biens. 

Les articles ainsi regroupés en un seul paragraphe sont quel- 
quefois multipliés jusqu'à constituer des alinéas interminables : 
ainsi 40, qui comprend jusqu'à 65 lignes ! Ce dernier est du reste 
intéressant encore en ceci qu'il trahit un autre effet de la même 
tendance, propre à A, au regroupement et comme à la synthèse : 
elle peut aboutir à des manières d'ébauches de petits traités, où 
l'auteur semble vouloir inclure, sinon tout ce qu'il sait, au moins 
tout ce qu'il veut qu'on sache à propos du thème en question. 
Le principe que 40 doit inculquer, c'est que « seules les femmes 
mariées ou d'un certain rang social ont droit à couvrir leur tête 
du voile, marque vestimentaire de leur honorabilité ». Pour l'éta- 
blir, 40 aligne donc une liste apparemment complète de toutes les 
catégories sociales de femmes, dont il est décidé chaque fois si 
et dans quelle mesure elles ont droit au port du voile : femmes 
mariées (lignes 42-45); filles à marier (46-50; les lignes 51-57 sont 
trop endommagées pour qu'on en devine seulement le sujet 
précis); concubines (58-60); hiérodules (61-65); courtisanes 
(66-87) et serves (88-106). Mais comme si l'auteur voulait tout à 
la fois souligner plus fortement l'importance du privilège en 
question et faire le tour du sujet, il a introduit dans les deux der- 
nières sections des dispositions plus complexes et d'un objet formel 
tout autre, visant l'obligation commune de dénoncer toute femme 
ornée du voile alors qu'elle n'y a nul droit, avec la punition réser- 



86 



RAPPORTS SUR LES CONFÉRENCES 



vée, d'une part, à la contrevenante (66-76 pour la courtisane, 
et 88-93 pour la serve), d'autre part au non-dénonciateur (77-87 
pour la courtisane et 94-106 pour la serve). 

Tel qu'il est rédigé, ce même § 40 a un autre avantage : il 
fait pour ainsi dire toucher du doigt à quel point un recueil 
comme A est le résultat d'une compilation. Certes, on pouvait 
s'y attendre : une fois défini comme « traité de casuistique », A 
ne saurait être imaginé composé autrement que par une collection 
de faits, empruntés, cela va de soi, à des contextes différents, ou 
réels, ou imaginaires, ou « livresques », c'est-à-dire déjà consignés 
par écrit d'une façon ou d'une autre. Mais ici, le procédé lui-même 
saute aux yeux. Tout d'abord, comme il n'est guère vraisemblable 
que la détermination du costume féminin relève du même acte 
administratif ou législatif que le devoir de dénoncer tout contre- 
venant à une obligation importante de la vie sociale, il faut donc 
que r« auteur » de 40 soit allé puiser au moins à deux sources 
différentes ce qu'il nous transmet, d'une part sur le privilège du 
voile, et de l'autre sur le devoir de dénoncer toute usurpation de 
ce privilège. Mieux encore, si ]'on compare mot pour mot la 
double rangée de dispositions relatives à la courtisane (66-87) et à 
la serve (88-106) indûment voilées, on y relèvera, sur une identité 
foncière, trop de variantes notables, non seulement de graphie, 
mais de vocabulaire, de mise en ordre et même d'application du 
droit, pour que même ici il ne faille point soupçonner encore 
l'emprunt à des textes différents, dont les ressemblances nous 
donnent à penser qu'ils se trouvent génétiquement liés par une 
histoire assez complexe. 

On trouve ailleurs, en A, le même phénomène, qui contraint 
à poser les mêmes conclusions. Par exemple, dans 43 il y a deux 
tournures bien différentes pour rendre les « cadeaux » faits à la 
famille de la future pour s'acquérir cette dernière : tûrtu (mot 
difficile, mais que le contexte oblige à tenir pour concret et à 
traduire par quelque chose comme « cadeau ») en 34 (voir aussi 
42 18), et abnu u mimma sa la akâli (« pierres-de-valeur et tous 
autres-biens non consommables») en 37; et deux manières de 
souligner qu'en cas de résiliation du contrat, de tels cadeaux 
doivent être restitués « intégralement » : ana mithar (« à équiva- 
lence ») en 35 et qaqqadum-ma (« au complet ») en 38 (voir aussi 
30 38). Et ces mêmes « cadeaux », on les trouve encore désignés 
autrement, dans le contexte parallèle des §§ 30-31 : d'une part 
biblu (30 21) et zubullû (39 29 et 33, et sans doute omis par erreur 
en 21 et 27; aussi 31 41), qui signifient quelque chose comme 



HISTOIRE ET PHILOLOGIE 



87 



« apport », avec des nuances différentes, et d'autre part anaku 
sarpu hurâsu sa lâ akâli (« étain, argent-fin, or, tous-biens non 
consommables») en 30 37; et simplement kaspu (autre nom de 
1' « argent » que le sarpu ci-dessus) en 31 46 et 49. On ne croira 
point aisément que seul un pur hasard ait fait désigner ici la 
« monnaie » de trois manières différentes : « pierres-de-valeur » 
(abnu), « métaux-de-valeur » (anaku sarpu hurâsu) et « argent » 
(kaspu), avec une double terminologie pour ce dernier (sarpu et 
kaspu). 

La simple analyse formelle suffit donc à nous persuader déjà 
que A, comme les recueils analogues, est un tout composite, 
obtenu par compilation de « cas » plus ou moins décantés depuis 
leur constatation première, et introduits ici, non certes pour leur 
valeur anecdotique et leurs traits singuliers, mais comme l'incar- 
nation et la mise en acte d'une de ces maximes qui régissent la 
vie humaine en société et que nous appelons « lois ». 

Moins encore que dans le CE (Annuaire 196511966, p. 102 
et suiv.), et même le CH (id. 196411965, p. 117), il ne saurait être 
question de considérer A comme un « Code » véritable, embra? 
sant toute la vie sociale. 

Du reste, à première lecture, il saute aux yeux que son domaine 
d'intérêt est d'emblée limité, puisqu'en chacun de ses paragra- 
phes le sujet ou l'objet est régulièrement une femme, soit en 
général (let suiv. et 7 et suiv.), soit, le plus souvent, en rapports 
actuels ou virtuels avec le mariage (épouse ou fille à marier, mère ou 
veuve [3-6; 9; 12-18; 21-43; 45 et suiv. ; 48-59]). Dans trois articles, 
par exception, le sujet est «un homme ou une femme» (10 et 47; en 
44 :((un Assyrien ou une Assyrienne » a pratiquement le même sens) ; 
mais la présence du nom de la femme à côté de celui de l'homme, 
lequel suffit, dans les autres Codes, pour désigner le sujet du droit, 
montre assez que les auteurs de notre document voulaient insister 
sur le fait que lesdits articles s'entendaient de la femme aussi bien 
que de Vhomme et qu'elle restait donc au centre de leurs préoccu- 
pations. Deux paragraphes seuls (19 et suiv.), relatifs à la sodomie, 
ont pour sujet unique «un homme», et nulle femme n'y figure ès 
qualités. On a expliqué la présence ici de ce morceau apparem- 
ment erratique par une sorte d' «attraction» exercée par 17 et suiv., 
dont le thème (Accusation d'adultère) est analogue et la teneur par- 
fois identique (voir P. Koschaker, Quellenkritische Untersuchun- 
gen zu den altassyrischen Gesetzen, 1921, p. 14). Mais avant de 
souscrire à une telle explication, peut-être un peu mécaniste, il 
faudrait se demander si, dans la mentalité du lieu et du temps, 



88 



RAPPORTS SUR LES CONFÉRENCES 



le sodomiste passif, tenant le rôle féminin (voir en particulier le 
« proverbe », malheureusement incomplet, sur inversion des 
sexes )), dans W.G. Lambert, Bahylonian Wisdom Literature, 
p. 226, lignes 1-7), n'était pas plus ou moins consciemment 
assimilé à une femme. 

Même de la seule femme A ne se propose point de détailler 
tous les droits et devoirs. Il suffira de le résumer ici pour en 
suggérer les « lacunes », bien plus nombreuses encore que dans 
CE et CH (Annuaire 196511966, p. 100 et suiv.). 

Ce qui pose un réel problème, c'est du reste moins le caractère 
« incomplet » de notre document que la mise en un certain ordre 
logique de ce qu'il nous présente. Qu'un plan, au moins général, 
y préside n'est pas douteux : on s'aperçoit assez vite qu'autour 
d'une masse centrale d'articles relatifs au «mariage» (25-49), 
ont été groupés, en tête (1-24) et en queue (50-59) des dispositions 
proprement « pénales » pour les divers délits ou crimes pouvant 
être commis par ou sur une femme. A l'intérieur de chacun des 
trois groupes, on peut également trouver une certaine ordon- 
nance : à condition toutefois de supposer çà et là le déplacement 
de tel ou tel paragraphe, et d'accepter que, pour un certain 
nombre de cas, le même sujet ait été repris en termes différents. 

Le rangement est à peu près sans reproche dans le premier 
groupe de « lois pénales » : 1-24, si du moins l'on accepte de 
remettre en tête le paragraphe 2, qui, là où il se trouve aujour- 
d'hui, coupe évidemment la séquence 1-3 et suiv. On obtient 
donc : 

1° Calomnie : 2; 

2° Vol : au temple : 1; au foyer : 3-4; ailleurs qu'au foyer : 
56; 

3° Coups et blessures : portés par la femme : 7-8; portés 
sur la femme : 9; 

Meurtre : 10 (11 est entièrement perdu); 

5° Adultère : la femme étant forcée : 12; complice : 13; 
ou s'étant mise d'abord dans une situation équivoque 
ou dangereuse pour sa vertu : 14. 15-16, qui traitent 
eux aussi de la punition de l'adultère, paraissent bien 
reprendre, d'un autre point de vue, les données des 
paragraphes précédents ; 

6° Accusation d'adultère : formulée en secret : 17; en public : 
18; 



HISTOIRE ET PHILOLOGIE 



89 



7° Accusation : 19, et délit : 20 de sodomie; 

8° Avortement provoqué par des coups : 21; 

9° Détournement d'une femme mariée : par un tiers qui 
l'engage comme « compagne de voyage » : 22; par une 
entremetteuse qui la livre à un amant : 23; par une 
amie mariée, qui la cache lorsqu'elle veut fuir son 
foyer : 24. 

Pour en venir tout de suite au second groupe de « lois pénales », 
du reste assez peu développé : 50-59, il semble lui aussi suffi- 
samment rangé et facile à suivre : 

1° Il faut toutefois y réintroduire, on ne sait trop bien où, 
47, égaré parmi la section du « mariage » avec quoi il 
n'a rien à faire puisqu'il s'occupe de la répression de la 
sorcellerie; 

2° 50 et suiv., reprennent en détail un sujet déjà abordé en 
21 : Vavortement provoqué : par des coups, sur une 
femme mariée : 50; sur une femme sujette aux avorte- 
ments spontanés : 51; sur une courtisane, en d'autres 
termes une mère sans mari : 52; par une femme sur 
elle-même : 53 (54 est perdu); 

3° ((Viol d'une vierge : sans son consentement : 55; avec son 
consentement : 56; 

4° Enfin, 57-59 sont détruits en partie et leur objet précis 
n'est plus nettement discernable; on voit seulement 
qu'il y est question de diverses punitions corporelles 
applicables à une femme, et en particulier par son mari 
(59). 

Il est beaucoup plus difficile de retrouver un ordre logique et 
qui nous satisfasse, dans la section centrale relative au « Ma- 
riage » : 25-49. 

1° Il y est tout d'abord traité, semble-t-il, des Biens conju- 
gaux provenant de l'une ou de l'autre famille des 
époux et dont ces derniers ont l'usage : « bijoux » (25 
et suiv.) et « douaire » (27) offerts par l'époux ou sa 
famille, et « dot », remise à l'épouse par ses parents 
(29; 28 rompt le contexte et a dû être pris ailleurs; voir 
plus loin sous 3°) : il s'agit de savoir ce que ces biens 
deviennent lorsque le mariage est rompu. 



90 



RAPPORTS SUR LES CONFÉRENCES 



2° On revient alors à V Inauguration du mariage. Celui-ci, on 
le sait (voir Annuaire 196311964..., p. 74 et suiv.), se fai- 
sait en deux temps : d'abord, une période que nous appelons 
« inchoative », laquelle commençait par le versement d'un 
« prix-du-mariage » moyennant quoi la famille du futur 
« s'appropriait » la bru, considérée dès lors comme 
épouse véritable, bien que vivant encore chez ses parents. 
Lorsqu'après un temps plus ou moins long elle les quittait 
pour aller vivre chez son époux en totale communauté 
avec lui, le mariage devenait, dirions-nous, « définitif ». 
Ici, 30-31 considèrent le premier de ces deux temps 
et stipulent que les obligations créées par le versement 
du « prix-du-mariage » survivent à la mort d'un des 
conjoints : mari (30) ou femme (31). 32, lui, semble 
souligner le rôle capital que jouait le versement du 
« douaire » pour consacrer l'entrée en mariage « défi- 
nitif ». 

3° Le titre qui conviendrait le mieux aux paragraphes qui 
suivent est La veuve. I] faut entendre par là, explique 33 
(voir cependant encore plus bas 9^), une femme qui, 
après le décès de son mari, se retrouve sans beau-père 
ni fils en âge de travailler, pour subvenir à ses besoins. 
Elle peut se remarier : 34; et 35 définit les effets de ce 
remariage sur les biens qu'y apporte chacun des deux 
conjoints. C'est très probablement ici qu'irait le mieux 
28, où est déterminée la position, dans la nouvelle famille 
de la veuve remariée, de ses enfants du premier lit. 

4^ Viendrait ensuite une section relative à V Abandon de 
Vépouse : par éloignement du mari, qui la laisse sans 
ressources : 36; par répudiation : 37 et suiv. Pour 39 
voir plus loin 7°. 

5° Puis le Mariage avec une concubine. Pour faire de cette 
dernière une épouse de plein droit, il suffisait de lui 
imposer le « voile » devant témoins : 41. Il est donc fort 
possible qu'avant ce paragraphe, 40 ait été introduit 
pour donner la clé de ce cérémonial en précisant la vraie 
signification du « voile » (voir ci-dessus, p. 85). 

6° 42-43 paraissent bien reprendre la question, déjà ventilée 
en 30 et suiv. (ci-dessus 2°) de V Inauguration du mariage, 
qu'ils traitent du reste d'un point de vue quelque peu 
différent. 



HISTOIRE ET PHILOLOGIE 



91 



7° On est tenté de regrouper ensuite, en supposant qu'à 
l'origine ils allaient de concert, les trois articles paraissant 
se rapporter aux Droits du créancier sur la femme qu'il 
détenait en garantie d'une dette : il pouvait la châtier, 
jusqu'à un certain point (44); la marier, mais à de 
certaines conditions (48); et si elle tombait en d'autres 
mains que les siennes, son nouveau détenteur pouvait 
également la marier, sous certaines réserves : 39. 

8° Il faut, en fin de compte, considérer 45 lui aussi comme 
reprenant dans un autre esprit un sujet déjà abordé, 
en 36 : Y Abandon de l'épouse par un mari parti en la 
laissant privée de ressources. 

9° Le même jugement est à porter sur 46, qui, déterminant le 
Sort de la femme après la mort de son mari, «double» 
dans une certaine mesure 33, sans aboutir, toutefois, 
comme ce dernier, à une sorte de définition de l'état de 
viduité (voir plus haut 3°). 

10° Enfin, 49, peut-être à rattacher plus ou moins subtilement 
à 46, semble, à ce qu'il en reste, consacré au Sort des 
enfants de la courtisane (femme sans mari) après la 
mort de leur mère. 

Un tel « ordre » est loin de nous satisfaire : pourquoi commence- 
t-il par la rupture du mariage (P) pour revenir aussitôt après 
à son inauguration (2°) ? Et l'on formulerait sans peine d'autres 
objections analogues. Aussi va-t-il sans dire qu'il est loisible, 
sur des critères autrement choisis, de proposer d'autres analyses 
tout aussi valables, pour le moins. On pourrait, par exemple, 
se fonder sur le fait qu'un certain nombre d'articles, dont beau- 
coup sont groupés, ne visent que la femme au cours du mariage 
« inchoatif », lorsqu'« elle demeurait encore seulement chez son 
père » {ina bit abi-sa-ma usbat) : 25-27 — cf. aussi 30 et suiv. ; 
32 et suiv.; 36; 38, alors que d'autres se réfèrent, expressément 
(28 et suiv.; 35; 45) ou non (34; 37; 46), au mariage «définitif», 
lorsque la femme « a été livrée » (tadnat) à son mari, ou « est 
entrée en la maison » de ce dernier {ana bit... tetarab). Mais 
dans l'ignorance irrémédiable où nous nous trouvons des préoc- 
cupations de l'auteur et du point de vue sous lequel il contem- 
plait les choses, il ne nous est plus possible de retrouver ni les cri- 
tères authentiques ni le sens de son rangement des sujets à la 
suite. Nous devons nous contenter de procéder suivant des don- 



92 



RAPPORTS SUR LES CONFÉRENCES 



nées objectives, sans pouvoir garantir que ce soient précisément 
celles que notre auteur avait en tête. 

Quoi qu'il en soit de son authenticité, nous avons remarqué 
qu'on ne saurait retrouver ici un ordre quelconque sans faire 
appel, pour expliquer un certain nombre d'anomalies et d' « illo- 
gismes », à des accidents dans la transmission ou dans la compo- 
sition du document. 

a. Certains paragraphes, qui rompent, de toute évidence, 
leur contexte actuel, ont dû être l'objet d'un déplacement : 
ainsi 2, 28 et 47 (ci-dessus, p. 83). Par faute d'autres témoins 
que la seule tablette VAT 10 000, nous ne pouvons expliquer le 
pourquoi ou le comment de telles translations; et s'il est fort 
probable qu'on doive les imputer à quelque scribe inattentif, 
rien ne prouve qu'ils n'ont pas été, pour une raison ou une 
autre, le fait d'un éditeur. 

b. D'autres, non moins évidemment, reprennent le même 
sujet, encore qu'avec des différences de vocabulaire et de point 
de vue, aussi bien dans le fait que dans le droit. Voici les moins 
discutables de ces « doublets » : 

— punition de l'adultère. . 12-14 et 15-16 (ci-dessus, p. 88) 

— avortement provoqué. . . 21 et 50-53 ( — p. 89) 

— interruption du mariage 
« inchoatif « par décès 



Il est à peu près impensable d'imputer ces répétitions à des 
copistes : seuls des éditeurs en peuvent être responsables. 

Aussi leur due constatation, ajoutée à celle que nous avions 
faite plus haut (p. 86 et suiv.) de variations et de parallélismes dans 
le vocabulaire, nous conduit-elle à poser le problème de la compo- 
sition et de la formation progressive de notre document, même 
si les données nous manquent, surtout ici, pour une véritable 
enquête historique. 

Nous n'avons pour point de départ sur ce chapitre que deux 
certitudes acquises jusqu'à présent : o) nombre d'articles ou 
de groupes d'articles, doivent être le résultat d'un travail de 
compilation; et b) l'existence de doublets suppose un travail de 



d'un conjoint 

— abandon de l'épouse. . . 

— sort de l'épouse après 
le décès du mari 



30-31 et 42-43 ( 
36 et 45 ( 



33 et 46 ( 



p. 90) 
p. 90-91) 



p. 90-91) 



reprise. 



HISTOIRE ET PHILOLOGIE 



93 



De soi, une compilation oblige à poser, non pas une pluralité 
d'auteurs, mais seulement une pluralité de sources. Parmi ces 
dernières, il va de soi que nous supposerons d'abord, comme 
nous l'avions fait pour le CH {Annuaire 196411965, p. 120 et suiv.) 
et le CE (id., 196511966, p. 98), des documents de la pratique 
quotidienne des tribunaux : souvenirs des décisions plus ou 
moins importantes ou nouvelles portées, dans un passé plus ou 
moins reculé, par un roi ou un juge, sur des problèmes soumis à 
leur compétence, et que l'on avait pu consigner déjà par écrit 
en un ou plusieurs recueils. 47, tel que nous l'avons analysé 
(p. 83 et suiv.), en offrirait ici un bon exemple. Il est normal, du reste, 
que dans un royaume comme l'était alors l'Assyrie, non seulement 
autonome, mais conscient de sa force et de son originalité par 
rapport à la Babylonie, dont il avait pourtant reçu et continuait 
de recevoir le plus clair de sa culture, on ait eu souci d'introduire 
ici des « cas » et des dispositions traduisant cette spécificité dans 
le domaine juridique. L'usage du terme assuraiû u assuraiîtu 
(24 46; et 44 40) « Assyrien et Assyrienne » (= sujets du royaume 
d'Assyrie), et peut-être celui de âlu « la ville », au sens de « la 
Capitale » = Assur (notamment en 24 43 — cf. ib. 44, où il 
pourrait être question par contraste, des « faubourgs »), matéria- 
lisent possiblement un tel souci. 

Parmi les juristes d'Assur, comme de Babylone, devait avoir 
également cours toute une problématique traditionnelle, pouvant 
remonter fort loin dans le temps et peut-être en partie d'origine 
sémitique ou traduisant un esprit juridique commun aux Sémites. 
C'est ainsi que plusieurs articles de A ont des répondants, et 
parfois extraordinairement proches, dans le vieux droit Israélite, 
lequel pourtant ne devait être couché par écrit, à notre connais- 
sance, que plusieurs siècles plus tard : surtout le cas de la femme 
qui, intervenant en faveur de l'un d'eux au cours d'une bagarre 
entre hommes, saisit l'autre par les testicules (8 comparé à 
Deutéronome, xxv, 11 et suiv.); et, d'un point de vue quelque 
peu différent, l'affaire du « viol d'une vierge » (55 comparé à 
Exode, XXII, 15 et suiv. etkDeutéronome, xx, 28 et suiv. ; comparer 
aussi, de plus loin, le viol de la femme « en ville », au § 12, avec 
Deutéronome, xxii, 23 et suiv., d'une part, et avec le Code 
hittite, § 83*, d'autre part). 

Outre ces éphémérides de l'administration de la justice et 
cette sorte de « tradition d'école », il faut également supposer à 
A des sources écrites : non seulement des ordonnances et des 
édits royaux, analogues à ceux dont certains rois assyriens avaient 



94 



RAPPORTS SUR LES CONFÉRENCES 



fait faire des recueils (voir plus loin, p. 97), mais même des 
« Codes » déjà constitués, depuis plus ou moins longtemps, et 
en premier lieu celui de Hammurabi, lequel, faisant partie du 
patrimoine culturel de la Babylonie, devait être passé avec lui 
en Assyrie, et y jouir d'une célébrité égale. Nous pouvons 
avancer au moins un ou deux exemples probants de l'importance 
qu'il devait garder aux yeux des auteurs de A. Si, par exemple, 
on lit la protase du premier paragraphe que ce dernier consacre 
à V Avortement provoqué par des coups (21, 98 et suiv.), on ne 
manquera pas d'être frappé par le fait que le binôme mârat 
aîli (mot à mot : «fille d'homme») qui y intervient, ne peut 
absolument pas y avoir le sens qu'il a partout ailleurs dans A 
(1 2 ; 2 15 ; 40 46) de « fille à marier », mais doit signifier, au 
contraire « femme (-mariée) » (partout ailleurs : assat aîli : 1 1 ; 
2 14; 3 29, 32 et 41; 4 47; 5 57, etc.) : « Si un homme, pour 
avoir frappé une (mârat a'îli =) femme{-mariée), lui a fait 
jeter-bas son fœtus... ». Cette anomalie s'explique lorsqu'on se 
reporte à CH 209, paragraphe correspondant au nôtre et dont le 
mot à mot de la protase est identique, à la seule exception du 
verbe nadû « jeter-bas » auquel l'usage assyrien préférait salau, 
de même sens {Chicago Assyrian Dictionary, S, p. 71 et suiv.). 
Dans le CH, qui mesure d'emblée la gravité du crime au rang 
social de la victime, mârat awîlim (correspondant babylonien 
du mârat a'îli médio-assyrien) au sens de « femme(-mariée) » 
est à sa place, encore que le contexte lui confère la nuance pré- 
cise de « femme de la haute classe ». Il suffisait de le sortir de ce 
contexte, où l'opposition avec d'autres « classes » de femmes 
imposait une telle précision, pour qu'il retrouvât la signification 
générale de « femme(-mariée) ». S'il figure, et avec ce dernier 
sens, dans A 21, où l'on s'attendrait à trouver, comme partout 
ailleurs, assat a'îli, c'est donc, fort vraisemblablement, que 
l'auteur de A, tenant le texte de CH pour une source à respecter 
le plus possible, a préféré le transcrire simplement ici. 

On notera pourtant qu'il n'a repris à son compte, et mot pour 
mot, que la protase de CH 209 : après quoi, il a introduit une 
suite originale conforme à sa propre mentalité juridique, nota- 
blement différente, au moins dans le détail, de celle que traduisait 
le CH. Tout d'abord, à cette même protase, notre auteur a donc 
ajouté un point important à ses yeux, puisqu'il revient, en A, 
presque partout où il s'agit d'un crime grave à châtier : on 
semble alors s'être grandement préoccupé, à l'époque, d'exiger 
une preuve solide de la culpabilité avant que la condamnation 



HISTOIRE ET PHILOLOGIE 



95 



intervînt (voir plus loin, p. 000). C'est pourquoi nous lisons en 
21 100 et suiv. l'alternative récurrente (cf. encore 1 7 et suiv. ; 
7 75; 9 90 et suiv.; 12 22; 15 42 et suiv. et 49 et suiv.; 16 64 et 
suiv. ; 20 94 et suiv. ; 40 98 et suiv. ; 47 4 et suiv. ; 53 94 et suiv.) : 
uhtaerus{u) uktainus(u) : « une fois qu'on l'aura prouvé ou 
convaincu (coupable) ». D'autre part, dans l'apodose, là oii CH 
se contentait d'infliger au coupable une amende compensatoire 
de 10 sicles d'argent, l'auteur de A 21, conformément à ses 
propres vues, beaucoup plus draconiennes en matière de pénalité 
(voir plus loin, p. 100), non seulement compte l'amende compen- 
satoire en étain, suivant l'usage du pays et du temps, mais, consi- 
déré l'équivalence probable des monnaies (l'argent faisant entre 
10 et 15 fois la valeur de l'étain), il porte cette amende à près de 
50 fois celle que prévoyait le CH : quelque chose comme 75 kg 
d'étain au lieu de la centaine de grammes d'argent ! En sus, 
et comme souvent ailleurs (voir plus loin, p. 99), il ajoute les 
peines cumulatives de 50 coups de bâton et de 1 mois de service 
public. Un tel exemple est tout à fait typique du travail que les 
auteurs de A ont dû exécuter sur leurs sources, et notamment 
leurs sources écrites, pour les repenser et les adapter au coutumier 
et au droit propres à leur pays et à leur temps. On ne saurait 
donc guère, à leur propos, imaginer une compilation quasi 
mécanique et n'allant pas plus loin que le choix et la transcrip- 
tion pure et simple des sources. 

Le même exemple, à savoir la « législation » de l'Avortement 
provoqué, peut nous édifier encore sur l'autre type d'activité 
que nous avons dû mettre au compte des auteurs ou des éditeurs 
de notre document : celle de reprise, — en entendant par là 
l'addition, à des paragraphes consacrés à un sujet donné, d'alinéas 
ultérieurs qui reprennent, à leur façon, le même sujet. Il se trouve 
en effet que le thème de l'Avortement provoqué, expédié en un 
article au paragraphe 21, a été repris avec beaucoup plus de détail 
et de précision en 50-53. Là où 21 présentait pour victime, sans 
plus, une « femme quelconque », 50 distingue la simple mort 
du fœtus de la mort de la mère, consécutive à son accident 
(lignes 63-73); il pose également la question de savoir si le père 
du bébé mort avant terme avait déjà des enfants ou si c'était 
son premier (74-79); et encore si le fœtus expulsé était ou non 
de sexe féminin — la faute étant alors réputée plus vénielle, 
compte tenu de la moindre valeur attachée à la progéniture 
féminine (80-81). Il se préoccupe également du cas où la victime 
était sujette aux avortements spontanés, circonstance atténuante 



96 



RAPPORTS SUR LES CONFÉRENCES 



(51). Il ne néglige pas de souligner que le crime est aussi grave 
quand l'avortée est une femme sans mari : une courtisane (52). 
Enfin, il va jusqu'à prévoir l'auto-avortement (53). On touche 
ici du doigt, non seulement cette propension, que nous avons déjà 
soulignée (p. 84 et suiv.), à la synthèse et à r« épuisement» du sujet, 
mais tout le progrès intervenu entre 21 et 50-53, et le long travail 
d'analyse et de précision qu'il suppose, en matière jurispruden- 
tielle, et dont le résultat palpable est un doublet ajouté, par reprise, 
dans la seconde partie de notre document. 

Tout s'est donc passé comme si la teneur de ce dernier, d'abord 
plus réduite, avait été ultérieurement augmentée de paragraphes 
dévoués à reprendre sous d'autres biais des sujets déjà traités, 
avec de nouvelles précisions et d'autres éléments dans le fait et 
le droit. Ceci expliquerait que, mis à part 15-16, intercalés juste 
après les paragraphes dont ils ont repris le sujet, la plupart des 
doublets figurent dans la seconde partie du texte, après le para- 
graphe 41 (voir la liste ci-dessus, p. 92). On peut même constater 
qu'en fait, une bonne partie de ce qui suit le paragraphe 41 
ne constitue ni plus ni moins que la reprise de quelque passage 
antérieur, comme on le voit à la dite liste. La dernière partie 
de l'ouvrage (50-59) revient même sur les questions « pénales », 
censées expédiées en 1-24 ; n'est-ce point là comme une preuve 
que la mise au net de notre document en sa teneur définitive 
a supposé quantité d'additions et de remise en chantier? 

On n'y a naturellement pas ajouté que des « doublets » de 
sujets déjà traités : les « Droits du créancier » (ci-dessus, p. 91, 
7°) ; le Sort des enfants de la courtisane après la mort de leur mère 
(ibid., 10°); le Viol de la vierge (p. 89, 3°), et les derniers arti- 
cles : 57-59, sont des sujets entièrement nouveaux, intercalés 
justement parce qu'ils ne figuraient pas dans la version première. 
Le caractère additionnel de 57-59 est même accusé encore, non 
seulement par leur forme quelque peu insolite (voir ci-dessus, 
p. 82), mais par le renvoi explicite qu'ils font, en l'appelant 
« la tablette » (57 52 et 59 58 et suiv.), au propre texte du docu- 
ment dans son état antérieur : « Outre les punitions à appliquer 
à une femme mariée et (déjà) inscrites sur « la tablette », un 
homme peut aussi fouetter sa femme, etc. » (59 58 et suiv.). Il 
n'est pas impossible que l'effacement des trois derniers paragra- 
phes (voir ci-dessus, p. 82), illustre aussi, de son côté, les tâton- 
nements et les interventions sans doute multiples et variées 
qu'a dû comporter une telle élaboration, comme elle a dû se 
prolonger et à quel point il nous est impossible d'en retracer 



HISTOIRE ET PHILOLOGIE 



97 



l'histoire. En l'état oii nous l'avons aujourd'hui dans la tablette 
VA T 10 000, A est au terme d'une évolution prolongée qui 
suppose compilateurs, réviseurs et éditeurs successifs, sur bien 
des années et peut-être des siècles. 

De cette longue histoire nous ne sommes en état de fixer que le 
terminus ad quem : notre tablette est datée du « second jour 
du mois de Sârâte, (Van de) Véponymat de Sagiu » (col. VIII, 
dernier par.), en d'autres termes d'une des années (nous ignorons 
précisément laquelle) du règne de Teglatphalassar I®^, entre 1115 
et 1077 (E. Weidner, Archiv fur Orientforschung, XII, p. 48; 
et XVI, p. 213-215). Nous connaissons l'activité littéraire de ce 
grand roi (op. cit., XVÏ, p. 197 et suiv.), et en particulier dans le 
domaine administratif et juridique : il avait notamment fait 
composer un recueil des édits touchant la réglementation du 
Palais, du Harem royal et de la Cour, portés par ses prédécesseurs, 
depuis au moins Assur-uballit I^^ (1365-1330), près de trois 
siècles avant lui (E. Weidner, op. cit., XVII, p. 257 et suiv.). 
On peut imaginer qu'il aurait pareillement donné ordre de com- 
piler en A des « lois », voire en petits recueils, promulguées 
depuis plus ou moins longtemps. Une étude linguistique attentive 
du contenu de A pourrait permettre d'y discerner, au moins en 
gros, des strates successives, couvrant les périodes qu'aurait mis 
ce document à se constituer : quant à fixer les étapes de ce deve- 
nir, il est prudent d'y renoncer par avance. 

Peut-on au moins savoir dans quel but notre recueil a été mis 
au point? Contrairement au CH et au CE (Annuaire 1965 j 1966, 
p. 103), il n'offre ni Prologue ni Epilogue pour nous faire part 
des intentions de ses auteurs. Mais, justement, une telle prété- 
rition pourrait bien être significative. Elle démontrerait que 
les auteurs de A ne se sont pas le moins du monde préoccupés, 
comme ceux du CE (lac. cit.) et surtout du CH (Annuaire 19641 
1965, p. 118 et suiv.), de la gloire du roi promulgateur et de 
l'exaltation de sa sagesse comme administrateur et comme juge. 
Une fois débarrassé de cette finalité accidentelle, il ne reste sans 
dont à A que sa valeur interne et essentielle de recueil de sentences 
destinées à apprendre à juger, de « traité pratique de droit )>. 

Son but pratique est peut-être souligné par les circonstances 
de sa trouvaille : on l'a en effet ramassé, avec d'autres tablettes 
de contenu analogue, sur l'emplacement de la « Porte de Samas », 
à Assur, à l'endroit où les fouilleurs ont pensé voir le Grand 
Tribunal de la ville (E. Weidner, Archiv fUr Orientforschung, 
XII, p. 48 et n. 5). Il faisait donc probablement partie des archives 



66 0645 67 046 3 



7 



98 



RAPPORTS SUR LES CONFÉRENCES 



et de la bibliothèque de ce tribunal, comme un ouvrage destiné aux 
juges, lesquels l'avaient de la sorte sous la main pour le consulter, 
se l'assimiler et se rendre ainsi capables de connaître le droit et 
de l'appliquer en rendant la justice. En ceci, A n'est pas différent 
des autres « Codes », ordonnés eux aussi, encore que peut-être 
moins immédiatement ou exclusivement, à la pratique des tribu- 
naux. Mais qu'il ait été centré d'emblée sur un objet précis et 
restreint : le monde de la femme, et qu'on y trouve plus qu'ail- 
leurs, non seulement un réel progrès dans l'analyse (voir par 
exemple p. 84 et suiv.), mais un souci de synthèse et de perfection 
(ibid.) nous ferait volontiers majorer sa valeur proprement objec- 
tive et scientifique. Beaucoup plus que CE et CH, A est déjà 
un véritable traité et il suppose dans le milieu où il a vu le jour 
une importante approche de la science du droit. 

Quant à son contenu proprement juridique, aux particularités 
du droit qu'il expose, et aux progrès ou aux régressions qu'on y 
trouve par rapport aux époques antérieures, mieux vaut laisser 
à des juristes qualifiés d'en connaître. On ne peut pourtant guère, 
même sans être du métier, s'empêcher de marquer ici au moins 
ce qui nous a paru le plus fort et le moins contestable. 

Parmi les points qui semblent distinguer le droit médio- 
assyrien du paléo-babylonien connu par CE et CH, il faut au 
moins noter, d'une part, l'insistance remarquable sur le prolon- 
gement de l'étape dite « inchoative » du mariage (voir les réfé- 
rences ci-dessus, p. 90), laquelle supposait, non seulement le 
droit de visite de la femme par le mari (27 104), mais même la 
procréation d'enfants (33 54 et suiv.) ; et, d'autre part, l'usage 
étendu et même pour ainsi dire élargi du « lévirat » (30 et suiv. et 
43). 

Plusieurs traits paraissent régressifs par rapport aux autres 
Codes, ou à certains d'entre eux. Comme le CH, A maintient, en 
matière pénale, le talion : celui qui a mordu une femme doit 
avoir la lèvre inférieure coupée (9); l'auteur de l'adultère est 
châtré (15 54) ; de même le sodomiste, du reste sodomisé égale- 
ment (20 96 et suiv.). Peut-être trouve-t-on en 15 41-46 les traces 
d'une justice sommaire, paraissant d'ailleurs présentée comme 
une tolérance et un vestige? Dans certains cas, au moins, A s'en 
tient à la responsabilité familiale : l'exemple le plus frappant 
est celui du violateur de la vierge, dont l'épouse (et non la fille ! 
anomalie bizarre et difficile à expliquer), s'il est marié, doit être 
violentée en retour (55 24 et suiv.). Autre marque, sinon de 
régression, moins de non-progrès et d'archaïsme dans A : 



HISTOIRE ET PHILOLOGIE 



99 



Vextreme rigueur des peines prévues. La mort n'est pas rare 
(3 31; 10 102; 12 23; 13 29; 15 45, 51 et 52; 23 36 et 40; 476; 
50 71 et 79; et aussi 53 96). Certains châtiments corporels sont 
assez raffinés ou cruels, comme le découpement de la lèvre 
en 9 94 et suiv., la crevaison des yeux en 8 87, et l'essorillement 
ou la suppression du nez, particulièrement fréquents (4 50, 52 
et 54 et suiv.; 5 65 et 69; 15 53; 24 55, 57 et cf. 79; 40 92; voir 
aussi 58 55). Il était de même courant de « percer et abîmer les 
oreilles » (14 45 et 59 60 et suiv.), de fouetter (ihid.) et d'admi- 
nistrer de 20 à 50 coups de bâton (7 77; 18 78; 19 90; 21 103; 
40 75, 81 et 100). On aura remarqué déjà combien les amendes 
pouvaient être extraordinairement lourdes (voir p. 95). Il faut 
noter encore la fréquence des peines cumulatives : amende, 
bastonnade et travail forcé sont plusieurs fois prévus ensemble 
(7 76 et suiv.; 21 102 et suiv.), à quoi 18 78 et suiv. et 19 90 
ajoutent la tonsure (?), 40 76 la poix bouillante versée sur le tête, 
et 40 100 et suiv. la cordelette passée dans des trous faits aux 
oreilles, puis nouée derrière la tête. La peine du travail forcé, 
« pour le compte du roi » (autrement dit dans l'intérêt public), 
en général «un mois de temps » (18 79; 19 91; 21 104; 40 87 et 
106), apparaît ici pour la première fois dans un Code; mais on 
devait la pratiquer déjà depuis longtemps (voir par exemple 
Archives royales de Mari, VII, p. 246, n. 2). 

Dans un autre domaine, il faut probablement mettre au compte 
d'un traditionnalisme plus ferme qu'ailleurs, et explicable par 
l'isolement relatif de l'Assyrie, plus tard venue à la civilisation 
suméro-accadienne, Vextrême soumission, beaucoup plus forte 
qu'à Babylone, de la femme à son mari : il peut la punir à son 
gré, et même dans son corps (59; cf. aussi 4 52 et suiv.; 5 65; 
24 55 et 79) ; lorsqu'elle est coupable, c'est lui qui doit choisir 
son châtiment (3 38 et suiv. et 44; 4 33 et suiv. et 39 et suiv.; 
15 53 et suiv.; 16 61 et suiv.; 22 11 et suiv.; 23 38 et suiv.); 
dans certains cas, il est même autorisé à la tuer (15 51 et suiv.). 
Et s'il veut la répudier, il n'est même pas obligé, comme le prévoit 
le CH (137 et suiv.) à Babylone, de lui verser la moindre compen- 
sation (37). 

Pourtant, et ce doit être un progrès considérable, l'existence 
même de A ; « Traité du droit féminin », démontre à quel point 
s'était affirmée, aux yeux des Assyriens, la personnalité sociale, 
juridique et morale de la femme. Cette dernière est devenue 
officiellement et explicitement sujet du droit au même titre que 
l'homme : à telles enseignes que les articles 10, 44 et 47, après 



7. 



IGO 



RAPPORTS SUR LES CONFÉRENCES 



avoir été mis au point, dans un autre contexte, avec le seul homme 
pour sujet (voir ci-dessus, p. 87), ont été, c'est le plus vraisem- 
blable, délibérément étendus à la femme par insertion du nom 
de cette dernière. 

Dans le même sens, et en dépit des archaïsmes plus haut relevés, 
il semble, à lire A, qu'un grand pas ait été fait, à travers cette 
mise en valeur de la femme, vers la responsabilité strictement 
individuelle. Elle est affirmée dès le premier article de A, à 
savoir le § 2 (dont nous savons qu'il devait précéder l'actuel 
§ 1 — voir ci-dessus, p. 88), lequel proclame, à mon sens, très 
éloquemment : « Si une femme, mariée ou non, a proféré un 
blasphème ou une calomnie (?) : cette femme (en personne) 
en supportera la punition, sans que Von touche à son mari, ses 
fils ou ses filles ». 

C'est également comme un souci de justice plus stricte qu'il 
faut interpréter la nécessité, fort souvent affirmée en A (voir les 
références, p. 95), d'établir dûment la preuve du crime avant 
d'en condamner l'auteur présumé : « quand on l'aura prouvé 
ou convaincu (coupable) » ; il s'agit vraisemblablement de preuves 
testimoniales ou indiciales, d'une part, mais aussi de preuves 
« légales » : serment et ordalie sont fréquemment mentionnés 
(17 71; 22 8 et 10; 24 67, 70 et 74 et suiv.; 25 93; 47 16 et suiv. 
et 26 et suiv.). 

Et même dans l'idée de culpabilité intervient pour la première 
fois d'une façon explicite et systématique la distinction entre 
culpabilité matérielle et formelle : seul est vraiment coupable 
celui qui savait ce qu'il faisait. Il faut donc poser la question 
et elle est plusieurs fois posée dans A (13 28 et suiv. ; 14 32 et suiv. 
et 36 et suiv. ; 22 108 et suiv. et 1 et suiv. ; 23 17 et suiv. et 27 et 
suiv.; 24 49 et suiv. et 61 et suiv.). 

Ce voisinage d'archaïsmes et de progrès montre surtout qu'au 
temps de A se préparaient de profondes réformes, aussi bien 
dans le domaine du droit qu'en d'autres, et ce n'est pas un des 
moindres avantages de ce texte si riche et difficile que le témoi- 
gnage qu'il nous apporte d'une aussi considérable transformation. 

* 

Depuis plusieurs années nous avions réservé notre deuxième 
conférence à l'étude approfondie des documents publiés par 
W. G. Lambert dans son ouvrage capital : Babylonian Wisdom 
Literature (1960). Le dernier qu'il nous restait à analyser, cette 



HISTOIRE ET PHILOLOGIE 



101 



année, n'est pas le moins curieux ni le moins intéressant (voir 
op. cit., p. 63 et suiv.). Le titre qu'on lui a donné de « Théodicée 
babylonienne » (B. Landsberger, in Zeitschrift fur Assyriologie, 
XLIII [1936], p. 32 et suiv.), résume assez bien son contenu : il 
s'agit du problème que pose aux hommes la justice divine et son 
intervention dans la marche du monde. 

Ce problème est discuté ici entre deux « amis », dont l'un, qui 
ouvre les débats, puis les clôt, peut-être considéré comme le «prota- 
goniste » (P), et l'autre comme son « répondant » (R). Demandes 
et réponses sont en vers, disposés en strophes de onze chacune, 
et chaque strophe, mise alternativement dans la bouche de P et 
de R, constitue un élément du. dialogue. Comme quatre ou cinq 
autres connus dans la littérature accadienne (voir R. Marcus, 
in Journal of Near Eastern Studies, VI [1947], p. 109 et suiv.), 
d'assez basse époque, le poème est acrostiche, c'est-à-dire, puisque 
l'écriture cunéiforme est syllabique, que tous les vers d'une même 
strophe commencent par la même syllabe, l'ensemble des 
vingt-sept syllabes réunies donnant la proposition suivante : 
A-na-ku Sa-ag-gi-il-ki-i-na-am-ub-bi-ib ma-as-ma-su ka-ri-bu 
sa i-li u sar-ri « Je suis Saggil-kînam-ubbib, Tprètre-masmassu, 
dévot des dieux et du roi ». 

C'est là sans doute l'auteur de la pièce. Et le même nom, 
dont la facture n'est pas antérieure à la seconde moitié du 11^ mil- 
lénaire avant notre ère, est cité à deux ou trois reprises dans la 
littérature, en particulier par une « liste chronologique des 
grands Sages », qui place le personnage entre le quatrième roi 
de la Ile dynastie d'Isin : Nabuchodonosor I^r (env. 1124-1103) 
et le huitième de la même dynastie : Adad-apla-iddin (env. 
1067-1046), ce qui supposerait (s'il s'agit bien du même lettré 
dans les deux cas), une activité poursuivie une cinquantaine 
d'années, jusqu'à un âge avancé parfaitement imaginable. Le 
style et la langue du poème vont bien avec la fin du second 
millénaire. Mais on ne peut rien dire de plus. 

Il nous en reste, par fragments, une douzaine de manuscrits, 
les plus anciens tirés de la bibliothèque d'Assurbanipal, le plus 
récent d'époque séleucide ou même parthe, plus les trois quarts 
d'un fort intéressant commentaire. En remettant ensemble tous 
ces débris, on a pu reconstituer près des deux tiers de l'ouvrage : 
autour de 180 vers sur 297. Il s'agit surtout des huit premières 
strophes et des six dernières. Entre les deux, IX-XI ont entière- 
ment disparu et de XII-XXI ne subsistent que des fragments, 
tantôt quasiment incompréhensibles, tantôt pouvant donner au 



102 



RAPPORTS SUR LES CONFÉRENCES 



moins quelques repères sur les « progrès » de la discussion. 
De sorte que si bien des points demeurent irrémédiablement dans 
l'ombre, nous pouvons acquérir au moins une idée générale du 
tout. Il n'est du reste pas question ici de tenter une analyse fouillée 
du poème, qui nous entraînerait beaucoup trop loin. 

Par sa forme il évoque les vieilles tensons suméro-accadiennes 
(Annuaire 196211963, p. 49 et suiv.), dont il nous a paru repré- 
senter le produit le plus évolué. Comme dans ces antiques 
tournois littéraires, chaque interlocuteur défend sa thèse et 
développe les arguments les plus propres à la faire triompher, 
tout en essayant, çà et là, de démolir ceux de son adversaire. 
Toutefois, les critiques, et même les injures que les compétiteurs 
ne s'épargnaient point dans les tensons, sont ici assez rares 
(ainsi IV, 34-37; VII, 78-81, etc.); elles ont cédé la place, le plus 
souvent, à une sorte de politesse quelque peu compassée (I, 1-6; 
II, 12-15; III, 23 et suiv., etc.). C'est que les deux disputeurs 
ne sont plus des êtres plus ou moins mythiques : le Tamaris et le 
Palmier, l'Eté et l'Hiver, le Renard et le Chien, mais deux 
hommes, deux « lettrés » qui défendent chacun ses idées. Le 
dernier vers, 297, hors strophe : 

Le Pasteur, le Soleil de son peuple, fait paître ce dernier, 

[comme (s'il était) un dieu ! 

manifestement une sorte d'« envoi » au roi, sans aucun lien avec 
ce qui précède, pourrait constituer, après tout, une lointaine 
réminiscence de la conclusion des a.da.min sumériennes, 
où un roi tenait parfois le rôle d'arbitre (thèse inédite de 
III^ cycle de M. Civil : Le débat sumérien entre la Houe et 
r Araire, Paris, 1965, p. 4). 

C'est surtout par son contenu que notre poème dépasse de 
haut tous ces vieux tournois littéraires. Pour ne point parler de 
sa langue sobre, nette, souvent recherchée et tentée par le terme 
ou la tournure rares, le style de l'auteur est d'une concision 
extrême, à mille lieues de l'emphase et du verbiage du Ludlul 
[Annuaire 196511966, p. 106 et suiv.). Chaque vers, ou chaque 
couple, ou tercet, est le plus souvent frappé comme une sentence, 
ramassée et laconique, parfois fort peu facile à comprendre 
d'emblée. A part quelques ruptures, qui peuvent être mises au 
compte de l'entêtement des adversaires, chacun revenant sur sa 
position sans trop se soucier de ce qu'a répondu l'autre, on dis- 
cerne assez bien l'enchaînement des pensées, et R, notamment, 
essaie toujours de reprendre, pour le corriger ou le contredire. 



HISTOIRE ET PHILOLOGIE 



103 



ce que P vient de mettre en avant. L'œuvre est certainement une 
de celles qui s'approchent le plus (même si elle en reste au bout 
du compte encore loin, à notre gré) d'une certaine rigueur, voire 
hauteur de pensée : pour tout dire en un mot, d'un certain 
style « philosophique ». 

Le problème posé par P n'est pas celui du Mal dans toute 
son ampleur : par exemple, s'il se dit et redit malheureux, il 
insiste à peine sur la souffrance et la déchéance physiques (III, 
26), qui tenaient une si grande place dans le Ludlul {loc. cit., 
p. 106 et suiv.). Ce dont il se plaint est plutôt d'ordre moral ; 
l'appauvrissement et la misère (III, 28 et suiv.; VI, 75; XjXV, 
275), commencés dès son plus j.eune âge (I, 7* et suiv.), l'humiliâ-' 
tion et le déclassement (VI, 76 et suiv.; XXIII, 251 et suiv.). 
Tout cela, il l'impute d'abord au Destin {simtu : I, 9) et à l'Enfer 
(k u r . n u . g i4 : I, 10), c'est-à-dire en définitive aux dieux, 
mais indirectement et comme discrètement encore. Peu à peu, 
toutefois (à partir de la strophe V), d'une part il généralise sa 
propre destinée et montre partout ici-bas les justes opprimés 
et les méchants et arrogants prospères; et, d'autre part, il rend 
directement les dieux responsables d'un tel état de choses, par 
leur incurie, sinon par leur injustice : 

(Seuls) marchent en plein bonheur ceux qui ne s'occupent pas 

[du Dieu, 

Tandis que s'appauvrissent et perdent tout les sectateurs fervents 

[de la Déesse, 

Dès ma prime jeunesse, je m'étais attaché à obéir à mon Dieu, 
Je n'ai cessé de rechercher ma Déesse en adoration et prière : 
J'ai porté comme un joug une servitude qui ne m'a rien rap- 

[porté ! (VI, 70 et suiv.). 

Poursuivant jusqu'à ses conséquences extrêmes le fil de sa 
pensée, il finit par considérer qu'ici-bas règne en quelque sorte 
un renversement général des valeurs : 

J'ai beau examiner le monde : tout y est sens dessus-dessous. 

Non, le Dieu ne barre point la route au Diable ! 

Voilà un père haleur de bateaux 

Cependant que son fils paillarde dans son lit ! 

Un frère traverse la vie (fier et puissant) comme un lion. 

Tandis que son aîné se félicite d'avoir une place d'ânier ! 

Et pendant qu'un héritier vagabonde comme portefaix. 



104 



RAPPORTS SUR LES CONFÉRENCES 



Son puîné tient table ouverte pour les pauvres ! 

Moi qui me suis abaissé devant le Dieu : quy ai-je donc gagné ? 

(XXIII, 242 et suiv.; cf. aussi XXV, 267 et suiv.). 

On le voit à ce dernier vers, et à d'autres, çà et là : il en vient 
presque à la révolte. C'est bien dommage que le texte et le contexte 
de XIII soient en si mauvais état : P (peut-être par réaction contre 
le tableau édifiant que R vient de lui brosser de son existence 
rangée et par conséquent réussie : XII) semble y montrer un vif 
attrait pour une existence anarchique et en dehors de toutes les 
conventions sociales. 

En somme, P se fonde surtout sur les faits : sur sa propre 
expérience, sur ce qu'il voit et que tout le monde peut constater 
de même autour de soi. C'est de là qu'il tire ses conclusions 
pessimistes. 

En regard, R représenterait plutôt un certain dogmatisme. 
Par delà les faits, il fait appel aux « Lois » universelles et inéluctables, 
qui les expliquent. Pourquoi se plaindre de la mort puisqu'elle 
est le destin même de tous les hommes comme tels (II, 16 et 
suiv.)? Pourquoi se lamenter d'être devenu pauvre quand : 

Oest une loi vieille comme le monde que Valternance de pauvreté 

et de richesse (XVIII, 198). 

Or, c'est à ses yeux une des « lois » fondamentales de l'histoire, 
d'une part que tout est entre les mains des dieux, et, de l'autre, 
que ces derniers se montrent bienveillants pour qui leur rend 
tous ses devoirs : forcément, ils récompensent donc leurs fidèles 
et punissent les mécréants : 

Seul obtient la réussite qui regarde la Face du Dieu, 

Seul l'humble adorateur de la Déesse accumule les biens ! 

(II, 21 et suiv.). 

Suis donc la voie du Dieu et garde ses préceptes, 

[Alors tout...] te sera compté en bonheur ! (XX, 220) 

Et même si cette récompense paraît chétive, du moins est-elle 
sûre et durable : 

Qui porte le joug du Dieu, fût-elle maigre, a une pitance assurée! 

(XXII, 240). 



HISTOIRE ET PHILOLOGIE 



105 



Il admet qu'à cette règle on puisse constater des exceptions 
apparentes, où les méchants semblent prospérer : ce sont des 
états transitoires et qui finissent toujours mal (VI, 59 et suiv.). 

Et lorsque P, devant ces cas dont il ne veut pas « voir la fin » 
et qu'il généralise indûment, conclut à un renversement universel 
des valeurs, R lui oppose une autre « loi » absolue, celle de la 
Transcendance divine : 

Or, les desseins du Dieu sont aussi loin de nous que le tréfonds 

[du Ciel : 

Uon ne saurait pénétrer ce qui sort de la bouche de la Déesse. 
Les comprendre exactement [nous est impossible] : 
Leurs pensées sont inaccessibles aux mortels... 

(VII, 82 et suiv.). 

Le cœur du Dieu est aussi loin de nous que le tréfonds du Ciel, 
Son intelligence est impénétrable et la multitude humaine 

[Vignore. 

... Oui, on a beau chercher à comprendre le Plan divin : la 
multitude humaine l'ignore (XXIV, 256-264). 

C'est là une vieille maxime de la théologie sémitique et mésopo- 
tamienne. Et notre auteur ne fait que la prendre par un autre 
biais lorsqu'il met sur la bouche de R : 

Le roi des dieux, Narru, Créateur des mortels. 

Le glorieux Zulummar, qui modela leur argile, 

La Reine qui les façonna, la souveraine Mami, 

Ont donné en partage à l'humanité un raisonnement perverti. 

Ils lui ont remis à jamais, non point la vérité, mais l'erreur ! 

(XXVI, 276 et suiv.). 

Seuls donc les dieux connaissent la vérité, parce que seuls ils 
mènent le monde, à leur idée. Nous, nous ne savons rien, et 
nous aurions grand tort d'épiloguer et de théoriser avec notre 
courte expérience et notre regard de taupes. Et la preuve que 
c'est bien là la thèse défendue, en définitive, par notre auteur 
à travers son dialogue, c'est que ce dernier argument l'emporte 
et qu'en réponse P se déclare vaincu : dans la dernière strophe, 
comme rappelé à la réalité et à la raison, il ne parle plus qu'avec 
modestie et timidité et s'en remet, au bout du compte, à la bien- 
veillance divine, dont il ne lui reste qu'à espérer le retour, au 



106 



RAPPORTS SUR LES CONFÉRENCES 



lieu de protester en édifiant des spéculations dangereuses et 
fausses : 

Que le Dieu, qui rn avait abandonné, m'accorde derechef son 

[aide! 

Que la Déesse, après [m'avoir délaissé{?)], me reprenne en pitié! 

(XXVII, 296 et suiv.). 

Par là, la « Théodicée » rejoint les conclusions essentielles du 
Ludlul (loc. cit., p. 110 et suiv.), qu'elle dépasse pourtant par une 
hauteur de vues et une rigueur de pensée bien plus grandes. 
C'est une pièce capitale pour l'étude de la pensée religieuse et 
« philosophique » de la vieille Mésopotamie. 

Ont régulièrement pris part aux travaux des deux conférences : 
Mmes M. BuRKE et F. Malbran, M"es N. Berset, m. Kanawaty 
et S. Lackenbacher, et MM. M. Birot, M. Carneiro da Cunha, 
P. Herrero, J.-J. Glassner, Walid al-Jadir, ainsi que le jeune 
D. Levine. 

Le 6 juin 1966, M^^ y. Malbran et M. M. Carneiro da Cunha 
ont subi avec succès l'examen de passage en deuxième année de 
III® cycle. 

Le 21 avril 1966, ses collègues allemands ont fait au Direc- 
teur d'études le grand, honneur de l'élire membre correspon- 
dant du Deutsches archàologisches Institut. 



HISTOIRE ET PHILOLOGIE 



107 



HÉBREU ET ARAMÉEN 

Directeurs d'études : 

MM. Édouard Dhorme (f), membre de VInstitut 
et Antoine Guillaumont 

Le directeur d'études ayant été, pendant les mois de novembre 
et de décembre, en Egypte pour y conduire une seconde cam- 
pagne de fouilles sur le site des Kellia, les conférences ont 
commencé seulement à la rentrée de janvier. 

La conférence d'hébreu a été consacrée à l'explication du texte 
d'Osée, le premier des Douze Prophètes. Ce texte est, parmi les 
livres bibliques, l'un des plus mal conservés et il abonde en diffi- 
cultés, bien connues des exégètes. On a tenté, tout au long de 
l'explication, de s'aider des versions anciennes, grecque et syria- 
que, mais leur consultation s'est révélée, le plus souvent, déce- 
vante, le texte sur lequel elles ont été faites étant déjà corrompu 
et, dans l'ensemble, peu différent de notre texte massorétique. 
Cependant toutes les difficultés ne viennent pas de l'état de cor- 
ruption du texte : il en est beaucoup qui tiennent à la langue 
même d'Osée (mots rares, tours syntaxiques inhabituels, etc.), 
et, plus encore, à son style affectif, passionné, volontiers brisé et 
elliptique. 

La prédication d'Osée se situe dans le royaume du Nord, au 
temps des rois Jéroboam II et Menahem. Le prophète dénonce, 
à l'intérieur, l'abandon du culte de lahvé au profit des cultes 
idolâtriques, et, à l'extérieur, la politique d'alliance avec l'Egypte 
et surtout avec l'Assyrie. Plusieurs difficultés et incohérences du 
texte se résolvent si l'on admet que le livre a subi postérieure- 
ment, dans le royaume de Juda, une révision qui a eu pour but 
de l'adapter à une situation historique nouvelle, aux perspectives 
purement judéennes; ainsi s'expliquent certaines additions, voire 
corrections (par ex., en 12, 3, la substitution du nom de Juda 
à celui d'Israël exigé par le contexte). 



108 



RAPPORTS SUR LES CONFÉRENCES 



Les chapitres les plus discutés sont les trois premiers, qui rap- 
portent le mariage que le prophète aurait contracté, sur l'ordre 
de lahvé, avec Gomer, une prostituée. Ce mariage est-il un fait 
réel, ou un simple apologue destiné à exprimer d'une façon 
particulièrement vive et concrète le message prophétique, un 
pur symbole inspiré par l'assimilation de l'alliance établie entre 
lahvé et Israël à une alliance nuptiale? En faveur de cette dernière 
opinion, on a depuis longtemps fait valoir l'invraisemblace du 
récit : comment prendre celui-ci à la lettre et admettre que lahvé 
aurait ordonné à Osée d'épouser une prostituée à seule fin de 
représenter dans les faits, dans les mésaventures conjugales du 
prophète, les vicissitudes de son alliance avec Israël? Mais la 
signification allégorique du mariage d'Osée, qui est évidente (le 
prophète lui-même l'explicitant au chapitre 2), n'est pas incom- 
patible avec le réalisme du récit. Seulement il importe de bien 
comprendre le rapport existant entre la réalité et le symbole, 
lahvé ne donne pas ordre à Osée d'épouser une prostituée pour 
que ses mésaventures conjugales servent d'expression symbolique 
aux rapports de lahvé et d'Israël infidèle. Il faut, nous a-t-il 
semblé, se représenter le mariage d'Osée et ses infortunes domes- 
tiques qui suivirent comme un événement antérieur à la délivrance 
du message prophétique, et c'est après avoir reçu ce message 
qu'Osée a compris que ses déceptions personnelles étaient ana- 
logues à celles de lahvé à l'égard d'Israël. Après coup, son mariage 
avec une femme qui devait lui être infidèle lui a paru avoir une 
signification prophétique : c'est pour qu'il puisse mieux compren- 
dre l'amour déçu de lahvé qu'il a été engagé dans un mariage qui 
fut suivi pour lui d'amères déceptions. La réalité est ainsi sur deux 
plans : celui de la vie privée du prophète et celui, plus général, 
des rapports de lahvé et d'Israël; c'est l'intuition du prophète qui 
a établi une relation entre les deux : la déception de lahvé est la 
même que celle de l'époux trompé qu'il a été. Cette intuition 
d'Osée est à l'origine du thème qui devait connaître une grande 
fortune dans la littérature prophétique : l'alliance de lahvé avec 
son peuple représentée à l'image de l'alliance nuptiale; c'est notam- 
ment sous l'influence de ce thème que le Cantique des Cantiques 
a pu rapidement recevoir une signification allégorique. 

Il va de soi que la réalité signifiée l'emporte sur la réalité prise 
pour signe et influe sur sa présentation; ainsi les noms attribués 
aux trois enfants de Gomer sont en relation étroite avec le mes- 
sage du prophète et la signification symbolique de son mariage; 
fréquemment interviennent dans le récit des expressions qui sont 



HISTOIRE ET PHILOLOGIE 



109 



appropriées, non au mariage d'Osée, mais aux rapports de lahvé 
et d'Israël. 

D'assez nombreux exégètes contemporains pensent que la 
« prostitution » de Gomer doit s'entendre non seulement au sens 
propre du mot, mais, et principalement, au sens figuré (ainsi la 
réalité prise pour signe inclurait déjà la réalité symbolique qu'elle 
est chargée d'exprimer); Gomer aurait été une prostituée sacrée, 
comme l'on sait qu'il en existait dans les sanctuaires cananéens. 
Cette hypothèse, qu'aucun détail du récit ne suggère, n'a pas 
paru nécessaire à l'élucidation du texte. Celui-ci, du reste, ne dit 
pas nécessairement que Gomer était, lors de son mariage, une 
prostituée, mais une « femme de prostitution », c'est-à-dire portée 
à se prostituer. 

Dans le chapitre 3 il semble être question d'un nouveau mariage 
d'Osée avec une femme qui, cette fois-ci, n'est pas nommée. 
D'aucuns ont pensé que le prophète avait épousé successivement 
deux femmes, dont la seconde était également une prostituée. Il 
est plus vraisemblable que la femme du chapitre 3 n'est autre que 
Gomer elle-même. Mais, en ce cas, deux explications sont possi- 
bles : Osée aurait raconté deux fois, en des termes différents, son 
mariage avec Gomer; ou bien le chapitre 3 continue le récit du cha- 
pitre 1 et rapporte un remariage d'Osée avec Gomer, à laquelle il 
avait pardonné; cette seconde explication est plus satisfaisante; 
il ne peut toutefois s'agir d'un remariage, qui aurait été contraire à 
la Loi (Deut. 24, 1-5; cf. Jér. 3, 1), mais d'une simple réconcilia- 
tion, suivie d'une reprise de la vie commune ; le verset 2, en effet, 
ne fait pas allusion à une dot versée par le prophète, comme on le 
pense généralement, mais aux premiers gages du bien-être que 
le prophète s'engage à procurer de nouveau à son épouse, en 
échange de sa fidélité à venir; de même lahvé, dans sa préve- 
nance, rend à la nation d'Israël repentante, pour se l'attacher de 
nouveau, les récoltes dont il l'avait privée pour la châtier de ses 
infidélités. 

Cette conférence a bénéficié de la participation active d'hébraï- 
sants bien exercés : M"es M. Gresland, 0. Huber, M. Tartrat; 
MM. E. Blanc, R. Ifrah, A. Lévine, G. Schroeder. 

La seconde conférence a été consacrée à l'étude de la gram- 
maire syriaque; on a particulièrement insisté sur la morphologie 
du verbe, les formes attestées en syriaque étant expliquées à 
partir des formes théoriques du sémitique commun; on a étudié 
également le mécanisme de la suffixation, les formes avec suffixes 



110 



RAPPORTS SUR LES CONFÉRENCES 



étant celles qui offrent le plus de difficulté pour les débutants. 
On a pu reprendre, assez rapidement, la lecture, entreprise les 
années précédentes, de l'Évangile selon saint Jean dans la Peshitta. 
Ont suivi assidûment les travaux de cette conférences : M"^^ H. 
BÉNiCHOu, Mlle H. RuBEN, MM. M. Farzat, Ch. Fontinoy, 
J. Marcoux; une partie de l'année seulement : M}^^^ C. Morley, 

K. VOGT, M. N. SiBONY. 



HISTOIRE ET PHILOLOGIE 



111 



ANTIQUITÉS SÉMITIQUES 
Directeur d'études : M. James-G. Février 

La conférence du vendredi (14 heures) a été consacrée essentiel- 
lement à l'étude de l'inscription punique de Pyrgi en Étrurie. 
Le directeur d'études a passé en revue et discuté les traductions 
proposées par MM. Garbini, Levi deila Vida, Dupont-Sommer, 
Moscati, Pfiffig, etc. Il a cherché à légitimer sa propre inter- 
prétation, telle qu'il l'avait présentée dans les Comptes rendus de 
r Académie des Inscriptions (8 janvier 1965), dans Oriens Anti- 
quus (1965, p. 175-180) et dans le Journal asiatique (1965, p. 11- 
13). Une seule modification a été retenue. Aux lignes 5 et 6 le 
directeur d'études lit désormais WBNTW (au lieu de WBMTW), 
avec Pfiffig et Garbini, et comprend : « et je l'ai bâti (le lieu 
saint), parce que Astarté a été épousée par mes soins ». 

Compte tenu de ce léger changement l'interprétation du direc- 
teur d'études est caractérisée surtout par les trois points suivants, 

1° A la ligne 1 il voit dans le «lieu saint» une sorte de chapelle 
sacrée, située à l'intérieur du temple d' Astarté et où se célébrait le 
mystère du hieros gamos. La première date concerne l'édification 
de cette chapelle ; la seconde, la première célébration du hieros 
gamos. 

2° A la ligne 6 la traduction est commandée par le sens 
qu'on donne au mot ^RS et au mot BDY. Pour le premier mot on 
peut se référer à deux racines, signifiant l'une « désirer » et 
l'autre « se fiancer à, épouser » ; quant à l'autre, la quasi-totalité 
des sémitisants le traduit par «par sa (ou : ma) main». Dans ces 
conditions le recours au sens de « désirer » ne conduit à aucune 
solution acceptable : on est amené à la fois à forcer la signification 
du mot (choisir, favoriser) et à violer la construction grammaticale. 
Au contraire, si l'on fait de 'RS un parfait puai, c'est-à-dire 
passif, d'un verbe voulant dire « se fiancer à, épouser », on aboutit 
à une interprétation correcte, aussi bien du point de vue du 



112 



RAPPORTS SUR LES CONFÉRENCES 



vocabulaire que de celui de la grammaire. Dans ce cas là on doit 
renoncer évidemment à trouver une allusion à un événement 
proprement politique; mais il convient de se soumettre d'abord 
au texte. 

A cette explication par un mariage sacré on a opposé l'indica- 
tion fournie par les lignes 8 et 9 : « au jour de l'ensevelissement 
de la divinité (dieu ou déesse) ». Mais la religion égyptienne, qui 
influença la vieille religion phénicienne, nous offre un parallèle 
saisissant. Des représentations figurées nous montrent Isis, sous 
la forme d'un faucon femelle, posée sur le corps inerte d'Osiris 
mort et se faisant féconder par lui (par exemple au temple de 
Séti à Abydos). Clermont-Ganneau d'ailleurs (Recueil d'arch. 
or., VII, p. 173) avait cru pouvoir retrouver le même thème dans 
un passage célèbre de Damascius, à propos d'Eshmoun et d'Astro- 
noé. 

Mais il y a plus. A Carthage est fréquemment attesté un 
sacerdoce qui porte le nom de MQM ^LM MTRH 'STRNY. 
Le dernier mot est la forme sémitique d'Astronoé : c'est un nom 
divin complexe, comprenant comme premier élément Astarté. 
En s'appuyant sur Osée 6, 2 on peut traduire ce titre par : «le 
ressusciteur de la divinité (= du dieu mâle) l'époux d'Astronoé ». 
Un tel sacerdoce a franchi les limites du monde strictement puni- 
que, puisqu'il a été exercé par un descendant de Massinissa. Ne 
serait-ce pas ce même sacerdoce qu'a exercé le roi étrusque de 
Caere ? 

3^ Enfin à la ligne 9 le directeur d'études a proposé de retrou- 
ver dans le mot LM'S une conjonction composée, formée avec 
LM(N), « depuis » et 'S « que », soit « depuis que ». On comparera 
la conjonction 'HR ^§ « après que » dans la Cherchell I. 

La conférence a été suivie régulièrement par M™^ Picard, 
Mlle Halff, MM. Delavault, Snycer et Farzat. 



HISTOIRE ET PHILOLOGIE 



113 



HISTOIRE ANCIENNE DE L'ORIENT 

Directeur d'études : M. André Dupont-Sommer 
membre de l'Institut 

La première conférence a porté, comme les années précédentes 
sur les manuscrits de la mer Morte et les Pseudépigraphes de 
l'Ancien Testament. 

1° On a d'abord présenté et- analysé l'ouvrage de J. A. Sanders, 
The Psalms Scroll of Qumran Cave 11 (llQ Ps^), paru fin septem- 
bre 1965 dans la collection Discoveries in the Judean Désert of 
Jordan, t. IV (Oxford). C'est l'édition d'un rouleau des Psaumes 
découvert dans la grotte XI de Qoumrân en 1956 et qui fut dérou- 
lé seulement en 1961. Sont représentés dans la partie conservée 
de ce rouleau 38 psaumes de la collection canonique; il y figure, 
en outre, huit compositions non canoniques, y compris le fameux 
Psaume CLI qui vient en dernier dans le Psautier qoumrânien, 
tout comme il forme la conclusion du Psautier de la Septante. 
Le directeur d'études a réservé pour l'un de ses cours du Collège 
de France de cette même année scolaire l'explication détaillée des 
compositions apocryphes contenues dans llQ Ps^. 

2^ S'aidant d'un article de P. W. Skehan, The Biblical Scrolls 
from Qumran and the Text of the Old Testament, tout récemment 
paru dans The Biblical Archaeologist, vol. XXVIII, n° 3 (sep- 
tembre 1965), p. 87-100, et d'autres informations, il a ensuite 
montré l'importance des trouvailles de Qoumrân tant pour 
l'étude du texte prémassorétique que pour celle de la Septante. 
L'inventaire des rouleaux bibliques représentés dans les diverses 
grottes de Qoumrân s'établit pour le moment comme suit : 
15 rouleaux de Genèse, 16 A'Exode, 9 de Lévitique, 6 de Nombres, 
25 de Deutéronome, 2 de Josué, 3 de Juges, 4 de Samuel, 3 de 
Rois, 18 à'Isaïe, 4 de Jérémie, 6 à^Ézéchiel, 8 de Petits Prophètes, 
27 de Psaumes, 4 de Job, 2 de Proverbes, 4 de Ruth, 4 de Canti- 
que des Cantiques, 2 à^Ecclésiaste, 4 de Lamentations, 8 de 
Daniel, 1 d'Esdras-Néhémie, 1 de Chroniques. Seul, parmi les 
livres qui composent la Bible juive canonique, est absent le livre 
d'Esther. Une telle liste présente un certain intérêt statistique; 
elle suggère, en effet, que les livres bibliques les plus copiés et les 



66 0645 67 046 3 



8 



114 



RAPPORTS SUR LES CONFÉRENCES 



plus lus dans la secte de Qoumrân étaient (par ordre décroissant) : 
Psaumes, Deutéronome, Isaïe, Exode, Genèse, Lévitique, Petits 
Prophètes, Daniel, etc. 

3° On a exposé ensuite les principaux résultats des fouilles 
dirigées à Masada par le professeur israélien Yigaël Yadin, en 
s'appuyant sur l'ouvrage que celui-ci venait de publier : Masada. 
Preliminary Report. First Season of Excavations, 1963-4 
(Jérusalem, 1965; extrait de Israël Exploration Journal, vol. 15). 
On a signalé tout spécialement les découvertes de manuscrits 
bibliques et autres, et aussi d'inscriptions en hébreu et en ara- 
méen (ibid., p. 103-114); parmi ces découvertes, les plus impor- 
tantes sont celles d'un fragment d'un écrit hébreu désigné sous le 
titre de Liturgies (ou Cantiques) de l'holocauste du sabbat, dont 
une partie avait été trouvée antérieurement à Qoumrân, et celle 
de fragments de l'apocryphe couramment appelé Siracide (ou 
Ecclésiastique). Ces derniers fragments ont été tous publiés, avec 
une diligence fort louable, par Y. Yadin : The Ben Sira Scroll 
from Masada, with Introduction, Emendations and Commen- 
tary (Jérusalem, 1965). On a montré l'intérêt de cette publication, 
qui livre des morceaux étendus du texte hébreu primitif du célèbre 
apocryphe et apporte de nouvelles données essentielles pour la 
solution du délicat et fondamental problème des rapports entre 
le texte hébreu découvert en 1896 dans la Geniza de la Synagogue 
qaraïte du Vieux- Caire et les versions grecque et syriaque; on a 
seulement situé le problème, réservant à un peu plus tard l'étude 
détaillée des textes. 

4° On a fait connaître l'ouvrage du Professeur G. R. Driver, 
tout récemment paru : The Judean Scrolls (Oxford, 1965). 
L'auteur y reprend la thèse du docteur Cecil Roth sur l'origine 
zélote des rouleaux qoumrâniens, thèse qui s'était fait jour en 
1957 et que le directeur d'études avait discutée dans la première 
édition de ses Écrits esséniens (1959), p. 409-415. Le livre de Driver 
n'apporte guère d'argument nouveau et probant. Le fait qu'on 
ait découvert à Masada, comme il vient d'être rappelé, un écrit 
identique à l'un de ceux qui furent trouvés à Qoumrân est allégué 
par Driver, ainsi que par C. Roth, comme une confirmation déci- 
sive de la thèse de l'origine zélote; mais il ne saurait suffire à 
redonner vie à la thèse de l'origine zélote, à laquelle font obstacle 
toutes sortes d'arguments de caractère historique et archéolo- 
gique : sur cette utilisation abusive de la trouvaille de Masada, le 
directeur d'études s'était déjà expliqué l'an dernier (voir Annuaire 



HISTOIRE ET PHILOLOGIE 



115 



de la IV^ Section, 1964-1965, p. 138-139), et dans le même sens 
que Yadin lui-même. 

5° Aussi peu recevable est la thèse du docteur J. L. Teicher, 
de Cambridge, sur l'origine judéo-chrétienne des rouleaux qoum- 
râniens, thèse qu'il avait déjà soutenue en 1951 (voir Écrits essé- 
niens, p. 406-408), et qu'il a cherché à relancer dans deux articles 
récents : « The Dead Sea Scrolls. Facts and Myths », paru dans 
The Synagogue Review (mars 1966, p. 146-150; avril 1966, p. 176- 
177). On a analysé cette étude et constaté que l'auteur, convaincu 
de l'identité du Maître de Justice et de Jésus le Nazaréen, con- 
tinuait à fermer les yeux sur les données archéologiques; s'il y a 
des affinités entre la secte de .Qoumrân et le christianisme ancien, 
elles s'expliquent parfaitement par l'antériorité de la secte juive 
et l'influence que celle-ci a pu exercer sur la primitive Eglise. 

6° Une large partie des séances de la première conférence a été 
occupée par une remarquable série d'exposés présentés par 
M. Jean Hadot, docteur de III^ cycle, chargé de recherche au 
C.N.R.S., sur l'Apocalypse syriaque de Baruch (II Baruch). 
L'an dernier déjà, M. Jean Hadot avait commencé l'étude de 
cette Apocalypse, scrutant les difficiles problèmes de sa compo- 
sition et de sa datation et expliquant les cinq premiers chapitres 
du livre (voir Annuaire de la IV^ section, 1965-1966, p. 119-122). 
Cette année, il a poursuivi cette étude; ses exposés, très conscien- 
cieux et approfondis, ont été constamment accompagnés d'échan- 
ges de vues et de fructueuses discussions. 

Il est revenu d'abord sur le problème capital de la datation et 
de l'origine du livre, se prononçant avec plus de fermeté que l'an 
dernier en faveur de l'opinion de J. E. T. Thomson, de M. Fried- 
lânder et de P. Riessler, qui ont insisté sur le rapprochement 
de II Baruch avec les Psaumes de Salomon (ce livre qui se ratta- 
che incontestablement aux événements de 63 av. J.-C, à savoir la 
prise de Jérusalem par Pompée et l'asservissement de la Palestine 
aux Romains) et opiné pour son origine essénienne. En cette 
recherche, il a laissé de côté, provisoirement, IV Esdras. Les écrits 
qoumrâniens, qui, dans l'ensemble, montrent l'importance 
qu'avaient revêtue aux yeux des sectaires esséniens la période de 
la rivalité des deux frères Aristobule II et Hyrcan II et la prise 
de Jérusalem par Pompée, lui ont paru justifier une réaction contre 
la tendance ancienne, assez générale, à dater II Baruch, comme 
IV Esdras, des années qui suivirent la prise de Jérusalem par 
Titus (en 70 de l'ère chrétienne). 



8. 



116 



RAPPORTS SUR LES CONFÉRENCES 



M. Jean Hadot a expliqué ensuite deux nouvelles sections 
du livre avec le souci d'en comparer les idées avec les doctrines 
des autres apocalypses juives et surtout avec celles des écrits 
qoumrâniens. La section composée des chapitres xiii-xx a été 
considérée par Kabisch, De Faye et Charles comme appartenant 
aux couches les plus récentes du livre, à situer nettement après 70, 
à cause de son pessimisme, et aussi parce qu'on y trouve, affirme 
Charles, une « polémique latente contre le christianisme » ; de 
même J. M. Lagrange {Revue biblique, 1905, p. 510) a 
soutenu que, « sans engager une controverse ouverte contre le 
christianisme, Baruch en a tenu compte pour donner une solu- 
tion juive tantôt conforme tantôt opposée à la solution chrétienne». 
Au contraire, M. Jean Hadot a montré, par l'étude méthodique 
des chap. xill-xx, que l'auteur ne polémique pas avec des 
chrétiens, et surtout pas avec Paul, mais que sa problématique 
est beaucoup plus ancienne, que c'est celle de la rétribution. Ce 
qui est en question, c'est le Jugement des nations ; le problème est 
de concilier l'annonce de ce Jugement avec la réalité de la ruine 
de Jérusalem et du peuple juif. II Baruch ne nie pas la culpabilité 
du peuple juif, mais il constate que les nations aussi sont coupables 
(xiii, 11 et suivantes); ce qui leur est reproché, ce sont les péchés 
d'idolâtrie, de luxure et d'homicide : le grand péché des nations, 
c'est d'avoir refusé la Loi — il s'agit de la Loi non écrite, que les 
hommes « ont refusée à cause de leur orgueil » (xLViii, 40). 
Le jugement sera juste, parce que l'homme « a reçu la Loi et a été 
averti par l'intelligence » (xv, 5) ; « c'est sciemment qu'il a déso- 
béi, c'est sciemment aussi qu'il sera tourmenté » (xv, 6). II Ba- 
ruch, tout en admettant le fait du péché d'Adam (xvii, 2-3; etc.), 
l'envisage seulement comme un mauvais exemple, que les hom- 
mes ont librement suivi (xviii, 2); (Adam, lit-on encore (liv, 19), 
n'a été cause de la punition que pour lui-même; quant à nous 
tous, chacun fut pour lui-même Adam ». 

L'autre section étudiée comprend les chapitres liii-lxxiv. 
Kabisch, De Faye et Charles pensent qu'il s'agit d'un texte anté- 
rieur à 70 ap. J.-C; mais Thomson et Friedlânder la situent, 
comme le reste de l'ouvrage, peu de temps après 63 av. J.-C. Cette 
section représente l'histoire du monde comme un immense nuage, 
d'où tombent successivement douze pluies, puis deux autres, — 
alternativement ténébreuses et lumineuses. Du côté des pluies 
lumineuses, se trouve d'abord Abraham, point de départ de la 
lignée des justes, lui qui a observé la Loi non écrite et reçu la 
promesse de la vie future; suivent Moïse et son groupe, puis 



HISTOIRE ET PHILOLOGIE 



117 



David et Salomon, ensuite Ezéchias, plus tard Josias; la sixième 
pluie lumineuse, c'est la Ville sainte reconstruite. Quant à la sep- 
tième et dernière, c'est l'apparition de la Cité céleste, à la fin des 
temps, quand brillera l'éclair qui symbolise le Fils de l'homme. 
En face de la lignée des justes, du côté des pluies ténébreuses, 
sont décrits les représentants de la lignée des méchants (en pre- 
mier lieu Adam). Une telle opposition évoque la distinction radi- 
cale que les spéculations qoumrâniennes établissent entre fils de 
lumière et fils de ténèbres. Chacune des pluies correspond à une 
période de temps voulue et déterminée par Dieu. Dieu, en effet, 
est maître du temps ; la notion de <( l'ordre des temps » est fonda- 
mentale dans II Baruch, tout comme elle l'est dans les écrits 
qoumrâniens : «Voici que tu m'as fait connaître l'ordre des temps», 
lit-on dans l'Apocalypse syriaque (xiv, 1). Le texte syriaque porte 
dûbr^hôn d^zahné (ce qui est rendu en grec, comme le montre 
un fragment papyrologique d'Oxyrhinque, xaipwv TaÇsiç); 
le rapprochement avec l'expression qoumrânienne tikkûn (ou 
tikkuney) haittim (ou haqqésîm) s'impose. 

Ont pris part à cette conférence : MM. Pierre Bordreuil, 
Gilbert Brunet, David Cohen (Tunisien), M"^^ Thérèse Créance, 
MM. Bernard Delavault, Harb Farzat (Syrien), M^e M.-O. 
FiNCK, M. Jean Hadot, M"^^ Irène Jonker, MM. Jean-Jacques 
Lechartier, Valentin Nikiprowetzky, M"^ Madeleine Petit, 
M. Jean-Claude Picard, M^^^ Hélène Ruben, MM. Francis 
ScHMiDT, Maurice Sznycer (Polonais), Simon Szyszman (Polonais) 
Leonas Visocekas. 

La seconde conférence a été consacrée à l'étude de divers 
documents épigraphiques. On a d'abord longuement étudié une 
inscription araméenne récemment découverte près de l'ancien 
Daskyleion, chef-lieu de la satrapie de Phrygie hellespontique à 
l'époque achéménide. Cette inscription est gravée sur une stèle 
ornée de reliefs, qui fut trouvée en même temps que deux autres 
stèles, portant, elles aussi, des reliefs, mais anépigraphes. Ces 
trois stèles sont maintenant exposées au Musée archéologique 
d'Istanbul, dans la salle même où figurent depuis une cinquan- 
taine d'années diverses sculptures dites «gréco-perses», qui avaient 
été trouvées aussi dans la région de Daskyleion. L'inscription 
araméenne, qui se date, comme les sculptures, d'environ 
400 av. J.-C, indique que la stèle où elle est gravée, et probable- 
ment aussi les deux autres stèles découvertes avec elle, a un carac- 
tère votif; elle signale, en effet que cette stèle fut érigée par un 



]18 



RAPPORTS SUR LES CONFÉRENCES 



certain «Elnâf fils de Ishaï)), un Sémite, vraisemblablement un Ara- 
méen, exerçant la profession de caravanier, de marchand, en vue 
de commémorer une cérémonie placée sous le patronage des 
dieux Bel et Nabou, auxquels on demandait protection pour le 
voyage de la caravane. Cette caravane est représentée sur la stèle 
même, défilant processionnellement au cours de la cérémonie. 
Chargé par le directeur du musée archéologique d'Istanbul de 
publier cette inscription, le directeur d'études a présenté sur 
celle-ci une communication à l'Académie des Inscriptions et 
Belles-Lettres, dans la séance du 21 janvier 1%6 (communication 
publiée dans les Comptes rendus des séances de ladite Académie). 
En outre, il s'est rendu en avril 1966 à Istanbul pour y étudier 
directement les diverses stèles issues de Daskyleion. Il est allé 
aussi à Daskyleion même (aujourd'hui Ergili), situé près de la 
rive orientale du lac Manyas, à 25 kilomètres environ au Sud de Ban- 
dirma, port de la côte méridionale de la Marmara ; il s'est ainsi rendu 
compte exactement de l'importance de ce site, des fouilles qui y 
ont été effectuées il y a une dizaine d'années sous la direction 
du professeur Ekrem Akurgal, des chances qui s'y offrent d'y 
découvrir de nouveaux documents si de nouvelles fouilles y étaient 
entreprises. Il s'est enfin rendu à Ankara pour y examiner la 
riche collection de « bulles » qui ont été découvertes à Daskyleion 
durant les fouilles et qui sont actuellement en dépôt à l'Université 
d'Ankara ; une trentaine de ces « bulles » (il s'agit de petites boules 
d'argile sur lesquelles est gravé un sceau destiné à authentiquer 
des documents officiels) porte une inscription en perse, neuf en 
araméen, une en grec. Le directeur d'études a été invité à assurer 
la publication de ces documents. A son retour de Turquie, il a 
exposé aux auditeurs de la conférence les résultats de son voyage. 

En second lieu, on a expliqué un papyrus araméen de l'époque 
de Darius II récemment acquis par le Museo Arqueologico 
Nacional de Madrid et publié par J. Teixidor {Syria, XLI, 1964, 
p. 285-290); ce papyrus est originaire d'Egypte et fut probable- 
ment rédigé à Abydos, la ville sainte du dieu Osiris : c'est un 
acte commémorant le pèlerinage de deux frères, 'Abdba^al et 
'^Azarba'^al, fils de ""Abdsédèq, des Sidoniens. 

De ce document tout nouveau on a rapproché les graffiti 
phéniciens et araméens des temples d'Abydos antérieurement 
connus (cf. C./.5., II, n^^ 125-133; M. Lidzbarski, Die phônizischen 
und aramàischen Inschriften in den Tempeln von Abydos in 
Agypten, dans Ephemeris fur semitische Epigraphik, III, p. 93- 
116). On s'est appliqué spécialement au graffito publié dans 



HISTOIRE ET PHILOLOGIE 



119 



C.I.S., II, 129, et réétudié par Lidzbarski, op. cit., p. 103 et 
planche IX, 34 (== R.É.S., 1367) ; Lidbarski découvrit un second 
graffito, qui est comme un doublet du précédent et qu'il publia, 
op. cit., p. 103-106 et planche IX, 35 (= R.É.S., n^ 1372). On a 
repris entièrement l'étude de ces deux graffiti. La première 
phrase du second graffito est à corriger et à lire ainsi (cf. N. 
Aimé-Giron, Textes araméens d'Egypte, p. 79) : «Le 25 de Meh[ir, 
Samas - su]mukin (?) fils de Mîtasalma (?) est venu à Abydos 
de[vant Osiris...] », — formule semblable à celle du papyrus de 
Madrid indiqué plus haut : « Le trois de Kislev de l'an 7..., 
"^Abdba'al le Sidonien, fils de 'Abdsédèq, est venu avec son frère 
^Azarba'al à Abydos devant Osiris, le dieu grand... ». Quant au 
mot qui accompagne dans les deux graffiti le nom propre TRBMY 
et que Lidzbarski a lu PLWTH (mot inconnu pour lequel il sup- 
pose un sens comme « sein Begleiter », « sein Diener », « sein 
Schiller »), on a proposé de le lire PLGTH (les copies du CI. S. 
et de Lidzbarski autorisent pour la 3^ lettre la lecture d'un G 
autant et mieux que celle d'un W) ; ce mot PLGTH, où le H final, 
comme l'a bien vu Lidzbarski, est le pronom suffixe de la 3^ per- 
sonne masculin singulier, n'est autre que l'équivalent araméen de 
l'hébreu (pilègès) «concubine» (cf. grec TuàXXaJ, TiaXXaxLç; 
latin pellex), attesté en judéo-araméen sous la forme pilaqtâ, 
p\. pilaqtîn (cf. dictionnaires de Jastrow, Dalman, etc.). On a donc 
ainsi traduit : « Béni soit Rabbâ(?) Tarkumnâ(?), le Pisidien de 
'WGNN (?), et bénis soient Terbemi sa concubine et Ubramôs, 
qui sont venus à nouveau (?) devant lui (Osiris)! » Ce titre de 
concubine n'était nullement péjoratif; dans la Bible hébraïque, 
il est donné à la femme en second (« Nebenweib ») de plusieurs 
patriarches, Abraham, Jacob, etc. 

A l'étude de ces graffiti d' Abydos on a joint celle d'un graffito 
de Suse, comportant deux lignes, découvert par R. de Mecque- 
nem en 1932 et encore inédit. Sur la photographie que lui a 
communiquée M. Pierre Amiet, conservateur au musée du Lou- 
vre, le directeur d'études lit clairement à la première ligne : 
BRYK BL BR ^BDY « Béni soit Bêl fils de ^Abdî... ». La seconde 
ligne devait indiquer le nom du dieu : «par... »; elle est malheu- 
reusement trop mutilée pour que ce nom puisse être reconnu. 
Ce graffito, par son écriture, se date de l'époque achéménide; si 
rares sont les inscriptions araméennes de cette époque trouvées 
en Perse qu'il n'est pas sans importance. 

On a examiné ensuite plusieurs étiquettes en bois provenant 
d'Egypte, également d'époque achéménide; l'inscription ara- 



120 



RAPPORTS SUR LES CONFÉRENCES 



méenne indique le nom du propriétaire. On a déchiffré ces noms, 
qui sont typiquement juifs. Ces petits documents, encore inédits, 
appartiennent à une collection privée. 

Puis ont été étudiés plusieurs papyrus araméens publiés par 
M^i^ Edda Bresciani : le premier dans Aegyptus, 1959, p. 3-8, 
sous le titre Un papiro aramaico da El Hiheh del Museo 
Archeologico di Firenze (cf. J. T. Milik, Lettre araméenne 
d'El-Hibeh, dans Aegyptus, 1960, p. 79-81; J. Hoftijzer, Ein 
Papyrusfragment aus el-Hibeh, dans Vêtus Testamentum, XII, 
1962, p. 341-342); les autres dans Rivista degli Studi Orientali, 
XXXV (1960), p. 11-24, sous le titre Papiri aramaici egiziani 
di epoca persiana pressa il Museo civico di Padova (cf. J. A. 
Fitzmyer, The Padua Aramaic Papyrus Letters, dans Journal 
of Near Eastern Studies, XXI [1962], p. 15-24). 

On a examiné, en outre, deux inscriptions palmyréniennes 
tout récemment découvertes à Palmyre par M. R. du Mesnil du 
Buisson, qui les a fait connaître à l'Académie des Inscriptions 
et Belles-Lettres dans une communication en date du 18 mars 1966. 
Le directeur d'études a cherché notamment à élucider deux pas- 
sages difficiles de ces inscriptions : le mot MLBN, pour lequel 
il propose le sens de « porte », « portail » ; l'expression SR GB^ 
DY NHS^, qui lui semble devoir se traduire : « le mur du bassin 
(ou la margelle du puits) d'airain ». 

En dehors de ces documents araméens, le directeur d'études 
a demandé à M. Maurice Sznycer, élève diplômé de la Section, 
de faire quelques exposés sur les fouilles récentes de Monte-Sirai, 
près de Carbonia, en Sardaigne; cet ancien site punique a livré 
notamment une lamelle de bronze sur laquelle est gravée une 
inscription de 4 lignes. L'éditeur de cette inscription, Giovanni 
Garbini, a traduit les mots B'L HRS « incisore » (sculpteur, ou 
graveur) ; M. Sznycer, à juste titre, préfère la traduction « maître 
d'œuvre », — celle même que propose J. Hoftijzer dans son 
Dictionnaire des inscriptions sémitiques de l'Ouest (p. 97) — , en 
justifiant cette traduction par une étude attentive des quatre 
autres inscriptions où se rencontre la même expression B'L HRS. 

Ont pris part, de façon très assidue, à cette conférence : 
Mlle Dominique Auscher, MM. Pierre Bordreuil, Bernard 
Delavault, Harb Farzat (Syrien), Jean Hadot, Valentin 
NiKiPROWETZKY, M^^^ Madeleine Petit, M. Jean-Claude Picard, 
Mlle Hélène Ruben, MM. Francis Schmidt, Maurice Sznycer 
(Polonais), Leonas Visocekas. 



HISTOIRE ET PHILOLOGIE 



121 



ÉTHIOPIEN ET SUDARABIQUE 
Directeurs d' études : MM. Marcel Cohen et Maxime Rodinson 



Conférences de M. Marcel Cohen 

Les réunions de travail ont eu lieu avec irrégularité en raison 
des intempéries et d'absences. 

A la séance de mai, MM. Maxime Rodinson et David Cohen 
qui, ainsi que M. Joseph Tubiana, ont assisté au début d'avril à 
la troisième conférence internationale des études éthiopiennes qui 
s'est tenue à Addis-Ababa, ont rendu compte de cette conférence 
très réussie, marquée en particulier par la participation étendue 
des chercheurs éthiopiens. Une nouvelle intéressante est la décou- 
verte de 126 églises monolithes dans le nord du pays. 



Conférences de M. Maxime Rodinson 

En suradabique, on a continué d'étudier systématiquement les 
inscriptions du vi^ siècle en rapport avec les guerres entre Byzan- 
tins et Sassanides, le royaume juif de Dhoû Nowâs, la persécution 
des Chrétiens de Nedjrân et les événements subséquents. 

On est un peu revenu d'abord sur les inscriptions étudiées 
l'année précédente en tirant partie de quelques indications du 
livre récent sur le Yémen contemporain de Mohamed Saïd El 
Attar, Le sous-développement économique et social du Yémen, 
perspectives de la révolution yéménite (Alger, Editions du Tiers 
Monde, 1964, 360 p., 3 cartes). L'auteur, ancien ministre yéménite, 
a bien voulu assister aux cours et développer les indications de 
son livre. 

Sur l'inscription Ry 506, 1. 7, M. S. El Attar indique l'expres- 
sion arabe yéménite actuelle yddall "^ala qabîla, « il se fait le 
protecteur d'une tribu » qui confirme l'interprétation donnée de 



122 



RAPPORTS SUR LES CONFÉRENCES 



dnw k.zl « il s'approcha (ou jugea) en tant que protecteur (de 
Ma'add) ». — Il note aussi que la pratique des otages gardés par 
le souverain pour s'assurer de la fidélité des tribus (il s'agit d'un 
personnage très important, souvent le fils du chef) était d'usage 
courant jusqu'aux derniers temps de l'imamat. La République 
abolit cette pratique (cf. le livre cité p. 70, 266), mais il fallut 
bientôt la rétablir. Une maison spéciale à San^à^ est consacrée aux 
otages des tribus. 

Sur l'inscription Ry 507, 1. 10, à propos de la question de 
« la chaîne d'al-Mandab », M. S. El Attar a donné des précisions 
qu'on évoquera ci-dessous à propos du passage parallèle Ry 508, 
1. 8. 



L'inscription Ry 508 

On a abordé ensuite l'étude de l'inscription en question, 
Ry 508, découverte à Kawkab dans la chaîne du Qâra, le 15 jan- 
vier 1952, par l'expédition Philby-Ryckmans. Une discussion 
serrée du texte et des interprétations proposées jusqu'ici a abouti 
à proposer la traduction qui va suivre. Je donne d'abord une 
« lecture » interprétative de cette inscription, c'est-à-dire une 
translittération allégée (sans les barres de séparation entre mots 
et ne tenant pas compte par conséquent de leur absence éventuelle), 
disposée par phrases s'elon l'interprétation adoptée. Les mots 
sont dissociés en leurs constituants grammaticaux par des points 
(suivant la pratique des égyptologues) et les suffixes de mimation 
et de nounation placés en exposants, ce qui suppose encore, dans 
certains cas au moins, une prise de parti, de même que les majus- 
cules au début des noms propres. 



Lecture de l'inscription 

L Introduction. Le roi à Zafar. 

(1) qyl" Srh'l Yqbl bn Srhb'l Ykml bnw Yzn w.Gdn"^ 
w.Hb^ w.Ns'n w.Gb' (2) tstrw b.dn msnd" d . smw b . sb't™ 
Vd.h 

k.hm<w> [rg]'m mr'.hmw mlk" Ysf 's'r (3) 'ly 'hbs" 
b . 2fr w . dhrw qls" 



HISTOIRE ET PHILOLOGIE 123 

IL Les opérations contre la côte. 

a. Les opérations. 

w.wrd mlk^ 's*r" w.dky.hw b.gys"^ w.hrb Mhw" w.hrg 
(4) kl hwr . hw w . dhr qls" w . hrb kl msn* Smr w . shl . hw 
w.hdr' mlkn b.'s'r» 

b. Bilan des pertes ennemies. 

w.tgm' kl (5) d.hrgw w.gnmw 'gys mlk" tltt-'sr "Ifm 
mhrgtni w . hms-m'tïn w.ts't "lf°^ sb(y)i^ (6) w.tmny w.tty 
m'tn "Ifin "bl"i w.bqr^ w.'nz"^ 

III. Amorce de nouvelles opérations militaires. 

a. Du qayl sur Nagrdn. 

w.bn.<hw> dky.hw mlk" l.qrn *ly Ngrn bn (7) qrm bn 
'z'n w.b.*s'b D-Hmdn w.hgr.hmw w.''rb.hmw w."rb Kdt 
w.Mrdni w.Mdhgm 

b. Du roi contre les Abyssins. 

w.mlkn h-(8)rzy b.mqrnt Hbst w.l.sn'n sslt Mdb« 
b.'gys.hw w/m.hw *hwt.hw 'qwl° Lhy*(9)t Yrhm w.Smyf* 
w.Srhb'l 's'd '1ht Yz'n b.s'b.hmw Vn" 

IV. Datation. Invocation. 

a. Datation. 

wrh.hw d.qyzn d .1 . tl-(10)tt w.tlty w.st m't^^ 

b. Invocation. 

w."lh^ d.l.hw smy^ w.'rd" l.ysrnn mlk" Ysf b.'ly 
kl 'sn'.hw — w.b.(ll)hfr Rhmnn (d)n msnd» bn kl hss[s]°* 
w.mhd'"^ — w.trhm 'ly kl 'Im Rhmn^ — rhm.k — mr' 't. 

Traduction 

I. Introduction. Le roi à Zafar (cf. Ry 507 ^~^). 

(1) « Le qayl SRH'L YQBL, fils de SRHB'L YKML, de la tribu 
de Yaz'an, (les clans) GON^, HB»", NS'N et GB' (2) ont consigné 
dans cette inscription qu'ils ont fait placer au cours d'une 



124 



RAPPORTS SUR LES CONFÉRENCES 



campagne dont ils avaient été chargés : qu'ils étaient avec leur 
seigneur, le roi Yùsuf ^S'R (3) contre les Abyssins à Zafar 
et qu'ils détruisirent (ou : brûlèrent?) l'église. 

II. Les opérations contre la côte (cf. Ry 507 ^~^). 

a. Les opérations. 

« Et le roi descendit vers "As'^ar^^ et il l'envoya (le qayl) avec 
une troupe, et il (le qayl) combattit contre al-Mohâ et tua (4) tous 
ses habitants et il détruisit (ou : brûla?) l'église et il combattit 
toutes les « forteresses de SMR » et sa plaine tandis que le roi se 
rendait maître par surprise de 'As^ar^n (ou : et il [le qayl] rejoignit 
le roi en 'As^ar^n). 

b. Bilan des pertes ennemies (comp. Ry 507 ^" ^). 

« Et se monta tout ce (5) que tuèrent et prirent comme butin 
les troupes du roi à 13.000 tués et 9.500 prisonniers (6) ainsi que 
280.000 dromadaires, bovins et caprins. 

III. Amorce de nouvelles opérations militaires. 

a. Du qayl sur Nagrân (comp. Ry 507 ^~'^) 

« Et de là le roi l'envoya pour combattre contre Nagrân, (lui 
choisi) parmi (7) les hommes valeureux d'entre les ^Uz'ûn et 
avec les tribus de Hamdàn, leurs citadins et leurs Bédouins, 
ainsi que les Bédouins de Ki(n)da*, de Murâd et de Madhig. 

b. Du roi contre les Abyssins (comp. Ry 507 ^~^^). 

« Et le roi de-(8)meura pour affronter l'Abyssinie et pour 
remettre en état la chaîne d'al-Ma(n)dab avec ses troupes, étant 
en sa compagnie ses frères (c'est-à-dire ceux du qayl), les qayl-s : 
LHr-(9)T YRHM, SMYP 'SW et SRHBL 'S*D, de (la tribu 
de) Yaz^an avec leur tribu, les ^Uz'ùn. 

IV. Datation. Invocation. 

a. Datation (comp. Ry. 507 ^^) 
« Au mois de Dû QYZN de 6-(10)33. 



HISTOIRE ET PHILOLOGIE 



125 



b. Invocation (comp. Ry 507 

« Et puisse Dieu, maître du Ciel et de la Terre, prêter assistance 
au roi Yûsuf contre tous ses ennemis; et que sous la (11) protec- 
tion du Miséricordieux (soit placée) cette inscription par rapport 
à tout dommage et à toute falsification (ou : à tout déprédateur 
et falsificateur)! Que le Miséricordieux soit compatissant envers 
le monde entier (?). Puisse-t-il te faire miséricorde! (?) C'est Toi 
le Seigneur! (?) » 

Commentaire 

Les principaux points sur lesquels l'étude a permis de prendre 
parti dans les discussions antérieures (G. Ryckmans, Muséon, 66, 
1953, p. 295-303; J. Ryckmans, ihd., p. 330-339; W. Caskel, 
Entdeckungen in Arabien, Kôln u. Opladen, 1954, p. 14-17, 22- 
26; J. Ryckmans, BiOr, 14, 1957, p. 94; A.F.L. Beeston, Orien- 
talia, n.s., 25, 1956, p. 296; Sidney Smith, BSOAS, 16, 1954, 
p. 458; J. Ryckmans, La Persécution des Chrétiens himyarites 
au vi^ siècle, Istanbul, 1956, p. 13 et suiv.; A. G. Lundin, 
Yuznaja Aravija v vi veke, Moscou-Leningrad, 1961 [= Pales- 
tinskij Sbornik, 8 = 71] passim) et éventuellement de proposer 
des solutions nouvelles sont les suivants. 

L. 1-2. Il paraît impossible de lire rg'^ = arabe raga^a « revenir » 
(non attesté en sudarabique) à la ligne 2. Dès lors, il faut considé- 
rer que le martelage des lettres rg avait bien pour but de rectifier 
le texte. Comme il paraît peu vraisemblable de tenir KHM pour 
un nom de lieu (première hypothèse de Beeston), la solution la 
plus normale est, suivant la seconde hypothèse de celui-ci, de 
lire : k.hm{w} *m mr.hmw. L'objection de J. Ryckmans (ap. 
Beeston, Orientalia, 25, 1956, 296, n. 4) selon laquelle on ne peut 
comprendre que le qayl était « avec » le roi puisque tous deux 
opéraient dans des zones différentes pourrait être valable et la 
réponse de Beeston comme quoi il s'agissait de deux opérations 
entrant dans le même plan stratégique et que, dans ce sens, on 
peut parler d'un « accompagnement » paraît peu convaincante. 
Bien plutôt, comme on l'avait déjà dégagé l'année précédente, de 
l'étude de Ry 507, il a semblé que le début des deux inscriptions 
fait allusion à une campagne antérieure à la séparation des deux 
corps d'armée. C'est ce qu'admet d'ailleurs implicitement 
J. Ryckmans (Persécution, p. 13, 21; Muséon, 66, 1953, p. 332). 



126 



RAPPORTS SUR LES CONFÉRENCES 



Dès lors, le k- de k.hmw ne peut indiquer la concomitance. Il 
faut voir ici la fonction bien dégagée par Beeston, de déclaration : 
« comme quoi, à savoir que » (Descriptive Grammar, § 54 : 3). 

Ces observations limitent le nombre des hypothèses que l'on 
peut faire sur la proposition antérieure. Smw est très vrai- 
semblablement employé au sens de « dresser, élever, mettre 
en place » (Cf. CIH 314 et le sens du correspondant étymolo- 
gique syriaque sâm « poser, placer, établir; poser les fondations; 
dédier, etc. », héb. sîm, etc.). Mais le grand problème est posé 
par 'wdh. Il ne paraît pas douteux que le -h final soit le pronom 
suffixe de la 3^ pers. fém. sing. Il doit donc se rapporter à 56'^, 
« campagne militaire » qui précède, 'wdh forme donc une propo- 
sition relative. Si on ne le lie pas à KHM en une proposition nomi- 
nale selon la première hypothèse de Beeston pour les raisons 
énoncées ci-dessus, il ne reste plus qu'à voir en 'wd un verbe. 
Or on ne connaît en sudarabique pour le mot qu'un sens nomi- 
nal : « ligne d'écriture (en dernier lieu Ja 550 et Ja 551 = CIH 
374, 375; Ja 554, 555, 556, 557; cf. RÉS 3015 et CIH 337?); 
limite, borne, frontière (Ry 535^; cf. CIH 510, RÉS 28652) ». Si, 
en 'wd, on a un verbe comme le suppose Beeston, le sens déno- 
minatif qu'il propose « suivre une ligne de marche = accomplir 
(la campagne) » paraît un peu forcé. La référence à des correspon- 
dants étymologiques permet peut-être d'entrevoir des solutions 
plus satisfaisantes. En arabe, "awida signifie non seulement 
« être courbé, etc. », mais « peser sur quelqu'un (fardeau, affaire, 
etc.) », cf. Coran 2 : 256/255 et le Dictionnaire de R. Blachère, 
p. 290. On peut rapprocher tigré a u'zt'âc?â «prétendre à, avoir des 
droits sur; devoir, être redevable de », maàwàd « dette » et 
peut-être tigrigna 'awwàwddâ «préparer des outils pour entre- 
prendre un travail ». L'idée de «charger» ou «être chargé, se 
charger » de quelque chose conviendrait particuUèrement bien 
ici, ou encore celle de « préparer». Il faudrait donc traduire «une 
campagne qu'ils avaient préparée » ou « une campagne dont ils 
s'étaient chargés, dont ils avaient été chargés ». Dans ce dernier 
cas, il faut voir ici un passif interne, quelque chose comme 
*'uwwidû-hâ si on transposait strictement la vocalisation 
arabe. Pour la construction, cf. en arabe qullida hâdâ l-amr^ 
« il fut chargé de cette affaire » (Dozy, Supplément, II, 392 6). — 
L'interprétation de Sidney Smith est invraisemblable : « une 
campagne par des lits de ouadis et une vallée fluviale ». Un plu- 
riel *'wd- de wdy est peu admissible et on n'a aucune attestation 
d'un -h représentant « an adverbial ending in -a » qui n'est pas 



HISTOIRE ET PHILOLOGIE 



127 



non plus attesté; khm ne peut signifier « et » et il est peu plau- 
sible de voir dans rg'm l'arabe rag' « réservoir d'eau, cours 
d'eau )) etc. 

L. 3. A propos de l'interprétation de dhr, voir ce qui a été 
dit sur le texte parallèle Ry 507^ dans Annuaire 196511966, p. 133. 
Il semble clair que deux corps d'armée se séparent après une 
campagne commune. Sur 'As'ar^" et al-Mohâ, voir V Annuaire 
196511966, p. 133 et suiv. 

L. 4. Sur hwr, «colon; habitant», cf. W.W. Mûller, Die Wur- 
zeln Mediae und Tertiae YjW im Altsildarabischen, thèse, 
Tîibingen, 1962, p. 44. — Sur dhr qls''\ voir plus haut, 1. 3. — 
Sur les « forteresses de SMR »; cf. Annuaire 19651 1966, p. 134. 
Le pronom suffixe après shl (ar. sahl et non sdhil!) « plaine », 
-hw, se rapporte à SMR, nom de personnage ou de montagne; il 
serait plus compréhensible après un nom de montagne : « les 
forteresses du Samïr (?) et sa plaine », c'est-à-dire la plaine qui 
s'étend à ses pieds. — Un problème est posé par hdr' qui ne 
semble pas attesté. On peut déduire le sens « se rendre maître 
par surprise de » à partir de l'ar. dara'a Çalà) « fondre sur l'en- 
nemi à l'improviste», darà «se mettre en embuscade pour attaquer 
sa proie», IV 'adrà «tromper, prendre en traître, attraper (une 
bête fauve, etc.) », III ddrà « tromper, circonvenir, flatter », 
soqotri 'edre « chasser (quelqu'un) » (Leslau, Lexique, 135). 
Le sujet serait ainsi le roi comme l'ont compris G. Ryckmans, 
S. Smith et W. Caskel, ce dernier traduisant « combattre ». Mais 
le sujet pourrait aussi bien être le qayl qui rejoint son maître une 
fois sa tâche accomplie. L'idée de « fondre sur » pourrait ici être 
devenue simplement «descendre, aller vers»; comp. tigré ddra 
« descendre, faire descendre » (amharique dàrra, « avoir le toit 
mal en pente, former une conque où l'eau séjourne »). Cette 
seconde solution me paraît plus en harmonie avec la logique du 
récit, les actes du roi n'étant pas séparés en deux par ceux du 
qayl. — Sur tgm\ cf. Annuaire 1965/1966, p. 136. 

L. 5. Corriger dans l'édition princeps sb'm en sbym p. 296 
(texte sudarabique) et 297 (translittération latine) conformément 
à ce qui est dit p. 300 dans le commentaire. 

L. 6. Il paraît impossible de comprendre le début de la troi- 
sième partie si l'on n'introduit pas de correction. Les essais de 
traduction proposés ne paraissent pas grammaticalement justifiés, 
car l'équivalence de bn avec l'arabe man (G. Ryckmans) n'est 



128 



RAPPORTS SUR LES CONFÉRENCES 



pas attestée sûrement (CIH 539 est fragmentaire avec plusieurs 
interprétations possibles; et c'est mn qui correspond à l'ar. man, 
cf. Beeston, Descriptive Grammar, § 40 : 8). De même, l'équiva- 
lence avec l'ar. mundu « depuis que » (W. Caskel) est difficile 
à soutenir linguistiquement et la structure de la phrase ne paraît 
pas non plus la justifier. Les traductions « et alors, et cependant » 
avancées par S. Smith et Lundin sont suggérées par le sens, 
mais non justifiées par le texte tel qu'il est, car le rapprochement 
avec le phénicien et la désignation du -n comme déictique 
(S. Smith) ne peuvent s'admettre et n'avancent à rien. Trois solu- 
tions paraissent possibles. On peut corriger en b{k}n «pendant que, 
lorsque » (cf. par exemple Ja 662^) ou en {k)n « quand », mais on 
aurait alors des propositions subordonnées, ce que la structure 
de la phrase me paraît exclure. A mon sens, il vaut mieux corriger 
simplement en hn{hw} « à partir de là » (Ry 535^, etc.) en suppo- 
sant un oubli du lapicide. — Qrn est à rapprocher comme cela 
a été bien vu par Conti Rossini, en particulier à propos de CIH 
541 54-79^ guèze taqàrana, « être opposé à, s'opposer » et 
non de l'arabe «être compagnon de quelqu'un», d'où Caskel 
tire un sens de « monter la garde » (d'après un sens fondamental 
supposé de « se tenir en face de »). Cf. Annuaire 196511966, 
p. 136, et le sens d' « attaquer, se rebeller » que Jamme dégage 
des textes du temple de Màreb; noter que, dans Ja 662^2 (^q^ 
auteur traduit « se diriger vers »), on peut aussi comprendre 
« pour combattre ». 

L. 7. On l'a choisi, lui, parmi les ^Uz'ûn, car les autres hommes 
valeureux (ou chefs) de cette tribu sont avec le roi sur le front 
d'al-Mohâ (cf. ici 1. 7-9 et Ry 507^0). La correction qr{n}m de 
Caskel et sa traduction « parmi des gens qui montaient la garde » 
sont peu vraisemblables. Comme l'a bien vu G. Ryckmans, il 
faut lire ici l'équivalent de l'ar. qarm, plur. qurûm, « étalon; 
maître, seigneur, chef de tribu ». Il est vrai que c'est un terme 
poétique signifiant surtout « héros » comme le dit Caskel, mais 
cet emploi est admissible ici. Le fait qu'il n'est pas attesté ailleurs 
incline à penser en effet que le sens est « homme valeureux » 
(héb. gihhôr) plutôt que « chef » qui serait forcément attesté 
ailleurs. Noter que le terme se perpétue dans la région sud-éry- 
thréenne, cf. ar. datînois qarm, «héros, gaillard» (Landberg) et tigré 
qàrîm, « chef, délégué », qàrmà, « prendre soin de », qàrràmà, 
« empêcher par la force ». — Hgr est « ville », au pluriel 'hgr en 
général, mais le pluriel hgr est attesté (Ja 577^^; Ry 535^ = Ja 



HISTOIRE ET PHILOLOGIE 



129 



576^ d'après la lecture de Jamme). Noter que hagar en guèze 
est parfois employé, comme ici apparemment, au sens de « cita- 
din, citoyen » (Dillmann, Lexicon, 20) et comparer ar. al-hadar 
qui désigne à la fois un pays de sédentaires et les sédentaires 
eux-mêmes, — « Et leurs Bédouins » a été omis par lapsus par 
G. Ryckmans dans sa traduction (p. 298). — On retrouve ici 
Kinda et Muràd comme vingt-neuf ans plus tard dans Ry 506 "^'^ 
avec Abraha (cf. Annuaire 1965jl966, p. 128), mais ici avec 
Madhig, tribu bien connue. On sait que Sa'd (al-'asïra), mentionné 
dans Ry 506^, est une branche de Madhig. 

L. 8. Pour hrzy, l'opposition à la première partie de la phrase 
(ici le paragraphe III a) semble favoriser le sens n demeurer», 
cf. datînois 'arzà, « rester dans un endroit, rester immobile », 
au 'Oman marzà «l'endroit où l'on reste fixé et où on est en sûreté» 
(Landberg, Glossaire datînois, II, 1260). — Mqrnt correspond 
ici à qrn^ b{n)Hhst de Ry 507^^. Il est tentant d'y voir un infinitif 
0^, en arabe muqâranat, d'un schème qui ne semble pas attesté, 
il est vrai, en sudarabique. Evidemment il conviendrait bien en 
face de la forme attestée par le guèze taqàrana. On pourrait 
avoir en Ry 507^^ le correspondant de l'équivalent arabe qirân^^. 
Comme le fait remarquer J. Ryckmans {Muséon, 66, 1953, p. 332, 
n. 16) Hbst est à traduire (aussi en Ry 507^^) par « l'Abyssinie » et 
non par « les Abyssins » {'hhs ^). — Sur la traduction de l.sn'^n sslt 
Mdb^, cf. ce qui a été dit Annuaire 1965 j 1966, p. 138. Il est 
intéressant de lire dans le livre de M. S. El Attar, cité ci-dessus, 
aux p. 51 et suiv., la description des difficultés d'accostage 
dans les ports yéménites. Les ports « ne disposent d'aucun quai 
en eau profonde et, les navires ne pouvant mouiller qu'à plusieurs 
milles de là, les boutres remplissent la fonction d'intermédiaires 
obligatoires à l'embarquement et au débarquement de la cargai- 
son. L'opération n'est pas pour autant terminée car les boutres 
n'accostent pas davantage aux quais d'où la nécessité d'effectuer 
les manœuvres à tête d'homme ». Comp. les notations d'A. Groh- 
mann, Sûdarahien als Wirtschaftsgehiet, II, Briinn-Prag- 
Leipzig- Wien, R. M. Rohrer, 1933, p. 132 et suiv. et par 
exemple sur les conditions à Hudaya, un des meilleurs ports, 
avant les travaux récents. Western Arabia and the Red Sea, 
Naval Intelligence Division, June 1946, p. 547. Même si, à cer- 
taines époques, des installations portuaires relativement bonnes 
ont pu exister, l'entretien demandait une attention incessante et le 
moindre relâchement était fatal. On conçoit donc que le barrage 



66 0645 67 046 3 



9 



130 



RAPPORTS SUR LES CONFÉRENCES 



par une chaîne de l'approche à un des rares ports en fonctionne- 
ment ait pu suffire à entraver très sérieusement et à rendre très 
périlleux et aléatoire un débarquement. — « Ses frères » sont bien 
ceux du qayl, auteur de l'inscription, quoi qu'en dise Caskel, 
comme le montre la comparaison avec Ry 507. Deux d'entre eux 
figurent aussi comme fils de SRHB^L (YKML) dans RÉS 4069. 
Ce n'est nullement « impossible du point de vue stylistique » et 
on sait combien les plaintes concernant l'indécision où nous lais- 
sent les auteurs sur les personnes auxquelles se réfèrent les pro- 
noms personnels sont un leitmotiv des sémitisants î On ne discu- 
tera pas ici de l'identification des personnages rendue difficile 
par les homonymies et sur laquelle les théories sont si différentes. 
— Dû QYZN est à situer vers mai-juin selon Beeston {Calendars, 
p. 24), en effet mois de la grande chaleur estivale (ar. qayz, 
mehri qâyt, « shawri » qûz, soqotri qiyat, etc.) selon le Western 
Arahia and the Red Sea, 1946, p. 178 et suiv. Le même qayl 
fait graver l'inscription Ry 507 en Dû MDR'N de la même année 
(juillet à septembre selon Beeston). 

L. 10. On a probablement en ''Ih'^ un pluriel interne (non 
attesté ailleurs) de « dieu », employé par décalque de l'hébreu 
"ëlôhïm, procédé qui n'est attesté que bien des siècles auparavant 
en araméen d'Empire (Ahiqar, 126 à ce qu'il semble). 

L. 11. Grammaticalement mhd^ pourrait être un participe 
actif du thème 0^ (ar. II) ou même 0^ (Grundstamm), mais ce peut 
être aussi un abstrait, comp. mqm « pouvoir, autorité » et le 
parallélisme avec }}sSy où il est difficile de voir un participe, incli- 
nerait à cette solution. Pour hss, cf. ar. hassa, « faire à quelqu'un 
une part trop petite, diminuer sa part », « décroître, désemplir ». 
Pour mhd\ cf. ar. hada'a «tromper, décevoir», 'ahda^a, «exciter 
à tromper», mais aussi ar. syrien hâda", «pousser, secouer bruta- 
lement ». Les attestations de la racine en sudarabique ne sont 
malheureusement pas très claires. Une des plus nettes est sans 
doute Ja 649'2i. Le contexte y est : (19) w.zJj^n b.hw hms z'fin'^ 
mdyt-(20)^ fhdy.hw w.rgly.hw w.frs.hw ndf w.zlp(21)-n 
w.Jj^dr k.thd^nn rgl.hw w.ymtn frs.h-(22)w w.mf.hw *lmqh... 
Jamme traduit : (.(but he was wounded there by five wounds 
[which are] passed : (20) his two thighs and his two feet and his 
horse Nâdif; and he was wounded (21) and feared his foot 
being lost and his horse crippled; (22)but Ilumquh... saved him ». 
Je traduirais plutôt : « il fut blessé là de cinq blessures péné- 
trantes (ar. mâd^^ « qui pénètre dans le corps, tranchant, aigu») 



HISTOIRE ET PHILOLOGIE 



m 



en pariant d'un sabre) à ses cuisses et à ses pieds (ou jambes), 
mais son cheval s'emballa (ar. nadafa, « mouvoir avec rapidité 
les pieds de devant et courir vite » en parlant d'un cheval) et fut 
blessé et (on?) prit garde à ce que son pied (sa jambe?) ne soit 
mis hors d'usage et que son cheval ne meure; mais Almaqah le 
protégea...». Pour la formule, comparer par exemple la formule 
romaine sur les monuments funéraires : Huic monumento dolus 
malus abesto. W. Caskel a bien vu la difficulté qu'entraînait la 
traduction de G. Ryckmans : « et que s'étende sur le monde entier, 
ô Miséricordieux, ta miséricorde », ce qui en réalité suppose : 
« et que soit miséricordieux envers le monde entier, ô Miséricor- 
dieux, ta miséricorde! ». D'après les formules analogues en Ry 513 
(aussi à Kawkab), CIH 926, Fakhry 74 et l'arabe, il faut couper 
comme Caskel. — Mais rhm.k reste difficile à expliquer. Caskel 
traduit par une exclamation isolée : «Ta miséricorde!». C'est 
peu vraisemblable. J. Ryckmans (Le christianisme en Arabie 
du Sud préislamique, dans VOriente cristiano nella storia délia 
civiltà, Roma, 1964, p. 438) traduit par un parfait équivalent à 
l'ar. rahimta, avec le sens « tu es miséricordieux », mais il me 
semble qu'on eût employé dans ce sens plutôt un participe qu'un 
parfait. Le parfait dans ces formules a un sens optatif. Comparer 
les formules arabes rahima.hu llâh, etc. — L'expression mr* 't 
est non moins difficile. Mr* pourrait traduire 'âdôn, cf. la prière 
tannaïtique : «Adonaï tu es le Seigneur {'adôn) de tous ceux qui 
entrent au monde » (ap. J. Bonsirven, Le judaïsme palestinien, 
I, p. 122). 



* 
* * 



L'inscription Ry^SlO 

On a étudié ensuite de la même façon l'inscription Ry 510 
découverte au Wâdï Mâsil, encaissé entre les parois des monts 
Mâsil et Gumh, les 7 et 8 février 1952, par l'expédition Philby- 
Ryckmans. Le lieu appelé Mâsil al-Gumh actuellement est déjà 
nommé M'sl Gmh^ dans l'inscription Ry 509^ (premier quart du 
v^ siècle) et ici même 1. 3. On est à quelque 750 km au Nord de 
Nagrân. 



9. 



132 



RAPPORTS SUR LES CONFÉRENCES 



« Lecture » de l'inscription 

I. Préambule, 

(1) MMkrb Tfr, mlk Sb' w . D-Rydn w . H(d)-(2)rmt w . Ymnt 
w.*'rb.hmw twd"^ w.thmt"^ (3) <t>(h)wrw w.wtf dn msnd" 

IL Vue générale de la campagne. 

(4) 'ly mhn sb't^ b/rq Kt' Ihm [ghm?] d . n-(5)dyn . hmw 
"rb" qsd«^ w.hrb.hmw Md-(6)rm 

IIL Détail des forces qui y participèrent. 

w.sb'w b.'s'b.hmw Sb' w . Hmyr"^ w . Rhb-(7)tn w.H(d)rmt 
w.Y(z'?)n 

w.b.'m '^rb.hmw Kdt w.Md-(8)h<g"'> 
w.b/m Bny T'ibt w.Mdr ws* \ . . (?) 

IV. Datation. 

(9)<b.wr>hn d.qy<z>n d.l.*hd w.tlty w.st m't™ 

Traduction 

I. Préambule. Circonstances de la rédaction de l'inscription. 

« (1) MaMîkarib YTR, roi de Saba, de Dû-Ray dan, du Had- 
(2)ramût et du YMNT, ainsi que de leur (ou : de Ses) Bédouins, 
dans le haut pays et la plaine côtière, (3) a commandé et fait éta- 
blir cette inscription à Ma'sil Gumh^^. . . 

II. Vue générale de la campagne. 

«(4) ...au cours des opérations (tribulations?) de la campagne 
dans la steppe de KT' au moment où Le har- (5) celèrent les 
Bédouins en rébellion que Mu(n)-(6)dir vint (aussi) combattre [? 
ou «avait combattus»? ou encore « et Mundir vint Le combattre»]. 

III. Détail des forces qui y participèrent. 

« Or, Il avait fait campagne au milieu de Ses tribus Saba, 
Himyar, Ruhàb-(7)atân, Ha(d)ramawt et YHN (Yaz'an?) et en 



HISTOIRE ET PHILOLOGIE 



133 



compagnie de Ses Bédouins Ki(n)da* et Mad-(8)lii(g) et en com- 
pagnie des Banï Ta*labat, de Mudar et de... 

IV. Datation. 

« (9) <au mo>is de dû QY<Z>N de l'an 631. » 

COMMENTAIRE 

Les principaux points sur lesquels l'étude a permis de prendre 
parti dans les discussions antérieures (G. Ryckmans, Muséon, 
66, 1953, p. 307-310; J. Ryckmans, ihid., p. 326 et suiv., 328-330; 
W. Caskel, Entdeckungen in Arabien, Kôln u. Opladen, 1954, 
p. 10-13; Sidney Smith, BSOAS, 16, 1954, p. 460 et suiv.; 
A. F. L. Beeston, Orientalia, n. s., 25, 1956, p. 292-302; J. Ryck- 
mans, La Persécution des Chrétiens himyarites au vi^ siècle, 
Istanbul, 1956, p. 12; J. Ryckmans, Bihliotheca Orientalis, 
14, 1957, p. 93-94; A. G. Lundin, Juznaja Aravija v vi veke, 
Moscou-Leningrad, 1961 [= Palestinskij Shornik, 8 = 71], 
passim; N. V. Pigulevskaja, Araby u granic Vizantii i Irana, 
Moscou-Léningrad, 1964, p. 73 et suiv., 144 et suiv.) et éventuel- 
lement de proposer des solutions nouvelles sont les suivants : 

L. 1. Il s'agit très probablement du Ma'adkarim, d'après le 
Livre des Himyarites prédécesseur immédiat de Dû Nuwâs, 
comme l'a bien vu J. Ryckmans puisque deux ans plus tard les 
inscriptions Ry 507 et Ry 508 nous montrent déjà Dû Nuwâs 
sur le trône, en lutte avec les Chrétiens d'Arabie du Sud et les 
Abyssins. Il était peut-être juif comme le suppose J. Ryckmans 
ou chrétien comme ont pensé W. Caskel, A. G. Lundin, etc. 
L'absence de toute référence religieuse dans notre texte est bien 
curieuse. Elle a peut-être une signification. 

L. 3. Les explications de J. Ryckmans dans sa lettre reproduite 
par Beeston ne sont pas claires. Faut-il lire (t){h) wrw ? On 
lirait plutôt Jiwrw d'après RÉS, 3878^^, et on comprendrait 
que le roi a ordonné, commandé de faire graver l'inscription. — 
Le terme wtf n'a rien à voir avec une institution de concessions 
foncières comme l'a montré J. Ryckmans (Muséon, 69, 1956, 
p. 94-98). Il s'agit d'éditer, de publier, de promulguer, de valider 
un document public ou privé; comp. de la même racine (à ce 
qu'il semble) wfy, en arabe wajfà, « confirmer (un acte) par sa 



134 



RAPPORTS SUR LES CONFÉRENCES 



suscription » (Dozy, Supplément, II, 825 6), waffà ou 'awfà 
« mettre un contrat à exécution, lui faire sortir ses effets, le 
valider » (E. Fagnan, Additions aux dictionnaires arabes^ 
Alger, 1923, p. 188). 

L. 4. L'auteur de l'inscription s'est nommé et indique ensuite 
la localisation de celle-ci et les circonstances de la rédaction de 
ce texte. L'argumentation de Beeston contre l'analyse par 
G. Ryckmans du complexe Hy mhn sb^t^ est convaincante. 
Mais sa suggestion de voir dans mhn (après correction de h en îi) 
l'équivalent de l'hébreu maTiânè(h) « camp » est peu heureuse. 
Il y a renoncé dans sa Descriptive Grammar (§51 : 8) où il traduit 
« during the course of an expédition », probablement d'après 
une autre de ses suggestions, un rapprochement avec l'ar. 
mawhin « milieu », en réalité « milieu de la nuit ». L'explication 
est peu vraisemblable. Il vaudrait mieux invoquer l'ar. mihna^ 
(plur. mihan), « service, travail, occupation, surtout travail 
pénible » (cf. mâhana, « manier, manipuler, traiter une affaire ») 
ou, si l'on admet la correction en h que l'observation de J. Ryck- 
mans sur le h « pas tout à fait certain » ne décourage pas, mihan 
(plur. de miJina^), « épreuves, souffrances ». On traduirait donc : 
« au cours des opérations (mihan) » ou (avec Caskel) « au cours 
des tribulations {mihan) de la campagne ». — Le groupe Ihm d- 
est le plus énigmatique de tout le texte. Aucune des solutions 
proposées (en général d'ailleurs des traductions non appuyées 
sur une argumentation) n'est démontrable. Le développement à 
partir de la préposition /- supposé par Beeston (Descriptive 
Grammar, § 55 : 9) se conçoit mal sauf en minéen et nous sommes 
loin du minéen. On est tenté d'invoquer l'ar. 'alhama « inspirer, 
rappeler à la mémoire, faire se ressouvenir », équivalent à dakkara. 
Le thème 0^ lahham est attesté dans ce sens dans les dialectes 
nord-arabes actuels d'Arabie du Sud (Landberg, Glossaire 
datînois, 2649). Mais on attendrait quelque chose comme *lhm^ 
« en mémoire de ce que ». Une autre hardiesse à laquelle pousserait 
l'impasse où nous sommes acculés serait de voir là, le ^ et le / 
ayant absolument la même forme dans cette inscription, un 
mot ghm, non attesté en sudarabique épigraphique, mais qui a 
certainement existé dans la langue parlée de l'Arabie du Sud 
ancienne et qui aurait pu affleurer dans la langue écrite à la faveur 
de ces bouleversements que nous soupçonnons à cette époque 
et qui introduisent aussi beaucoup de mots nord-arabes non 
attestés antérieurement. L'existence de ghm peut être déduite 



HISTOIRE ET PHILOLOGIE 



13S 



avec assurance de sa présence dans les langues sudarabiques 
modernes : mehri giheme « matin », gîhem « voyager, partir le 
matin », « shawri » gehûm « devenir matin », soqotri gehem 
« faire quelque chose à midi, arriver à midi; conduire le bétail » 
(Leslau, Lexique soqotri, p. 103 et suiv.). Dans les dialectes 
nord-arabes d'Arabie du Sud gaham signifie « faire quelque 
chose de bonne heure le matin; partir le matin; attaquer le 
matin; aller » (Landberg, Glossaire datînoisy 303 et suiv.). C'est 
l'équivalent sémantique du nord-arabe gadâ « venir de grand 
matin ». On pourrait donc supposer (avec un d relatif « fonction- 
nellement explétif », cf. Beeston, Descriptive Grammar, § 40 : 4, e) 
un sens comparable à celui, classique, de ywm « jour » devenu 
conjonction « au jour où, quand », les verbes, noms et adverbes 
qui désignent une partie de la journée ayant tendance à étendre 
leur champ sémantique à la totalité de celle-ci, en sémitique 
comme ailleurs. Cela justifierait la traduction déduite par Beeston 
du contexte. 

L. 4-5. On a cherché par principe à éviter la correction de 
Lundin d{y}ndyn.hmw, mais on a été réduit à l'accepter 
car on n'a pas trouvé d'exemple d'infinitif après d; il n'a pas 
semblé que l'exemple après conjonction 'dy hsqr.hw «jusqu'à 
ce qu'il l'ait mené au sommet » {CIH 540 «-9, 23-24^ 27-28) 
puisse lui être assimilé. On a été tenté aussi, corrélativement à 
une traduction par l'infinitif, de voir dans le suffixe -hmw le 
sujet direct se rapportant au roi (pluriel de majesté) comme il 
eût été possible en arabe (cf. C. Brockelmann, Grundriss, II, 
p. 335). Mais on n'a pas trouvé de constructions sudarabiques où 
le sufiixe pronominal après l'infinitif ait un autre rôle que celui 
de complément (cf. en dernier lieu, Ja. B. Gruntfest, Infinitiv 
V juznorarabskom jazyke, dans Semitskie jazyki, vypusk 2, 
cast' 1, Moscou, Nauka, 1965, p. 285-306). On a donc été rejeté 
sur une traduction par l'imparfait qui suppose que le mot suivant 
^rhn est sujet. Des commentateurs ont proposé de comprendre 
ndy d'après l'arabe nadâ « appeler ». Les Bédouins en révolte 
(contre un autre, à savoir Mundir de Hîra) auraient fait appel 
au roi de Saba pour les soutenir. Mais il paraît peu vraisemblable 
que celui-ci eût employé le terme péjoratif de rébellion pour 
désigner un mouvement dont il devait considérer les auteurs 
comme des sujets ou des protégés (comp. Ry 509 gravée peut-être 
un siècle auparavant à côté de notre inscription et aussi Ry 506 
commentée dans Annuaire 196511966, p. 126 et suiv.). De son 



136 



RAPPORTS SUR LES CONFÉRENCES 



point de vue, les Bédouins eussent été en état de résistance légi- 
time à des empiétements étrangers. C'est donc au sens de « chas- 
ser, expulser » qu'il faut ramener le verbe. Ce sens semble conve- 
nir pour la seule attestation antérieure en CIH 548' (selon 
Grimme, le Corpus et Beeston) bien que M. Hôfner traduise par 
« dévoiler un secret ». La correspondance étymologique est avec 
le guèze nad'a, « pousser devant soi des animaux, un troupeau, 
des captifs », héb. nâdâh, « repousser, exclure », nâda « déta- 
cher, séparer », akk. nadû « jeter, placer, négliger ». En rapport 
avec le guèze, on a tigré nàd'à « envoyer, expulser, laisser 
échapper », tigrina nàd'e « pousser devant soi les bêtes pour les 
mener à la bergerie; subjuguer, soumettre », amh. nàdda « pous- 
ser, aiguillonner, conduire un troupeau ». Comme on peut le 
voir d'après les exemples cités par Dillmann, les langues éthio- 
piennes lient le sens de « pousser un troupeau » avec l'idée de 
razzia. On peut penser ici (bien naturellement dans cette région) 
à des harcèlements de la part des Bédouins, particulièrement sur 
les bagages et provisions accompagnant la colonne royale ou à 
des razzias dont auraient souffert des sujets ou protégés du roi 
et qu'il s'agit de venger. 

L. 5. On peut lire Vè^* (collectif avec nounation) ou 'rbn 
(pluriel à l'état absolu analogue à l'arabe dialectal *urbân qui 
semble bien attesté dans Ry SO?^). Cela ne change rien à la 
signification du texte. — Il semble bien qu'il faille lire qsd'^ et 
non fsd'"^. Le terme est' bien attesté par les inscriptions de cette 
époque et le sens de « rébellion; rebelle » est incontestable 
(par ex. Ja 577 ^^i^). L'étymologie est simplement à chercher 
dans ar. qasada « tramer, comploter la mort de quelqu'un; 
être inconstant; en vouloir à quelqu'un, attaquer ». La perte de 
l'emphase par assimilation partielle à une consonne non empha- 
tique de même localisation est un phénomène bien connu 
(Brockelmann, Grundriss, I, p. 154, 156) et l'instabilité de la 
racine est attestée par l'évolution contraire de l'arabe syro- 
libanais où la troisième radicale s'est emphatisée (qasad). Il 
faut comprendre à l'accusatif adverbial (avec Beeston) : « en 
rébellion ». — Le suffixe -hmw après hrb est (une fois de plus) 
équivoque. Mundir de Hïra a combattu soit les Bédouins en 
rébellion, nocifs à la fois pour les deux États voisins, soit au 
contraire le roi du Grand Saba qui venait les mater. 

L. 7. L'interprétation yhn par un verbe suggérée par S. Smith 
et reprise par N. V. Pigulevskaja ne paraît pas en accord avec la 



HISTOIRE ET PHILOLOGIE 



137 



structure de l'inscription. La seconde lettre étant indistincte 
et une tribu Yhn étant inconnue, on serait très tenté de lire 
Yz'n en songeant au rôle capital de cette tribu à cette époque 
et déjà dans les inscriptions de deux années seulement posté- 
rieures à notre texte. 

L. 8. Il faut lire MDR (Mudar) au lieu de MDR (Mundir) 
insolite sans article ni mimation et à qui un relief plus grand eût 
sans doute été accordé. C'est la lecture des deux copies faites 
sur place selon J. Ryckmans {BiOr, 14, 1957, 93 et suiv.). Les 
BNY T'LBT sont une des nombreuses fractions de ce nom 
(cf. H. H. Brâu, art. ThaHaba in El, IV), plus vraisemblable- 
ment celle que des alliances matrimoniales liaient aux Lakhmides 
et aussi aux rois de Kinda (cf. Martin Hartmann, Arabische 
Frage, p. 460) si l'on admet au moins une convergence des opé- 
rations entre le roi de Saba et celui de Hïra. On comprend dès 
lors la structure de ce catalogue des contingents qui suivent le 
roi. D'abord les tribus sudarabiques proprement dites (Il est 
« au milieu » d'elles, b-), ensuite les contingents auxiliaires 
bédouins tributaires réguliers (Il est en leur compagnie, b/m-), 
enfin les alliés occasionnels (avec b/m- également). Noter que 
l'examen de la photo publiée ne semble pas rendre nécessaire 
de lire avec J. Ryckmans {BiOr, 14, 1957, 93 et suiv.), les deux 
fois b/d (équivalent à un ar.^ *bi-'awd «avec le secours de») 
non attesté par ailleurs. Il est imprudent de chercher à lire 
quelque chose à la fin de la ligne, que ce soit un nom de tribu 
w.Sb' avec G. Ryckmans et Caskel ou, encore plus, un verbe ws' 
« et (Mundir) conclut la paix » (Pigulevkaja) avec ou sans l'addi- 
tion de 'zl « avec (payement) d'un tribut » ? (Lundin). J. Ryck- 
mans qui a vu et copié l'inscription dit simplement que la lecture 
de ce mot (it'sè') reste fort douteuse. 

Suivant la marge de datation de l'ère sabéenne qu'on s'est 
donnée l'année dernière {Annuaire 196511966, p. 139 et suiv.), 
l'expédition et l'inscription se situeraient vers 509-513. On est 
en période de paix entre Byzance et l'Iran. Rien ne s'oppose 
donc, même si MaMîkarib est chrétien et pro-byzantin, à une 
conjonction avec al-Mundir III de Hïra. Le but de l'expédition, 
comme de celle commémorée par l'inscription voisine, Ry 509, 
antérieure d'un siècle environ, a pu être simplement une démons- 
tration de force avec perception de tribut, compliquée cette 
fois-ci par des attaques de tribus (cela rappelle beaucoup les 
périples des mahalla du sultan marocain en pays insoumis, 



138 



RAPPORTS SUR LES CONFÉRENCES 



cf. le verbe hllw, Ry 509^). On peut penser aussi à un appui 
donné aux tributaires du désert contre Mundir et l'Etat lakhmide. 
C'est peu de temps après que Hàrit ibn 'Amr de Kinda, profitant 
de l'affaiblissement des Sassanides au moment de l'expérience 
« communiste » de Kawâdh, chasse Mundir du trône de Hîra 
et se met à sa place (avant 529 ?). Noter aussi que, vers l'époque 
de notre inscription, des Arabes (non soumis aux Lakhmides 
évidemment) font des incursions dans l'Empire sassanide 
(A. Christensen, L'Iran sous les Sassanides, 1944, p. 347 et suiv.). 
De telles expéditions n'impliquent pas de grands faits d'armes 
et on ne s'étonnera donc pas de n'en pas voir mentionnés. Le 
caractère énigmatique des mots-clés de l'inscription ne permet 
pas de choisir entre ces hypothèses ni de préciser plus. 

En éthiopien, on a continué la lecture de V Histoire des marty rs 
de Nagrân toujours en en comparant le texte, grâce à la colla- 
boration de M. R. Paret, avec les Actes d'Arethas en grec. Des 
observations intéressantes ont été faites malgré la gêne qu'apporte 
le manque de l'intermédiaire arabe. On a continué le cours de 
grammaire guèze en suivant le précis inédit de M. Marcel Cohen, 
tout en le complétant et en le mettant au point en vue d'une 
édition éventuelle. 

Le directeur d'études s'est absenté une semaine en mars 
pour un cours à Alger et une autre semaine à la suite des vacances 
de Pâques, se trouvant alors en Éthiopie où il avait assisté au 
III^ Congrès international des études éthiopiennes (Addis Ababa). 
Il y a fait une communication sur les prohibitions alimentaires 
éthiopiennes. 

Les deux cours ont été suivis assidûment par M. Roger Paret 
dont la collaboration des plus compétentes s'est montrée toujours 
aussi fructueuse, par M. Robert Beylot, licencié d'histoire, qui 
a l'intention de se spécialiser dans l'histoire religieuse de l'Ethio- 
pie, et par M. François Enguehard, religieux capucin qui a une 
expérience vécue de l'Ethiopie, au début de l'année aussi par 
}j[me Marie-Françoise Racket. Le cours d'éthiopien a été égale- 



HISTOIRE ET PHILOLOGIE 



139 



ment suivi par M^^® Denise Bartfeld qui débute aussi en 
amharique et a fait rapidement de grands progrès, par M. J.-M. Le 
Gal, ancien élève, qui a continué ses efforts et ses progrès, par 
M. Mekonnen Argaou qui a mené à son terme une thèse de 
l'Ecole comportant l'édition d'un sawdsew (glossaire guèze- 
amharique illustré d'exemples). Comme il a été dit, M. Mohamed 
Saïd El Attar a bien voulu assister au début de l'année scolaire 
à plusieurs conférences de sudarabique avant d'être rappelé au 
Yémen par les événements politiques. M. Michel Perret, 
professeur d'histoire, en seconde année d'amharique à l'École 
des langues orientales, a suivi pendant quelques mois les cours 
d'éthiopien, mais a dû abandonner provisoirement, le temps lui 
manquant. 



HISTOIRE ET PHILOLOGIE 



141 



PHILOLOGIE ARABE 

Directeur d'études : M. Régis Blachère 

Chargé de conférences : M. David Cohen 
chargé de recherche au C.N.R.S., élève diplômé de la Section 

Conférences de M. Régis Blachère 

Pour conserver à chacune des heures de cette direction d'études 
la diversité de caractère demandée par certains élèves, la première 
conférence a été consacrée à des études purement grammaticales 
ou linguistiques tandis que la seconde a été réservée à une série 
de séminaires. 

Jusqu'à la fin janvier les travaux et recherches en première 
heure ont porté sur la sourate lu du Coran. Une large utilisation 
a été faite du commentaire de Tabari duquel, comme toujours, 
on a pu tirer les éléments d'une exégèse plus ancienne et exclusi- 
vement orale; les thèmes traités dans ce texte coranique ont 
fourni, plus que d'autres, une riche matière aux amplifications 
et aux explications de commentateurs issus de couches populaires ; 
l'influence des milieux iraqiens paraît dominante sans que pour 
autant il soit permis d'écarter un courant médinois. Nécessaire- 
ment on a été conduit à insister sur des particularités de vocabu- 
laire et de style, notamment sur le tour oratoire que revêt celui-ci 
dans les derniers développements de la sourate. Toutes ces 
considérations achèvent de confirmer la date de ce texte qui, 
sans nul doute, appartient à la première période de l'apostolat 
de Mahomet à la Mekke. — A partir de février, cette même 
conférence a porté sur l'étude de la prosodie en arabe classique. 
Le cadre historique de l'enquête avait été défini durant la précé- 
dente année scolaire. Il s'est donc agi en fait de continuer les 
recherches d'une façon pratique en faisant leur place à des 
faits demeurés indifférents aux métriciens arabes et entrevus 
seulement d'une manière théorique par des auteurs d' « arts 
poétiques « comme Qudâma au siècle ou Ibn Rachîq au siècle 



142 



RAPPORTS SUR LES CONFÉRENCES 



suivant. Deux mètres, le khafîf et le kâmil, ont été choisis pour 
servir de matière à l'analyse; une édition récente du Dîwân 
d'Abû l-'Atâhiya a donné de très nombreux exemples d'emplois 
du premier de ces mètres ainsi que des cas multiples d'altération 
du second. Il semble bien établi que le choix d'un mètre classique 
a été imposé au poète par les thèmes développés dans ses vers, 
sans cependant négliger d'autres considérations; cela explique 
l'emploi d'un mètre bref comme le khafîf, ou d'un mètre suscep- 
tible d'être abrégé comme le kâmil, dans des compositions poéti- 
ques d'inspiration élégiaque, destinées à être chantées par des 
musiciens de la cour califienne à Bagdad. 

La seconde conférence, en novembre et décembre, a été 
consacrée à un séminaire animé par M. J.-J. Schmidt, portant 
sur les milieux littéraires à Nichapour au siècle. Ce centre offre 
en effet un spécial intérêt pour l'histoire des idées, car nous 
possédons, grâce à une anthologie d'ath-Tha 'alibi, de très nom- 
breux textes littéraires en prose et en vers illustrant les sources 
d'inspiration des poètes, le tour mondain pris par leur composi- 
tion, l'afféterie de la correspondance entre érudits ou beaux 
esprits. Durant ce séminaire on a été amené à s'interroger sur 
la place à faire désormais à l'examen du bilinguisme arabo-persan 
dans les cercles littéraires d'Iran jusqu'ici trop souvent considérés 
en fonction des productions en langue arabe. Sur la demande 
de M. MÉLIKIAN une conférence a été consacrée à une mise en 
place des problèmes plus généraux touchant l'art et les tendances 
esthétiques dans un centre aussi raffiné que nous paraît avoir été 
Nichapour à l'époque considérée. En janvier un second séminaire 
a été animé par M. R. Paret, au cours duquel a été entrepris 
l'examen conjoint des plus anciennes traditions arabo-musul- 
manes et byzantines où est fixé le souvenir de la pénétration en 
Palestine et en Syrie du Sud des conquérants musulmans venus 
de la Péninsule arabique. L'étude a porté non sur la succession 
chronologique des événements que les recherches de De Goeje 
et de Caetani ont pour l'essentiel permis d'établir, mais sur les 
conditions de formation et les modes de transmission des récits 
qu'a conservés la tradition littéraire chez les vaincus et chez les 
vainqueurs. Dans le domaine arabe, ont été analysés les chapitres 1 
à 8 de la seconde partie des Futûh al-Buldân d'al-Balâduri- 
(éd. De Goeje, p. 107-130), consacrés aux combats livrés en 634-635 
(années 13 et 14 de l'hégire), en particulier aux batailles d'Ajnâ, 
dayn et de Marj as-Suffar, et à la première occupation de Damas ; 
la liste des « garants » dont l'autorité est invoquée par al-Balâduri 



HISTOIRE ET PHILOLOGIE 



143 



pour fonder le caractère véridique des faits rapportés, révèle 
la juxtaposition de récits hétérogènes et aussi l'importance des 
« dits » enregistrés en Syrie même, qui permettent de déceler les 
traces d'une tradition locale élaborée dès le premier siècle de 
l'occupation. Dans le domaine byzantin, la confrontation a porté 
sur les brèves notations du patriarche Nikephoros (éd. de Boor, 
p. 21-28) et surtout sur les passages de la chronique de Théopha- 
nes (éd. de Boor, p. 332-337) qui décrivent les origines de la 
communauté musulmane, le ralliement à l'Islam des tribus 
arabes chrétiennes et les défaites des troupes impériales en Pales- 
tine ; ces textes fragmentaires procèdent de deux traditions diffé- 
rentes; l'intérêt particulier des récits sur l'Islam insérés dans la 
compilation de Théophanes, qui semblent dérivés, ainsi que 
l'avait conjecturé Brooks, d'une source perdue d'origine orien- 
tale, peut-être d'une chronique palestinienne composée au début 
du viii^ siècle, tient à ce qu'ils forment le plus ancien témoin 
authentique de la tradition byzantine concernant la personne et 
la prédication de Mahomet; à ce titre, ils ne fournissent pas 
seulement des éléments pour l'histoire de la conquête arabe, 
mais, plus encore, des données de premier ordre pour la con- 
naissance des attitudes, devant cette conquête, des populations 
de l'Orient chrétien. — Au début de février et à la fin de mai, 
plusieurs conférences ont également été consacrées à M. Ben 
Salem qui a exposé les résultats de ses recherches sur le grammai- 
rien iraqien Ibn Durayd (f 933). Jusqu'ici ce savant était apparu 
comme un lexicographe conduit par la mode du temps à tenir 
un rôle de panégyriste auprès de quelques grands personnages; 
un examen plus attentif des données biographiques et des textes 
conservés sous le nom de ce savant conduit à une présentation 
plus nuancée et plus intéressante; témoin en effet de la révolte 
« spartakiste » des Zandj du Bas-Iraq, Ibn Durayd s'est vu con- 
traint de chercher refuge auprès d'émirs du Oman, puis de mécè- 
nes iraniens au Fârs ; il est possible en outre que, pour vivre, il 
ait été conduit à se livrer au négoce avant de se consacrer, dans la 
dernière partie de sa vie, à l'enseignement de la grammaire et 
de la lexicographie; cette figure tranche par ses aspects sur celle 
de ses contemporains plus austères; il restera à définir ce que son 
œuvre à pu offrir d'original en son siècle, car le rôle d'Ibn Durayd 
comme maître ès sciences grammaticales a été déterminant et 
s'est manifesté bien au-delà des limites de l'Iraq. — Le problème 
de l'emprunt en arabe moderne a fait l'objet au cours de la précé- 
dente année d'une suite d'exposés magistraux. Les recherches 



144 



RAPPORTS SUR LES CONFÉRENCES 



ont été poursuivies, dans la cadre de cette seconde conférence, 
de la fin mars à la mi-mai. Pour sortir d'un système d'enquête 
portant uniquement sur la place de l'emprunt dans le domaine 
scientifique, on a estimé qu'il y aurait intérêt à mieux délimiter 
la nature de cet emprunt et sa spécificité dans des domaines 
nettement circonscrits : sciences physiques, sciences humaines, 
et enfin littérature. Par là apparaîtront sans nul doute sous leur 
véritable éclairage les besoins réels d'où procèdent les emprunts 
en arabe moderne, dans les divers domaines de l'activité intellec- 
tuelle; par là aussi se définiront les difficultés des créations et des 
adaptations verbales ainsi que les approximations auxquelles 
aboutissent trop souvent des calques ou des emprunts brutaux, 
impulsifs ou maladroits, tirés du français et de l'anglais. Par 
prudence on a estimé devoir commencer l'enquête menée dans 
cet esprit par l'examen de textes littéraires et l'on a choisi des 
pages tirées du roman as-Sukkariyya de l'écrivain égyptien 
Naguib Mahfuz dont le style et la langue offrent un modèle de ce 
que l'arabe moderne peut fournir sous la plume d'un auteur non 
imprégné, de son aveu même, de l'emploi vivant du français et de 
l'anglais. A la faveur de cet examen il ressort qu'un auteur comme 
Naguib Mahfuz ne recourt pour ainsi dire pas à l'emprunt des 
mots étrangers (en 40 pages analysées on n'a relevé que 
cinq termes vraiment modernes empruntés au français comme 
« canapé ») ; en revanche, se rencontrent constamment des tour- 
nures adaptées, des mouvements de phrases qui révèlent les 
besoins profonds d'un romancier porté à définir des états psycho- 
logiques, des contradictions sentimentales, des concepts à demi 
formulés, toutes choses en somme dont l'expression n'est pas 
toujours atteinte dans sa plénitude par le seul recours à la langue 
classique ou néo-classique. On souhaite pouvoir continuer cette 
enquête sur d'autres auteurs plus imprégnés d'influences lin- 
guistiques étrangères à l'arabe, mais un tel travail ne pourrait 
se faire qu'en équipe et avec des moyens dont nous ne disposons 
pas. 

Ces conférences ont été animées d'une manière heureuse par 
MM. Roger Paret, Mélikian, Ben Salem et Schmidt. Elles ont 
attiré et retenu des élèves qui ont largement participé aux recher- 
ches et aux discussions. Ont été d'une assiduité soutenue : 
Mme Inani, M"es BouALi, Fade, Landron, MM. Allain, Baladi, 
Ben Ayed, Ben Hamida, Ben Salem, Ferré, Fleutiaux, 
Hamzaoui, Inani, Justel, Limayen, Macquet, Ouannès, 
Schmidt, Schulz, Viennot et Al-Zemmouri. 



HISTOIRE ET PHILOLOGIE 



145 



Conférences de M. David Cohen 



La conférence de sémitique (jeudi) a été consacrée, pendant le 
premier semestre, à divers problèmes de phonologie diachronique 
comparée. On a essayé de suivre, dans diverses langues pour 
lesquelles il était possible de reconstituer plusieurs stades succes- 
sifs, les évolutions des systèmes en tant que tels. L'élimination 
des « interdentales » (telles en arabe, mais peut-être palatales en 
proto-sémitique) dans la plupart des dialectes, l'affaiblissement 
ou la perte des « emphatiques « dans certains d'entre eux, la 
réorganisation des systèmes vocaliques par suite de la neutralisa- 
tion sporadique de l'opposition de quantité, ou, dans quelques 
cas, de la confusion de deux sur trois des voyelles brèves origi- 
nelles, ont fait l'objet d'essais d'explication structurale. Elles 
ont permis en tout cas de mettre en valeur des changements 
parallèles, réalisés indépendamment, sous l'effet des mêmes 
dynamismes. 

Au cours du second semestre, on s'est livré à une revue des 
problèmes posés par le système verbal sémitique. On s'est arrêté 
longuement sur le problème de l'aspect que divers travaux récents, 
influencés par la linguistique indo-européenne, ont peut-être 
contribué à obscurcir, en particulier en essayant de déterminer 
des oppositions diverses de « duratif » à « ponctuel », d' « ingres- 
sif » à « continuatif », de « singulatif » à « habituatif », etc. En 
fait, il convient de partir des formes en distinguant de manière 
tranchée ce qui relève de l'opposition générale du paradigme à 
flexion préfixale au paradigme à flexion suffixale dans laquelle 
s'actualise obligatoirement chacun des thèmes, et ce qui est des 
diverses formations thématiques. Seule cette opposition générale 
peut définir des aspects : à savoir un aspect marqué, communé- 
ment décrit comme « accompli » (ou selon le choix terminologique 
récent de Brockelmann qui fera ultérieurement l'objet d'une 
analyse approfondie : « constatif ») et un aspect non marqué 
généralement nommé « inaccompli » (« cursif » selon Brockel- 
mann). Les autres valeurs « aspectuelles » qui ont été dégagées 
dans diverses études ne sont que le résultat de la conjonction 



66 0645 67 046 3 



10 



146 



RAPPORTS SUR LES CONFÉRENCES 



de la valeur aspectuelle fondamentale avec celles que confèrent 
à une forme verbale le thème dans lequel elle se réalise et son 
sémantisme radical. 

Les thèmes sont soit augmentés, différant par la nature de leurs 
augments, soit simples, différant par la nature de leur voyelle 
thématique. La coexistence de ces deux types de thèmes juxta- 
pose un système de « voix » vivant à un système ancien et figé. 

La constitution des systèmes formels d'expression de l'oppo- 
sition aspectuelle fondamentale a fait l'objet d'une étude préli- 
minaire en vue d'un essai de reconstitution portant sur l'analogie 
des formes d'inaccompli en akkadien (iparras) et en éthiopien 
classique {ydnaggdr). Il apparaît bien, à replacer les formes 
dans leurs systèmes respectifs, que l'analogie n'est qu'apparente 
et fortuite, et qu'il s'agit dans les deux cas d'innovations indé- 
pendantes. Ces conclusions concordent pour l'essentiel avec 
celles de F. Rundgren, dont les analyses ont été mises à contri- 
bution. Elles s'en séparent cependant pour ce qui concerne la 
formation des deux systèmes, comme il apparaîtra dans des 
exposés ultérieurs. 

Cette conférence a été suivie par M^^®^ Mantoura Andari, 
Jocelyne Clevers, Zohra Riahi, et MM. Moudhir Ben Milad, 
Christian Robin, Sekik, Peter Schultz, de façon irrégulière 
par Mlle Charlette Amar et M. Nessim Sibony. 

La deuxième conférence (vendredi) a été consacrée à l'analyse 
comparative de la phorîologie de trois dialectes maghrébins : 
les deux parlers (musulman et juif) de Tunis et celui de l'île de 
Mahe. 

Malgré des différences éclatantes, non seulement les trois dialec- 
tes s'intègrent parfaitement dans le groupe « citadin » oriental, 
mais ils semblent avoir des relations génétiques particulièrement 
étroites (ce qui pour le maltais va à l'encontre de la thèse de 
Stumme). Mais alors que le parler de Tunis musulman comporte 
des traits qui marquent une influence hilalienne, le parler de 
Tunis juif et le maltais sont des témoins particulièrement éclai- 
rants de la première phase de l'arabisation du Maghrib. En parti- 
culier Tunis juif et Malte présentent la même tendance, inégale- 
ment réalisée, à la réduction du système des voyelles brèves à deux 
phonèmes, l'un représentant l'ancien û et l'autre la résultante de 
la confusion de à et î. 

Pour ce qui concerne le maltais, d'une part cette confusion 
n'a pas été totale, d'autre part le système a suivi des voies d'évolu- 



HISTOIRE ET PHILOLOGIE 



tion propres qui l'ont conduit à une organisation originale diffé- 
rente de celle de Tunis juif : 



TUNIS JUIF 


MALTAIS 


ARABE CLASSIQUE 


d 


à 


ë 


Û î 


h 


ô 


î 


à 


Û î 


à 


ë 


û ï 


à 


î 


id 


à 




û 


ô 





Le mécanisme du passage du système vocalique ancien au 
système du maltais apparaît clairement. Pour jèj en tant que 
phonème différent de /i/, l'innovation maltaise est due manifeste- 
ment à une évolution arrêtée, figeant des différenciations qui 
tendaient à produire des variantes conditionnées. L'opposition 
/é/ : /f/ représente donc en partie l'ancienne opposition /a/ : /f/. 

Quant à l'existence de /a/ et /â/, elle est l'effet d'une cause 
commune : la confusion des consonnes « emphatiques » avec les 
non «emphatiques» correspondantes. A la suite de cette confusion, 
a et â dont le timbre n'était maintenu que par le contact des 
« emphatiques » les empêchant de passer à e et ê, sont devenues 
indépendantes du contexte. Il y a eu phonologisation de variantes 
avec transfert de distinctivité. Les formes qui se distinguaient 
par la présence dans l'une d'entre elles du trait d' « emphase» 
se sont désormais différenciées par l'opposition de a à une autre 
voyelle. Ainsi, une paire de formes qui au stade pré-maltais était : 
jsàyfj [sâyf] « été » : Isâyfj [sëyf] « épée », est devenue en maltais 
Isayfl ijseyfl. 

De même, dans la paire Itabj « il s'est repenti » : Itabj « il a été 
cuit », l'opposition t : t s'était accompagnée, à partir d'un certain 
moment, d'un contraste entre une voyelle fermée à la première 
forme et une voyelle ouverte à la seconde. C'est ce contraste qui 
devient seul trait critique en maltais actuel où l'opposition a la 
forme : jtïdbl : /iâ6/. 

Il est d'ailleurs permis de penser que la redondance de distincti- 
vité qui se manifeste dans une opposition comme 5a ; se a été 
la condition déterminante pour que les «emphatiques» perdent 
leur trait caractéristique sous des pressions sans doute externes, 
substrat ou superstrat. 



10. 



148 



RAPPORTS SUR LES CONFÉRENCES 



C'est à ces influences externes, précisément celle du roman 
sous sa forme itaio-sicilienne, que le maltais doit enfin ses deux 
autres voyelles longues /ô/ et /ë/, qui n'ont pénétré dans son 
système que par le truchement des emprunts massifs faits à partir 
du xi^ siècle. 

Ont suivi cette conférence : M^i^s Ariette Roth, Zohra Riahi, 
MM. Moudhir Ben Milad, Peter Schulz et Sekik. 



HISTOIPE ET PHILOLOGIE 



149! 



ÉPIGRAPHIE ET PALÉOGRAPHIE ARABES 
Directeur d'études : M«^e Janine Sourdel-Thomine 

Les souhaits des auditeurs, en majorité nouveaux et désireux 
d'acquérir une connaissance méthodique des grandes étapes 
de l'évolution de l'écriture arabe tout en s'initiant au déchif- 
frement de spécimens caractéristiques, a imposé cette année 
encore — et ce sera le cas tant qu'on n'aura pu établir un ensei- 
gnement séparé à l'usage des débutants — de réserver la première 
conférence à des exposés et exercices où ne pouvait trouver 
place l'étude de la question plus limitée auparavant mise au 
programme. Sans s'attacher cependant à évoquer dans son 
ensemble, comme on l'a fait parfois, l'histoire tout entière des 
graphies arabes, il a semblé préférable d'orienter les efforts vers 
une présentation de l'écriture archaïque dite coufique aux épo- 
ques umayyade et *abbâside et de ses divers aspects envisagés 
successivement d'après les témoignages des inscriptions et des 
manuscrits. 

L'initiation à la lecture de ces textes difficiles offrait d'une part 
l'occasion d'excellents travaux pratiques. Elle ouvrait d'autre part 
l'accès à un ensemble de documents variés dont la forme exté- 
rieure sobre, mais soignée, et le contenu encore simple permettent 
de comprendre bien des transformations ultérieures du décor et 
du formulaire des documents et inscriptions. Elle permettait 
enfin de grouper, après les généralités indispensables à toute 
approche de la paléographie et de l'épigraphie arabes, quelques 
séries de remarques portant sur des questions d'un particulier 
intérêt. 

On revint ainsi à loisir sur le problème de l'origine des carac- 
tères arabes ou proto-arabes les plus anciens, auquel il avait 
été déjà fait allusion l'an dernier à propos de la théorie récemment 
élaborée par J. Starcky et J.-T. Milik. Rappelons que la position 
de ces deux savants, qui refusent d'admettre la filiation jusqu'ici 
communément acceptée du nabatéen à l'arabe, fait suite à leurs 
recherches sur des textes nabatéens tardifs (papyrus et inscrip- 
tions) où ils n'ont pas découvert de tendances vers la cursive 



150 



RAPPORTS SUR LES CONFÉRENCES 



ainsi qu'ils s'y attendaient et à partir desquels ils ont mis en 
cause les formes rares ou suspectes attribuées à des graffites du 
Sinaï d'après des relevés trop souvent fantaisistes. Certes leur 
seconde affirmation, celle que « l'écriture arabe archaïque », 
étant relativement homogène, dérive tout entière du syriaque tel 
qu'il était écrit dans la capitale lakhmide », reste encore aujour- 
d'hui non démontrée, faute de vestiges subsistant dudit prototype. 
Mais les comparaisons d'ordre paléographique qu'ils invoquent, 
en se référant à des tracés de lettres syriaques qui proviennent de 
textes ou inscriptions d'autres régions, paraissent à bien des 
égards probantes et, en tout état de cause, leur suggestion a le 
mérite de s'accorder avec des conditions historiques qui oppo- 
saient à l'ancienne opinion d'irréductibles difficultés : il restait 
en effet jusque-là inexplicable que les Arabes, voulant noter 
leur langue, aient emprunté les signes nécessaires à un alphabet 
déjà tombé en désuétude et dans un territoire où des ruines 
abandonnées continuaient seules à porter témoignage de la 
puissance nabatéenne disparue. S'il faut, pour le moment, sus- 
pendre- son jugement jusqu'à ce que de plus longues investiga- 
tions, menées conjointement par des spécialistes du syriaque et 
de l'arabe, aient enfin permis d'atteindre à des conclusions sûres, 
on ne saurait déjà que se féliciter de l'utile travail critique accom- 
pli par J. Starcky et J. T. Milik dans un domaine jusqu'ici trop 
négligé. 

Ce fut ensuite sur les problèmes de classement des écritures 
« coraniques » les plus anciennes que l'on choisit d'attirer l'atten- 
tion des auditeurs, en même temps que l'on insistait sur l'impor- 
tance des données fournies à cet égard par des documents contem- 
porains exactement datés, les stèles funéraires à épitaphes qui 
sont conservées en Egypte à de multiples exemplaires et suscep- 
tibles de servir de base à l'établissement de tableaux alphabéti- 
ques. On pouvait à cette occasion aborder les questions de méthode 
posées par l'épigraphie arabe de la période. On les fit suivre de 
l'étude de quelques manuscrits non coraniques pourvus de ces 
signatures de copistes et autres mentions auxquelles il importe 
que les nouveaux catalogues de manuscrits arabes acceptent de 
réserver une place suffisante dans la description extérieure des 
ouvrages. 

Le travail de cette conférence a été régulièrement suivi par 
un groupe actif et zélé où quelques étrangers préparant un docto- 
rat d'État à la Sorbonne, M. Ibrahim Chabbouh (Tunisie), pen- 
dant le premier semestre, et M. Joseph Sadan (Israël), pendant 



HISTOIRE ET PHILOLOGIE 



151 



le second, se sont joints à deux bibliothécaires du Cabinet oriental 
à la Bibliothèque nationale, M. Michel Boisset et M^^ Yvette 
Sauvan, ainsi qu'à des étudiants de licence également intéressés 
par cette formation spécialisée, M^^^^ Danielle Contrepois et 
M.-D. Fade, MM. Philippe Allain, K.N. Baladi, André Ferret 
et Braulio Justel (Espagne). Une candidate au diplôme d'études 
supérieures, M^^^ Ferhat (Maroc), a assisté aux dernières séances. 

L'abondance des questions que l'on se proposait d'autre part 
de traiter à la deuxième conférence a contraint de diviser son 
programme en deux parties distinctes. 

Pendant le premier semestre ont été abordés les résultats de 
recherches d'ordre à la fois archéologique et épigraphique, qui 
ont permis de dégager les grands traits des habitudes ornementales 
en usage pour la décoration extérieure des documents gûrides 
d'Afghanistan : jeux de briques en relief faisant corps avec le 
gros œuvre ou mosaïques de briques aux menus éléments collés 
sur un lit de plâtre et parfois enrichis de simples sculptures de 
stuc. Les exemples étudiés, choisis notamment sur les parois 
du minaret de Câm/Fïrûzkoh, conduisirent à souligner la qualité 
des stylisations florales et des entrelacs géométriques dominant 
parmi les motifs de ce décor tapissant, motifs qui présentent de 
très nets rapports avec ceux des décors salgûqides en Iran comme 
en Anatolie et qui, à cet égard, intéressaient tout particulièrement 
une jeune archéologue turque, M^i® Ozden StisLl). 

Quelques séances ont été aussi consacrées à un bilan critique 
de récentes études touchant des édifices ou des sites de fouilles 
islamiques, en Algérie et en Tunisie notamment, tandis qu'on 
s'attachait à caractériser l'œuvre accomplie par K. A. C. Creswell 
— à propos de la publication du volume de mélanges dédié à 
ce savant — et que le volume de photographies documentaires 
d'un extrême intérêt, provenant surtout d'Iran et d'Asie Centrale, 
que viennent de réunir et de commenter D. Hill et 0. Grabar 
méritait une longue mention. 

Une séance fut également réservée à la claire et suggestive 
présentation que M. Alexandre Lézine, maître de recherche au 
C.N.R.S. et fouilleur actuellement résidant à Aix-en-Provence, 
voulut bien nous faire sur ses plus récents travaux touchant l'ar- 
chitecture des mosquées aglabides du ix^ siècle. 

M^i^ Ozden Suslu a en outre entretenu le directeur d'études 
du premier développement de ses recherches en vue d'une thèse 
de III^ cycle. Après avoir dressé l'inventaire détaillé des céra- 



152 



RAPPORTS SUR LES CONFÉRENCES 



miques ottomanes conservées dans les musées de Paris, en préci- 
sant certaines identifications d'après son excellente connaissance 
des pièces comparables conservées en Turquie, elle est décidée à 
faire porter ses efforts sur l'analyse et le classement de leurs motifs 
décoratifs. 

Ce cycle de conférences a été suivi assidûment par M'^^^ 
D. CoNTREPOis et Y. Sauvan, ainsi que par MM. M. Boisset et 
I. Chabbouh (pour ce dernier dans la mesure de sa présence à 
Paris), auxquels se sont joints un peu plus tard M^^^ Monique 
Kervran, étudiante en histoire et histoire de l'art, et M. J. Sadan. 
M. Amor Saïdi, occupé à la rédaction de sa thèse de III^ cycle, 
a eu néanmoins le mérite de faire quelques apparitions. 

Au deuxième semestre, à partir du moment où les auditeurs 
commençaient à être familiarisés avec l'écriture archaïque, on 
a pu aborder la lecture d'un texte inédit ancien, de déchiffre- 
ment difficile et particulièrement remarquable du point de vue 
paléographique. Il s'agissait d'un écrit anonyme et incomplet, 
conservé sur un petit cahier de dix feuillets en parchemin et 
appartenant à la collection des documents damascains du musée 
des Arts turcs et islamiques d'Istanbul, dont l'exploitation métho- 
dique a été entreprise depuis trois ans et au cours de missions 
successives, par le directeur d'études et M. Dominique Sourdel. 
M. D. Sourdel, qui doit donner prochainement de ce texte une 
édition et traduction annotée dans la Revue des études islamiques, 
l'a identifié comme un fragment important d'un ouvrage de 
polémique anti-chrétienne rédigé vraisemblablement en Palestine 
dans le cours du iii^/ix^ siècle et susceptible de s'insérer dans une 
tradition critique et apologétique bien connue, tout en s'y faisant 
remarquer par l'originalité de sa composition et de ses arguments 
ainsi que par l'abondance de ses citations évangéliques relative- 
ment exactes. 

Lors du travail poursuivi à la conférence on a pu mettre à profit 
les recherches et rapprochements effectués par M. D. Sourdel 
pour la compréhension de passages souvent obscurs et déformés 
par un copiste ignorant. Il n'était point question cependant d'in- 
sister sur le contenu de cette épître, intéressante surtout à étudier 
dans son contexte historico-religieux, et les remarques ont été 
essentiellement orientées, soit vers les problèmes de critique 
textuelle se posant à partir d'un unicum défectueux, soit vers 
les caractéristiques d'une écriture qui relève d'un type analogue 
— quoique en plus cursif — à celui de l'écriture coranique dite 



HISTOIRE ET PHILOLOGIE 



153 



« semi-coufique » ou « brisée » et qui se rapproche également de 
l'écriture utilisée dans certains manuscrits arabes chrétiens. 
Un détail significatif, la notation du qâf par un point au-dessous 
de la ligne, apparente ce manuscrit à des manuscrits palestiniens 
des iii^ ou IV® siècles de l'hégire. 

Au déchiffrement de ce texte ont pris part M^^^^ D. Contrepois 
et Y. Sauvan, mm. M. Boisset, A. Ferret, B. Justel et J. Sadan, 
tous auditeurs dont les tentatives perspicaces d'interprétation 
ont animé la conférence. 

Pendant ce temps l'activité de M)^^ Solange Ory, chef de 
travaux au Centre d'épigraphie et de paléographie arabes, était 
principalement orientée vers la poursuite des travaux de classe- 
ment entrepris par ses soins depuis déjà deux ans à Genève et 
Istanbul. 

A Genève l'achèvement de la photothèque de consultation des 
clichés Max Van Berchem met désormais de manière commode 
à la disposition des savants intéressés un lot de près de 4.000 docu- 
ments. Il a fallu ensuite entamer la seconde moitié du projet, 
à savoir le regroupement parallèle, dans des dossiers également 
classés par localités selon un ordre alphabétique, du contenu de 
dossiers manuscrits jusque là éparpillés en divers paquets et 
enveloppes et comportant essentiellement des copies d'inscrip- 
tions, parfois élaborées et accompagnées de commentaires, ainsi 
que de nombreuses notes d'ordre archéologique ou historique. 

A Istanbul a été continué le catalogue détaillé des fragments 
coraniques sur feuillets de parchemin appartenant à la collection 
damascaine du musée des Arts turcs et islamiques. Le chiffre 
de 800 pièces inventoriées a été atteint et les particularités paléo- 
graphiques des écritures notées avec une minutie qui doit faciliter 
l'établissement postérieur de tableaux alphabétiques détaillés. 
Une annexe à cette entreprise de longue durée vient d'être 
publiée par M^^® Qry sous forme d'un imposant article accom- 
pagné de dessins et intitulé Un nouveau type de mushaf. Inven- 
taire des Corans en rouleaux de provenance damascaine conser- 
vés à Istanbul, dans Revue des études islamiques, XXXIII, 
1965. 

Les travaux personnels de M^^® S. Ory en vue d'une thèse de 
III® cycle ont d'autre part continué de porter sur la collecte 
critique et le commentaire des inscriptions de la ville syrienne 
de Bosra dans le Hauran. Les progrès de ses recherches, qui 
visent à une vérification méthodique des déchiffrements d'iné- 



154 



RAPPORTS SUR LES CONFÉRENCES 



gale valeur publiés jusqu'à ce jour en ordre dispersé, mais qui 
ont été aussi pour elle l'occasion de découvertes neuves et inté- 
ressantes, ont fait l'objet de divers entretiens avec le directeur 
d'études et lui ont permis d'apprécier les qualités de méthode et 
d'intelligente persévérance déployées par M^^® S. Ory dans ses 
enquêtes sur le terrain. 

Le directeur d'études a publié au cours de l'année scolaire : 

Le testament politique du Shaikh 'Alï al-Harawl, dans Arabie 
and Islamic Studies in Honor of Hamilton A.R. Gihb, Leyde, 
1965, p. 609-618. 

Le classement des documents Max Van Berchem, à Genève 
dans Revue des études islamiques, XXXIII (1965), p. 195-197. 

En collaboration avec D. Sourdel : A propos des documents 
de la grande mosquée de Damas conservés à Istanbul. Résultats 
de la seconde enquête, dans Revue des études islamiques, XXXIII 
1965, p. 73-85. 

En collaboration avec D. Sourdel : Trois actes de vente 
damascains du début du iv^fx^ siècle, dans Journal of Economie 
and Social History of the Orient, VIII-2 (1965), p. 164-185. 

En collaboration avec D. Sourdel : publication d'un ouvrage 
posthume de Jean Sauvaget, Introduction à l'étude de la cérami- 
que musulmane, paru sous forme d'un article dans la Revue des 
études islamiques, XXXIII (1965), p. 1-72 (p. 69-72, postface). 



HISTOIRE ET PHILOLOGIE 



155 



PHILOLOGIE ET LITTÉRATURE BERBÈRES 
Chargé de conférences : M^^ Paulette Galand 

Les premières conférences ont été consacrées à un aperçu 
historique des études berbères, avec des indications bibliogra- 
phiques et l'explication de certains textes anciens comme VOratio 
dominica en chleuh, recueillie par Jezreel Jones et éditée par 
J. Chamberlayne (1715), et à une étude des problèmes pratiques 
de notation. Pour cette étude, qui concernait plus particulière- 
ment l'un des auditeurs, chargé de mettre au point un système 
de notation pour une collecte de contes maghrébins — entreprise 
par un groupe de recherche dépendant du C.N.R.S. — , nous 
avons essayé de montrer comment l'analyse phonologique per- 
mettait d'organiser les données phonétiques et d'aboutir à un 
système de notation économique. L'examen de la morphologie 
du verbe a ensuite permis de faire ressortir l'unité de la « langue 
berbère » au travers des différents parlers et de dégager quelques 
traits propres au chleuh. 

Dans les exposés suivants, nous avons fait un inventaire rapide 
de la littérature chleuh, esquissé les problèmes que posent les 
manuscrits en caractères arabes, écouté et commenté des enre- 
gistrements de chants villageois (chants de dépiquage, de quête, 
de moulin, de mariage). Une étude du motif de Ikihr « l'orgueil 
face aux hommes et face à Dieu », à travers un traité de morale 
islamique, écrit au début du xviii^ siècle, VOcéan des Pleurs, 
d. 240 et suiv. de l'édition Stricker, une chanson de trouveur 
(Stumme, Dichtung und Gedichte der Shluh, v. 252 et suiv.), 
un chant de divertissement de femmes et un chant de moulin 
(inédits), a montré qu'il n'y a pas de solution de continuité entre 
la poésie écrite des clercs, la poésie professionnelle des trou- 
veurs et la chanson villageoise. 

Une fois la tradition berbère de Job située dans cet ensemble, 
nous avons lu deux poèmes chleuhs de Job : l'un, du trouveur 
Hmd Lmntagi, vient d'un enregistrement commercial sur disque, 
datant de quelques années; l'autre, du rrays Kartus, m'a été dicté 
et partiellement chanté par un de ses élèves, également chanteur 



156 



RAPPORTS SUR LES CONFÉRENCES 



professionnel. L'étude et la comparaison de ces deux textes 
avec un troisième, que je tiens d'un autre trouveur, et avec des 
fragments, déjà publiés ou inédits, de prologue de la Iqistnyuh, 
ainsi qu'avec des légendes de Job en prose, permettent de con- 
clure à l'existence d'une version chleuh de la légende de 
Job, qui possède ses caractéristiques propres en regard des 
récits sur Job transmis par les auteurs musulmans de langue 
arabe. Certains traits et l'allure dramatique générale du Joh 
chleuh le font très proche du Job des Leyendas moriscas sacadas 
de varias manuscritos..., en langue espagnole mais destinées à 
des auditoires musulmans, que F. Guillén Robles a publiées en 
1885-1886. Il faut sans doute chercher le modèle du Job chleuh 
dans cette version morisque ou une version refaite en arabe, au 
Maroc, d'après la version morisque, plutôt que dans un ancêtre 
commun à la version morisque et à la version chleuh. L'histoire 
des Morisques, refoulés d'Espagne au Maroc, ne s'opposerait pas 
à cette hypothèse; une tradition berbère, qui considère ces poèmes 
de Job comme des chants originaires du Tazeroualt (le pays de 
Sidi Hmd u Musa, grand marabout du xvi^ siècle), c'est-à-dire 
comme des chants réputés anciens, la mention, également, dans 
une notice de manuscrits, d'un poème chleuh de Job, qui remon- 
terait au XVII® siècle, peut-être même au xvi®, iraient dans le 
même sens. 

Enfin, sur l'enregistrement du Mntagi, nous avons examiné 
de façon précise les rapports de l'accompagnement musical et 
de l'agencement du texte, poursuivant ainsi notre étude sur l'im- 
portance des faits de démarcation — dont le prologue et la 
conclusion ne sont que des cas particuliers — dans cet art de 
diffusion orale qu'est la poésie chleuh. 

MM. G. Grandguillaume et T. Penchoen ont participé assi- 
dûment à ces conférences, qu'ils ont fait bénéficier de leur 
expérience ethnologique et linguistique. Au début de l'année 
scolaire, M. K. Brown, ancien élève de l'Université de Californie, 
s'était joint à eux avant de partir pour le Maroc où il se consacre 
à une étude sociologique. 



HISTOIRE ET PHILOLOGIE 



157 



HISTOIRE DES RELATIONS ENTRE LE MAROC 
ET LA PÉNINSULE IBÉRIQUE 

Chargé de conférences : M^^^ Chantai de La Véronne, 
directeur de la Section historique du Maroc 

Les premières conférences ont été consacrées à l'exposé du 
parallélisme entre l'installation des Idrîsides et des Umayyades en 
Occident; puis à partir de décembre nous avons étudié et préparé 
pour l'édition une série de documents destinés à former le pre- 
mier fascicule du tome VII de la 2^ série (France), des Sources 
inédites de l'histoire du Maroc. 

Ces documents peuvent être répartis en deux groupes : d'abord 
ceux qui concernent la suite de l'avanie de 1716 (étudiée dans le 
tome VI de la même collection, Paris, 1960) entre les années 
1718 et 1721, ensuite ceux qui traitent des relations anglo-hispano- 
marocaines pour cette même période. 

Le tome VI de la 2^ série (France), des Sources inédites de 
l'histoire du Maroc (publié par Philippe de Cossé Brissac) 
prenait fin avec des documents de l'année 1718 dont une grande 
partie concernait l'avanie subie par la « nation française » de 
Salé à la suite des incidents de 1716 et qui avait ruiné tous les 
commerçants. Parmi les nombreux documents relatifs à cette 
affaire, qui tous seront cités et étudiés dans notre recueil, nous 
avons retenu, à fin de publication intégrale : 

1° Un projet d'arrêt du Conseil d'Etat (Paris) pour dédommager 
les sieurs Coutille et Blanc, marchands de Salé (avant septembre 
1718); 

2° Un inventaire des marchandises saisies dans les magasins 
de ces commerçants avec leurs prix et la liste des commanditaires 
de la firme (19 septembre 1718). Ce document très intéressant 
a permis d'étudier la vie de la colonie française de Salé; 



158 



RAPPORTS SUR LES CONFÉRENCES 



3° Deux lettres du chancelier du consulat de France à Salé, 
l'une du 22 septembre 1718 envoyée à l'ex-consul de France 
dans ce même consulat (supprimé depuis le 2 mai 1718), LaMagde- 
leine, alors résidant à Cadix, où il essayait d'obtenir l'aide finan- 
cière de la « nation française » de Cadix; l'autre du 6 février 1719, 
adressée à la Chambre de commerce de Marseille et l'informant 
de l'abandon de l'Echelle de Salé; 

4° Une attestation des marchands de Salé, Pierre Brouillet et 
Claude Seignoret relative au droit de tonnelage (14 octobre 1718). 

Dans l'autre série de documents, signalons : 

1° Une lettre du consul La Magdeleine au Conseil de marine 
contant les démêlés de l'ambassadeur d'Angleterre Norbury 
avec le gouvernement de Meknès et son renvoi à Gibraltar (30 avril 
1718); 

2^ Une lettre de Partyet, consul de France à Cadix, au Conseil 
de marine : la paix n'est pas rétablie entre le Maroc et l'Angleterre, 
le commerce de la colonie française de Cadix périclite (2 mai 1718) ; 

3® Un mémoire du Conseil de marine adressé à l'abbé Dubois 
qui relate une série d'incidents provoqués par les Anglais contre 
les navires français se rendant au Maroc : les cargaisons sont 
saisies et certains bateaux emmenés à Gibraltar (18 décembre 1718) ; 

4° Une traduction française du traité de paix et de commerce 
anglo-marocain de janvier 1721; 

5° La liste des présents remis par l'ambassadeur d'Angleterre, 
Ch. Stewart, à Moulay Isma'ïl et à son entourage en juillet 1721; 
on connaît ainsi la composition de la cour de Meknès et du 
gouvernement marocain. Cette liste complète l'ouvrage de John 
Windus, A journey to Mequinez... in the year 1721, London, 
1725. 

Nous avons également étudié en dehors de ces deux groupes 
de documents un mémoire sur le commerce de la « nation fran- 
çaise » de Cadix avec le Maroc, interdit par le gouvernement espa- 
gnol (22 octobre 1718), et enfin un dossier sur l'expédition de 
Cassard qui devait reconnaître les côtes marocaines en 1720. 

Ces divers documents proviennent soit des Archives histori- 
ques de la Chambre de commerce de Marseille (série J), soit des 
Archives nationales (fonds des Affaires étrangères, série B^), 
soit des Archives des Affaires étrangères (Mémoires et documents). 



HISTOIRE ET PHILOLOGIE 



159 



M. Kenneth Brown, professeur à l'Université de Los Angeles, a 
suivi les premières conférences avant son départ pour le Maroc; 
M. Antonio Dias Farinha, licencié ès lettres (histoire) de l'Uni- 
versité de Lisbonne, a assisté avec une très grande assiduité à 
l'ensemble des conférences et a participé à l'établissement des 
analyses et des notes de plusieurs documents. M^^^ Annie de 
CouRLON en début d'année, M^^^ Josée Balagna dans le cours 
des 2® et 3^ trimestres, ont également participé aux travaux. 
y[n\e Françoise Durand est venue prendre conseil du chargé de 
conférences pour la préparation de sa thèse d'Ecole des chartes, 
soutenue avec succès en mars 1966 : « Les relations de la France 
et du Maroc sous le consulat de Louis Chénier (1767-1782)». 

Publications du chargé de conférences au cours de Vannée 
scolaire : 

Formation topographique des villes hispano-mauresques, 
dans Bulletin philologique et historique (année 1961), Paris, 
1964, 14 p. 

Acconage et « Caravelas de cona » (en collaboration avec Simone 
Lamotte), dans Revue d'histoire économique et sociale, 
XLIIe vol., année 1964, n^ 4, p. 601-602. 

État actuel des recherches exécutées par la Section historique 
du Maroc, dans Atti del Congresso Internazionale di Studi 
Nord-Africani, Cagliari, janvier 1965, 14 p. 

Le chargé de conférences a été nommé, en décembre 1965, 
directeur de la Section historique du Maroc, à Paris. 



HISTOIRE ET PHILOLOGIE 



161 



PHILOLOGIE GRECQUE 

Directeurs d'études : 

MM. Pierre Chantraine, membre de VInstitut 
Henri Marguerite, Jean Irigoin et Olivier Masson 

Maître-assistant : M. Gabriel Rochefort 
Chargé de conférences : M^^^ Suzanne Daniel 

Conférences de M. Pierre Chantraine 
membre de VInstitut 

On ne s'est pas lassé cette année d'explorer le vaste champ 
offert à la recherche par l'histoire du vocabulaire grec. 

1. Dans une première série de leçons on a examiné tout ce qui 
se rapportait au verbe è'/co « avoir » et aux mots qui s'y rapportent. 
D'abord ce verbe lui-même dans sa morphologie avec les pro- 
blèmes posés notamment par son vieux parfait (tuvoxcoxots 
et peut-être ino^yoLTO. On a également étudié les présents paral- 
lèles, l'(7/co, Lcxavcû, etc. Bien entendu on a posé le problème 
de la fonction propre du verbe e^^co, de la naissance du sens «avoir» 
en s'appuyant sur l'article d'A. Meillet dans VAntidoron Wacker- 
nagel et sur celui de M. E. Benveniste dans le BSL, t. 55 (1956) : 
le sens de possession constitue un « être à » renversé, ce qui rend 
compte de l'importance des emplois intransitifs. Il a fallu égale- 
ment examiner la variété des formes à préverbes. Les composés 
proprement dits ont été étudiés, notamment ceux dont le pre- 
mier terme est iyz- avec des termes aussi remarquables que 
£X£-/£tpLa « suspension d'armes », ou ijz-vri'iç, nom de la 
rémora petit poisson qui s'accroche au navire et en ralentit la 
marche. Le thème la^s- comme premier terme n'apparaît qu'une 
fois dans le terme technique tax£-6upov à Delos. La dérivation 
est riche, diverse de sens et de structure variés avec des mots 
comme ext^a « barrière, appui » (en mycénien déjà avec l'ortho- 



66 0645 67 046 3 



11 



162 



RAPPORTS SUR LES CONFÉRENCES 



graphe ekama), sÇiç, mais aussi a'/éaic, qu'il y a lieu de distin- 
guer. On n'a pas manqué de recenser les composés en -oxoç, 
Yjvtoxoç, (JXTjTCTOUxoÇ, saus oublier le mycénien kotonooko, 

les adverbes IJo^^ov, s^ox^ étudiés par M. Leumann etc. Enfin la 
série remarquable de avoxco^"^ « cessation, suspension d'armes, 
mise en panne d'un navire », etc. Nous ne donnons ici que quel- 
ques points marquants d'un long exposé. 

2. La publication d'un livre récent, Ananke par M. Schrecken- 
berg a servi de point de départ pour une nouvelle étude de ce 
mot important et difficile. M. Schreckenberg a bien vu que àvàyxT] 
ne se réfère originellement ni à une obligation, ni à une fatalité, 
mais exprime proprement la notion de lien. D'où l'emploi pour 
l'esclavage, les prisonniers de guerre, etc. ; dans un autre domaine 
pour un lien logique; dans un domaine encore différent pour 
les liens de parenté par alliance. M. Schreckenberg exploite cette 
vue juste (que nous avions adoptée nous-même avant de le lire) 
mais il l'exploite avec quelque excès; on hésite à le suivre lors- 
qu'il enseigne que dans Od. 9, 938 les compagnons d'Ulysse sont 
enchaînés et sous le joug; et on l'abandonne complètement lors- 
qu'il propose une étymologie sémitique qui n'est obtenue que 
par des acrobaties inadmissibles. Il faut d'ailleurs avouer que 
lorsque nous avons examiné les diverses étymologies énumérées 
chez Frisk nous n'avons pu en adopter aucune et nous avons 
conclu par un non liquet. 

3. Dans la dernière partie de l'année scolaire nous avons 
essayé de préciser ce que l'on sait du macédonien. Le problème 
a été embrouillé par des arrière-pensées politiques, conscientes 
ou non. Voici ce qui nous est apparu. Il a existé une langue macé- 
donienne franchement distincte du grec dont nous n'aurons jamais 
aucun texte écrit et que nous ne connaissons que par quelques 
gloses plus ou moins bien transmises comme àêpouTSç* 69pu(; 
MaxsSovsç. Mais la plupart des termes donnés par les 
Anciens comme macédoniens sont en fait des mots grecs empruntés 
par l'armée et l'administration, la « classe dirigeante » s'étant 
hellénisée de bonne heure. On a ainsi examiné àyiQfjLa, èXéaxpoç, 
STatpoi et des anthroponymes, en s'attachant surtout à 
"ASu[JLOç qui a été étudié en détail. 

La conférence a été suivie par quinze à vingt auditeurs bien 
préparés, notamment, M^^ Alexandre qui a brillamment sou- 
tenu avec M. Marrou une thèse de III® cycle consistant dans 



HISTOIRE ET PHILOLOGIE 



163 



l'édition d'un traité de Phiion. M^e Kyritsos, M"^^ Lebeau, 
M. Perpillou, M"^e SiMONDON, tous assistants à Paris ou en 
province; des chercheurs de qualité comme M^^^ Cadell dont 
les Papyrus de la Sorbonne viennent de paraître, le P. AuBi- 
NEAU qui vient de publier le De Virginitate de Grégoire de Nysse. 
M. Leroux, M^^e Favrelle, Masson qui a brillamment 

soutenu une thèse de III^ cycle sur les anciens emprunts sémi- 
tiques en grec, M™e et M^i^ Regnot, M^^ Pilon, M. Christol. 
Parmi les étrangers MM. Atsalos et Evangelinos (Grèce), 
M. Beck (États-Unis), W^^ Lecco-Mandic (Yougoslave), qui 
a apporté au directeur d'études une précieuse collaboration, 
M^i^ Cardoso (Brésilienne), etc. 



11. 



1 



HISTOIRE ET PHILOLOGIE 



165 



Conférences de M. Jean Irigoin 

L'an dernier, la première conférence avait porté sur les origines 
de l'écriture minuscule et sur son évolution au cours des ix^ et 
siècles. Il a paru bon, cette année, d'étudier les manuscrits 
copiés durant la même période, en se plaçant à des points de vue 
différents : manuscrits contenant des textes apparentés; manu- 
scrits copiés par un même scribe ou dans le même centre ; manu- 
scrits copiés dans la même région; manuscrits copiés pour le 
même collectionneur ; manuscrits présentant le même type d'écri- 
ture. 

On a ainsi examiné tout à tour les manuscrits scientifiques du 
IX® siècle, dont on a précisé la date et déterminé la filiation; les 
deux collections philosophiques du ix® siècle (Aristote, Platon 
et leurs commentateurs) ; les premiers manuscrits copiés au monas- 
tère de Stoudios, à Constantinople ; la bibliothèque d'Aréthas, 
archevêque de Césarée de Cappadoce; les manuscrits copiés sur 
la côte occidentale de l'Asie Mineure ; la minuscule bouclée du 
x® siècle et son aire d'emploi; les manuscrits copiés par Éphrem, 
moine à Constantinople vers le milieu du x® siècle, et ceux qui 
peuvent être attribués au même centre, un monastère de la capi- 
tale non encore identifié. On a terminé en étudiant quelques 
manuscrits d'auteurs classiques (Aristote, Strabon, Dion Cassius), 
dont une analyse attentive permet de reconnaître la constitution 
primitive, et en cherchant à déterminer leurs relations avec les 
autres témoins, directs ou indirects, de la tradition. 

On a systématiquement essayé d'utiliser l'ensemble des données 
objectives offertes par les manuscrits : préparation du parchemin, 
ordonnance des cahiers, encre et écriture, décoration, sans négli- 
ger les confirmations qu'apportent l'étude philologique du texte et 
l'histoire ultérieure du manuscrit (localisation dans une biblio- 
thèque, restauration, reliure, copies successives, etc.). M. G. Roche- 
fort, maître-assistant, a fourni une utile contribution en analy- 



166 



RAPPORTS SUR LES CONFÉRENCES 



sant méthodiquement l'écriture d'un bon nombre des manu- 
crits étudiés. Un auditeur, M. R. Baladié, a fait un exposé 
remarqué sur la tradition, directe et indirecte, de Strabon. 

A la seconde conférence, on a poursuivi l'enquête commencée 
l'année précédente à propos du Corpus hippocratique. L'étude 
des cinq plus anciens témoins du Corpus, copiés entre le début 
du X® siècle et la fin du xii^, a permis d'établir que les collections 
les plus importantes, celles du Marcianus gr. 269 (M) et celle 
du Vaticanus gr. 276 (V), ont été constituées assez tard, à partir 
de collections plus réduites, comparables à celles qu'offrent les 
trois autres témoins {Parisinus gr. 2253 [A], Laurentianus 74, 
7 [B], Vindobonensis med. gr. 4 [0]). On a cherché alors à resti 
tuer des sous-ensembles, petites collections qui apparaissent telles 
quelles dans deux témoins ou plus, et présentent les mêmes 
traités soit dans le même ordre, soit avec des interversions; c'est 
le cas, par exemple, des dix premiers traités du Vindobonensis, 
qui sont groupés dans le Marcianus, avec décalage des deux pre- 
miers, ou des quatre premiers traités du Laurentianus, qui 
forment un bloc dans le Vaticanus. L'étude du Vaticanus, tenant 
compte du travail de C. D. Lienau (dissertation de Kiel, 1963), a per- 
mis de reconstituer, grâce à l'examen des lacunes et des transposi- 
tions de texte, le contenu et la mise en pages du modèle utilisé 
pour la première partie du Vaticanus (Va) ; il semble que sa présen- 
tation était très proche de celle du Vindobonensis, mais on ne peut 
exclure l'hypothèse d'un modèle en onciale, d'autant plus que 
Va remonte à une translittération particulière. 

On a alors abordé l'étude du problème, difficile et controversé, 
des recentiores, témoins qui paraissent issus du Marcianus avant 
la grave mutilation dont il soufre. Des travaux récents, notamment 
ceux des élèves de H. Diller, les livres d'A. Rivier et de B. Alexan- 
derson, et deux articles de R. Joly, ont permis de faire le point 
sur l'état des recherches. Plutôt que de tenter une enquête per- 
sonnelle à partir des données fournies par nos devanciers, il a 
paru bon de reprendre le problème directement sur les manu- 
scrits, à propos d'un traité qui n'avait pas été encore étudié ; cette 
méthode offrait l'avantage supplémentaire d'initier au travail 
de l'édition les auditeurs, fort nombreux, qui n'en avaient pas 
encore pratiqué la technique. Plusieurs séances ont été réservées 
à la collation des manuscrits (une quinzaine au total, dont chacun 
était confié à un ou deux auditeurs), à la discussion des fautes et 
à la rédaction d'un apparat critique provisoire; on a essayé à 
partir de là d'établir un stemma schématisant les relations des 



HISTOIRE ET PHILOLOGIE 



167 



témoins. En complément à la série de notices des manuscrits 
hippocratiques donnée l'an dernier, M. B. Atsalos a présenté 
le Parisinus gr. 2146 et M. N. Evangelinos le Parisinus gr. 2145. 
Le premier exposé a fourni l'occasion d'une mise au point sur les 
manuscrits de Michel Damaskinos et sur ceux de Constantin 
Mesobotès; quant au second, il a permis à un autre auditeur, 
M. P. Bertrac, de reconnaître dans le copiste du manuscrit 
d'Hippocrate le scribe d'un manuscrit de Diodore de Sicile conser- 
vé à Venise {Marcianus gr. 376) : l'étude de l'écriture et l'examen 
codicologique (filigranes du papier, confection et signatures des 
cahiers, mise en pages, etc.) confirment la communauté d'origine 
des deux manuscrits. 

En étudiant les problèmes que pose la préparation d'une édi- 
tion critique, on a présenté deux méthodes mathématiques de 
classement des manuscrits : celle des PP. Canivet et Malvaux 
{La tradition manuscrite du Hzpi t-^ç Osiaç àyàTiyjç, Byzantion, 
t. 34 [1964, paru en 1965], p. 385-413) et celle de Dom Froger, 
dont on a un bon exposé dans le dernier numéro du Bulletin 
d'information de l'Institut de recherche et d'histoire des textes 
et qui fera prochainement l'objet d'une thèse de l'Ecole. 

Les deux conférences ont été suivies régulièrement par un 
groupe d'auditeurs bien formés, dont plusieurs enseignent déjà 
en Faculté :M. B. Atsalos (Hellène), M. R. Baladié, M^^e J. Ber- 
TiER, M. P. Bertrac, M^e M. Boulmer (l^r semestre), M. J.- 
P. Bourgeau (Canadien), M. R. Clavaud, M. N. Evangelinos 
(Hellène), M^e S. Follet, M»"e m.-CI. Galpérine, M^e D. Gines- 

TET, M. P. GOUKOWSKY, M"^^ Ç\ GuiLLAUMONT, M. J. JOUANNA, 

Mlle D. JouRDAN, M. P. KucHARSKi, M. B. Langlois, Mlle ^.-M. 
Malingrey (1er semestre), M. J. Métayer, M. M. Papathomo- 
POULOS (Hellène), le P. J. Paramelle (l^r semestre), MUe 
A. DU Pasquier, m. p. Petitmengin, Mlle N. Pilon (1er semestre), 
Mlle A. Prost (1er semestre), MUe H. Sarian (Brésilienne), M. S. 
Stanitsas (Hellène), M. P. Thillet, M. A. Wartelle. Quelques 
auditeurs ont fait des apparitions irrégulières, notamment 
Mlle S. Ikonomou (Hellène), MUe M. Koukoulès (Hellène), 
Mlle M. -Th. Olivier, M. M. Patillon et M. G. Schroeder. Tout 
au long de l'année, M. G. Rochefort a bien voulu assister aux 
deux conférences. 

Mlle H. Sarian a poursuivi ses recherches en vue de sa thèse 
de l'École. M"^e ci. Guillaumont, MM. B. Atsalos, R. Clavaud 
et N. Evangelinos achèvent leurs thèses de Ille cycle. 



168 



RAPPORTS SUR LES CONFÉRENCES 



* 
* * 

Les travaux pratiques de paléographie grecque ont été dirigés 
par M. G. RoCHEFORT. Destinés à des catégories différentes d'audi- 
teurs, ils offrent aux débutants une étude d'ensemble de la minus- 
cule, d'après des manuscrits de lecture aisée, alors que ceux qui 
sont déjà initiés peuvent se perfectionner en abordant des manu- 
scrits plus difficiles. Outre un bon nombre d'auditeurs des deux 
conférences, un groupe compact de débutants et de chercheurs 
déjà confirmés ont pris part à l'une ou à l'autre des séries de tra- 
vaux pratiques; parmi eux, on citera : M. F. Amada (Cameroun), 
M. P. BoNFiLS, M. M. Casevitz, m. P. Corsetti, M^^ A. Doucakis 
(Hellène), M. Y. Duval, M. F. Georgeon,M. J. MARCOUX,Miie A. 
PouiLLON, M. J. Prévost, M. J.-F. Rousseau, M. M. Toporkoff, 

Mme Y. VeRNIÈRE. 



HISTOIRE ET PHILOLOGIE 



169 



Conférences de M. Olivier Masson 

La première conférence, consacrée à la dialectologie grecque 
ancienne, a eu comme sujet principal le début d'une description 
systématique du dialecte chypriote. Cette étude, annoncée dans 
nos Inscriptions chypriotes syllabiques, est destinée à figurer 
dans un ouvrage complémentaire de ce recueil, où seront réunis 
des textes nouveaux et des suppléments divers, tels qu'un voca- 
bulaire chypriote complet, des index inverses, etc. 

La description a commencé par le chapitre de la morphologie 
nominale. On a examiné en détail les formes de la première et de 
la deuxième déclinaison, en abordant seulement la déclinaison 
athématique. On a pris comme point de départ, naturellement, 
le matériel épigraphique, en revenant à l'occasion sur la consti- 
tution du texte de telle ou telle inscription, mais on a aussi utilisé, 
autant que possible, les gloses chypriotes transmises par les lexi- 
cographes. 

En outre, suivant les hasards de l'actualité, on a fait connaître 
par des analyses préliminaires quelques inscriptions chypriotes 
nouvelles, notamment des découvertes faites durant les fouilles 
de M. V. Karageorghis, directeur des Antiquités de Chypre. On 
a insisté sur l'intérêt historique et linguistique de l'épitaphe d'un 
homme de Salamine (tombe 33 de la nécropole). L'analyse ono- 
mastique montre qu'il s'agit d'un Phénicien, Ahdouhalos, dont 
le père avait un nom asianique. Moles. C'est précisément à 
l'époque de cette épitaphe que nous connaissons par quelques 
rares témoignages la présence de tyrans phéniciens à Salamine, 
dans la seconde moitié du v^ siècle. Le nouveau document apporte 
une confirmation épigraphique remarquable de cette prépondé- 
rance des Phéniciens, avant la restauration d'une dynastie hellé- 
nique par Evagoras P^, en 411. 

Divers excursus ont été consacrés à des problèmes intéressant 
certains auditeurs. On a examiné par exemple quelques gloses 
chypriotes d'origine sémitique, et les formes du préverbe très 
rare îi>- valant Ittl- en chypriote, à propos de son existence 
éventuelle dans le dialecte mycénien. On a étudié l'inscription 
thessalienne SEG XVII, n^ 287 (Jeffery, Local Scripts, p. 97), 
qui atteste l'existence d'un mot SixacTTCop et n'avait pas encore 



170. 



IL4PP0RTS SUR LES CONFÉRENCES 



été interprétée d'ensemble d'une manière satisfaisante. Plusieurs 
recherches d'onomastique mycénienne ont été présentées, d'une 
part sur le thème des rapports entre l'anthroponymie grecque 
du I^^ millénaire et celle de l'époque mycénienne, d'autre part 
sur le répertoire des noms propres de Thèbes et les divers pro- 
blèmes posés par les inscriptions des vases mycéniens de cette 
ville, en relation avec la préparation par M. Jacques Raison de 
son livre intitulé Les vases à inscriptions peintes de l'âge mycé- 
nien et leur contexte archéologique, qui sera bientôt publié 
dans la série Incunahula graeca. Enfin, on a touché au domaine 
du vocabulaire grec en général, avec un exposé présenté par M"^® 
Emilia Masson sur le problème de l'origine du nom pu6Xoç. qui 
serait à séparer définitivement du nom de la ville phénicienne de 
Byblos, bien que cette étymologie soit devenue traditionnelle. 

Pour la seconde conférence, on avait choisi l'étude approfondie 
d'un suffixe grec n'ayant jamais fait l'objet d'une monographie, à 
savoir le suffixe -aç, qui est attesté depuis le vii^ siècle avant notre 
ère et se trouve troujours très vivant en grec moderne (àfjLa^ài; 
« cocher », a^cf^ydic, « glouton », etc.). Ce suffixe pose des problèmes 
très nombreux (origine, signification, chronologie, diffusion 
dialectale, formes des cas obliques avec les génitifs divers -a^oi;, 
-ôcTOç, -a(/")oc;, -a). Peu représenté dans les textes littéraires, il 
doit être étudié surtout à travers la documentation épigraphique 
et numismatique de régions très variées (noms d'homme, surnoms) 
etpapyrologique (notamment pour la catégorie des noms de métier). 
En effet, les appellatifs- de cette série ne sont pas très nombreux, 
appartenant à des groupes bien délimités : qualifications péjora- 
tives (xaTy.çpavaç « glouton », etc.), noms d'oiseaux (è.'zzcf.yoLC, 
« francolin »), surtout, avec une grande extension à époque récente, 
noms de métier ou d'occupation (xXeiSaç « serrurier », etc.), 
ces derniers s'étant probablement développés à partir de dimi- 
nutifs créés pour des composés trop lourds (par exemple àpyjpaç 
pour àpYDpo-xoTTOç, xspvàç pour xspvo-cpopoc;). Les noms 
propres, eux, deviennent de plus en plus nombreux et variés 
avec les siècles, les principales catégories étant les hypocoristi- 
ques constitués sur des composés traditionnels (Scoxpaç de 
2(o-xpàT7]ç, Zï]và<; de Zr^vo-Scopo^;) ; les sobriquets, qui sont en 
concurrence avec des noms pourvus d'autres suffixes (Mixà^ en 
face de Mtxtaç, MixuXXoç, etc.; STpaoaç en face du plus courant 
ETpàowv, etc.), ou en rapport avec des surnoms de la vie sociale 
et professionnelle; enfin, des noms d'origine étrangère qui ont 
été fréquemment hellénisés à l'aide de notre suffixe (noms origi- 



HISTOIRE ET PHILOLOGIE 



m 



naires de la Thrace, de l'Asie Mineure, du monde sémitique, de 
l'Egypte ou du monde romain). 

On donnera ici les principales « têtes de chapitre )> de notre 
enquête. Au début, on a fait un historique de la question, avec 
sa bibliographie, depuis les grammairiens anciens (Hérodien 
s'est intéressé à ces formes) jusqu'aux érudits de notre époque 
(de Lobeck et Letronne à W. Petersen et G. Bjorck). Puis s'est 
posée une question préliminaire : le suffixe existerait-il déjà au 
11^ millénaire en mycénien, comme l'ont supposé certains en 
proposant des noms propres tels que *Ka9aXàç (pour KscpaXàç?) 
ou *'I5£Xaç, etc.? On a vu rapidement que ces hypothèses ne 
reposaient sur rien de solide. 

On a commencé ensuite un recensement critique des appellatifs 
et des anthroponymes dans les dialectes où ils apparaissent, en 
laissant en principe de côté les formes qui se trouvent seulement 
à partir de la koinê. A) En attique, on connaît un petit nombre 
d'appellatifs, qualifications péjoratives du type xaTa9aYàç 
« glouton », et des noms d'oiseaux, notamment chez Aristophane, 
mais pas de nom de métier. Quant aux noms propres, ils semblent 
manquer complètement pour la période considérée, les rares 
exemples offerts par les recueils étant accentués de manière incor- 
recte ou représentants des noms d'étrangers en Attique ; l'absence 
de tout hypocoristique et sobriquet est notable, en face de la fré- 
quence de telles formes en ionien. B) En arcado-chypriote et pam- 
phylien. a) Pour l'arcadien ancien, la documentation est maigre. 
Cependant, un nom typique pour ce pays, KspxiSaç, est écrit par 
les modernes Kspxi8aç ou KspxiSàç. Il a paru raisonnable de se 
rallier à la seconde interprétation (Bechtel, en 1898) : un nom de 
petit métier, *x£pxiSàç « fabricant de navettes », diminutif du 
composé *x£px!.So-7roL6ç (garanti par xspxiSo-TTOLiXT] chez 
Aristote), a dû exister et donner naissance au sobriquet correspon- 
dant KspxtSàç, suivant un processus banal, b) Pour le chypriote, 
les témoignages sont plus nombreux. D'une part, l'existence d'une 
catégorie d'appellatifs est attestée par l'existence d'une glose des 
Salaminiens, xaYpa(ç), équivalent sémantique exact du xaraça- 
yaç « glouton » en attique (famille du vieux verbe *Ypàcr(jLi, ypaco, 
« dévorer », skr. grâsati) ; d'autre part, on a une série cohérente 
de noms propres qui sont pourvus ici d'une flexion originale 
(génitif -a/'oç et -àoç, inconnu ailleurs) : ainsi KtXixàç, le plus 
répandu (sobriquet du type AtyuTTTàç, dont nous avions décelé 
l'existence en chypriote syllabique, Festschrift H. Krahe, 1958, 
67 et suiv.), etc.; il existe aussi des noms phéniciens adaptés, 



172 



RAPPORTS SUR LES CONFÉRENCES 



comme *2a{JLaç, génitif 2Ia(xà>Foç. c) Pour le pamphylien, la 
conférence a bénéficié d'un bon exposé de M. Claude Brixhe, 
qui travaille sur l'épigraphie de cette région. Ici, aucun appellatif 
connu, mais des noms de diverses catégories : des sobriquets 
comme Meàç, MsaTix; (correspond à ^Mzyoiç, *Mzyoizoç) ou 
MsXavàç, -oLzuq; des hypocoristiques de composés comme 
IlsXXaç, -axuç (correspondant, avec aphérèse, à 'ATreXXaç, -ôctoç), 
enfin des noms indigènes adaptés, comme Kz^ziFolç. 

Pour le groupe éolien, il semble que seuls le béotien et le thes- 
salien fournissent des exemples anciens, uniquement pour des 
sobriquets. A) En Béotie, on relève Xaêàç et STOfi-àç (celui-ci 
connu hors de Béotie), Gzi^ocç, (du type AlyDTzzoLÇ, et KlXlxôcç). 
B) En Thessalie, situation analogue avec un nom très rare comme 
*Pi)6a(;, à expliquer par éolien puêoç « recourbé », qui doit être 
ancien et dialectal, malgré la date où nous le saisissons (ii^ siècle 
avant notre ère); on a aussi STpaêàç et <I)axaç, connus ailleurs. 

Dans les dialectes du Nord-Ouest, les exemples deviennent 
encore plus rares ou d'ancienneté incertaine ; du moins l'existence 
du sobriquet Tpix^LÇ nous paraît-elle incontestable à Delphes au 
début du siècle (inscription rupestre des Labyades, etti 
Tpi^à àpyovToç, Schwyzer, 320). Quant au domaine dorien, 
nous n'avons pas eu le temps de l'explorer en détail : il ne semble 
offrir, d'ailleurs, que des exemples sporadiques. 

Enfin, on a abordé l'étude de nos noms dans les territoires 
ioniens. Chose curieuse, les appellatifs semblent marquer, mais 
la fréquence des dimin\itifs et des sobriquets est notable et avait 
déjà été remarquée (par exemple chez Hérodien). Une première 
reconnaissance a été limitée au cadre fixé plus haut, c'est-à-dire 
aux inscriptions dialectales. A Amorgos, l'existence d'un sobri- 
quet archaïque nuY(jLà<; (en rapport, selon nous, avec TruyfXY) 
« poing » ou « boxe ») est bien établie pour la première moitié du 
vii^ siècle : sauf erreur, c'est notre plus ancien témoin. A Milet, 
il convient de mettre en relief l'existence pour le vi^ siècle des 
hypocoristiques de composés Scoxpaç, Nsofxàç et Zcoyàç (tous 
au génitif ancien en -aSoç), dans la grande inscription des molpoi 
{Delphinion, n° 122). De tels noms, plus ou moins nombreux 
suivant la richesse de l'épigraphie dialectale, se retrouvent dans 
l'onomastique de Colophon (ici, beaucoup d'exemples intéressants), 
à Erythrées, Ephèse, Téos et Smyrne, ainsi que dans de grandes 
îles du domaine ionien, Chios, Samos et Thasos, et dans plusieurs 
colonies ioniennes. 

L'enquête préliminaire n'étant pas terminée, on n'a pas voulu 



HISTOIRE ET PHILOLOGIE 



173 



aborder à fond le problème de l'origine du suffixe, qui demeure 
épineux. La présence précoce et le foisonnement des anthropo- 
nymes en -aç en lonie sont des faits incontestables, mais suffisent- 
ils à démontrer une origine ionienne de la formation? Comme on 
l'a vu, nous sommes persuadés de l'existence assez ancienne 
d'appellatifs en -olc, et de noms propres (surtout des sobriquets) 
dans un bon nombre d'autres dialectes, et il faudra tenir compte 
de ces constatations. 

Les conférences ont été suivies régulièrement par M"^®^ Mandic 
et Masson; MM. Wolfgang Dressler, assistant à l'Université de 
Vienne, J.-L. Perpillou, assistant à la Sorbonne, J. Raison, 
chargé de recherche au C.N.R.S. En outre, ont assisté à une ou 
plusieurs conférences différents visiteurs, français comme MM. 
Cl. Brixhe, chargé d'enseignement à la Faculté des Lettres de 
Nancy, et P. Roesch, attaché au C.N.R.S. (Lyon), ou étrangers, 
M. L. Deroy, professeur à l'Université de Liège, M^^^ Gérard 
et M. P. Wathelet, assistants à la même Université, M. G.-J. Te 
Riele, assistant à l'Université d'Amsterdam. 

Le directeur d'études a publié au cours de l'année scolaire : 

Anthroponymie grecque et dialectologie, IIL à9£Voç « riches- 
ses » et les noms propres en -aqsévTjç, etc., dans Revue de philo- 
logie, IIP série, XXXIX (1965), p. 235-240. 

Quelques vases inscrits de Salamine de Chypre (en collabo- 
ration avec Vassos Karageorghis), dans Kadmos, IV (1965), 
p. 146-153. 

A propos de deux formules redoublées au locatif, mycénien 
weteiwetei « chaque année » et amatiamati « chaque jour », dans 
Ëiva Antika [Skopje], XV, 2 (1966), p. 257-266. 

Trois questions de dialectologie grecque : I. Sur de pré- 
tendus emplois de Vadjectif patronymique en -iyo- hors de 
Véolien; II. Connaît-on des exemples épigraphiques de patro- 
nymiques en -Saç/-SY](; ?; III. Connaît-on beaucoup d'exemples 
assurés de génitifs masculins en -olç ?, dans Glotta, XLIII, 2 
(1966), p. 217-234. 

Kypriaka, II. Recherches sur les antiquités de la région de 
Pyla; III. Albâtres inscrits du temple de Golgoi, dans Bull, 
de correspondance hellénique, XC (1966), p. 1-31. 



HISTOIRE ET PHILOLOGIE 



175 



ARCHÉOLOGIE GRECQUE 
Directeur d'études : M. Roland Martin 

La première conférence est consacrée à l'étude systématique et 
approfondie des techniques et des formes architecturales. Au 
cours de la présente année, les recherches ont été orientées vers 
l'examen des colonnades et de leurs éléments constitutifs, en 
particulier des supports, colonnes et piliers. On a montré l'inté- 
rêt de ne pas s'en tenir aux idées traditionnellement admises 
en ce domaine et la nécessité de réviser un certain nombre d'opi- 
nions sur l'origine et l'histoire des bases et des chapiteaux en 
particulier en mettant en œuvre toute la documentation : archi- 
tecturale, épigraphique et picturale (représentations des cérami- 
ques). Il apparaît nettement qu'à l'origine les bases ne sont pas 
liées à un ordre, mais se rencontrent dans tous les types de colon- 
nes; elles s'expliquent par des raisons pratiques : nature des 
matériaux, rôle et emplacement du support dans l'édifice, habi- 
tudes et traditions régionales. On a pu suivre ainsi l'évolution 
et le développement des bases de colonnes, à peu près sans 
solution de continuité, depuis les constructions minoennes et 
mycéniennes jusqu'à la formation des types classiques. On a pu 
apporter quelques éléments nouveaux à l'histoire de la base 
historiée ionienne par l'intervention des bases hittites et syro- 
hittites dont plusieurs exemples inédits se trouvent au musée 
d'Ankara, et dont les formes se retrouvent dans des éléments 
de la côte égéenne à l'époque archaïque. 

Par les mêmes méthodes on a montré les nuances qu'il importe 
d'introduire dans l'étude des chapiteaux doriques primitifs. A 
côté de la forme traditionnelle dite « en miche », à l'échiné très 
aplatie et largement développée, il existe des formes plus trapues, 
plus épaisses dont on retrouve les vestiges dans les régions 
périphériques de l'ordre dorique, en particulier dans le dorique 
d'Asie Mineure et ses dérivations étrusques et italiques. Les plus 
anciennes représentations peintes de chapiteaux doriques illus- 
trent ce type qui a été supplanté en Grèce continentale par le 
type en miche. D'autre part l'étude détaillée et précise des 



176 



RAPPORTS SUR LES CONFÉRENCES 



représentations céramiques, associées aux observations techni- 
ques faites sur les éléments les plus anciens des ordres grecs, 
ont permis d'écarter certaines hypothèses sur des chapiteaux en 
terre cuite, c'est le bois et la pierre qui sont les matériaux d'emploi 
presque exclusifs. 

Dans l'étude de la formation et de l'évolution des chapiteaux 
ioniques, on a mis en valeur l'importance des valeurs décoratives 
qui, à l'origine, sont essentielles et ont déterminé la formation 
des divers types, sans qu'il y ait passage ou dérivation de l'un à 
l'autre. Elles ont gêné l'extension du chapiteau éolique, peu 
propre à un important développement des formes et des volumes. 
On a étudié les conditions d'emploi de ce chapiteau et quelques- 
unes des formes du développement régional des chapiteaux à 
volutes verticales qui ont eu un très large développement dans 
les architectures périphériques, à Chypre, en Phénicie, en 
Italie méridionale, dans l'architecture punique jusqu'aux époques 
récentes. Ces recherches ont permis de définir les conditions d'une 
publication d'un recueil des chapiteaux ioniques, à partir d'une 
étude critique du volume de A. von Merklin sur les chapiteaux 
historiés. Les critères de classement suivis par l'auteur ne lui 
ont pas permis de mettre en valeur des éléments essentiels de ce 
type architectural : évolution stylistique, choix des sujets, valeur 
symbolique des représentations, etc. 

Quelques conférences ont été consacrées à un examen préalable 
des problèmes posés par l'histoire de l'entablement. Il importe 
d'abord de définir av^c précision les termes employés dans les 
textes, en particulier dans les inscriptions, pour désigner les 
diverses parties de l'entablement. On a constaté que les études 
récentes sur l'entablement ionique ne tenaient pas compte suffi- 
samment de l'extension beaucoup plus large qu'on ne l'admet 
de la frise lisse; ses emplois sont anciens, et apparaissent dès 
le vi^ siècle, elle a été trop souvent négligée au profit de la frise 
sculptée. Les recherches sur l'entablement n'ont pas tenu compte 
suffisamment de la structure des toits et des charpentes ; les deux 
problèmes sont étroitement liés; ils font l'objet du programme 
de 1966-1967. 

La deuxième conférence avait pris pour objet l'étude des plans 
et des structures en rapport avec les fonctions de l'édifice. On a 
commencé par les temples oraculaires. Le point de départ était 
donné par les installations oraculaires du temple d'Apollon à 
Claros. L'examen de l'histoire et des formes de la crypte clarienne 



HISTOIRE ET PHILOLOGIE 



177 



a permis de consacrer en particulier plusieurs conférences à l'étude 
de la forme et de l'emploi de la voûte dans l'architecture grecque. 
On a pu constater que les conclusions chronologiques trop hâtives 
doivent être révisées en tenant compte du rôle dévolu à la voûte 
dans les édifices. C'est d'abord dans les constructions souter- 
raines qu'elle fut utilisée et ici il faut faire remonter son emploi 
au moins jusqu'au début du iv^ siècle (édifices religieux, archi- 
tecture funéraire, théâtres, etc.), mais l'arcature comme la voûte 
continue n'apparaissent que tardivement dans les édifices en 
élévation, par un développement continu à l'intérieur de l'archi- 
tecture grecque et non sous les influences romaines, comme on 
le dit parfois. En Italie même, l'emploi de la voûte est relative- 
ment récent; il est lié à l'emploi de certains matériaux et il 
importe de mieux préciser les influences des architectures itali- 
ques préromaines. 

Envisagés dans cette perspective fonctionnelle, le plan et les 
détails du temple de Didymes se comprennent et s'expliquent; 
on a tiré ici un grand parti des publications de Didyma I et II, 
architecturale et épigraphique. La conclusion de cette conférence 
nous a amené à reprendre en détail les problèmes relatifs à l'instal- 
lation oraculaire de Delphes, à la lumière des études et des 
recherches récentes sur l'architecture et la topographie du 
sanctuaire delphique. Il a été possible de mieux saisir les étapes 
et les dispositions architecturales du temple et de ses abords 
à partir des données primitives sur l'oracle qui fut d'abord associé 
à Castalie et à sa gorge, pour être ensuite transposé et enfermé 
dans le dispositif architectural lié à l'installation d'Apollon dans 
son sanctuaire à la fin du viii^ siècle. Des détails d'architecture 
montrent que le dispositif du temple du vi® siècle était autre 
que celui du iv^ siècle, et que des raisons propres à l'évolution 
de l'oracle et à l'histoire du sanctuaire ont provoqué les transfor- 
mations du nouveau et déterminé les aménagements en rapport 
avec les fontaines et les points d'eau primitifs. Dans les trois 
sanctuaires apolliniens de Didymes, de Claros et de Delphes, 
ce sont les éléments naturalistes primitifs de l'oracle et la nécessité 
de les intégrer dans un dispositif architectural qui sont à l'origine 
des plans de ces temples et en expliquent les particularités. 

Parmi les auditeurs assidus, toujours au nombre d'une quin- 
zaine, une contribution intéressante a été apportée par les archi- 
tectes, M. Adam et, en fin de cours, M. Olivier, qui ont souvent 
illustré par leurs dessins et leurs croquis les hypothèses et les 
discussions; les contributions de M. Rolley sur Delphes, 



66 0645 67 046 3 



12 



178 



RAPPORTS SUR LES CONFÉRENCES 



Olympie, les représentations céramiques ont permis de mieux 
cerner certains problèmes chronologiques; M^^^ Debey a fait 
un exposé sur le sujet de son diplôme consacré à l'architecture 
archaïque de Crète. M. Etienne a amorcé une étude sur les palais 
et leur rôle dans les ensembles architecturaux d'époque hel- 
lénistique et M^^ Boucher sur les apports hellénistiques dans 
les plans d'habitation d'époque tardive. 



HISTOIRE ET PHILOLOGIE 



179 



PAPYROLOGIE ET HISTOIRE 
DE L'ÉGYPTE GRÉCO-ROMAINE 

Directeur d'études : M. Roger Rémondon 

Les deux conférences, le lundi de 9 h 30 à midi, ont été consa- 
crées, comme chaque année, la première à une recherche suivie, 
la seconde à l'étude de textes papyrologiques variés. 

La recherche a porté sur les papyrus documentaires relatifs à 
l'Éghse d'Égypte (églises proprement dites, monastères, clergé 
séculier et régulier, solitaires des deux sexes), depuis la fin du 
iii^ siècle jusqu'aux toutes premières années du vi®. Ces limites 
chronologiques ont été imposées par la documentation elle- 
même : en effet, le premier papyrus à mentionner une église 
et son évêque — l'église d'Alexandrie et le papas Maximos — 
est le P. Amherst 3 a, qui date de 264-282, cependant qu'à partir 
du début du vi^ siècle, à la suite notamment de la constitution 
d'archives d'églises ou de monastères (cf. nos remarques dans 
UÉgypte au siècle de notre ère : les sources papyrologiques 
et leurs problèmes, à paraître dans les Actes du XI^ Congrès 
international de papyrologie), l'abondance des textes devient 
telle que leur étude doit prendre la forme de monographies 
distinctes consacrées aux divers établissements religieux. Ce 
fait, c'est-à-dire l'absence de cohésion et la relative pauvreté de 
la documentation antérieure aux années 500, explique le choix 
de notre sujet de recherche : les témoignages n'avaient été ni 
groupés ni exploités. 

Pour cette période comprise entre le dernier tiers du m® siècle 
et le début du vi®, il a été possible de rassembler 250 papyrus 
environ, dont un peu moins de la moitié est exactement datée ou 
datable. En règle générale, c'est l'importance du témoignage 
apporté qui a déterminé le choix des textes que nous avons 
étudiés; mais nous avons tenu à donner aux auditeurs la liste 
complète de ceux que nous négligions. 

L'enquête a été menée par lieux de provenance des papyrus, 
ou, ce qui revient le plus souvent au même, église par église : 

12. 



180 



RAPPORTS SUR LES CONFÉRENCES 



Alexandrie, Arsinoé, Héracléopolis, le Cynopolite, et surtout 
Oxyrhynchos et Hermoupolis. En outre, autant qu'il a été possi- 
ble, l'ordre chronologique des témoignages a été respecté. 

Les résultats auxquels cette recherche a abouti sont de deux 
ordres. Au point de vue du travail papyrologique d'abord, 
certaines archives ont été reconstituées (celles de l'église d'Her- 
moupolis par exemple, à la fin du siècle, à partir de papyrus 
conservés à Florence, à Strasbourg et à Alexandrie); des docu- 
ments d'un même type ont été rassemblés (cf. la lettre de recom- 
mandation en faveur de « frères » allant d'une communauté à 
une autre, et qui est représentée par P. Alex. 29, P. Goth. 11, 
P. Oxy. 1162, 2603, P5/208, 1041, Sammelb. 7269); nous avons 
déterminé la date ou la provenance de plusieurs papyrus {P. 
Alex. 32, P. Flor.ll, 87, P. iips. 101); pour certains, comme 
P. Stras. 15, l'établissement du texte et l'interprétation ont été 
critiqués et corrigés. 

Quant aux renseignements d'ordre historique qui ont pu être 
apportés, ils concernent les sujets suivants : la période de la 
plus grande diffusion, dans les villes et dans les campagnes, des 
institutions religieuses, qui se place approximativement entre 325 
et 375; l'origine sociale des membres de l'Eglise, leur fortune 
privée, leur niveau intellectuel; les ressources et la richesse des 
établissements religieux; le rôle des évêques, des prêtres et des 
moines dans la vie publique et privée des habitants de l'Égypte. 
Sur diverses questions (telles que le maintien du paganisme dans 
l'armée au iv^ siècle,, le rôle de Vaudientia episcopalis, ou la 
culture et la connaissance du grec des membres du clergé), il 
semble qu'il faille nuancer ou corriger des opinions couramment 
admises. Entre l'Église égyptienne du iv® siècle et du et celle 
des siècles postérieurs, il y a de profondes différences. 

Les travaux de la seconde conférence se sont répartis en trois 
groupes. A la demande de certains auditeurs ou en liaison avec 
leurs préoccupations, nous avons étudié plusieurs textes mention- 
nant des médecins (en particulier P. Lond. 982, P. Oxy. 40 et 
PRG III, 1), un papyrus magique (P. Warren 21), un contrat 
de location de vignoble {Studien XX, 218). Nous avons d'autre 
part, comme chaque année, critiqué l'établissement du texte et 
l'interprétation d'un certain nombre de documents {PSI V, 472 ; 
P. Bodl. d54 = Sammelb. 9269; P. Lond. III, 982; P. Herm. 
Rees 79; P. Goth. 9; P. Vars. 31). Enfin, P. Lond. inv. 2574 = 
Sammelb. 7756 a fait l'objet d'une étude détaillée. C'est un reçu 
d'impôt daté de 359, qui donne un extrait du barème fixant à 



HISTOIRE ET PHILOLOGIE 



181 



tant de myriades de deniers par xecpaXy) le taux de certaines 
taxes. A. Déléage (La capitation du Bas-Empire, p. 112-114) 
et à sa suite, tout récemment, M^^^ J. Lailemand {L'administration 
civile de VÉgypte de l'avènement de Dioclétien à la création du 
diocèse, p. 185) ont donné au terme xsçaXv] le sens de iugum, 
et ont conclu que l'introduction du iugum, comme base de taxa- 
tion, « établit en Egypte le système d'assiette qui était en vigueur 
dans d'autres parties de l'Empire depuis les réformes de Dioclé- 
tien, celui de la capitation ». Nous avons cru pouvoir montrer 
que -/.£9aX7j, dans ce document, était exactement synonyme de 
xsçaX'/] Tcov àypoLXCov cité en 297 par l'édit du préfet Optatus 
(P. Cairo Isidoros 1). Il s'agirait donc simplement d'un 
[LZÇ)iG\Loç X(/.T^ ôcvSpa à l'intérieur d'une communauté villa- 
geoise (cf. P. Cairo Goodspeed' 12, BGU 21, P. Lond. 1793). 

Ces conférences ont retrouvé un noyau assidu et fidèle de vété- 
rans. M. Marc Belloc, byzantiniste, a continué à se former au 
travail papyrologique tout en poursuivant ses recherches sur les 
règlements militaires d'Anastase. Danielle Bonneau, maître- 
assistant à l'université de Caen, a mis au point son étude des 
incidences de la crue du Nil sur la fiscalité. M^^^ Hélène Cadell 
(C.N.R.S.) a publié cette année le premier tome des Papyrus 
de la Sorbonne, ouvrage qu'elle avait préparé sous la direction 
d'André Bataille, et présenté en 1964 comme thèse de doctorat 
de III^ cycle; dans la Chronique d'Égypte, t. XL, n^ 80, 
elle a fait paraître un article sur P. Caire IFAO inv. 45, P. Oxy. 
XIV 1719 et les privilèges des Antinoïtes. Citons encore, parmi 
les anciens, M. Jean Koukoulès et M"^^ Sylvie Schneider. 

Les conférences ont eu des auditeurs nouveaux. M"^® Geneviève 
HussoN (C.N.R.S.) travaille sous la direction de M. Jean Scherer 
à une thèse de doctorat d'État sur la maison; elle a mis au point, 
cette année, une étude des termes 7Tpoà(yT£LOV et TcpoàdTSia 
dans les papyrus. M^^^ Sophia Ikonomou (Grèce), candidate 
au doctorat de III^ cycle, prépare sous la direction du 
directeur d'études le corpus des textes grecs, sur papyrus et 
ostraca, relatifs à la médecine et aux médecins. M"^^ Yolande 
Triantafyllidou (Grèce) a commencé heureusement son 
initiation à la technique du travail papyrologique. Un ancien 
élève de M. Jacques Schwartz, M. Basile Atsalos (Grèce), a 
assisté à quelques conférences. 

C'est avec le plus grand plaisir que nous avons retrouvé à l'occa- 
sion M. Pierre Vidal-Naquet, maître de conférences à l'Université 
de Lyon, et que nous avons eu pour auditeur, au troisième 



182 



RAPPORTS SUR LES CONFÉRENCES 



trimestre, un papyrologue confirmé, M. Joseph Van Haelst 
(Liège). 

Le directeur d'études a publié au cours de l'année scolaire ; 

Graffiti grecs du monastère de Phoehammon, dans l'ouvrage 
collectif Le Monastère de Phoehammon dans la Thébaïde, 
t. II (Le Caire, 1965), p. 1-20 et 2 pl. 

P. Hamb. 56 et P. Lond. 1419 {notes sur les finances d*Aphro- 
dito du vi^ siècle au viii^), dans Chronique d'Égypte, t. XL, 
no 80 (juillet 1965), p. 401-430. 

Papyrologica : PSI V, 472; P. BodL d 54; P. Lond. III, 982; 
P. Herm. Rees 79; P. Goth. 9; P. Vars. 31, dans Chronique 
d'Égypte, t. XLI, n^ 81 (janvier 1966), p. 161-179. 



HISTOIRE ET PHILOLOGIE 



183 



ÉPIGRAPHIE GRECQUE ET GÉOGRAPHIE HISTORIQUE 
DU MONDE HELLÉNIQUE 

Directeur études : M. Louis Robert, membre de V Institut 

Une partie des conférences a été consacrée aux inscriptions 
grecques de l'époque romaine, selon une tradition trentenaire 
qui n'a pas encore porté tous les fruits utiles chez les spécialistes 
de l'épigraphie romaine. On a expliqué d'abord la plupart des 
inscriptions d'Assos à l'époque impériale, après une introduction 
sur cette ville de Troade, son site magnifique, ses ruines superbes 
et sa tradition éolienne. On a vu successivement, dans IGRom., 
IV, les nos 257, 258, 254, 255, 253, 251, 252, 248, 249, 250. On 
a constaté une fois de plus les vices de cette publication : mots 
sautés, crochets oubliés ou mis à tort, éditions ignorées, explica- 
tions maigres et controuvées, lemmes inutilisables, absence de 
critique sur tous les points. On se reportait pour la plupart de ces 
textes à l'édition de Sterrett dans Papers Amer. Sch. Ath., 1 
(1882-1883), et ou appréciait l'utilité des soigneux fac-similés 
non remplacés et toujours indispensables, et la bonne volonté 
des traductions et des explications qui abordaient les difficultés. 
On peut mesurer le tort causé à la science ou aux savants sans 
méfiance par de telles reproductions détériorées et erronées qui, 
souvent, sont seules consultées au détriment des vraies éditions. 

On a ensuite expliqué la série des décrets de Sardes et de la 
Province d'Asie en l'honneur du bienfaiteur Ménogénès, /. Sardis, 
n. 8. On s'est attaché au style et au vocabulaire comme aux 
institutions; on a distingué dans l'apparat ce qui était fautes du 
graveur et, plus souvent, faits de langue. On a pu progresser 
sur certains points : sens et construction des lignes 8-9; le second 
génitif, après le nom d'Apollonios, 1. 52 et 63, n'est pas précédé 
d'un sigle de l'article au génitif tou, mais d'un sigle qui est 
l'abréviation connue de çpu(a£!.), pour distinguer du père adoptif; 
le Smyrnien Philistès, v. 90; sens et occasion du second 
nom d'Isidôros, fils de Ménogénès, à savoir Asianos (1. 113, 
116, 138), qui n'est pas un ethnique, comme on l'a cru, 
mais un surnom, parce que le gamin était né pendant que 



184 



RAPPORTS SUR LES CONFÉRENCES 



son père exerçait des magistratures pour la Province d'Asie. 

Le reste du temps a été consacré à traduire quelques grandes 
inscriptions hellénistiques et à les expliquer au point de vue de 
la langue, des institutions et de l'histoire. On a continué une série 
de l'an dernier en expliquant les deux morceaux du règlement 
de la fondation faite à Téos par Polythrous pour l'éducation des 
enfants ; on a constaté que celui qui était connu depuis le xviii*^ siè- 
cle ne pouvait, dans son isolement, être interprété exactement 
avant la découverte du second en 1880; utile rappel encore des 
conditions où travaillait un Boeckh et de la façon dont il convient 
d'apprécier son œuvre. Les lettres de l'abbé Sevin publiées par 
H. Omont ont montré que les copies des inscriptions de Téos 
faites par Guérin de Smyrne (dont celle-ci) ne furent pas chaude- 
ment appréciées. Nous lisons avec mélancolie ces lignes : « Toute 
l'Asie est pleine de pareils monuments et, si on voulait copier 
tout ce qui s'y en trouve, il y aurait de quoi en composer plusieurs 
gros volumes, dont l'utilité ne serait pas fort considérable. Ce 
que je suis donc obligé de vous recommander pour l'avenir, 
c'est d'employer tout ce que vous avez et de science et de jours 
pour faire un choix judicieux de ce qui pourra mériter d'être 
copié; une seule pièce de copies nous fera plus de plaisir que 
cent autres, dont tout le mérite serait d'être fidèlement tiré d'après 
l'antique ». Ferme réprimande pour les auteurs de Corpus. — 
Le décret de Stratonicée pour des juges d'Assos, trouvé dans cette 
dernière ville, a permis d'expliquer brièvement le système du 
recours à des tribunau;c étrangers, et de constater que l'édition 
de Michel, n. 477, et celle de IGRom., IV, n. 247, étaient remplies 
d'inexactitudes pour les restitutions. — On a eu l'occasion 
d'expliquer un morceau d'un décret de Pergame pour le bienfaiteur 
Diodôros, IGRom., IV, 293, colonne II; restitutions d'Ad. 
Wilhelm pour certains passages; nouvelle restitution de la ligne 6 
d'après un décret inédit de Colophon à Claros ; sens des honneurs 
au bienfaiteur, bien expliqués par l'éditeur H. Hepding et pris à 
contresens par J. Delorme; sens du titre xïjSsfjicov, qui n'a rien 
de religieux; les parallèles, les origines, l'emploi, et notamment 
pour des gouverneurs romains. — On s'est ensuite arrêté longue- 
ment à Ilion : décret pour des Ténédiens, — décret de la Confédé- 
ration d'Athéna Ilias pour Malousios de Gargara sous Antigone 
le Borgne, — loi d'Ilion contre la tyrannie, avec plusieurs passa- 
ges fort difficiles, — enfin le décret de la ville pour Antiochos III, 
OGI, 219. Pour ce dernier texte, on a indiqué certains progrès 
décisifs de la restitution depuis Dittenberger et étudié la consti- 



HISTOIRE ET PHILOLOGIE 



185 



tution du texte jusqu'à ce moment avec ce qui revient déjà à 
Chishull, puis à Dobree, puis à Boeckh. Les Lettres sur la 
Turquie de Lady Montagne ont permis de fixer l'enlèvement du 
marbre à Sigée et son transport en Angleterre à la date de juin 
1718. On a rappelé l'œuvre — du moins en ces Lettres — de cette 
femme spirituelle et esquissé un tableau du milieu décrit dans le 
vovage de l'ambassadeur et surtout à Constantinople, en lisant 
quelques pages et en y apportant des précisions. Aux lignes 31-32 
du décret d'Ilion on a retrouvé la mention de sacrifices pour le roi 
célébrés par maisons ou par rues. Pour la justifier on a rassemblé 
et discuté en détail plusieurs témoignages qui montrent combien 
fut répandu à l'époque hellénistique l'usage pour les particuliers 
de s'associer à une fête publique par des sacrifices sur des autels 
devant leurs maisons : décret de Magnésie du Méandre, papyrus 
Pétrie, Maccabées sur Antiochos IV en Palestine, papyrus de 
Gourob sur la campagne de Ptolémée Evergète, décret de Cyrène. 
Un bel exemple a été apporté par un papyrus d'Oxyrhyncos 
récemment publié, n. 2465, fragment de l'ouvrage de Satyros 
sur les Dèmes d'Alexandrie, contenant une loi sacrée sur le culte 
de la reine Arsinoè Philadelphe. On a corrigé la mention des 
participants à la procession publique, expliqué par l'assimilation 
de la reine avec Aphrodite l'interdiction de sacrifier chèvre ou 
bouc et l'obligation de faire en sable les autels privés ou d'y 
ajouter du sable. Ces autels grossiers devant les maisons privées 
ou sur les toits ont donné l'explication des inscriptions, surtout 
à Chypre et dans l'Egée, avec l'inscription : « d' Arsinoè Phila- 
delphe »; c'étaient des plaques insérées dans des autels en bri- 
ques ou en matériau analogue. On est revenu sur les autels 
dans les rues de Délos et sur des inscriptions de Priène. On a 
constaté que le génitif, normal comme inscription d'un autel, 
avait été souvent étrangement méconnu et considéré comme 
une rareté alors qu'il y en a des centaines d'exemples. Cette 
question des inscriptions des autels et celle des autels ' rustiques ' 
mériteront de nouveaux développements. 

Les dernières conférences ont été consacrées à la lecture de la 
grande inscription de Smyrne OGI, 229, sur le traité entre 
Smyrne et les colons de Magnésie du Sipyle, vers le début du 
règne de Séleucos II et avec les complications de la royauté 
assumée par Antiochos Hiérax, soutenu par sa mère et par son 
oncle Alexandros. La sympolitie prépare l'annexion du territoire 
par Smyrne. C'est le « territoire ancestral » promis à Smyrne 
par Séleucos II, selon ce que rappelle le décret de Delphes relatif 



186 



RAPPORTS SUR LES CONFÉRENCES 



à l'asylie de Smyrne et au culte d'Aphrodite Stratonikis. On a 
délimité sur la carte géologique de Philippson ce qu'était le 
territoire inaliénable de Smyrne et les régions où il s'était étendu 
suivant les époques, d'une part dans la plaine de Nif (Nymphaion), 
au delà du fort de Belkahve et avec le fort de Nif, d'autre part 
au delà du Sipyle, avec Magnésie et la bordure de la plaine 
Hyrcanienne avec ses colons perses. Des traductions d'extraits 
de voyageurs du xix^ siècle ont montré l'aspect de divers lieux : 
Moltke pour la plaine de Smyrne, Prokesch von Osten pour le 
voyage de Smyrne à Manisa à travers le Sipyle, Cari Humann 
pour le Sipyle. 

On avait consacré une matinée à une introduction dans un 
domaine technique, dont la connaissance est au moins aussi 
indispensable à l'archéologie et au voyage historique que celle 
du criblage des déblais. Tout archéologue et tout voyageur 
historien doit avoir une certaine connaissance de la botanique 
des pays classiques et savoir orienter ses recherches dans les 
publications spéciales. On s'est concentré sur la botanique de la 
Grèce et, en général, de l'Egée. On a mis en mains une brochure 
et un livre qui venaient de paraître, Flowers in Greece, an outline 
of the flora, par A. J. Huxley, et Flowers of the Mediterranean, 
par 0. Polunin et A. Huxley, comme aussi les Wild flowers of 
Attica, par Sh. Ch. Atchley (1938). A ce propos, on a parlé de la 
tradition du dessin de fleurs et montré quelques albums sur la 
flore de nos régions. On a indiqué un certain nombre des recueils 
fondamentaux, depuis ia Flora Orientalis du Genevois Edmond 
Boissier (ses voyages, son œuvre, l'Herbarium Boissier), jusqu'à 
la Flora Aegaea de H. K. Rechinger [Denkschr. Wien, Mat hem. 
naturwiss. Klasse, 103; 1943). On a souligné la prédominance 
de la floristique sur la géographie botanique dans la production, 
et appelé l'attention sur l'intérêt pour l'helléniste des anciens 
commentaires, depuis Tournefort ou Sibthorp. On a attiré 
l'attention, pour la géographie botanique, les paysages et les 
ressources, sur des travaux comme le mémoire de Rauh sur 
i'Athos, Lemnos, etc., et sur les géographes, comme Philippson 
en tous ses ouvrages, lui dont le Mittelmeergehiet reste sans 
doute la meilleure introduction pour l'historien et le philologue 
à la vie physique de la Grèce. On a rappelé que l'ouvrage de 
C. Neumann et J. Partsch, Physikalische Géographie von 
Griechenland mit hesonderer Rûcksicht auf das Altertum (1885), 
n'était nullement périmé et contenait une foule de notions indis- 
pensables, exprimées sans jargon obscurcissant. 



HISTOIRE ET PHILOLOGIE 



187 



Dans les derniers jours de juin, les auditeurs ont passé deux 
matinées dans la galerie épigraphique du Louvre. Avec l'assis- 
tance de M"^^ Jeanne Robert, ils ont appris la pratique de l'estam- 
page et de la copie soigneuse, l'usage du charbon de bois pour 
la lecture, et de la carde pour le nettoyage de certaines pierres, 
et on a commenté quelques pierres pour le monument et pour 
l'écriture lapidaire. 

Cette année encore, la conférence a rassemblé des auditeurs 
nombreux et variés. Il y avait un fort contingent de savants 
déjà formés et qui travaillent à des thèses plus ou moins avancées 
et dont certaines sont en voie d'achèvement : M^^^^ Hélène 
Cadell (thèse de III^ cycle, publication de papyrus de la 
Sorbonne, a paru) et Cécile Daude (vocabulaire social de la cité 
à l'époque impériale); MM. André Bernand (le Corpus des 
inscriptions ptolémaïques est rédigé entièrement), Etienne 
Bernand (nommé maître de conférences à Besançon), Pierre 
DucREY (nommé membre suisse de l'École d'Athènes), Philippe 
Gauthier (traités juridiques entre villes grecques), Jean Métayer 
(Dion Chrysostome), Claude Nicolet (thèse sur les chevaliers 
romains soutenue en mai), Manolis Papathomopoulos (travaux 
sur le Sicyonien de Ménandre et sur Oppien), Pierre Vidal- 
Naquet (maître de conférences à Lyon). M^^^ A. -M. Verilhac 
est venue plusieurs fois de Lyon. M. Helmut Engelmann, de 
Cologne, n'a pu revenir cette année, ayant obtenu une bourse 
de voyage pour la Grèce et la Turquie. A cette équipe d'anciens 
sont venus se joindre plusieurs autres agrégés : M^^^ Marguerite 
Flusin (Hérodote), ancienne auditrice, MM. Félix Bourriot 
(le travail en Grèce; un article suggestif sur la Dame de Vix, 
son vase et son char), Jean-Pierre Michaud (maître-assistant à 
l'Université de Besançon), Pierre Cabanes (l'Épire hellénistique), 
y[Ue Nicole Piton. Devenus agrégés et profitant d'une quatrième 
année à l'Ecole normale supérieure, MM. Jean- Jacques Maffre 
et Jean-René Trichon ont de nouveau été assidus à la conférence 
et à ses explications de textes. L'apport nouveau était fourni 
par des étudiants de l'une ou l'autre des Ecoles normales ou 
de la Sorbonne, qui presque tous préparaient un diplôme : 
MM. Christian AuGÉ (numismatique de Tégée et de Mantinée), 
Jean-Marie Bertrand (Sylla en Asie), Roland Étienne (palais 
hellénistique), M^i^s Marie-Thérèse Juchault, Marie-Françoise 
Debey (temples archaïques de la Crète), Suzanne Renault 
(lieux de culte dans Hérodote), Marie-Pierre Rideau (épigraphie 
latine et histoire moderne). 



188 



RAPPORTS SUR LES CONFÉRENCES 



Le directeur d'études a publié au cours de l'année scolaire : 

Bulletin épigraphique 1966 {Revue des études grecques, 1966, 
p. 335-449), avec Jeanne Robert; 

Monnaies antiques en Troade {École des Hautes Études, 
IV^ Section, Hautes Études numismastiques, 1; 139 p. et 4 pl., 
in-80) ; 

Documents de l'Asie Mineure méridionale; inscriptions, 
monnaies et géographie {École des Hautes Études, IV^ Section, 
Hautes Études du monde gréco-romain, 2; 125 p. et 16 pl., 
in-8°) : I. Une ville de Lycie, Inscriptions et témoignages sur 
Pinara, Une inscription de Byhlos et deux inscriptions de 
Pinara; II. Une donation de terres à Xanthos; III. Une pierre 
à Phasélis et une inscription de Cilicie; IV. Décret hellénistique 
de Termessos; V. Inscriptions, sites et monnaies de la Cilicie 
Trachée, Questions topo graphiques et autres. Questions d'édition 
et d'érudition, lotapè. Questions d'institutions. Un oracle à 
Syedra, les monnaies et le culte d'Ares; VI. Inscription d'un 
athlète à Séleucie du Calycadnos; 

Rapport sur les travaux de l'École d'Athènes en 1964 {Comptes 
rendus Acad. Inscriptions, 1965, p. 313-328); 

Héraclite à son fourneau {Annuaire de la IV^ Section..., 
1965-1966, p. 61-73); 

Rapport sur les cours d'épigraphie et antiquités grecques, 
publications et missions {Annuaire du Collège de France, 
65^ année [1965], p. 395-401). 



HISTOIRE ET PHILOLOGIE 



189 



NUMISMATIQUE GRECQUE 
Directeur d'études : M. Georges Le Rider 

Une introduction d'ensemble destinée aux nouveaux auditeurs 
a permis de reprendre des questions d'ordre technique qui 
avaient été abordées l'an dernier. On a insisté sur l'importance 
du classement par coins et mentionné l'intéressante étude faite 
récemment par un statisticieii anglais, F. Marriott, dont les 
recherches sont exposées par E.-J.-P. Raven dans un article 
encore sous presse : supposons que les monnaies connues d'un 
groupe donné soient représentatives de l'ensemble du groupe 
et que l'utilisation des coins ait été régulière ; si nos classements 
font apparaître cinq ou six pièces par coin, nous avons environ 
une chance sur vingt de rencontrer dans l'avenir un coin nou- 
veau; si nous disposons de sept ou huit pièces par coin, nous 
n'avons qu'une chance sur cent de découvrir un coin nouveau; 
au contraire, si le nombre des exemplaires par coin est inférieur 
à cinq, les chances de trouver des coins nouveaux sont assez 
grandes. L'étude de certains monnayages semble vérifier en 
général ces conclusions. A Athènes, par exemple, plusieurs 
séries de tétradrachmes stéphanéphores du ii^ siècle ont été 
très abondantes et il nous en est parvenu un grand 
nombre d'exemplaires : dans certaines émissions, nous 
avons actuellement plus de 7-8 pièces par coin, et il est exact, 
comme l'a noté Marg. Thompson, que la découverte de coins 
nouveaux est exceptionnelle. Au contraire, dans les séries frap- 
pées par Athènes à la fin du vi^ siècle et au début du v^, la 
situation est toute différente puisque l'on ne connaît guère en 
moyenne plus de deux pièces par coin. Il reste donc, semble-t-il, 
beaucoup à découvrir dans ce monnayage, et les classements 
actuels auront peut-être à subir des modifications dans l'avenir. 

On a parlé également des expériences effectuées par un ingé- 
nieur anglais, D. G. Sellwood, qui a entrepris de frapper des 
monnaies comme dans l'Antiquité et qui a publié le résultat 
de ses essais dans Numismatic Chronicle, 1963. Son rapport 
contient beaucoup de remarques intéressantes sur les conditions 



190 



RAPPORTS SUR LES CONFÉRENCES 



de la frappe, sur l'utilisation et la vie des coins qu'il avait 
confectionnés, et nous donne probablement un aperçu assez 
exact des procédés en usage dans les ateliers grecs. 

Une série de conférences a été consacrée aux problèmes de 
l'origine de la monnaie, problèmes souvent évoqués, et qui 
ont de nouveau fait l'objet de plusieurs études au cours de ces 
deux dernières décennies. On a rappelé tout d'abord les conclu- 
sions auxquelles était arrivé en 1951 E.S.G. Robinson en repre- 
nant l'examen des monnaies d'électrum et d'argent découvertes 
lors des fouilles de l'Artémision d'Ephèse. Ces trouvailles renfer- 
maient les premières monnaies qui aient été frappées, et celles- 
ci peuvent être placées entre 650 et 625 : cette nouvelle data- 
tion, sensiblement plus basse que la datation traditionnelle, 
oblige à revoir la chronologie de tous les monnayages de cette 
époque. Il est probable que ce sont les rois de Lydie qui ont 
eu l'idée de fabriquer des monnaies, mais que ce sont les Grecs, 
en particulier les Eginètes, qui leur ont donné, vers 600, la forme 
et l'aspect qui devaient devenir habituels. 

Selon une opinion assez générale, les premières monnaies 
n'ont pas été destinées aux échanges commerciaux (qu'il s'agisse 
du commerce avec l'extérieur ou des menues transactions quo- 
tidiennes) et il a fallu beaucoup de temps avant qu'elles n'aient 
reçu la destination à laquelle nous sommes si habitués aujour- 
d'hui que nous devons faire un effort pour en imaginer une autre. 
On a indiqué l'interprétation d'Edouard Will, De l'aspect 
éthique des origines grecques de la monnaie (Rev. hist., 212 
(1954), cf. Korinthakia (1955) et Rev. num.^ 1955), selon qui 
la monnaie à l'origine était « l'instrument d'évaluation d'une 
justice sociale distributive, destiné à maintenir la réciprocité 
des rapports sociaux sur le plan de la justice ». On a examiné les 
réflexions de R. M. Cook, Spéculations on the origins of the 
coinage, Historia, 7 (1958), p. 257-262; il considère que les 
monnaies n'ont pas été inventées pour servir aux transactions 
importantes, qu'elles ne pouvaient faciliter; il observe d'autre 
part que longtemps les monnaies ont été en métal précieux, 
et que les plus petites divisions connues représentaient une 
somme trop importante pour qu'elles fussent utilisables dans les 
échanges quotidiens. R. M. Cook serait donc enclin à penser 
que les monnaies ont été inventées pour permettre d'effectuer 
commodément un certain nombre de payements uniformes, 
par exemple le payement de soldes de mercenaires. On a étudié 
l'important article de C. M. Kraay, Hoards, small change and the 



HISTOIRE ET PHILOLOGIE 



191 



origin of coinage, J. Hell. St., 84 (1964), p. 76-91. Kraay exa- 
mine d'abord la circulation des monnaies au vi® et au siècle 
et dresse la liste des trésors monétaires trouvés à cette époque 
dans le monde grec. Il constate que les monnaies ont tendance 
à ne pas sortir des aires dans lesquelles elles ont été émises et 
qu'elles ne paraissent donc pas avoir été destinées à faciliter le 
commerce extérieur (du reste, si tel avait été leur rôle, comment 
expliquer que les Phéniciens, les Carthaginois, les Etrusques 
n'aient frappé monnaie que tardivement?). Kraay montre par 
exemple que les statères d'Égine, dont on aurait pu croire qu'ils 
circulaient largement, ne sortaient guère en réalité d'une 
région assez étroite, le Péloponnèse et le Sud de la mer Egée. 
Seules dans le monde grec circulaient sur une aire étendue 
les monnaies de deux pays producteurs de métal précieux : 
celles de Thrace et de Macédoine et celles d'Athènes (et non 
.pas les premières monnaies d'Athènes, mais seulement les 
tétradrachmes aux types d'Athéna et de la chouette, dont la 
frappe commence à la fin du vi® siècle). C. M. Kraay étudie 
ensuite les monnaies de petit module et constate que peu de 
villes en émettaient, et que ces petites espèces, de toute façon, 
représentaient des sommes assez élevées, puisqu'elles étaient 
en argent : elles ne pouvaient dans ces conditions servir commo- 
dément au commerce de détail. Quelle a donc été au début 
la fonction des monnaies? Kraay insiste avec raison sur leur 
caractère officiel et estime qu'elles ont dû servir à l'Etat pour 
des payements (distributions aux citoyens, paye de soldats et 
de mercenaires, salaire versé à des médecins, à des architectes, 
achats de matériaux pour des travaux publics), en même temps 
qu'elles lui constituaient une source de profit (l'Etat bénéficie 
de la prime qui s'attache à la monnaie qu'il a émise et qu'il exige 
comme moyen de payement). 

On a souligné l'importance de cette étude bien documentée, 
qui contient des vues d'ensemble et des remarques de détail 
très intéressantes sur les monnayages du vi^ et du siècle. 
Quelques observations ont été présentées. L'enquête de C. M. 
Kraay s'arrête à la fin du siècle : or, dans les siècles suivants, 
l'image de la circulation monétaire donnée par les trésors res- 
terait dans beaucoup de cas sensiblement la même, à une époque 
pourtant où les monnaies sont devenues sans conteste les instru- 
ments du commerce extérieur. Les trésors peuvent ne pas tou- 
jours donner une image exacte des arrivages de monnaies dans 
une région. On sait qu'à l'époque hellénistique des pays comme 



192 



RAPPORTS SUR LES CONFÉRENCES 



le royaume lagide et, ainsi que vient de le montrer H. Seyrig, le 
royaume de Pergame après l'institution du cistophore, ou encore 
Byzance et Calcédoine, ont établi à l'intérieur de leurs frontières, 
d'une façon durable ou temporaire, un marché monétaire fermé, 
interdisant la circulation des espèces étrangères. De telles situa- 
tions ont pu exister dès le vi® ou le siècle. L'étude des monnaies 
surfrappées d'Italie du Sud a montré que des monnaies étran- 
gères arrivaient dans cette région : pourtant les trésors moné- 
taires n'en contiennent à peu près aucune. Quand on considère 
que les villes d'Italie méridionale ont adopté un étalon particu- 
lier et ont donné à leurs pièces (les fameuses monnaies incuses) 
un aspect original, on peut se demander si ces villes n'avaient 
pas institué entre elles une économie monétaire fermée, qui expli- 
querait la rareté des monnaies étrangères dans les trésors. — 
Quant aux pièces de petit module, on a fait remarquer qu'il est 
difficile de se fonder sur la documentation actuelle : comme elles 
s'usaient et disparaissaient beaucoup plus vite que les monnaies 
de grand module et qu'elles étaient peu thésaurisées à cause 
de leur moins grande valeur, elles ne nous sont parvenues 
qu'en petit nombre et les exemplaires connus ne sont peut-être 
pas très représentatifs. — En ce qui concerne l'origine du mon- 
nayage, on a insisté sur le fait que les monnaies ont constitué 
pour les États non seulement une source de profit, mais aussi 
une source de prestige, et que ce dernier aspect a joué certaine- 
ment un rôle important dans l'adoption du nouveau moyen de 
payement. 

Pour mieux illustrer les monnayages de la fin du vil^ siècle, 
du vi^ et du V® siècle, on a étudié, à la lumière des nouvelles 
datations proposées au cours de ces dernières années, les émissions 
d'Égine (il est certain maintenant que les séries à la tortue de 
terre commencent non au iv^ siècle, mais au siècle précédent, 
entre 457 et 431), celles d'Athènes (les premières chouettes 
sont datées de la fin du vi^ siècle, ce qui renouvelle entièrement 
l'image qu'on se faisait du monnayage d'Athènes à cette époque), 
celles de Corinthe et de Thasos. 

Une autre série de conférences a été consacrée à la numis- 
matique des Séleucides. Ces souverains ont régné sur un im- 
mense empire qui s'étendait à une certaine époque de l'Asie 
Mineure occidentale à l'Indus et qui renfermait un grand nom- 
bre d'ateliers monétaires. La tâche la plus importante est de 
répartir les monnaies entre les divers ateliers du royaume. 
C'est seulement ainsi qu'on peut donner une idée juste du mon- 



HISTOIRE ET PHILOLOGIE 



193 



nayage de ces rois et un tel classement peut aboutir à des résul- 
tats d'un grand intérêt historique, puisque l'arrêt de la frappe 
dans un atelier peut signifier qu'il avait cessé d'appartenir 
au royaume. Le numismate américain E. T. Newell, dans deux 
ouvrages parus en 1938 et en 1940, a jeté les bases d'un classe- 
ment systématique des monnaies séleucides par ateliers, et les 
groupements qu'il a proposés demeurent pour la plupart excel- 
lents. Ils doivent cependant être complétés et précisés à l'aide 
des séries nouvelles qui sont apparues depuis vingt-cinq ans. 
On a essayé de montrer par quels raisonnements on pouvait 
attribuer tel groupe de monnaies à tel atelier. Sauf quelques 
rares exceptions (qu'on rencontre tardivement dans des ateliers 
phéniciens) le nom de l'atelier n'est jamais inscrit sur les pièces. 
Les monogrammes et les symboles ne donnent non plus aucune 
indication claire sur l'origine de l'émission : ils permettent 
assurément de former des groupes, mais- il reste à les attribuer. 
Les types demeurent également peu explicites : sur les monnaies 
d'argent, ils sont en général les mêmes dans les divers ateliers 
du royaume (tête du roi au droit et Apollon assis sur l'omphalos 
au revers); sur les monnaies de bronze, ils sont bien plus variés 
et souvent différents d'un atelier à l'autre (par suite du caractère 
local du monnayage de bronze), mais ils demeurent trop banals 
pour être attribués à tel atelier plutôt qu'à tel autre (ce sont en 
général des divinités grecques ou des attributs de divinités). 
L'examen du style fournit sans aucun doute des renseignements 
plus utiles : on peut souvent avec un peu d'expérience se rendre 
compte qu'une émission a été frappée dans les ateliers de l'Est 
du royaume plutôt que dans ceux de l'Ouest, ou inversement, 
mais ce genre d'appréciation, outre les risques d'erreur qu'il 
comporte, ne fournit que des indications générales qu'il faut 
encore préciser. En réalité le point de départ le plus sûr est 
donné par les lieux de trouvaille des monnaies de bronze : 
celles-ci, à la différence des monnaies d'argent, n'ont en effet 
le plus souvent qu'une circulation locale, et la découverte répé- 
tée dans telle région d'exemplaires d'une même série permet 
de déterminer l'atelier qui les a émis. On dispose dès lors d'une 
attribution solide à partir de laquelle d'autres classements à 
l'atelier en question seront possibles : on utilisera les rapproche- 
ments fondés sur les symboles, les monogrammes, le style; 
on pourra observer aussi la forme que donne l'atelier au flan 
de ses monnaies et la technique de frappe qu'il emploie (ajuste- 
ment ou non-ajustement des coins). On arrivera de la sorte à 



G6 0645 67 046 3 



13 



194 



RAPPORTS SUR LES CONFÉRENCES 



constituer pour chaque atelier des séries de plus en plus larges 
et cohérentes. 

Ont suivi régulièrement les conférences : M. Lenain, qui, 
comme l'an dernier, a fait bénéficier les auditeurs de ses connais- 
sances techniques et a apporté à chaque conférence un choix de 
monnaies grecques de sa collection personnelle; M. Lepage; 
Mlle Mainjonet et M"^^ Nicolet, de la Bibliothèque nationale; 
M. Ducrey, de l'Université de Lausanne; M. Vidal-Naquet, 
de la Faculté de Lyon, dont les interventions ont été très intéres- 
santes; M. Gauthier, de la Sorbonne; M. Michaud, de la Faculté 
de Besançon; M. Goukowsky, de la Faculté de Nancy; M. Auge, 
de l'Ecole normale supérieure. 

Le directeur d'études a publié au cours de l'année scolaire : 

Un atelier monétaire séleucide dans la province de la mer 
Erythrée? {Revue numismatique, 1%5, p. 36-43). 

Une monnaie nouvelle de Cyrène utilisée comme flan à 
Gortyne de Crète {Bull. Soc. franç. num., 21 (1966), p. 26-27). 

Julien Gain et le Cabinet des Médailles {Gazette des Beaux- 
arts, juillet-août 1966, p. 72-75). 

En collaboration avec J. Mazard, P. Prieur et J. Yvon : 
La Société française de numismatique, 1865-1965 {Revue numis- 
matique, 1965, p. 15-29). 



HISTOIRE ET PHILOLOGIE 



195 



ÉPIGRAPHIE LATINE IMPÉRIALE 

Chargé des conférences : M. H. -G. Pflaum, 
directeur scientifique au C.N.R.S., élève diplômé de la Section 

On a d'abord continué, reprenant les recherches de l'année 
précédente, à s'occuper de l'histoire d'un régiment de cavalerie 
stationné en Numidie. Vala I Pannoniorum, en espérant que se 
dégage parmi les auditeurs une équipe désireuse de s'atteler 
à l'article qu'on leur proposait. Mais comme le sujet ne paraissait 
pas susciter un intérêt suffisant parmi l'assistance, l'on s'est 
tourné vers diverses inscriptions sénatoriales, équestres et 
municipales posant des problèmes de restitution ou d'interpré- 
tation. C'est ainsi que l'on a expliqué un texte de Cuicul, l'ac- 
tuelle Djemila {CIL, VIII, 20144 + Actes du IV^ Congrès épi- 
graphique de Vienne, 1962, p. 224 et suiv.) où il était question de la 
taxatio. Une autre inscription de cette colonie, le cursus de 
Q. Planius Sardus L. Varius Ambibulus, D. 9486 a démontré 
que la mélecture de la longueur d'un tilde peut changer la com- 
préhension du texte. Dans une inscription de Sardaigne, récem- 
ment rééditée par M^i® G. Sotgiu (Iscrizioni latine délia Sar- 
degna, I, 1%1, 52) on a pu montrer que les lettres ITALI pré- 
cédant la mention du tribunal militaire laticlave de l'intéressé 
devaient être la désinence ITALI de capitali et qu'il s'agissait 
donc du poste de /// vir capitalis, que l'on attend à cet endroit 
de la carrière. 

L'on a également présenté aux auditeurs divers textes con- 
tenant des expressions caractéristiques soit pour une région, 
soit à cause de leur emploi différencié. C'est ainsi que l'on ne 
trouve la formule de deuil pius in suis que dans la partie méri- 
dionale de la péninsule ibérique. Quand on la rencontre en dehors 
de ce territoire, il s'agit toujours d'un homme, ou d'une femme, 
originaire de ce secteur de l'Espagne. En faisant connaître le 
premier tome des Inscriptions of Roman Britain, publié en 1966 
par les soins de R. C. Collingwood et M. R. P. Wright, l'on a traité 
de la différence entre les titulatures de subprocurator et adiutor 
à la lumière d'une inscription de ce recueil {IRB 1288). Il s'avère 

13. 



196 



RAPPORTS SUR LES CONFÉRENCES 



que l'on donne le titre de suhprocurator, quand on insiste sur 
la situation officielle de l'intéressé, tandis que l'on préfère le 
terme adiutor talis procuratoris cuiusdam provinciae vel officii, 
quand l'on veut souligner les liens qui unissent le détenteur 
du poste subalterne à son supérieur hiérarchique. Une 
autre formule que l'on a commentée est celle des cives consis- 
tentes, à propos de résidents romains à Edesse en Osrhoène. 

C'est en revenant sur certaines inscriptions équestres d'Es- 
pagne dont on avait traité au Colloque de Madrid {Les Empereurs 
romains d'Espagne, 1966, p. 91 et suiv.) que l'on s'est aperçu 
que l'on a omis jadis, en travaillant sur les procurateurs équestres, 
de s'occuper des débuts des procuratèles provinciales. On a 
par conséquent consacré les séances des mois d'avril et mai 
à des recherches sur ce sujet en proposant aux auditeurs de pu- 
blier un article à la suite de l'élaboration du matériel au cours 
de l'année 1966/1967. En attendant nous avons montré la diffé- 
rence d'attributions entre un praefectus fisci, un procurator et un 
pro legato, entre un procurator Caesaris Augusti in Syria 
et un proc. provinciae Syriae, etc. Comme plusieurs vétérans parmi 
les auditeurs ont manifesté un grand intérêt, nous espérons que 
ce projet pourra être mené à bonne fin. 

Mentionnons enfin, que M. R. Preux, assistant d'histoire 
romaine à la Faculté des Lettres de Lille, qui a entrepris sous 
notre direction de commenter deux décrets de consolation de 
Pouzzoles {CIL, X, 1784 et 1785) a entretenu l'assistance à 
trois reprises des progrès de sa recherche. La résolution des 
sigles V. 0. {vir ornatus, vir {h)onestus, vir optimus) a retenu 
l'attention. 

L'assistance a été plus nombreuse que les années précédentes 
et fort assidue. Nous avons eu le plaisir de voir revenir un 
certain nombre d'anciens auditeurs. C'est ainsi que M. Marcel 
Benabou, Marocain, attaché de recherche au C.N.R.S., a suivi 
notre enseignement. Il s'intéresse à la résistance berbère en 
Afrique du Nord en vue d'une thèse de lettres et est en passe de 
devenir un bon épigraphiste. Une remarque sur une ruse du 
célèbre affranchi d'Auguste, le procurateur des Gaules Licinus, 
l'a engagé à une recherche qui paraîtra incessamment dans la 
Revue des études anciennes. Miss Valérie Mason, Anglaise, 
est toujours appliquée à terminer son travail sur le voyage de 
Septime Sévère et de sa famille en Afrique du Nord. MM. Y. 
DE KiscH, normalien agrégé, X. Loriot, candidat à l'agrégation, 



HISTOIRE ET PHILOLOGIE 



197 



et E. Haag, Luxembourgeois, ont continué avec profit à montrer 
un très vif intérêt aux problèmes épigraphiques. 

Parmi les nouveaux auditeurs nous mentionnerons d'abord 
MM. J. Cl. Frédouille et R. Stuveras, assistants de latin à 
la Sorbonne et M. Lepelley, assistant d'histoire ancienne à 
Nanterre. Leurs interventions judicieuses ont été fort utiles. 
M. P. Corbier, candidat à l'agrégation, auteur d'un diplôme 
sur l'histoire sociale et économique de Cuicul, est un jeune 
chercheur plein de promesses et d'intérêt pour i'épigraphie la- 
tine de l'Afrique du Nord. M. M. Rapoport et M. S. Sellami, 
Marocain, ont été pleins de zèle. Enfin, M"^® M. -P. Rideau, 
Mme M.-O. Mouton et Chr. Saulnier ont assisté sans défaillance 
à toutes les séances, bien que la difficulté de certains problèmes 
aurait pu décourager des néophytes. 

M. F. JocHUM, Allemand, a suivi nos cours à partir de Pâques. 

MM. Noël DuvAL, chargé d'enseignement à Lille et P. -A. 
Février, professeur d'histoire ancienne à Alger, nous ont fait 
l'honneur d'assister à deux, respectivement à une conférence. 



I 



HISTOIRE ET PHILOLOGIE 



199 



ÉPIGRAPHIE LATINE ET ANTIQUITÉS ROMAINES 
Directeur d'études : M. Raymond Bloch 

Comme les années précédentes, il a paru utile, plutôt que 
de faire des cours dogmatiques portant sur de grandes ques- 
tions d'épigraphie et d'archéologie, de montrer, en partant de 
la base concrète des textes classiques, comment les progrès 
de nos connaissances et les découvertes nouvelles permettaient 
d'éclairer ces textes en des points demeurés encore obscurs. 
Une telle méthode de travail nous paraît correspondre à la 
vocation de l'enseignement des Hautes Etudes puisqu'elle 
illustre concrètement le processus même du travail de l'histoire. 
Alors que les premiers livres de Tite-Live nous avaient aupa- 
ravant servi de thèmes d'études, cette année l'Enéide ou plutôt 
certains de ses passages ont constitué le point de départ de la 
recherche. L'exégèse fut centrée sur un certain nombre de pro- 
blèmes dont nous donnerons ici quelques exemples. 

Les découvertes de céramique mycénienne se multiplient 
actuellement en Italie du Sud et les récentes fouilles de l'Ecole 
suédoise de Rome ont mis au jour en Etrurie, à Luni, près de San 
Giovenale, les premiers tessons mycéniens qui y soient jamais 
apparus. Ces tessons datent de la période allant de 1400 à 1200 
avant J.-C. Un tel mouvement commercial allant de l'Egée vers 
l'Ouest — même s'il ne s'agit pas d'une précolonisation — doit 
aujourd'hui entrer en ligne de compte, lorsque l'on étudie la 
genèse de la légende concernant la venue d'Héraklès sur les 
bords du Tibre, l'établissement d'Evandre sur le Palatin, enfin 
la fondation troyenne de Rome. Il parut donc nécessaire de pré- 
senter l'ensemble des données du problème et l'on fut ainsi amené 
à faire brièvement le point de la question mycénienne, des fouil- 
les de Troie et du problème homérique (grâce en particulier au 
livre récent et remarquable de G. S. Kirk, The songs of 
Homer, Cambridge, 1962). De telles recherches ont mis en lu- 
mière un des aspects difficiles de la science actuelle; très spéciali- 



200 



RAPPORTS SUR LES CONFÉRENCES 



sée si l'on veut espérer progresser quelque peu, elle nécessite 
cependant des connaissances extrêmement complexes et variées 
et qui mettent en jeu des civilisations diverses. C'est une 
raison, parmi d'autres, qui rend indispensable le travail par équi- 
pes, souvent difficile à instituer dans nos disciplines et qui est 
seul capable cependant de répartir et de coordonner les efforts 
et les travaux. 

Une étude comparative de certaines des compétitions funé- 
raires, si admirablement traitées dans le chant XXIII de l'Iliade 
et le livre V de l'Enéide, permet de mettre en valeur et d'analyser 
l'originalité et les intentions virgiliennes d'une part, dans le 
tableau des régates (qui sont comme une transposition hardie, 
sur l'eau, de la course de chars homérique), de l'autre dans celui 
du carrousel équestre des jeunes Troyens appelé ludus Troiae. 
L'arrivée et l'établissement des Troyens dans le Latium, qui occu- 
pent le livre VII, furent l'occasion d'utiliser, d'analyser et éven- 
tuellement de critiquer certains passages du récent livre d'A. Alfôl- 
di, Early Rome and the Latins, paru en 1965. 

Le commentaire de Servius n'a pas échappé à notre analyse 
et, par le recours simultané d'une part aux données archéolo- 
giques, de l'autre aux principes religieux des Etrusques, nous 
avons cru pouvoir expliquer un passage resté curieusement jus- 
qu'ici incompris. Il s'agit de la phrase fameuse (Servius, En., 
I, 422) concernant la première prise de contact d'Énée avec 
Carthage. Suivi de son fidèle Achate, Enée gravit une colline 
et de son sommet contemple Carthage naissante. Il admire 
la cité monumentale, jadis un amas de gourbis {magalia quon- 
dam), il admire les portes, le bruissement de la foule, le pavé des 
rues : 

Miratur portas strepitumque et strata viarum. 

Le commentaire se lit ainsi (éd. de Harvard, 1946, vol. 2) : 
({Quidam hoc (^portas et vias magalia quondam miratur» non 
simpliciter dictum volunt quoniam prudentes etruscae discipli- 
nae aiunt apud conditores etruscarum urbium non putatas 
iustas urbes fuisse in quibus non très portae essent dedicatae 
et tôt viae et tôt templa, lovis, lunonis, Mineruae. Bene ergo 
miratur Aeneas, ubi fuerant magalia, illic esse legitimam 
ciuitatem; nam et portas et vias uidebat et mox templum 
lunoni ingens et strata uiarum. Primi enim Poeni uias lapidi- 
bus stravisse dicuntur )>. 



HISTOIRE ET PHILOLOGIE 



201 



Les érudits s'étonnent depuis toujours d'une telle définition 
de la structure de la cité étrusque, définition qui semble en 
contradiction avec la doctrine fondamentale des livres rituels 
et avec les données des fouilles. Le plan de la cité étrusque 
repose, on le sait, en principe sur la croisée axiale du cardo, 
orienté Nord-Sud et du decumanus, orienté Est-Ouest et, en 
fait, des plans orthogonaux apparaissent en toute lumière, à 
partir de la fin du vi® siècle avant J.-C, dans les fondations colo- 
niales des Etrusques, à Capoue, en Campanie, à Marzabotto, 
et Spina dans la plaine du Pô. Cette structure a justement été 
mise en rapport avec la popularité du plan en échiquier dans les 
cités contemporaines de l'Ionie grecque et avec les principes 
mis en forme et répandus un peu plus tard par les écrits d'Hippo- 
damos de Milet. La différence cependant existe : l'orientation 
des villes grecques est éminemment variable, celle des cités 
étrusques orthogonales strictement fixée d'après les points 
cardinaux. C'est que l'orientation du monde commande toute 
la pensée religieuse des Etrusques, le foie de Plaisance et la divi- 
sion du ciel le prouvent suffisamment. Et voici que nous nous 
acheminons vers l'explication de la phrase servienne. Les Dieux 
en effet, sur terre comme dans le ciel, occupent la partie nord 
d'où ils surveillent et protègent le monde. Varron (Festus, 339) 
écrit : «-A deorum sede cum in meridiem spectes ad sinistram 
sunt partes mundi exorientes, ad dexteram accidentes ». Ce siège 
des Dieux {Deorum sedes) est représenté, dans les villes, par 
l'Acropole, colline située au Nord et où s'élèvent les temples des 
Dieux majeurs. Selon les principes étrusques, conservés par 
la phrase de Servius, et c'est ainsi qu'il la faut interpréter, toute 
cité toscane, régulièrement orientée, comprend au Nord trois 
temples ou bien — comme ce sera le cas à Rome — un temple 
tripartite dédié à la triade suprême, Jupiter, Junon et Minerve. 
Un tel sanctuaire domine, sur une acropole, toute la ville, la pro- 
tège et, du côté du Nord, en ferme l'accès. Il reste, par consé- 
quent, trois portes, et trois voies menant du centre axial de la 
ville à ces portes. En fait, l'archéologie a révélé l'existence de 
nombreuses villes préromaines à trois portes; le fameux texte de 
Gubbio indique l'exécution de sacrifices devant les trois portes du 
Mont Fisius; et il faut, d'une manière générale, ne pas tirer, de 
l'existence d'un plan axial et orthogonal, valable pour l'intérieur 
de la ville, des conséquences pour la structure de l'enceinte qui, 
elle, s'adapte aux nécessités du terrain et aux ouvertures de 
cette enceinte sur le monde extérieur. Cette analyse a été pré- 



202 



RAPPORTS SUR LES CONFÉRENCES 



sentée en juin 1966 à un colloque réuni à Bologne sur la ville 
étrusque et italique. 

L'auditoire, parmi lequel disparurent, en seconde partie de 
l'année, ceux qui étaient le plus occupés par les soins de la pré- 
paration de leurs examens ou de leurs concours, a compris, 
€omme à l'accoutumée, des éléments nombreux et divers. 
Voici les noms des auditeurs dont plusieurs avaient été présents 
au cours des années antérieures. Anciens élèves ou élèves de 
l'Ecole normale supérieure de la rue d'Ulm : MM. Andreau, 
DE KiscH, Baudot, Pailler, Capdeville, Thuillier, — élèves 
de l'École normale supérieure de Sèvres : M^^^^ Gardes et Pau- 
KAULT, — professeurs de lycées et assistants de Facultés : M"^® 
Regnot, mm. Bouloumié, Hano, Laisi, Liou — étudiants à Paris : 
Mnie Le Goff, Mlles Grosset et WiLMOTTE, MM. Ferdière, 
Rapoport, Vacsler, Stromberg, Weil-Goudchaux, — étrangers, 
Mlle Valéry Mason, Anglaise, MM. Stropponi, Italien, Zaga- 
NiANis, Grec. Plusieurs anciens auditeurs et amis ont tenu à venir 
participer exceptionnellement à nos cours, ainsi MH® Briguet, 
attachée au C.N.R.S., MM. P. Gros, ancien élève de l'École 
normale supérieure, R. Stuveras, assistant à la Faculté des 
Lettres de Paris, M^^e Barbet, attaché au C.N.R.S., MUe Cathe- 
rine Klein, candidate à l'agrégation, M'^^ Thérèse Prince- 
Falmagne, professeur à la Faculté des lettres de Montréal. 
Plusieurs exposés ont tenu l'auditoire au courant des travaux 
poursuivis : M. R. Stuveras a fait le point de ses recherches 
romaines sur l'iconographie du « putto » bacchique, M^'^^ Bar- 
bet a présenté ses conclusions sur les peintures romaines de 
Provence, M. Thuillier a présenté une étude d'ensemble sur 
les frères Vibennae, condottieres de l'Étrurie archaïque. M. de 
KisCH nous parla de ses recherches sur l'Histoire Auguste. Le 
général Schmiedt, directeur-adjoint de l'Institut géographique 
militaire de Florence, a pu, à l'occasion d'un court séjour à 
Paris, présenter à nos auditeurs un tableau d'ensemble de ses 
recherches de photographie aérienne concernant divers aspects 
de la civilisation urbaine de l'Italie ancienne. Admirablement 
illustré par des projections en couleurs de qualité exceptionnelle, 
cet exposé a suffi à montrer, par l'exemple, le grand intérêt que 
présente l'utilisation systématique de la photographie aérienne 
pour les recherches archéologiques. Nous avons été particulière- 
ment frappé, pour notre compte, par les données nouvelles 
ainsi apportées, concernant les installations portuaires puniques 
de Sardaigne et de Sicile. 



HISTOIRE ET PHILOLOGIE 



203 



Publications et conférences du directeur d'études : 

Livre : UArt des Étrusques, Bibliothèque des Arts, Paris, 
1965. 

Articles : Liberté et déterminisme dans la divination 
étrusque, dans les Studi in onore di Luisa Banti, Rome, 1965, 
p. 63-68. 

Traditions celtiques dans l'histoire des premiers siècles de 
Rome, dans les Mélanges d'archéologie, d'épigraphie et d'his- 
toire offerts à J. Carcopino, Paris, 1966, p. 125-137. 

Lettres et signes d'assemblage : documents relatifs au cra- 
tère de Vix, dans les Mélanges offerts à A. Piganiol, Paris, 
1966, 2, p. 621-636. 

Conférences, dans le cadre des cours d'histoire de l'art, sur 
l'art étrusque et romain, à l'École polytechnique de Paris. 

Le 28 janvier 1966, conférence à l'Institut de droit romain 
de la Faculté de droit de Paris, intitulée « Réflexions sur le 
plus ancien droit romain ». 

Participation, en juillet 1965, à la rencontre internationale 
assyriologique qui s'est tenue à Strasbourg et avait pour thème : 
« la divination dans la Mésopotamie ancienne et les régions 
voisines » et conférence sur « la divination étrusque et romaine ». 

Participation du 6 au 11 septembre 1965 au XI^ Congrès 
international d'histoire des religions, au Claremont Collège, 
près de Los Angeles. Dans le cadre de l'un des grands thèmes 
traités au Congrès, Guilt and rites of purification, communica- 
tion intitulée Nature et valeur des rites de purification dans 
l'ancienne Rome. Participation, du 31 mai au 4 juin, à un congrès 
tenu à Bologne sur « la cité étrusque et italique préromaine » 
et communication intitulée Urbanisme et religion chez les 
Étrusques. 

Reprise, en juillet 1966, de la direction des fouilles, organisées 
par l'Ecole française de Rome, à Casalecchio, près de Bologne 
(fouilles commencées en 1961, interrompues en 1965). 



1 



HISTOIRE ET PHILOLOGIE 



205 



PROTOHISTOIRE EUROPEENNE 

Chargé de conférences : M. René Joffroy, 
conservateur en chef du Musée des Antiquités nationales 



Comme l'année précédente, les conférences ont été consacrées 
à l'étude de la civilisation du premier âge du Fer en Europe. 
On a insisté sur l'importance économique de la substitution 
du fer au bronze dans l'armement — substitution qui correspond 
à de grands bouleversements sociaux. La diffusion du fer en 
Europe centrale et occidentale ne peut se comparer en aucune 
façon à ce que fut celle du bronze : elle s'est faite plus ou moins 
rapidement selon la vitesse des courants économiques et des 
mouvements migratoires qui la commandèrent. Si au Sud de la 
mer Noire, chez les Hittites, on trouve le fer dès 1400, ce dernier 
ne pénètre en Espagne que vers 850, et en Angleterre que vers 
400-350. Il est bien évident que de tels décalages chronologiques 
entraînent obligatoirement de profondes différences, tant dans 
la forme des outils et des armes que dans les rites funéraires. 

Au cours de cette année, on s'est efforcé plus particulièrement 
de préciser quels ont été les traits distinctifs de la civilisation 
du premier âge du Fer dans la France du Sud-Ouest et en Espagne. 
Des travaux récents et excellents, permettent de se rendre compte 
de l'unité du hallstattien de part et d'autre des Pyrénées, encore 
qu'il faille tenir compte d'éléments indigènes qui concourent 
à la création de faciès régionaux. Le premier âge du Fer langue- 
docien a été étudié d'après les travaux de M. Louis et d'O. et 
J. Taffanel. Ce sont les recherches de Malaquer de Motes au 
Cortes de Navarra — important habitat — qui ont servi d'exem- 
ple typique pour l'Espagne. 

Une autre série de conférences a étudié les nécropoles de la 
vallée du Tessin, notamment les cimetières de Giubiasco, de Cas- 
tione, de Cerinasca d'Arbedo, dont l'intérêt est fort grand puisque 
les sépultudes contenaient des objets de parure et des vases 
métalliques montrant l'importance des échanges économiques 
entre l'Italie du Nord et le plateau Suisse. 

En Belgique, les tombelles hallstattiennes de Court Saint- 
Etienne qui renfermaient des rasoirs pédonculés, des épées 



206 



RAPPORTS SUR LES CONFÉRENCES 



à antennes accompagnées de nombreux éléments de harnache- 
ment, ont permis de mettre en évidence des influences orientales 
venant de la Bohême. 

Enfin, la dernière conférence a été consacrée à une revision 
de la typologie des fibules du premier âge du Fer. 

Les conférences ont été suivies par M"^®^ Adrian, Boucher, 
Billet, Teitgen, Bourgeois, Hervé, Mercier, Jacq Le Rou- 
zic, Mlles Nassoy, Suquet, Richard, Deflandre, MM. Re- 
vailler, Lapointe. 



HISTOIRE ET PHILOLOGIE 



207 



ICONOGRAPHIE ANTIQUE 

Chargé de conférences : M. Georges Ville, 
conservateur au Musée du Louvre 



Après une introduction méthodologique sur les principes 
fondamentaux de toute étude iconographique et sur les niveaux 
de signification d'une image antique, nous avons entrepris d'étu- 
dier un célèbre relief du Louvrje, la base dite de Domitius Ahe- 
nobarbus ; nous avons pour commencer fait table rase de l'impor- 
tante bibliographie suscitée par ce monument; la plupart des 
travaux qui lui ont été consacrés ne sont que le développement 
d'une idée préconçue sans mise en série sérieuse. Notre propos 
était de considérer tous les aspects du relief qui pouvaient être 
isolés, à la fois pour eux-mêmes et pour dater et expliquer 
cette image dans son ensemble. 

D'abord les toges : on admet communément qu'il y a une toge 
républicaine sans umho ni halteus, avec une simple amorce 
de sinus, ce qui est vérifiable; on admet aussi que cette toge 
républicaine, d'abord courte (toga exigua), comme on voit 
sur V Arringatore de Florence, cède la place dans le courant du 
i^'' siècle avant notre ère à une toge plus longue ; les auteurs diver- 
gent toutefois sur la date de ce changement — ce qui n'est pas 
sans influer sur les datations nombreuses qui se fondent sur ce 
critère; or nous avons montré en refaisant l'histoire de la toge 
depuis ses origines étrusques — la toge apparaît dans l'iconogra- 
phie dès le V® siècle, jusqu'au changement d'ère et à l'apparition 
des premières toges impériales, que l'on rencontre très tôt 
des toges « longues » ; en outre, un examen du monnayage 
républicain confirme qu'entre le milieu du ii^ siècle et le change- 
ment d'ère on connaît aussi bien la toge courte que la toge 
longue avec au demeurant toutes les formes intermédiaires 
possibles. Nous avons accessoirement montré que le passage 
de la toge « républicaine » à la toge « impériale » ne se faisait que 
progressivement : à l'Ara Pacis, les toges de l'enceinte sont 
déjà des toges « impériales », tandis que les toges de l'autel 
proprement dit sont encore des toges « républicaines ». 

Pour le couple de musiciens — un joueur de flûte et un joueur 



208 



RAPPORTS SUR LES CONFÉRENCES 



de lyre (qui n'apparaît que trois fois dans les reliefs sacrificiels 
romains), nous sommes aussi remonté aux origines dans l'ima- 
gerie étrusque : ce couple se rencontre dans toutes sortes de con- 
textes, cultuels, cérémoniels, privés; si d'autre part le sacrifice 
romain exclut dès la fin de la République le joueur de lyre, l'exis- 
tence d'un collegium tihicinum et fidicinum Romanorum qui 
s(acris) p{ublicis) p{mesto) s{unt), atteste encore au début du 
11^ siècle de notre ère la survivance du couple primitif. 

Avant de rechercher l'origine du type du Mars représenté à 
gauche de l'autel, nous avons essayé de dénombrer un certain 
nombre de « Mars » étrusques dont l'image cultuelle nous était 
connue par des séries d'ex-voto en bronze ou en terre cuite 
que nous avons tenté de replacer dans un centre et à une époque 
donnés. 

Nous nous sommes ensuite longuement attaché à l'armement 
que portent les soldats ; nous avons montré combien ces problèmes 
attendaient encore la plupart de leurs solutions et qu'en parti- 
culier, on ne devait pas faire le moindre crédit aux Armes ro- 
maines de P. Couissin. Parmi les approximations que nous avons 
proposées, nous retiendrons celle-ci : la remarquable fixité de 
l'armement dans l'armée romaine, surtout dans la cavalerie : les 
cavaliers du monument de Paul Emile à Delphes portent des 
armes qui se retrouvent à peu près semblables sur les reliefs de 
la colonne Trajane ou du monument d'Adam Klissi; la réalité est 
toutefois un peu différente dans l'infanterie à cause de l'adoption 
sous l'Empire de la cuirasse segmentata. 

Ces recherches se sont finalement révélées plus intéressantes 
pour elles-mêmes que pour le but qu'elles s'étaient proposé 
initialement et qui était d'apporter une contribution décisive 
au problème de la datation de la base; paradoxalement c'est la 
stylistique qui fournit les données les plus sûres; les progrès 
qui ont été accomplis ces dernières décennies dans la connais- 
sance de la sculpture néo-attique, à la fois au sens strict et au 
sens large, ne permettent plus d'adopter pour la partie muni- 
choise de notre relief les datations hautes que l'on proposait 
parfois (la seconde moitié du ii^ siècle ou la première moitié 
du i^^ siècle); l'ensemble Paris-Munich appartient à 
l'extrême fin de la République ou aux toutes premières années 
de l'Empire; à cela vient s'ajouter pour la datation des noces 
de Neptune et d'Amphitrite de Munich le rapprochement plus 
iconographique que stylistique indiqué par K. Schefold avec les 
monnaies émises par les préfets de la flotte d'Antoine et qui 



HISTOIRE ET PHILOLOGIE 



209 



figurent Antoine et Octavie sur un char tiré par quatre chevaux 
marins (en 37). 

En manière de conclusion, nous avons proposé aussi une 
exégèse et une date; nous avons d'abord admis ainsi qu'a montré 
Castagnoii qu'il n'y avait pas de rapport nécessaire entre le relief 
et les Domitii Ahenobarbi et le temple de Neptune; les exégèses 
possibles se ramenaient à deux : cens et lustrum, ou missio (ou 
dilectus) exercitus; l'absence de licteurs et de costume militaire 
pour l'officiant excluant d'emblée cette seconde hypothèse, 
force était de se rallier à la première. Pour la date, l'impos- 
sibilité de rattacher la scène au dernier lustrum républicain 
connu (70) posait un problème difficile, car on ne pouvait 
d'autre part voir dans le relief une représentation du cens et 
du lustrum effectués par Auguste en 28. 

Comme on devait exclure a priori qu'il s'agisse d'une scène 
générique, ce qui est étranger au relief historique romain, il 
restait à supposer qu'un membre de la nobilitas avait voulu 
exalter (comme faisaient les monnayeurs) un ancêtre de leur 
gens qui avait géré, sans doute au li^ siècle, car au i^^ la censure 
a beaucoup perdu de son prestige, une censure célèbre; et l'on 
pourrait songer, sans que cela soit nécessaire, au mouvement d'opi- 
nion en faveur de la censure qu'a dû provoquer le geste d'Auguste 
en 28 : l'exaltation d'un ancêtre gentilice se serait alors doublée 
d'un geste politique à l'égard du Prince. 

La conférence a été suivie par M"^^^ ou M^^^^ Amad (Egypte), 
BiDAUT, Briguet, Bromberger, Chaigne, Clergier, Douau, 
GouY, HoussET, JuLLiAN, Meilhan, Pinelli, Plaete, Vafo- 
POULO (Grèce); MM. Lapointe, Léon (Espagne), de Montbri- 
ZON, PoNTOxN (Canada). 



G6 0645 67 046 3 



14 



HISTOIRE ET PHILOLOGIE 



211 



PHILOLOGIE LATINE 

Directeurs d'études : MM. Alfred Ernout, membre de Flnstitut, 
et Jacques André 
Conférences de M. Jacques André 



Dans la première conférence ont été continuées les recherches 
esquissées l'année précédente sur un domaine bien délimité 
du lexique latin : les noms d'oiseaux. A l'intérieur même de 
cette catégorie, on a choisi d'examiner de façon approfondie 
les formations onomatopéiques. Ce procédé de création verbale, 
quelle que soit la partie du lexique envisagée, est, d'une façon 
générale, étudiée de façon peu systématique. Dans un premier 
temps, dont les recherches ont été longues et étendues, on s'est 
efforcé d'en dresser la liste (en éliminant les transcriptions du 
grec chez les auteurs techniques) d'après les étymologies des 
anciens et des modernes, et par une confrontation d'une part 
avec la terminologie grecque et les noms des diverses langues, 
d'autre part, avec le cri ou le chant des oiseaux désignés, notés 
dans les ouvrages récents, grâce à des enregistrements au magné- 
tophone. On a ainsi dénombré 46 onomatopées pour 30 oiseaux, 
soit 28 % des espèces représentées dans le lexique latin, propor- 
tion assez considérable. On a reconnu l'arbitraire relatif du signe, 
dénoncé par la coexistence de plusieurs perceptions possibles 
d'un même son {buhojhufojgufo — cicirrusjcoccus), confirmées 
par les noms modernes. On a enfin cherché quels étaient les 
éléments phoniques les plus caractéristiques de ces formations 
du point de vue du consonantisme (prédominance des palatales 
sur les dentales), du vocalisme (prédominance de ajiju) et de la 
constitution du mot (redoublement intégral ou brisé). 

Au cours de la seconde heure, consacrée à la critique verbale, 
on a pris comme texte d'étude le livre XXI de VHist. nat. de 
Pline l'Ancien. Le texte a été étudié sur photocopies de 6 manu- 
scrits représentant les deux classes {Vde et ERp). Les auditeurs, 
dont certains étaient débutants, ont procédé à des collations véri- 
fiées ensuite en commun et à l'établissement d'un apparat. 
Ces travaux ont confirmé la valeur de certains recentiores comme 

et on a adjoint un 7^ manuscrit, que nous avons appelé g, le 



14. 



212 



RAPPORTS SUR LES CONFÉRENCES 



Parisinus Latinus 6800, où nous avons retrouvé la plupart 
des leçons — excellentes ou exécrables — données par les pre- 
miers éditeurs, qui les lui devaient sans doute. 

Ont suivi les conférences avec assiduité M"^^^ Barbe-Ban- 
VARD (assistante à la Sorbonne), Gourevitch et Lambret, 
MM. DuMONT (assistant à Nanterre), Martin et Richard (assis- 
tants à la Sorbonne), Zaganiaris (Grec). 



HISTOIRE ET PHILOLOGIE 



213 



LITTÉRATURE LATINE D'ÉPOQUE CHRÉTIENNE 

Directeur d'études : M. Pierre Courcelle, 
membre de Vlnstitut 

Le directeur d'études a fait lui-même des exposés sur deux 
sujets distincts. 

Le premier touchait la numismatique impériale du siècle. 
Sur les monnaies de huit empereurs, de l'an 425 à l'an 474, 
on voit chaque fois l'empereur poser le pied droit sur la tête 
d'un serpent à face humaine. Ce serpent ne peut être Attila, 
comme on l'a cru autrefois, puisque ce type est antérieur. Après 
un examen critique de diverses théories touchant l'origine du 
type, on s'est efforcé d'en expliquer la diffusion à l'aide de textes 
contemporains très nombreux touchant les invasions germa- 
niques. Certains auteurs parlent des dracones barbares, mais 
le draco était aussi bien, depuis Trajan, une enseigne d'emploi 
courant dans l'armée romaine. D'autres commentent le Psaume 
XC, 13 : Conculcabis leonem et draconem, en l'appliquant aux 
hérétiques, agents au service du Serpent diabolique. Au siècle 
le draco est, aux yeux des propagandistes catholiques et Romains, 
avant tout le persécuteur arien, c'est-à-dire le roi vandale. Le 
succès de ce type au cours du siècle, tant en Orient qu'en 
Occident, doit s'expliquer de la sorte, même si, en fait, les 
préparatifs contre les rois vandales furent couronnés d'échecs. 

Une autre recherche eut pour objet des scènes d'interprétation 
difficile, représentées sur plusieurs miniatures romanes inédites. 
Une solution fut proposée, selon le cas, à partir de Y Arithmétique^ 
de la Musique ou des Opuscula theologica de Boèce. 

Les auditeurs, tous munis d'une culture spécialisée et tous 
assidus (sauf exceptions très légitimes) furent : M"^^^ S. Deléani, 
assistante à Nanterre, E. Luciani, licenciée ès lettres, et M^^^ A. PoN- 
CET, élève de l'Ecole normale supérieure de jeunes filles; 
MM. Chollet, élève de l'École normale supérieure; Courtes, 
chargé de conférences à la Faculté des lettres de Nancy; Da Sil- 
VA, Brésilien; Doignon, chargé de conférences à la Faculté des 
lettres de Besançon; R. P. Gillet, O.S.B.; MM. Huftier; 



214 



RAPPORTS SUR LES CONFÉRENCES 



JuNGBLUT, assistant à Nanterre; de Kisch, élève agrégé à l'École 
normale supérieure; Langlois, maître-assistant à la IV^ section 
de l'Ecole des Hautes Etudes; R.P. Madec, professeur à l'Institut 
catholique; MM. Mouret, Muzerelle, élève à l'École des 
chartes; Paquette (Canadien); Petitmengin, bibliothécaire à 
l'École normale supérieure; Roques; Savon, Schroder; 
Simonnet; Strenna, assistant à Dijon; Vaillant, Vanderlin- 
den (Belge); Zaganiaris (Grec). Bon nombre d'entre eux pré- 
parent un doctorat de III® cycle ou un doctorat d'État. 

Ceux qui ont fait eux-mêmes, dans la seconde moitié de 
l'année scolaire, une conférence de deux heures sur leurs propres 
recherches sont : 

M. Vaillant, IlpaxTixT] et 'caritas' dans la pensée de Jean 
Cassien. 

M. DoiGNON, Hilaire de Poitiers et la préparation à Vépreuve 
de foi. 

R. P. Madec, Deux 'Sentences^ de Sextus utilisées par 
saint Ambroise. 

M. de Kisch, L\( Histoire Auguste)^ : état présent des études, 
et directions personnelles de recherches. 

M. Savon, Le ((don de la Grâce)) dans renseignement de saint 
Ambroise. 

R. P. GiLLET, Mystique de la « vision de Dieu » chez Grégoire 
le Grand. 

M. HuFTiER, Le libre-arbitre est-il, pour saint Augustin, la 
faculté de choisir entre le bien et le mal? 

: nor . Tï_a 

M. Chollet, Le Livre I des ' Institutiones'' de Lactance, et sa 
conception de la divinité. 

M. Langlois, Le premier « Mythographe du Vatican )> est-il 
antique ou médiéval? 

M. Simonnet, Vocabulaire de la création chez Tertullien 
et Lactance. 

M. Vanderlinden, Les données autobiographiques et Vexpé- 
rience personnelle de saint Augustin dans la 'Cité de Dieu . 
M"^e LuciANi, Pétrarque et Horace. 

M. JuNGBLUT, Éducation et culture chez Grégoire de Tours. 
M. Schroder, La prière des anciens Hébreux diaprés le 
Livre VH de la « Praeparatio » d'Eusèbe. 

M. Petitmengin, La survie de Tertullien au Moyen Age. 



HISTOIRE ET PHILOLOGIE 



215 



Chacun de ces exposés a fait l'objet d'échanges de vues biblio- 
graphiques et de discussions d'ordre méthodologique. 

Publications du directeur d'études au cours de l'année scolaire 
{Vastérisque indique les livres) : 

— U immanence dans les 'Confessions' augustiniennes, dans 
Collection Latomus, t. LXX, Hommages à J. Bayet, Bruxelles, 
1964, p. 161-171. 

— Quelques illustrations du 'Contra Faustum' de saint 
Augustin^ dans Oikoumene, Studi paleocristiani puhhlicati in 
onore del concilio ecumenico Vaticano II, Catania, 1964, p. 1-9, 
et 5 planches. 

— Scènes anciennes de l'iconographie augustinienne, dans 
Revues des études augustiniennes, t. X, 1964, p. 51-71 et 
24 pl. 

— Points de vue patristiques sur le stoïcisme romain, dans 
Actes du VIP Congrès de l'Association Guillaume Budé, Paris, 
1964, p. 256-258. 

— Virgile et l'immanence divine chez Minucius Félix, dans 
Mullus, Festschrift Theodor Klauser (Jahrbuch fiir Antike 
und Christentum, Ergànzungsheft F), Munster, 1964, p. 34- 
42. 

* — Vita sancti Augustini imaginihus adornata (Manuscrit 
de Boston, Public Lihrary, n^ 1483, s. xv, inédit), édition 
critique et commentaire iconographique, 1 vol. in-S^, Paris, 
Etudes augustiniennes, 256 pages et 109 planches, dont une en 
couleurs. 

— Sonnets de Pétrarque et 'Confessions' augustiniennes, 
dans Latomus, t. XXIII, 1964, p. 345-347. 

— Nouvelles illustrations des 'Confessions' augustiniennes, 
dans Revue des études augustiniennes, t. X, 1964, p. 343-364, 
et 14 planches. 

* — Histoire littéraire des grandes invasions germaniques, 
3^ éd. augmentée et illustrée, 1 vol. in-S^, Paris, Études augus- 
tiniennes, 1964, 436 pages et 71 planches, dont une en couleurs. 

— Boèce, dans Dictionnaire des Lettres françaises. Le Moyen 
Âge, Paris, Arthème Fayard, 1964, p. 139-141. 

— Deux grands courants de pensée dans la littérature latine 
tardive : stoïcisme et néo-platonisme, dans Revue des études 
latines, t. XLIII, 1964, p. 122-140. 



216 



RAPPORTS SUR LES CONFÉRENCES 



— Uâme en cage, dans Parusia. Studien zur Philosophie 
Platons und zur Prohlemgeschichte des Platonismus. Festgabe 
fiir J. Hirschberger, Frankfurt-am-Main, Minerva, 1965, p. 103- 
116. 

— Quodvultdeus redivivus, dans Revue des études anciennes, 
t. LXVII, 1965, p. 165-170. 

* — Iconograp hiede saint Augustin : Les cycles du xiv^ siècle, 
1 vol. gr. in-8°, Paris, Etudes augustiniennes, 1965, 253 pages 
et 110 planches, dont une en couleurs. 

— Tradition platonicienne et traditions chrétiennes du 
corps-prison {Phédon 62b; Cratyle 400c), dans Revue des études 
latines, t. XLIII, 1965, p. 406-443. 

— Jules Marouzeau [Notice nécrologique], dans Annuaire 
de VÉcole pratique des Hautes Études, IV^ section, XCVIII^ 
année, 1965/1966, p. 43-47. 

— Parietes faciunt christianos? dans Mélanges d'' archéologie, 
d'épigraphie et d'histoire offerts à Jérôme Carcopino, Paris, 
Hachette, 1966, p. 241-248. 

— Le 'Toile, lege' de George Sand, dans Revue des études 
augustiniennes, t. XII, 1966, p. 1-7. 

— Le serpent à face humaine dans la numismatique impé- 
riale du siècle, dans Mélanges d'archéologie et d'histoire 
offerts à André Piganiol, Paris, P.U.F., t. I, 1966, p. 241- 
248. 

— Le corps-tombeau (Platon, Gorgias 493 a; Cratyle 400 c) 
dans Revue des études anciennes, t. LVIII, 1966, p. 101-122. 



HISTOIRE ET PHILOLOGIE 



217 



TEXTES ET DOCTRINES DE LA FIN DE L'ANTIQUITÉ 

Chargé de conférences : M. Jean Pépin, 
maître de recherche au C.N.R.S. 

Les conférences de cette année ont été employées entièrement 
à une étude littéraire de l'opuscule de Porphyre intitulé De antra 
nympharum, dans lequel l'auteur néoplatonicien a voulu déchif- 
frer par l'allégorie quelques vers d'Homère {Odyssée, XIII, 
102-112). 

Pour préparer à cette étude, on a examiné d'abord les autres 
travaux de Porphyre sur Homère, dont il ne reste que des frag- 
ments plus ou moins considérables et sûrs; en partant des quel- 
ques indications chronologiques dont on dispose et de divers 
indices épars dans les fragments en question, on a essayé de 
retracer l'évolution probable de Porphyre en matière d'exégèse 
homérique. Dans cette enquête, on s'est arrêté plus longuement 
aux Quaestiones homericae, en raison de l'abondance des frag- 
ments rapportés à cette œuvre porphyrienne (avec un optimisme 
souvent excessif) par H. Schrader; on a vu les circonstances de 
la composition et les tendances générales de ce commentaire; 
on a parcouru, avec exemples à l'appui, les quatre sortes de 
hjGzic, qu'il met principalement en œuvre; on y a repéré 
d'assez nombreux témoignages d'exégèse allégorique, dans 
lesquels ce type d'interprétation est curieusement identifié à 
l'exégèse oltzo t^ç XéÇsojç. 

Après ces éclaircissements préliminaires destinés à le situer 
dans l'œuvre homérique de Porphyre, on a abordé l'examen du 
De antro nympharum. Après une analyse succincte, on y a étudié 
longuement les citations et testimonia, qui sont en nombre 
considérable eu égard à la brièveté du traité. Ce matériel histo- 
riographique a été réparti comme suit : 1° les références vagues 
ou anonymes; 2° les poètes (Homère, Hésiode, «Orphée», 
Sophocle, Hymne à Apollon) ; 3° les philosophes présocratiques 
(Phérécyde, Pythagore, Héraclite, Parménide, Empédocle) ; 
4° Platon; 5° les stoïciens; 6° le géographe Artémidore d'Ephèse; 
7° l'historien de la religion perse Euboulos; 8° les néopythagori- 
ciens Numénius et Cronius. Il restera à dégager l'originalité du 



218 



RAPPORTS SUR LES CONFÉRENCES 



De antro relativement aux autres commentaires de la même des- 
cription homérique dus à Porphyre et à divers autres auteurs, 
et enfin à suivre le Fortleben du petit traité dans l'Antiquité 
tardive et à travers le Moyen Age ; ce sera le programme initial 
des conférences de l'an prochain. 

Ces séances ont été suivies avec assiduité par M. Bouffar- 
TiGUE, le R. P. Saffrey, O.P., MM. Schroder, Seconds, 
Thillet, Vanderlinden (Belge); de façon variable par le 
R. P. AuBiNEAU, S.J., le R. P. du Roy (Belge), M^^ Galpérine, 
M. Paquette (Canadien), M™e Racket, M. Vincent, M"e Zum- 
BRÛNN (Suisse). Elles ont donné lieu à deux exposés d'auditeurs : 
le P. AuBiNEAU nous a soumis certaines difficultés qu'il ren- 
contre dans l'édition de De virginitate de Grégoire de Nysse; 
M. Vanderlinden nous a fait part de l'une de ses recherches sur 
les prodromes du christianisme chez les auteurs païens d'après 
la Cité de Dieu de saint Augustin. 



HISTOIRE ET PHILOLOGIE 



219 



ANTIQUITÉS DE LA GAULE ROMAINE 
Directeur d'études : M. Paul-Marie Duval 



La première conférence a été consacrée à l'étude de la cité 
gauloise et gallo-romaine des Helvètes, qui occupait la moitié 
environ du territoire helvétique actuel, essentiellement le vaste 
couloir de circulation du plateau suisse, sa bordure jurassienne 
à l'ouest et sa bordure pré-alpine à l'est; on y a joint l'étude du 
Valais, bien qu'il fit l'objet à l'époque romaine d'une circons- 
cription administrative séparée, les Alpes Pennines. La topo- 
nymie celtique de la Suisse est riche, particulièrement bien 
étudiée mais l'absence d'inscriptions gauloises n'en est que plus 
frappante : le pays a été, semble-t-il, tôt et fortement italianisé. 
Un exposé du Colbert de Beaulieu a montré qu'on ne peut 
faire état actuellement d'un monnayage attribué avec certitude 
aux Helvètes, malgré les affirmations de Forrer, sauf toutefois 
pour les bronzes de la dernière époque; l'enquête est à faire 
pour les monnaies d'or, par dépouillement des périodiques 
suisses. Un autre exposé, de M"^^ Bretz-Mahler, a fait le point 
sur les découvertes faites de 1858 à 1880 à La Tène et qui remonte, 
en gros, au ii^ siècle ; tout, ou presque tout, paraît y avoir été 
importé et la majorité des trouvailles a été faite dans la rivière. 
Il ne s'agit pas d'ateliers ni même, comme on l'avait proposé, 
d'un poste de douane : l'hypothèse d'un grand sanctuaire, situé 
en un lieu de passage important, paraît la plus vraisemblable. 
L'étude du décor des armes, renouvelée par J. de Navarro, 
permet de préciser la chronologie des styles celtiques. 

La cité gallo-romaine a fourni un grand nombre d'inscriptions. 
Les Helvètes sont peu connus hors de chez eux mais, dans la 
cité, l'onomastique humaine et divine est abondante : les cultes 
indigènes ont été ainsi passés en revue et la forme des monuments 
votifs a été précisée — ce critère, mieux connu désormais, étant 
précieux pour la chronologie relative des inscriptions. Les dédi- 
caces aux Biuiae, Triuiae, Quadruuiae, aux Suleae ou Suleuiae, 
aux Lugones ont fait l'objet d'une étude particulière, ainsi que 
le nom de la dea Artio. (Dans ce domaine, MM. L. Fleuriot 



220 



RAPPORTS SUR LES CONFÉRENCES 



et J. PiNAULT ont fait profiter les auditeurs de leur connaissance 
des langues celtiques). Les sculptures gallo-romaines des Hel- 
vètes ont donné lieu à des comparaisons d'après le livre récent 
de J.-J. Hatt, Sculptures gauloises, 600 av. J.-C.-400 ap. J.-C. 
(Paris, 1966). 

Plusieurs exposés ont complété les conférences : M^^® MacÉ 
sur la vaisselle de bronze du Musée des antiquités nationales, 
comparée à celle d'autres collections; de M. Pelletier sur la 
ville de Vienne (Isère) au Bas-Empire, histoire et topographie; 
de M"^6 Barbet sur les enduits peints de Glanum, leur chrono- 
logie, leur constitution; de M^^^ Astoin sur les fouilles d'un 
sanctuaire gallo-romain au Chastellard de Lardier (Basses- 
Alpes); de M^i^ ThÉlier sur les échanges des cultures des peu- 
ples « périphériques » européens avec les civilisations grecque et 
romaine, d'après les Actes du VHP Congrès international d'archéo- 
logie classique (Paris, 1963), exposé limité à la Gaule préromaine 
et aux peuples balkaniques. 

* 

A la seconde conférence, a été poursuivie et terminée la resti- 
tution du texte du calendrier gaulois de Coligny, à l'aide d'une 
série de photographies de détail effectuées au musée de Four- 
vière en 1965. 

Ce travail a permis; en cours d'année, de trouver une interpré- 
tation correcte d'une notation restée jusqu'alors inexpliquée, la 
notation N lorsqu'elle se trouve ajoutée à D avec addition de S 
et S. On croyait jusqu'alors à l'existence d'une notation NSDS, 
différente de N. En fait, il s'agit de N juxtaposé non seulement 
à D mais parfois aussi à D AMB et à MD, c'est-à-dire aux trois 
notations fondamentales quotidiennes du calendrier : tantôt, 
N supplante d'une de ces trois notations, tantôt, il s'y ajoute 
et dans ce cas la notation s'augmente de S et S. On a ainsi NSDS, 
DSNS AMB ou DS M(at)NS. La raison d'être de S et S n'est 
pas encore claire : il pourrait s'agir d'un mot gaulois corres- 
pondant au latin semis et indiquant ici le partage du jour de 
24 heures en deux moitiés marquées l'une par N, l'autre par 
l'une des trois notations fondamentales. D'autre part, l'identité 
de N isolé et de N dans N INIS R a été prouvée. La question des 
notations énigmatiques comportant l'abréviation N est ainsi 
notablement simplifiée. 



HISTOIRE ET PHILOLOGIE 



221 



Un autre gain est l'incomptabilité du N avec les « signes 
triples » constitués de trois hastes dont une ou deux sont plus 
grandes que les autres et barrées. Des incertitudes fréquentes 
sont ainsi supprimées dans la restitution. 

Enfin, plusieurs lectures ont été améliorées au cours de la 
restitution des deux mois intercalaires. 

Ont assisté à la première conférence : M"^^^ Barbet, Boucher, 
Bretz-Mahler, Cartier; M^i^^ Astoin, Clavel, Fischer, 
Klein, Macé, Miss Mason, M^^^^ d'Orléans, Rideau, Saulnier, 
Thélier; mm. Adam, Bailhache, le Colbert de Beaulieu, 
Ferdière, Fleuriot, Jacques, Mitard, Pinault; à la seconde 
conférence : M"^^ Bretz-Mahler, M^i^s Clavel, Fischer, 
d'Orléans, Rideau, Saulnier, Thélier, MM. le D^" Colbert 
DE Beaulieu, Fleuriot, Pinault. 

Le directeur d'études a dirigé la thèse de III^ cycle de M"^^ Bretz- 
Mahler, Recherches sur la civilisation de La Tène I : Le faciès 
marnien, qui a été soutenue avec succès le 20 juin 1966. 

Il a dirigé la mise en fiches, par M. L. Fleuriot, des mots 
gaulois expliqués par J. Vendryes daAs toute son œuvre écrite. 

Il a publié : 

Observations sur le Calendrier de Coligny, IV {Études cel- 
tiques, XI, 1, 1964-1965, p. 7-45, fig. 1-2). 

Les Gaulois et le calendrier {Mélanges d^ archéologie, d'épi- 
graphie et d'histoire offerts à Jérôme Carcopino, [Paris, 1966], 
p. 295-311, 1 fig.). 

Un compte d'enfournement » inédit de La Graufesenque, 
dans Mélanges... A. Piganiol (Paris, 1966, II, p. 1341-1352, 
fig. 1-4). 

Discours de sortie à la Société nationale des antiquaires de 
France après la présidence de 1963-1964, dans le Bulletin de la- 
dite société, année 1964 (Paris, 1965), p. 3-19. 

La Chronique gallo-romaine annuelle {Revue des études 
anciennes, LXVII, 1965, 82 notices, p. 402-450, pl. XXI, 
fig. 1-2). 

Contribution annuelle aux Fasti archaelogici (XVI, 1964) : 
dépouillement des périodiques et ouvrages français concernant 
les antiquités de la Gaule. 



HISTOIRE ET PHILOLOGIE 



223 



Histoire du peuplement et de l'habitat en France 
AUX époques anciennes 

Chargé de conférences : M. Michel Roblin, 
docteur ès lettres, maître de recherche au C.N.R.S. 

Notre méthode de recherche, appliquée les deux années pré- 
cédentes à une région très restreinte, la civitas des Silvanectes, 
s'est exercée cette année dans un cadre aux dimensions bien plus 
vastes, la civitas des Bellovaques, au cours des dix premiers 
siècles de notre ère. 

Le problème le plus délicat était d'abord, comme partout 
ailleurs, de déterminer en quelle mesure les limites de la civitas 
avaient été conservées par le diocèse de Beauvais, son héritier 
théorique. Pouvait-on raisonnablement admettre l'identité, 
même d'une façon approximative, entre le territoire de l'épis- 
copat de Beauvais, dont les frontières n'apparaissent avec préci- 
sion qu'au début du xiv^ siècle, et celui de la cité gallo-romaine 
des Bellovaques, mille ans auparavant? 

Les conférences précédentes nous avaient permis de répondre 
par l'affirmative en ce qui concerne l'ancien diocèse de Senlis 
et la cité des Silvanectes, mais nous ne pouvions nous dispenser 
d'une enquête comparable, en l'absence de textes antiques, palliée 
par l'abondance relative des documents du Moyen Age. Entre le 
et le xiv^ siècle, les textes relatifs aux abbayes et aux prieurés, 
fondés ou rénovés sous les premiers Capétiens, permettent 
d'établir la fixité très ancienne des limites diocésaines, inchangées 
entre 987 et 1789. Pour les époques mérovingienne et carolin- 
gienne, les précisions, sans être aussi fréquentes, nous autorisent 
quand même, avec quelques dizaines d'exemples, à poser le 
principe de l'immuabilité du cadre territorial du diocèse de 
Beauvais depuis la fin de l'époque romaine et ainsi de la possi- 
bilité de son utilisation pour étudier les conditions de l'habitat 
et du peuplement dans la civitas des Bellovaques, entre la con- 
quête de César et l'avènement de Hugues Capet. 

Il a donc été établi, en prenant pour base la récente carte 



224 



RAPPORTS SUR LES CONFÉRENCES 



d'état-major au 100.000*^, une carte de la civitas, destinée égale- 
ment à figurer les témoignages archéologiques, historiques et 
toponymiques, au fur et à mesure de l'avancement des recherches. 
Cette carte a déjà permis une constatation intéressante : le tracé, 
très particulier, très irrégulier, de ces frontières, où. les impératifs 
géographiques sont souvent délaissés au profit de nécessités 
historiques et humaines. Ces faits semblent bien correspondre à 
des vicissitudes politiques et militaires de l'époque celtique, 
plutôt qu'à une planification territoriale romaine : limites d'un 
Etat pleinement indépendant, comme toute civitas de la Gaule 
pré-romaine, et dont le dessin irrégulier, qui semblerait illogique, 
s'explique alors parfaitement par les rapports entre les forces 
inégales des diverses civitates, les motifs économiques et surtout 
stratégiques. 

A l'intérieur de ce cadre précis, l'étude des plans du cadastre 
napoléonien a constitué, comme les années précédentes, la base 
habituelle de notre enquête, des travaux et des remarques de nos 
auditeurs. Sur les quatre cents communes de l'ancien diocèse 
de Beauvais, une centaine ont été ainsi prospectées, selon la 
méthode déjà exposée : relevé sur une carte au 10.000^ des 
chemins, des lieux-dits et des renseignements divers fournis 
par les feuilles du plan, en général à l'échelle du 1.000^, puis 
constitution d'un fichier, destiné à enrichir le répertoire histo- 
rique et archéologique. L'exemplaire conservé au cadastre cen- 
tral de Beauvais a malheureusement brûlé, lors de l'incendie 
de 1940, il a donc fallu se rendre dans chaque commune, méthode I 
plus longue, mais qui présente cependant l'avantage de faire | 
coïncider le relevé du plan avec certaines recherches, certaines j 
vérifications d'ordre historique, topographique et archéolo- | 
gique. I 

Quelques plans ont pu être consultés au cadastre central de 
Compiègne, qui avait échappé aux destructions de la dernière 
guerre; ils ne concernent malheureusement que l'extrémité 
orientale du terroir des Bellovaques. Les remarques formulées, 
l'an passé, à propos des plans cadastraux de la région de Senlis 
ont été pleinement confirmées : une masse énorme de documents 
encore inexploités nous est offerte, mais elle ne prend toute sa 
valeur qu'au terme d'une longue prospection permettant de 
l'enrichir au contact de l'histoire, de l'archéologie et de la philo- 
logie. Inversement, les précisions du plan autorisent souvent 
l'adoption ou le rejet de certaines hypothèses conçues sans tenir 
suffisamment compte des facteurs topographiques. 



HISTOIRE ET PHILOLOGIE 



225 



* 

* * 

Entre Pont-Sainte-Maxence, Estrées-Saint-Denis, Venette et 
Ressons-sur-Matz, le peuplement et l'habitat anciens ont donc 
été étudiés avec minutie, après examen des textes mérovingiens 
et carolingiens, des trouvailles monétaires gallo-romaines et 
franques, parfois même celtiques, des comptes rendus, trop 
souvent imprécis, des fouilles dans les cimetières antiques et 
médiévaux. Notre attention a ainsi été attirée par certaines loca- 
lités où des recherches archéologiques menées selon les techniques 
modernes et sous la direction de spécialistes qualifiés, permet- 
traient d'intéressantes découvertes, précisant les données pre- 
mières déjà fournies par l'histoire, la philologie, la géographie 
et les anciennes prospections des fouilleurs et des collectionneurs 
locaux. 

A Cinqueux, jadis Sinquez, les celtisants cherchent les traces 
d'un culte à la divinité Sinquatis. La topographie permet de 
distinguer très nettement, au pied du mamelon couronné par 
l'église Saint-Martin, les contours d'une conque portant encore 
le nom caractéristique d'Airaines. S'il n'est pas douteux que 
l'appellatif latin arena rende compte de ce toponyme, il est peu 
probable qu'il s'agisse ici du sens originel, car dans la région 
l'abondance des lieux-dits Les Sables, Les Sablons, La Sablon- 
nière, avec des formes picardes comme Les Solons et La Solon- 
nière, nous prouve le remplacement ancien et exclusif du vocable 
par un synonyme, sabulum, et nous autorise à penser que le 
sens second d'amphithéâtre ou de théâtre a seul permis au terme 
arena de parvenir jusqu'à nous, par le témoignage de l'onomas- 
tique et avec des formes dépourvues d'article, donc très ancien- 
nement cristallisées. Comme à Paris et comme à Senlis, le sou- 
venir des arènes antiques aurait donc été conservé dans la nomen- 
clature du cadastre de Cinqueux et nous aurions là un haut 
lieu cultuel, précisé également par l'existence d'une source, 
complément habituel des ensembles religieux gallo-romains. 
Des remarques analogues ont attiré notre attention sur des 
lieux-dits homonymes à Pont-Sainte-Maxence, Bailleul-le-Soc 
et Villers-Saint-Paul. 

Le contrôle sur la carte, précédé par une vérification sur le 
terrain de la voie présumée antique unissant Saint-Martin- 
Longueau à Roye a fait au contraire apparaître un tracé bien 
trop irrégulier pour pouvoir correspondre à la technique suivie 



66 0645 67 046 3 



15 



226 



RAPPORTS SUR LES CONFÉRENCES 



par les ingénieurs romains. Cependant sa qualification de strata 
publica au xii^ siècle et le fait qu'elle unissait Ressons-sur- 
Matz, capitale d'un pagus cité au vi^ siècle, à Estrées-Saint- 
Denis oii l'appellatif strata est cristallisé anciennement sous une 
forme au pluriel indiquant un carrefour, militent en faveur d'une 
chaussée sans doute secondaire, mais bien distincte toutefois 
des chemins anhistoriques, dont le relevé indispensable ne doit 
pas conduire, sans enquête exhaustive, à gonfler inutilement 
'inventaire des grandes liaisons routières au cours de l'Anti- 
quit ^ et du haut Moyen Age. 

C'est un tableau tout différent que nous offrit le site de Saint- 
Just-en-Chaussée, sur le croisement des deux grandes voies 
antiques, des deux chaussées Brunehaut, de Beauvais à Bavai 
par Roiglise et de Senlis à Amiens par Pont-Sainte-Maxence et 
Saint-Martin Longueau. Une Vita S. Justi, dans un manuscrit 
du viii^ siècle, y mentionne une fontaine, fons Sirica, voisine 
d'une caverne à l'intérieur de laquelle se trouvaient les ruines 
d'un vieil édifice. Selon Camille Jullian, il aurait pu s'agir, comme 
dans d'autres Vitae du cycle de Rictiovar, d'une grotte consacrée 
au culte de Mithra, d'un antre mithraïque, avec la présence 
obligatoire de la fontaine. Or cette source, désignée aujourd'hui 
sous le nom commun picard de puchot, le petit puits, est appelée, 
d'une troisième façon, fontem Oresmus, dans un texte du xii^ siè- 
cle, toponyme que nous retrouvons dans la nomenclature cadas- 
trale de Saint-Just, La Prairie (TOrémeaux et Le Fond des 
Prés d^Orémeaux, et de la commune limitrophe du Plessier, 
Le Fond d'Oresmau, tandis que ces trois lieux-dits voisins du 
puchot sont reliés à la commune plus éloignée de Brunvillers par 
Le Chemin d^Orcmeaux du cadastre de Plainval. Des formes de la 
fin du Moyen Age, Orémieux et Oresmieux, concernant non plus 
la source, mais un hameau contigu, sont identiques au nom d'un 
hameau de Wicres (Nord), connu seulement vers le xiv® siècle, 
et situé sur la grande route, d'âge incertain, unissant Lille à 
Arras. Un texte du xii^ siècle, concernant les possessions de | 
l'abbaye d'Ourscamp à Lagny, près de Noyon, mentionne un 
territorium Oresmiex, dont le nom n'est plus appliqué mainte- 
nant qu'au ruisseau à'Oremus, au pied de la Pierre Quinpierre, 
peut-être un mégalithe, même si on a utilisé dans ce but un rocher 
en place; la grande voie impériale de Milan à Boulogne passe à 
cinq cents mètres de là. C'est au xii^ siècle également que nous 
trouvons, dans le cartulaire de l'abbaye de Saint- Vaast, la men- 
tion d'un territorium Oresmiex juxta Batpalmas; malheureuse- 



HISTOIRE ET PHILOLOGIE 



227 



ment cette terre abbatiale semble échapper à ses possesseurs et 
disparaître de la nomenclature de Bapaume (Pas-de-Calais). 
Toutefois, on peut vraisemblablement en retrouver la trace dans 
l'une des rues de la ville, sous la graphie déformée depuis long- 
temps, rue (TOrihus, conduisant en un lieu où fut mise au jour, 
au xviii^ siècle, une fontaine construite avec art, au milieu d'un 
terrain rempli de monnaies du haut empire romain. Bapaume a 
dû son nom et son importance à une fortification féodale, mais 
ce fut également, dans l'Antiquité, le carrefour de plusieurs voies 
bien repérées, permettant de joindre Amiens, Arras, Cambrai 
et Saint-Quentin. Oresmaux (Somme) n'est cité, lui aussi, qu'au 
xii^ siècle, Oresmiex, Oresmeax, c'est aujourd'hui un gros village, 
à cinq cents mètres de la Chaussée Brunehaut de Beauvais à 
Amiens qui borne son territoire à l'Ouest, et à deux kilomètres 
d'une autre voie antique, vers l'Est, la Chaussée Brunehaut de 
Senlis à Amiens, déjà signalée à Saint-Just-en-Chaussée. L'église, 
consacrée à Notre-Dame est voisine du lieu-dit La Fontenelle, 
significatif sur ces plateaux crayeux et secs de Picardie. On 
aurait pu croire que ces cinq exemples limiteraient au Nord de la 
France l'extension de ce nom insolite, mais un des auditeurs de 
la conférence, M. J. Wagneur, vient d'y ajouter celui de La 
Vallée d^Orémus, à Santeuil (Val d'Oise), partie supérieure du 
vallon où sourd la Mère Fontaine, à deux cents mètres de la 
Chaussée Brunehaut de Meulan à Beauvais et à deux kilomètres 
de la Chaussée de César de Rouen à Paris. Dominant cette 
vallée d'Orémus, un mamelon, fouillé au siècle dernier, a livré 
une chambre sépulcrale néolithique. Près de Darney (Vosges), 
à proximité de la frontière entre les Séquanes et les Leuques et 
d'un carrefour permettant de gagner Langres, Toul, Besançon et 
Bâle, la ferme des Orémus était établie au xix® siècle, au milieu 
des premières avancées de la forêt vosgienne. La source, alimen- 
tant la Saône naissante, est également présente, mais il n'a 
pas été possible, malgré la complaisance de la mairie de Bonvillet, 
de pouvoir retracer, pas plus qu'à Santeuil, l'histoire de ce 
terroir. 

L'enquête n'est donc pas terminée; elle permet cependant de 
constater la présence permanente de la grande route, de la 
fontaine, et parfois d'un culte préchrétien; les deux premiers 
éléments semblent complémentaires, car la route toujours voi- 
sine, est parfois assez éloignée, et la source ne saurait nous 
suggérer un hydronyme, puisque nous l'avons déjà à Saint-Just, 
non seulement avec fons Sirica et le puchot, mais avec le nom 



15. 



228 



RAPPORTS SUR LES CONFÉRENCES 



même, pré-latin, de la rivière naissante, TArrè, Arraga, à Santeuil, 
avec la Mère Fontaine, Le troisième élément, peut-être inti- 
mement lié aux deux premiers, mérite notre attention, encore que 
le caractère archaïque du nom au xii^ siècle déjà, avec des formes 
à peine latinisées, rende curieuse l'absence de notations anté- 
rieures, latines ou celtiques. Il est malgré tout possible d'écarter 
définitivement les deux étymologies avancées, les ormeaux et 
les orémus, pour des raisons philologiques suffisamment justi- 
fiées par les formes anciennes et modernes citées précédemment 
et, sans pouvoir, à l'heure actuelle, déterminer l'origine et la 
nature du toponyme, de formuler l'hypothèse d'une allusion à 
un habitat, voire même à une construction, en liaison directe ou 
indirecte avec la vie commerciale, militaire ou religieuse de notre 
premier millénaire. 

* * 

L'identification de certaines localités mentionnées aux époques \ 
franques soulève souvent de délicats problèmes en raison de leur 
fréquente homonymie. C'est ainsi que le Fraxinetum concédé 
par les Carolingiens à l'abbaye de Charroux n'est ni Fresnoy-en- 
Thelle, in pago Camiliacensi, ni Fresnoy-la-Rivière, ni Fresnoy- 
le-Luat, in pago Silvanectensi, mais bien Grandfresnoy, in 
pago Bellovacensi, qui resta possession abbatiale jusqu'à la 1 
Révolution. Le plan cadastral de Grandfresnoy nous permet de 
proposer également cette localité pour l'identification de la 
Fraxnidum villa où Charles le Chauve signa un acte en 840, 
plutôt que Frénois près Saint-Seine-l' Abbaye (Côte-d'Or) ou 
Fresnoy-en-Chaussée, près Moreuil (Somme). En effet, les deux 
lieux-dits Le Palais et Le Petit Palais ne se laissent expliquer en 
aucune manière par une résidence abbatiale, ni par l'exercice 
de la justice seigneuriale; d'autre part la rareté de l'appellatif 
dans la nomenclature cadastrale du département ne peut être 
justifiée qu'en fonction du sens initial de résidence royale, sans 
pour autant supposer une construction importante, étant donné 
le grand nombre des villas où les rois francs séjournaient 
avec leur cour, au milieu de leur palais itinérant. L'importance 
du site est confirmée d'ailleurs par le récit du convoi de saint 
Ansbert, au viii® siècle, sur un chemin unissant Venette à la 
Chaussée Brunehaut de Beauvais à Senlis et par le patronage 
du Sauveur de son église, contemporain plutôt de la titulature 



HISTOIRE ET PHILOLOGIE 



229 



identique de l'abbaye de Charroux, que procédant d'une initia- 
tive abbatiale. 

La villa du nom de Worma où Charles le Simple résidait le 
8 août 908 peut difficilement se retrouver au hameau flamand 
de Worme, à Velzeke par Alost, car le séjour du roi en ce lieu 
se place entre son passage à Brugny (Marne) et à Laon; nous 
proposerions Viarmes, noté Wirmes au cours des xii^ et xiii^ siè- 
cles, à proximité des résidences royales bien identifiées de 
Luzarches et de La Morlaye, dont les origines sont cependant 
encore trop imprécises pour autoriser une affirmation défini- 
tive. 

Une étude historique et archéologique du site du mont Gane- 
lon, commandant le confluent de l'Oise et de l'Aisne, nous a 
donné l'occasion de souligner l'importance de l'éperon de 
Clairoix, de l'époque gauloise à la fin des temps mérovingiens, 
en liaison avec le rôle stratégique de la frontière entre les civitates 
des Bellovaques, des Suessions et des Viromands. Cette impor- 
tance nous a permis de justifier l'attribution, maintes fois pro- 
posée, à Clairoix, de la monnaie mérovingienne frappée Clarucco 
Castro et souvent attribuée par erreur à Cléry-sur-Loire ou à 
Clairac d'Agenais. 

Une enquête parallèle à Ressons-sur-Matz, capitale de l'éphé- 
mère pagus Rossontensis du vi^ siècle, a confirmé l'importance 
religieuse et commerciale de la bourgade au cours du premier 
millénaire, au carrefour de voies antiques secondaires permettant 
de rejoindre Roiglise, Boulogne-la-Grasse, Champlieu et Pont- 
Sainte-Maxence. C'est donc bien à Ressons-sur-Matz et non à 
Ressons-le-Long qu'il faut situer l'atelier monétaire mérovingien 
signalé il y a cinquante ans par la trouvaille de Domburg en 
Zélande. 

Dans le cartulaire de Saint-Corneille de Compiègne, une 
donation royale concernant casellas in Burgundia ne pouvait 
être expliquée, ni par Chazelles en Bourgogne, ni par de petites 
maisons à Bourgogne en Champagne, pour des motifs historiques 
évidents. Une troisième identification, suggérant un lieu-dit 
Bourgogne, du côté de Venette, plus plausible, manquait cepen- 
dant de témoignages probants. Il nous a été possible de résoudre 
ce petit problème selon la méthode habituelle : un chemin de 
Bourgogne, sans rapports avec la province, désigne, sur les 
plans cadastraux d'Antheuil, Marquéglise et Ressons un chemin 
unissant Venette à Montdidier et fréquenté intensément durant 
le Moyen Age; sur ce chemin, nous pouvons placer une Remise 



230 



RAPPORTS SUR LES CONFÉRENCES 



de Bourgogne, signalée à Ressons au xvii^ siècle, à proximité 
immédiate d'un habitat où s'élevait avant la Révolution une 
chapelle Saint-Médard, citée dès le xiv® siècle, et une ferme de 
Plaisance, établie au xvi^ siècle. Des précisions intéressantes nous 
sont fournies par l'exhumation, il y a cent ans environ, de quel- 
ques sarcophages du haut Moyen Age, par le nom de Camp de 
César attribué parfois à ce plateau dominant la rivière et béné- 
ficiant, avec plusieurs sources, de toutes les conditions nécessaires 
pour la fixation d'un habitat. 

Par les quatre exemples de Grandfresnoy, Clairoix, Ressons 
et Bourgogne on essaye de montrer l'importance de l'identifica- 
tion des localités citées avant le siècle pour dresser un tableau 
de l'occupation humaine appuyé sur des faits précis. 

L'importance stratégique de la rivière Oise à l'époque gauloise 
ressort de l'intérêt pris par les Suessions de réussir à installer, 
évidemment par la force, deux têtes de pont sur la rive droite 
bellovaque, à Thourotte et Verberie. Mais l'Oise était aussi une 
frontière pacifique, notamment sous la domination romaine, 
avec un pont, encore signalé en 917, le pont de Venette, en aval 
des ponts postérieurs de Compiègne. Ce pont, précédé peut-être 
par un bac, explique parfaitement le développement initial de 
Compiègne, Compendium dès le vi^ siècle, sur un compendium 
desservant le centre cultuel de Champlieu. Le Compendium 
originel, à mille mètres du centre actuel de Compiègne, était 
en effet aux abords de l'église Saint-Germain, sur les bords mêmes 
de ce compendium. De l'autre côté de la rivière, le village de 
Venette, Venitta, est lui aussi une allusion au trafic routier, à 
la venelle, à la venette, à la petite route, prolongeant le compen- 
dium vers Ressons et Roiglise par le vieux village de Braisnes- 
Re venue. 

La formation de la forêt de Compiègne, jadis forêt de Cuise, 
est également apparue à l'examen des textes et des documents 
archéologiques. La forêt n'a pas été créée par les rois de la lignée 
de Clovis, car la silva Cotia est mentionnée au vi® siècle, mais 
elle s'est développée d'Est en Ouest, de Cuise-la-Motte qui la 
désigna au début, à Compiègne. Cuise, Cotia, malgré son homo- 
nymie relative avec le breton coat, n'est pas un nom de forêt, 
c'est un hydronyme répandu dans toute la France sous les formes 



HISTOIRE ET PHILOLOGIE 



231 



bien connues Cuse, Cuise ou Couse, qui, avant de qualifier le 
village, puis la forêt, a dû désigner le très gros ru qui arrose 
Cuise, le ru de Cuise, aujourd'hui le ru de Vandy, et le procédé 
est trop courant pour qu'il soit nécessaire d'insister. C'est à 
Cuise-la-Motte et, dans le voisinage immédiat, du côté de Saint- 
Pierre-en-Chastre que la prospection archéologique a été la plus 
fructueuse pour les époques pré-historiques, et pour la période 
gallo-romaine, sans pouvoir évidemment rivaliser avec les décou- 
vertes de Champlieu, les trouvailles attestent la continuité d'un 
peuplement important. Il est donc normal que la forêt, très 
diffuse, des temps gallo-romains ait été désignée du nom de 
l'habitat le plus voisin et le plus important. A l'époque suivante, 
le palais de Compiègne utilise la forêt, puis la développe dans 
ses environs immédiats, mais le nom de forêt de Compiègne 
s'impose très tardivement, appuyé aussi par l'administration des 
Eaux et Forêts dont un département était fixé en cette ville. 



* * 

Les problèmes plus généraux suscités par l'étude du peuple- 
ment et de l'occupation du sol, à l'échelle nationale et non plus 
seulement locale et régionale, sont abordés régulièrement, au 
début de chaque conférence, pour permettre l'enrichissement de 
la culture historique, archéologique et philologique des auditeurs 
et par là-même le perfectionnement de leurs enquêtes, selon les 
méthodes appliquées pour la civitas des Bellovaques, mais 
pour des régions différentes, amenant parfois la découverte de 
problèmes nouveaux. L'établissement du tracé des grands axes 
routiers devant toujours fournir le canevas indispensable à 
l'étude d'un terroir antique, nous avons précisé, à l'aide d'exem- 
ples empruntés à la France entière, le sens des termes employés 
depuis l'Antiquité pour désigner les divers aspects du système 
routier, comme via, calceata, caminus, semita, rupta, ruga, 
compendium. L'importance des carrefours, des centres cultuels 
et des constructions isolées nous a permis de poser les premières 
bases d'une enquête sur les hautes-bornes, trop rares en onomas- 
tique, avec les lieux-dits La Haute-Borne pour avoir désigné au 
départ de simples bornes seigneuriales, mais qui ne jalonnent 
pas exclusivement les grandes voies antiques. Il s'agirait bien 
de bornes routières et non pas de mégalithes plutôt appelés 
pierres, comme dans les nombreux lieux-dits La Pierre Fite 



232 



RAPPORTS SUR LES CONFÉRENCES 



mais ces bornes, si elles étaient antiques, soulèvent alors le pro- 
blème de l'établissement de milliaires sur des chemins secon- 
daires; dans l'autre hypothèse, elles pourraient avoir précédé, 
au Moyen Age, les poteaux dont les cadastres nous donnent les 
emplacements. La question serait tranchée si nous pouvions 
retrouver sur le terrain les restes tangibles de ces hautes-bornes, 
le fait semble possible dans les régions granitiques, mais difficile 
partout ailleurs. 

L'aide, souvent négligée, apportée par l'étude du patronage des 
églises et des chapelles, nous a conduit à exposer quelques 
exemples de cultes assez archaïques, comme ceux de saint Vin- 
cent et de saint Laurent, et à familiariser nos auditeurs avec les 
Acta Sanctorum, avec Les Vies des saints, récemment éditées 
par les Bénédictins de Paris. 

* 
* * 

La contribution de nos auditeurs nous a prouvé, comme les 
deux premières années, et d'une façon plus affirmée encore, 
l'intérêt des questions abordées. 

M. R. Blaise continue son étude de l'habitat ancien dans la 
région de Villiers-sur-Morin. Il a ainsi été amené à préciser 
l'apport possible de la numismatique pour le cas particulier de 
Crécy-sur-Morin auprès de M. Lafaurie, au Cabinet des médailles 
de la Bibhothèque nationale, qui a bien voulu l'aider dans ses 
recherches. Il a ensuite étudié la liaison entre l'habitat et l'exploi- 
tation de la pierre à bâtir, à propos des carrières de Lursines où 
nous retrouvons le problème soulevé par les carrières parisiennes 
de Lourcines. 

M. R. Mancheron termine une monographie sur l'exploita- 
tion du sol à Pontpoint (Oise), vue à travers la nomenclature 
cadastrale, en complément de notre étude sur l'habitat ancien 
dans la région de Pont-Sainte-Maxence. 

M. Linotte, déjà spécialisé dans l'enseignement supérieur 
belge en ce qui concerne le peuplement et l'histoire agraire de la 
région de Liège, actuellement élève à notre École normale supé- 
rieure, donne à tout l'auditoire l'occasion permanente d'une 
comparaison avec les faits et les méthodes de son pays d'origine; 
il a fait un exposé sur certains aspects historiques du peuplement 
de la vallée wallonne de la Meuse. 

M. Portier, venu du Québec pour étudier les problèmes de 



HISTOIRE ET PHILOLOGIE 



233 



l'onomastique française, nous a exposé les problèmes posés au 
Canada par le substrat indien et une explication du nom de 
Montréal. Ce nom occitan, qui est insolite dans une région colo- 
nisée par des originaires des pays de langue d'oil, serait celui 
d'un compagnon de Jacques Cartier, possesseur de l'île où la 
principale éminence a reçu, normalement, la dénomination de 
mont Royal, conforme à la phonétique de la majorité des colons. 
Ainsi se trouve pleinement illustrée l'importance des transferts 
en toponymie. 

MM. C. et J. Wagneur prospectent dans la vallée de l'École, 
à la lisière de la forêt de Fontainebleau, pour y recueillir les 
témoignages archéologiques et historiques les plus anciens, en 
liaison avec l'étude du cadastre. Pour compléter notre inventaire 
de la civitas des Bellovaques, ils dirigent également leurs recher- 
ches sur le terroir des Véliocasses, entre Gisors et Pontoise, 
spécialement dans le but de retouver la voie unissant Beauvais 
à Mantes par Petromantalum, dans les parages du site cultuel 
antique de Genainville. 

MM. Chapelot et Ferdiêre, qui explorent le site antique et 
mérovingien de Chelles, MM. Broise et Dufournet, qui 
s'attachent à l'inventaire archéologique de la vallée savoyarde 
du Rhône, M. Rougier, qui étudie la circulation antique sur les 
bords de l'Isère, enrichissent et précisent, au contact de disci- 
plines nouvelles, leurs travaux originellement orientés exclusi- 
vement vers l'archéologie, tandis que MM. Chastang, Baron et 
DuBOSCQ, attirés d'abord par la philologie, élargissent à l'histoire 
et l'archéologie le centre de leurs préoccupations. 

Le colonel Reyniers et M"^^ Mulon continuent à nous appor- 
ter l'appui de leurs connaissances et à animer la recherche com- 
mune dans la solution des questions les plus délicates. 

* 

Le chargé de conférences a publié au cours de l'année sco- 
laire : 

Le culte de saint Martin dans la région de Senlis. Contribu- 
tion à Vhistoire du peuplement dans la civitas des Silvanectes 
{Journal des Savants, juillet-septembre 1965, p. 543-563). 

De Lourcines à la Tombe-Issoire (Paris et Ile-de-France. 
Mémoires publiés par la Fédération des sociétés historiques et 



RAPPORTS SUR LES CONFÉRENCES 



archéologiques de Paris et de V Ile-de-France, tome XV, 1964, 
Paris, 1965, p. 7-42). 

Cités ou citadelles? Les enceintes romaines du Bas Empire 
d'après Vexemple de Senlis {Revue des études anciennes, 
tome LXVII, juillet-décembre 1965, p. 368-391). 

Uhahitat ancien dans la région de Pont-Sainte-Maxence 
{Mélanges offerts à M. André Piganiol, Paris, 1966, p. 1087- 
1110). 

Habitats disparus dans la région de Senlis (Actes du 90^ Con- 
grès des Sociétés savantes, Nice, 1965, sous presse). 

UOise et ses affluents dans la région orientale de la civitas 
des Bellovaques, au cours du premier millénaire de notre ère : 
stratégie, économie, habitat {Actes du 91^ Congrès des Sociétés 
savantes. Rennes, 1966, sous presse). 



HISTOIRE ET PHILOLOGIE 



235 



HISTOIRE DE LA MOSAÏQUE 

Chargé de conférences : M. Henri Stern, 
directeur scientifique au C.N.R.S 

En continuation du cours de l'année précédente, on a étudié 
la naissance et les premiers développements de la mosaïque 
romaine. Dès le début celle-ci se distingue de la mosaïque 
grecque qui, imitant la peinture, atteint au — ii^ siècle (1) son 
point culminant dans les pavements de Pergame. La mosaïque 
romaine du — ii^ et du début du — i*^^ siècle est fruste : Vopus 
signinum, ciment de couleur rouge éclatante, est décoré de grêles 
dessins en cubes blancs, parfois mêlés de noirs qui imitent des 
ornements grecs, mais en font des décors couvrant la surface 
du pavé : méandres en forme de pannetons de clé, imbrications 
d'écaillés, réseaux droits ou obliques losangés, lacis d'hexagones 
et d'octogones. A partir de la fin de l'époque de Sylla ( — 79) 
les mêmes motifs sont traduits dans la technique de Vopus 
tessellatum qui est bichrome, noir et blanc, à l'encontre des 
modèles grecs à plusieurs couleurs. Uemblema hellénique, co- 
piant des tableaux, n'est pas abandonné, mais ne se trouve que 
dans des demeures particulièrement opulentes. 

Ainsi, au cours du dernier siècle avant l'ère chrétienne un style 
décoratif prend naissance qui sera la base de l'art de la mosaïque 
de pavement romaine des siècles à venir. La mosaïque grecque 
était un tapis, ajoutant sa polychromie à celle des murs, sans for- 
mer avec eux des ensembles organisés. La mosaïque romaine 
tend à s'intégrer au décor intérieur de la maison. Certains dessins 
annoncent l'imitation du canevas des voûtes ou des plafonds à 
caissons (2) dont la mosaïque de Teramo (dans les monts Albans 
près de Rome) est le meilleur exemple (3). A Pompéi, les orne- 



(1) Les dates avant notre ère sont précédées du signe « — ». 

(2) Cf., par ex., G. Becatti, Mosaici e pavimenti mannorei (t. IV des Scavi 
di Ostia), Rome, 1961, n^ 68. 

(3) M. E. Blake, The Pavements of the Roman Buildings of the Republic 
and the Early Empire, dans Memoirs of the American Academy in Rome, 
t. VIII, 1930, pl. hors texte; cf. E. Pernice, Pavimente und figiirliche Mosaïken, 
t. VI de Die hellenistische Kunst in Popeji, Berlin, 1938, p. 17 et suiv. 



236 



RAPPORTS SUR LES CONFÉRENCES 



ments sculptés d'un cryptoportique de la fin du dernier siècle 
avant notre ère reviennent dans les pavements (1). 

Dans une autre demeure de la ville campanienne, de Cuspius 
Pansa (Paquius Proculus), du milieu du l^^ siècle après l'ère 
chrétienne, un nouveau pas est fait vers le rapprochement du 
décor des pavements avec celui des plafonds et des murs. La 
polychromie réapparaît sur le sol, mais les tableaux à couleurs, 
insérés dans des canevas géométriques noirs et blancs sont tra- 
vaillés sur place et font corps avec le fond. 

Le désir de créer une ambiance homogène à l'intérieur de l'édi- 
fice se manifeste de manière plus frappante encore dans les pein- 
tures murales de certaines constructions de plaisance du début 
de l'Empire. Les fresques de la maison de Livie à Prima Porta 
(Musée des Thermes), une salle octogonale des bains de Stable 
à Pompéi, dont la coupole représentait la voûte constellée du 
ciel, la description par Varron {De re rustica, IV, 5, 9) de son 
pavillon « aux oiseaux » (2) illustrent le désir des contemporains 
de s'évader du monde réel, de s'entourer d'une nature paradi- 
siaque. 

Le style « géométrique » en opus signinum et en opus tessella- 
tum s'est répandu dans les provinces latines (Espagne : Ampurias; 
Gaule : Glanum; Sicile : Solonte, Agrigente; Cyrénaïque : 
Ptolemaïs), mais ne semble pas avoir atteint les provinces 
grecques (3). 

Une nouvelle phase de l'histoire de la mosaïque s'ouvre sous 
le règne d'Hadrien. L'expérience tentée dans la maison de Cus- 
pius Pansa n'est pas poursuivie à Rome. On s'en tient à la bichro- 
mie, noir et blanc, qui restera dominante en Italie centrale jusqu'à 
la fin du iii^ siècle. Mais les artistes de cette époque, en rappro- 
chant toujours davantage les schèmes des pavements et des pla- 
fonds, abandonnent le morcellement des surfaces du style julio- 
claudien et flavien pour créer de grands tableaux qui s'étendent 
d'un seul tenant sur toute la pièce. La rigidité des canevas géc- 



(1) Cf. G. Spinazzola, Pompei alla luce degli scavi di via delV Abbondanza, 
Rome, 1955-1957, p. 549 et suiv. 

(2) Cf., sur le texte de Varron, G. Fuchs dans Romische Mitteilungen, 
1962, p. 96 à 105. 

(3) Des mosaïques d'époque augustéenne, découvertes récemment à Masada, 
Israël (cf. Y, Yadin, The Excavations of Masada 1963-1964, Preliminary 
Report, dans Israël Exploration Journal, t. XV, 1965, n^^ 1 et 2, p. 1 et suiv.) 
sont d'un type mixte, grec et romain. 



HISTOIRE ET PHILOLOGIE 



237 



métriques est assouplie par l'introduction d'éléments végétaux 
qui jaillissent des nombreuses lignes courbes et des volutes. 
Certains pavements de ce style que le xvili^ siècle appelle celui 
des « arabesques » (1) reproduisent exactement le décor de cou- 
poles (2). L'utilisation croissante par les architectes romains 
de plafonds voûtés (hémisphériques, en berceau ou d'arête) 
est la cause première de cette fusion progressive du style de la 
décoration des plafonds et des pavés. 

Au même moment, d'autres compositions font leur appari- 
tion dans la mosaïque romaine. Les thiases marins, sujet tra- 
ditionnel de l'art hellénique, commencent à couvrir les pavés 
des salles immenses des thermes. Le mouvement fougueux 
des monstres de la mer, des Tritons et des Néréides, conduits 
par Neptune ou par Amphitrite (thermes de Neptune d'Ostie, 
Becatti, o. /., no 71), se communique à la composition tout 
entière. Parfois des représentations de la vie journalière s'asso- 
cient à ces sujets marins : des charretiers transportent des voya- 
geurs ou abreuvent leurs bêtes (thermes des Cisiari d'Ostie, 
Becatti, o. /., n° 63). Sur un pavé des thermes des Sept Savants 
(Becatti, o. /., n^ 269) de magnifiques rinceaux d'acanthe 
entourent des chasseurs qui poursuivent des bêtes de l'amphi- 
théâtre {venationes) . 

Les mêmes thermes ont livré l'échantillon unique d'une 
mosaïque de voûte du premier quart du li^ siècle. C'est le plus 
ancien exemple d'un genre de revêtement dont les textes (Pline, 
Sénèque) commencent à faire mention cinquante ans plus tôt. 
Inventée au dernier siècle avant J.-C, peut-être à Rome, pour 
orner tout d'abord des grottes naturelles ou artificielles (musaea 
= demeures des Muses), puis des nymphées et des fontaines (3), 
la mosaïque de revêtement passe ensuite sur les voûtes des 
thermes. Elle est plus résistante à l'humidité que la peinture, son 
éclat s'intensifie par l'action même de l'eau. Imitant au départ la 



(1) N. Ponce, Arabesques antiques des bains de Livie et de la villa adrienne, 
Paris, 1789. 

(2) Ponce, o. /., en particulier pl. 2, à comparer avec pl. LXXVI (n*^ 292, 
Casa di Bacco e di Ariana) dans Becatti, o. l. 

(3) Cf. H. Stern, Origine et débuts de la mosaïque murale, dans Études 
d'archéologie classique. II. Annales de l'Est, Faculté des lettres de Nancy, 
Mémoire 22, Paris, 1959, p. 99 à 122. — G. Becatti, o. L, p. 291 et suiv., qui 
n'a pas connu l'étude précédente, ne relève pas l'origine italienne de la mosaïque 
de revêtement que je considère comme certaine. 



238 



RAPPORTS SUR LES CONFÉRENCES 



peinture murale, la mosaïque de revêtement, appliquée aux 
plafonds, en adopte le style qui, de son côté, se rapproche de 
celui des pavements. Alors qu'elle était réservée dans l'art hellé- 
nique au décor du sol, la mosaïque s'étend maintenant à la plu- 
part des surfaces qui clôturent la pièce. On pressent le rôle pré- 
dominant qu'elle jouera dans l'art paléochrétien et byzantin. 

A côté des pavements noirs sur blanc, la mosaïque polychrome 
occupe une place effacée en Italie. Elle semble être réservée aux 
pièces d'apparat et aux demeures particulièrement luxueuses. 
Le sol du triclinium d'un collège de fidèles de Sérapis (Becatti, 
o. /., no 283), et celui d'une grande salle du « palais impérial » 
(Becatti, o. /., n^ 296) à Ostie en étaient ornés. Le dessin ne 
s'écarte pas des canevas noirs sur blanc. 

Quelques leçons ont été consacrées à la mosaïque de l'Afrique 
du Nord. L'influence « alexandrine », affirmée depuis de longues 
années, est une notion trop vague pour en expliquer les origines 
et en définir la nature. Les rares échantillons conservés de la 
mosaïque et de la peinture égyptiennes des époques hellénistique 
et romaine contredisent d'ailleurs cette thèse traditionnelle (1). 
Les mosaïques de l'Afrique du Nord dont des exemples d'Algé- 
rie (Lambèse, Hippone, Sétif, Timgad, Orléansville...) ont été 
étudiés, paraissent être inspirées par des œuvres romaines. 
Mais les artistes africains ont plus souvent eu recours à l'imitation 
directe de la peinture monumentale contemporaine ou antérieure 
(hellénistique) que leurs collègues de la métropole. Aussi ont- 
ils réussi à créer un style pictural d'une belle vigueur qui 
n'est pas qu'une variante de l'art de l'Italie. Il a rayonné, au 
iv^ siècle, en Sicile, à Rome et jusqu'en Orient. 

Un cortège de Néréides, un fragment à sujet inexpliqué (une 
nymphe en présence d'un personnage masculin), des scènes 
bachiques prises dans les enroulements de branches de vigne et 
un tapis décoratif, trouvés il y a soixante ans dans une villa de 
Lambèse, sont les produits d'un seul atelier dont le maître 
d'œuvre a signé le premier de ces tableaux de son nom grec 
Aspasios. Les lettres K et H qui suivent ce nom, séparées par un 
vide qui est l'emplacement d'une troisième lettre perdue, sug- 
gèrent son origine crétoise (KPHTAIECOC). Malgré cette signa- 



(1) C'est la conclusion à laquelle arrive Bl. Brown, Ptolemaic Paintings 
and Mosaics and the Alexandrian style, Cambridge, Mass., 1957. 



HISTOIRE ET PHILOLOGIE 



239' 



ture, il serait abusif d'appeler grec le style des tableaux figurés, 
éminemment pictural, et sans doute inspiré par le « grand » 
art. Les nombreux reliefs de cortèges marins semblables sur 
des sarcophages romains suggèrent l'existence d'un art de la 
koiné antique qui ne serait pas très différent à l'Ouest et à l'Est 
de la Méditerranée. La date, début du m® siècle, jamais encore 
discutée, se déduit du style ornemental, d'une mosaïque adjacente» 

Plus spécifiquement nord-africains sont les tableaux d'un autre 
site de l'Est algérien, d'une villa du front de mer d'Hippone 
(près de Bône) (1). Deux strates de mosaïques s'y superposent 
dont l'inférieure date de la première moitié du iii^ siècle (2), 
la supérieure du milieu du iv^. D'un savoir-faire moins raffiné 
que les tableaux de Lambèse, ceux du premier groupe représentent 
l'art de la mosaïque nord-africaine à son apogée. Le groupe 
récent, un immense tableau de capture de bêtes et une Vénus 
anadyomène entourée du cortège marin habituel, est d'un 
colorisme plus heurté, d'un réalisme plus brutal. Cet art tardif 
a pu influencer la mosaïque du Bas Empire d'Italie (Sainte- 
Constance), de Sicile (Piazza Armerina) et du Proche-Orient (3). 

Les magnifiques tapis décoratifs de Timgad, fouillés avant 
et peu après la première guerre mondiale, ont été étudiés récem- 
ment (4). Tributaires de l'art des mosaïstes d'Hadrien pour les 
schèmes du fond et les motifs, mais modifiés par une gamme chro- 
matique d'une extrême richesse, ils sont les plus beaux exemples 
de la mosaïque décorative romaine du iii^ siècle. Dans un groupe 
de pavements tardifs de la maison de i'évêque donatiste Optât 
(388-398), ce style raffiné et luxuriant est abandonné. Les cane- 
vas sont géométriques, la facture est grossière, la gamme des 
couleurs réduite. C'est vers la fin du ii^ et au iii^ siècle que se 



(1) E. Marec, Trois mosaïques d'Hippone à sujets marins et Une nouvelle 
mosaïque des Muses à Hippone, dans Libyca, t. VI, 1, 1958, p. 99 à 140. 

(2) E. Marec, o. a certainement fait erreur en attribuant les mosaïques 
de ia première strate au li^ (/. c, p. 99) ou même au i^"" (?) siècle (/. c, p. 116). 
G.-Cb. Picard, dans Revue archéologique, 1960, II, p. 38 et suiv., a déjà corrigé 
cette erreur. 

(3) I. Lavin, The Hanting Mosaics of Antioch and their Sources, dans 
Dumbarton Oaks Papers, t. XVII, 1963, p. 179 à 286, a, le premier, suggéré 
un rayonnement de l'art des mosaïques africaines en Italie et dans le Proche- 
Orient. 

(4) M^^^ S. Warot, Inventaire des mosaïques de Timgad, thèse de IIP cycle 
soutenue à la Sorbonne en été 1965. Cette thèse sera publiée par le Centre des 
recherches sur l'Afrique méditerranéenne (CRAM) (Alger). 



240 



RAPPORTS SUR LES CONFÉRENCES 



place l'essort de l'école tamugadienne. En ces années, les ateliers 
de la ville, comme ceux des autres provinces de l'Empire, 
atteignent le sommet de leur art. 

L'une des tâches urgentes de l'archéologie romaine sera de 
recueillir l'immense documentation que présentent ces mosaïques. 
Elles permettront de définir les caractères d'écoles régionales 
et révéleront la variété considérable de «styles» qui surgissent 
de toute part à l'intérieur des frontières de l'Empire. 

Parmi les auditeurs M"^^^^ A. Barbet, inscrite pour une thèse 
de III^ cycle sur des peintures gallo-romaines, et J. Christophe, 
collaboratrice au C.N.R.S., M^^es j. Breda, élève de l'École 
normale supérieure, D. Joly, maître-assistant à la Faculté des 
lettres de Dijon, M. Lemée, inscrite pour une thèse de III® cycle 
sur un groupe de mosaïques de Djémila (Algérie), MM. N. 
Adam et M. Pelle, ont suivi le cours avec le plus grand zèle, 
R. Zerez y a assisté de façon suivie depuis le mois de mai. 
Mme Barbet a fait un exposé (en deux leçons) de sa thèse de 
l'Ecole du Louvre sur les peintures de quelques maisons de 
Glanum, thèse qu'elle a brillamment soutenue au mois de mars 
1966. M^i® Lemée a rendu compte des controverses sur la data- 
tion des mosaïques de Zliten (Libye). Cette communication a 
donné lieu à des suppléments d'information par M. G. Ville, 
conservateur au Musée du Louvre, qui avait étudié de près 
cet ensemble exceptionnel dont la date reste toujours sujette 
à caution. M. Bechaouch, élève de l'Ecole normale supérieure, 
a bien voulu nous communiquer les résultats fort intéressants de ses 
recherches sur les inscriptions d'une mosaïque, trouvée à Smirat 
près de Monastir en Tunisie. Cette mosaïque, qui représente 
des venationes de l'amphithéâtre, offre par ses textes une véritable 
somme des acclamations qui furent en usage à Rome. Elle permet 
aussi d'expliquer toute une série de symboles, fréquents sur des 
pavements nord-africains du m® et du iv® siècle. Enfin, M. Chris- 
tophe, ingénieur, a exposé et commenté l'étude récemment 
parue d'un mathématicien anglais, M. R. E. M. Moore, sur la 
structure des mosaïques romaines et sur leurs méthodes de «cons- 
truction », étude qui est appelée à influencer considérablement 
nos recherches. 



HISTOIRE ET PHILOLOGIE 



241 



NUMISMATIQUE ROMAINE ET MÉDIÉVALE 
Directeur d'études : M. Jean Lafaurie 



La conférence des mardis devait être consacrée à l'étude des 
monnaies françaises pendant la guerre de Cent ans, conférence 
essentiellement destinée à des chartistes. Seul le petit groupe 
habituel des auditeurs auquel se sont joints M. Pierre Verret 
et pendant un temps M^^^ Lerolle, s'étant présenté, le sujet 
en a été modifié et la conférence a eu pour objet principal l'étude 
de deux trésors monétaires carolingiens trouvés, l'un à Saume- 
ray (Eure-et-Loir) en 1933, enfoui vers 880/882, l'autre à Rennes 
(Ille-et- Vilaine) en 1964, enfoui vers 920/923. L'étude de ces tré- 
sors, qui permet d'établir la distinction difficile entre les mon- 
naies frappées par Charles le Chauve et Charles le Simple, 
a été complétée par l'examen d'autres trésors publiés ancienne- 
ment : Montrieux-Courbanton (enfoui vers 900), Preston-Cuer- 
dale (enfoui vers 905/910) et Juaye-Mondaye (enfoui vers 920/ 
923) qui établissent la liaison entre les enfouissements des deux 
dernières périodes des invasions normandes. 

La distinction des monnaies au type Gratia Dei Rex frappées 
par Charles le Chauve et par Charles le Simple est essentielle- 
ment d'ordre métrologique. Le poids moyen des deniers de Char- 
les le Chauve du trésor de Saumeray est 1,737 g (1/184^ de la 
livre romaine), celui des monnaies de Charles le Simple du trésor 
de Rennes est 1,408 g, mais la courbe des poids indique deux 
étapes de dévaluation qui se situent à 1,48 g et 1,33 g. Cette étude 
métrologique devrait être complétée par l'examen du titre des 
monnaies mais la rareté des exemplaires ne permet qu'une ana- 
lyse non destructive et les méthodes utilisées actuellement ne 
sont pas assez précises pour pouvoir être prises en considération. 

Les critères chronologiques fournis par l'examen du style 
des monnaies est décevant. Les monnaies de Charles le Simple 
paraissent assez semblables à celles de son grand-père Charles 
le Chauve mais des marques visibles d'usure, parfois considérables, 
des coins qui ont servi à les frapper montrent une utilisation 
intensive du matériel de fabrication provenant soit de la diffi- 



06 0645 67 046 3 



16 



242 



RAPPORTS SUR LES CONFÉRENCES 



culté pour les ateliers monétaires de se procurer des graveurs 
compétents, soit de la mauvaise fabrication des coins, soit 
encore par la réalisation des alliages ou des trempes nécessaires 
à une longue utilisation. L'évolution des techniques de gravures 
de légendes ne se manifeste qu'au cours du siècle. 

L'étude de la numismatique carolingienne est essentielle- 
ment dépendante de celle de chaque atelier monétaire et de 
l'examen minutieux des coins qui ont été utilisés. Le type de 
droit à la légende, Gratia Dei Rex entourant le monogramme 
de Karolus, commun à tous les ateliers monétaires du royaume, 
doit être soigneusement examiné. Des coins de monnaies de 
Troyes, du trésor d'Ablaincourt, ont été utilisés pour des 
deniers portant le nom du mont Lassois. Des monnaies de Rennes 
du trésor de Rennes paraissent avoir été frappées avec des coins 
de droit de l'atelier d'Orléans. Transfert de matrice? Centre 
commun de fabrication? L'édit de Pitres qui désigne dix ateliers 
monétaires pour l'ensemble du Royaume — fait qui a donné lieu 
à de multiples hypothèses — est mieux compréhensible si l'on 
considère que ces dix ateliers étaient les « usines » fabriquant 
les monnaies de toute une région. Les diverses « réformes » 
monétaires de 805, 823, 864 sont essentiellement des mesures 
prises contre les faux monnayeurs : le type des monnaies est 
changé et la circulation des anciennes monnaies est prohibée 
et il est possible que ce soit le désir d'une meilleure surveillance 
de la fabrication qui ait restreint la frappe en des centres organisés. 
Les noms de lieux inscrits sur les monnaies seraient donc ceux 
des lieux d'émission et non de fabrication. 

Au cours de l'année, un ouvrage : Hans Hermann Volckers, 
Karolingische Miinzfunde der Frûhzeit (751-800), Gôttingen 
1965 et un article : Philip Grierson, Money and Coinage under 
Charlemagne, extrait de Karl Der Grosse, Dusseldorf, 1965, 
p. 501-536 ont été analysés. H. H. Volckers donne un répertoire 
précieux des trésors et des trouvailles isolées des monnaies caro- 
lingiennes frappées jusqu'au couronnement impérial de Charle- 
magne qui servira, mieux que l'ouvrage de Gariel, à l'étude de 
ces monnaies bien souvent énigmatiques. L'article de Ph. 
Grierson apporte, comme tous les travaux de ce savant, des 
idées originales et pertinentes. La relative abondance des mon- 
naies de Charlemagne frappées après la réforme de 793/794 
et la rareté des deniers sur lesquels la titulature de Charlemagne 
mentionne le titre à^Imperator inscrite autour d'un buste de 
l'empereur ont fait penser, avec juste raison semble-t-il, que 



HISTOIRE ET PHILOLOGIE 



243 



ces monnaies n'ont été frappées qu'à partir de 806, en consé- 
quence du capitulaire de Thionville daté de Noël 805. Quant 
aux lettres F, C, M, V, qui sont inscrites sous les bustes, elles 
sont les marques des ateliers de Franconoforte (Francfort), 
Confluentia (Coblence), Mogontia (Mayence), Vormacia oxms) 
et non de Florence, Mantoue ou Milan, Venise ainsi que cela 
avait été proposé par Monneret de Villard et Schramm. 

Ces conférences ont été suivie avec assiduité par MM. Jean 
DuPLESSY, Michel Kampmann, M^^^ Françoise Roswag, M. Pierre 
Verret et pendant quelque temps par M^^^ Lerolle et M. Gas- 
ton Frétault. 

* * 

Un trésor de monnaies, la plupart locales, du iii*^ siècle, décou- 
vert il y a une trentaine d'années aux Bolars, commune de Nuits- 
Saint-Georges (Côte-d'Or) a fait l'objet de recherches lors des 
conférences des samedis. Ce trésor est en effet remarquable 
car les monnaies qui le composent proviennent, en grande partie, 
d'un même atelier ce qui a pour conséquence de grouper des 
suites de monnaies frappées avec les mêmes coins et de trouver 
de nombreux exemples de liaisons de coins. Ces liaisons de coins 
sont extrêmement précieuses car souvent elles montrent l'asso- 
ciation, avec un même coin de droit, de revers différents et avec 
un même coin de revers de droits différents. Il a pu être ainsi 
constaté des groupements homogènes de trois coins d'effigies 
avec huit coins de revers, deux coins d'effigies avec cinq coins 
de revers, cinq coins d'effigies avec un coin de revers, etc. 
Parfois ces liaisons de coins montrent entre les droits et les 
revers des différences de styles qui permettent de constater la 
présence de plusieurs graveurs dans un même atelier local. 

La nature de ces monnaies a été longuement examinée : 
sont-elles des monnaies de faux-monnayeurs privés ou des 
monnaies de nécessité émises par des autorités locales civiles 
ou militaires? Si les imitations de monnaies romaines en Gaule 
apparaissent sporadiquement depuis le début de la pénétration 
de la civilisation romaine — de nombreuses monnaies gauloises 
ne sont pas autre chose que des imitations de monnaies romaines 
— dès la fin du règne de Tétricus, ces émissions prennent une 
extension extraordinaire dont l'équivalent ne se trouve à aucune 
autre époque — sauf au cours des XYiii^ et xix^ siècles — ni 



16 



244 



RAPPORTS SUR LES CONFÉRENCES 



dans aucune autre partie de l'Empire. Ces monnaies seront résor- 
bées par les ateliers de Lyon et Trêves après la reconquête de 
la Gaule par les armées impériales. Dès l'apparition, dans les 
trésors, des monnaies des tétrarques, ces monnaies disparaissent 
à peu près complètement. Leur période de fabrication peut être, 
ainsi que l'a montré M. J.-B. Giard, limitée à la période 269-280/ 
281 avec un maximum d'intensité vers 274-278, après l'abdi- 
cation de Tétricus, au moment où la Gaule vit dans l'anarchie, 
sans gouvernement et livrée aux envahisseurs. L'importance de 
cette constatation est considérable et doit inciter à la prudence : 
au cours de dix ou douze années a été frappée une masse énorme 
de monnaies locales et cela avait incité autrefois les numismates 
à étaler leur fabrication pendant un siècle et même plus. 

La circulation, l'origine ou plutôt les origines de ces monnaies 
ne sont pas encore connues. Si quelques trésors montrent des 
monnaies qui n'ont guère circulé, il n'en est pas de même de 
nombreux autres trésors dans lesquels se retrouvent des exemplaires 
semblables qui prouvent une circulation assez générale. Au cours 
de la conférence, on s'est attaché particulièrement à la comparai- 
son des trésors de Coesmes (Ille-et- Vilaine) étudié autrefois par 
P. Le Gentilhomme et celui de Nuits-Saint-Georges-Les Bolars. 
Presque toutes les monnaies de ce dernier trésor sont représen- 
tées par des exemplaires frappés avec les mêmes coins dans celui 
de Coesmes. La recherche de l'origine de ces monnaies n'en 
est pas facilitée. Pour tenter d'arriver à une certitude, un embryon 
de fichier, dans lequel les monnaies locales sont classées par types, 
par styles, par coins a été constitué, travail auquel tous les audi- 
teurs ont participé par l'examen minutieux des photographies 
des monnaies, l'identification des prototypes, la recherche des | 
liaisons de coins. Ce fichier dont l'importance pour la connais- i 
sance de la monnaie locale du iii^ siècle est considérable, sera 
continué et perfectionné au fur et à mesure des trouvailles nou- 
velles et de la reconstitution des trouvailles anciennes. Cette 
mise en œuvre de plusieurs dizaines de milliers de pièces diffi- | 
cilement identifiables, dont les classements demanderont des | 
remaniements continuels, est un travail de longue haleine. Dès | 
maintenant, une petite équipe s'est constituée qui poursuivra 
ses travaux et plusieurs conférences seront consacrées chaque 
année à ce sujet. 

Les dernières conférences de l'année scolaire ont eu pour 
objet quelques problèmes posés par le monnayage de Postume : 
un aureus inédit du Cabinet des médailles et un « médaillon » 



HISTOIRE ET PHILOLOGIE 



245 



d'une importance exceptionnelle, vendu à Amsterdam avec la 
collection Graham, le 10 juin 1966, n^ 2503. L'authenticité 
de cette pièce avait été mise en doute par L. Laffranchi, Riv. ital. 
niim., XLIII, p. 138-140. La réapparition sur le marché de cette 
pièce disparue depuis près de trente ans a permis d'en reprendre 
l'examen et de constater son authenticité. La recherche de son 
origine a montré qu'elle a été découverte à Baâlon (Meuse) 
en 1808, en même temps qu'un « médaillon » aussi de bronze, 
au nom de Victorin, acquis en 1808 par le Cabinet des médailles. 
La pièce de Postume est restée dans la collection de l'inventeur 
jusqu'à sa vente à Verdun les 17 et 18 mai 1919. L'authenticité 
de cette pièce ainsi prouvée permet de réhabiliter une série 
d'émissions monétaires proposée par Elmer. 

Un récent article de Jeno Fitz, Les antoniniani des légions 
de Gallien, publié dans les Mélanges . . . Jérôme Carcopino, 
p. 353-365 a été prétexte à l'étude des monnaies frappées en 
l'honneur des légions par Marc Antoine, Clodius Macer, Septime 
Sévère, Albin, Gallien, Marins, Lélien et Carausius. Des pointages 
sur des cartes ont permis de rechercher les causes de cet honneur 
décerné à certaines légions. 

Ces conférences ont été suivies avec assiduité par M^^^^ Monique 
AsTOiN, Claude Brenot, MM. Gaston Frétault, Raymond 
Habrekorn, Michel Kampmann, M"^^ Cécile Morrisson, 
jyjne Françoise Roswag qui ont tous fait des exposés et participé 
à la constitution du fichier des monnaies locales. Ont participé 
moins régulièrement à ces conférences, MM. Duran, J.-P. Gar- 
nier, Andrzej Kunisz, Pierre Verret et M. Michel Manson 
qui a fait un exposé sur les monnaies des légions. 

Publications du directeur d'études au cours de Vannée sco- 
laire : 

Numismatique romaine : 

Aureus de Postume trouvé près cVAutun, dans Bull, soc, 
fr. num,., mai 1966, p. 50-51; Préface, p. 1-5 des Études numis- 
matiques 3, publiées par la Bibliothèque royale de Belgique, 
1965. 

Numismatique mérovingienne : 

Monnaie mérovingienne frappée à Suse (B.S.F.N., juillet 
1965, p. 491-492); Denier de Childéric II trouvé à Onzain 
[Loir-et-Cher) (ibid., nov. 1965, p. 512-514); Trouvaille d'un 



246 



RAPPORTS SUR LES CONFÉRENCES 



triens mérovingien à Lyon (ibid., nov. 1965, p. 518-519); 
A propos du trésor monétaire de la tombe de Bôkingen {ibid., 
mars 1966, p. 28); Monnaies franques en argent trouvées à 
Ouerre {Eure-et-Loir), [Bull, des soc. arch. Eure-et-Loir, 1^^ trim. 
1966, Chroniques 2, p. 49-54); Une pièce d'or mérovingienne à 
Mézières (Études ardennaises, 42, juillet-septembre 1965, 
p. 41-42). 

Numismatique carolingienne : 

Le denier de Brioude du trésor de Rennes {B.S.F.N., février 
1966, p. 14-16); Deux trésors monétaires carolingiens : Saume- 
ray (Eure-et-Loir), Rennes (Ille- et- Vilaine) (Rev. num., 1965, 
p. 262-305, pl. XXIV-XXXI). 

Divers : 

Remarques sur les dates de quelques inscriptions du début 
du iv^ siècle (C.R.A.L, janvier-juin 1965, p. 192-210); Dies 
imperii Constantini Augusti : 25 décembre 307, Essai sur quel- 
ques problèmes de chronologie constantinienne (Mélanges... 
André Piganiol, p. 795-806); Le premier emploi du mot Franc 
sur les monnaies (B.S.F.N., oct. 1965, p. 501-502). 

Publications de travaux d'élèves au cours de l'année sco- 
laire : 

Bastien (Dr Pierre), Trouvaille de monnaies constantiniennes 
(317-328) (Rev. belge num., 1964, p. 53-68); Sesterce de Pos- 
tume : remploi d'un coin de revers après correction d'une légende 
fautive (B.S.F.N., 1965, p. 511-512); Trouvaille de Muirancourt 
(Oise) (Schweizer Miinzblatter, nov. 1965, p. 137-142); Una 
moneta délia série « Vota Publica » con l'effigie di Galerio 
August (Numismatica, mai-août 1965, p. 97-98). 

Brenot (Claude), Un antoninianus de Tacite attribué à 
l'atelier d'Antioche (B.S.F.N., déc. 1955, p. 524-525); en colla- 
boration avec H. -G. Pflaum : Les émissions orientales de la 
fin du 111^ siècle après J.-C. à la lumière de deux trésors décou- 
verts en Syrie (Rev. num., 1965, p. 134-205, pl. VI-XVII). 

Dumas (Françoise), Monnaies du xvi^ siècle trouvées en 
mer (B.S.F.N., févr. 1966, p. 13-14) ; Le monnayage d'Eudes IV 
de Bourgogne (Annales de Bourgogne, t. XXXVII, 1965, 
p. 257-275, pl. I-III). 



HISTOIRE ET PHILOLOGIE 



247 



DuPLESSY (Jean), La circulation internationale de la monnaie 
brabançonne au xiv^ siècle (Extraits des Procès-verbaux de 
la Soc. royale de num. de Belgique, dans Revue belge de num., 
t. ex, 1964, p. 177-179). Variété inédite du double parisis de 
Philippe le Bel {Bull, Soc. fr. de num., 1965, p. 492). Contre- 
façon inédite du 3 patards des Pays-Bas frappée à Lixheim 
{ibid., 1965, p. 514). Différent d'émission inédit d'un denier 
tournois de Jean le Bon (ibid., 1966, p. 54). Les possessions de 
la maison de Flandre et de la maison de Brabant en France 
[xiii^-xiv^ 5.), {Soc. royale de numismatique de Belgique, 
1841-1966, Exposition numismatique Bruxelles, Bibl. Albert P^, 
30 avril-29 mai 1966, p. 84-87). — Le trésor de Fontaine-Simon 
{Monnaies de Louis XIII et de Louis XIV) {Bull, des Soc. 
arch. d'Eure-et-Loir, l^r trim. 1966, Chroniques 2 p. 58-62). 

GiARD (Jean-Baptiste), Le trésor d'Étaples {Rev. num., 1965, 
p. 206-224, pl. XVIII-XIX). Une monnaie de Sévère Alexandre 
découverte à Sougères-sur-Sinotte [Yonne] {Gazette num. suisse, 
nov. 1965, p. 153-154); Le trésor de Landebaëron{Côtes-du-Nord) 
{Annales de Bretagne, LXXII, 1965, p. 195-202). 

Habrekorn (Raymond), Les billets de confiance de Stras- 
bourg {B.S.F.N., oct. 1965, p. 502-504); Billets de confiance des 
sections de Paris, {ibid., nov. 1965, p. 514-516) ; Quelques papiers- 
monnaie inédits {ibid., avril 1966, p. 41-42). 

Kampmann (Michel), Etude sur les collectionneurs de monnaies 
au xvii^ siècle {Cahiers numismatiques, 7, déc. 1965, p. 197- 
203). 

MoRRissoN (Cécile), Monnaies byzantines entrées récemment 
au Cabinet des médailles {B.S.F.N., janv. 1966, p. 4-5); Une 
monnaie d'argent de Romain III Argyre {ibid., mai 1966, 
p. 53-54). 

Verret (Pierre), Un double tournois de Louis XIII d'une 
variété inédite {B.S.F.N., mars 1966, p. 32). 



1 



HISTOIRE ET PHILOLOGIE 



249= 



HISTOIRE BYZANTINE 

Directeur d'études : M. Paul Lemerle, 
membre de Vlnstitut 

On avait choisi comme sujet de recherches collectives l'histoire 
intérieure et les institutions de l'empire byzantin pendant la 
période qui s'étend de la mort de Basile II (1025) à l'avènement 
d'Alexis I®'* Comnène (1081). Les raisons de ce choix étaient 
doubles. On se proposait de reviser, en partant des sources et 
non de la bibliographie moderne, l'histoire d'un demi-siècle 
qui a été trop légèrement qualifié d'époque « de transition », 
parce qu'il se trouve en quelque sorte dans l'ombre projetée 
par les deux sommets que représentent les Macédoniens et les 
Comnènes, alors qu'en fait c'est une période-clé pour l'intelli- 
gence de l'évolution des institutions byzantines. D'autre part, 
le XIIP Congrès international des études byzantines se tenant 
à Oxford en septembre 1966, et ayant inscrit l'histoire du 
XI® siècle parmi les sujets mis à son programme, on souhaitait que 
la dizaine d'auditeurs de la conférence qui devaient participer 
au congrès aient l'occasion, soit de mettre à l'épreuve le contenu 
des rapports ou des communications qu'ils avaient à y présenter,, 
soit de se préparer à mieux suivre les discussions. 

On n'avait que l'embarras de choisir entre les textes à com- 
menter, les problèmes à poser. Mais pour toutes les questions 
abordées, on a trouvé une documentation abondante et encore 
neuve dans une source, bien connue assurément par les éditions 
massives et plutôt rébarbatives de Sathas et de Kurtz-Drexl, 
mais insuffisamment étudiée et jamais traduite : les scripta 
minora et, surtout, la correspondance de Psellos. Il y a, dans ce 
millier de pages d'un grec souvent difficile, une mine à exploiter 
par les byzantinistes. On les a évidemment confrontées aux grandes 
chroniques du temps (celles de Psellos lui-même, d'Attaliate, 
de Skylitzès-Kédrènos, de Bryennios, parfois complétées par 
Anne Comnène et Zonaras), et à la plupart des autres sources. 
On ne peut qu'indiquer ici les questions qui ont le plus longue- 
ment retenu l'attention. 



250 



RAPPORTS SUR LES CONFÉRENCES 



1. La double hiérarchie des charges ou offices d'une part, 
des titres ou dignités de l'autre, les traitements ou pensions 
qui y sont attachés, les opérations d'achat, vente, échange aux- 
quelles ils peuvent donner lieu. Trois groupes de textes ont été, 
parmi d'autres, étudiés de plus près : les lettres et surtout le 
chrysobulle de Michel VII pour Robert Guiscard, attribuant 
au chef normand et aux siens, en 1074, quarante-cinq brevets 
de dignités avec pensions (un membre de la conférence, 
M™^ Antoniadis, leur avait déjà naguère consacré un article) ; 
les documents concernant le basilikaton attribué par Monomaque 
à Psellos (à ce propos M"^^ Ahrweiler a fait un exposé sur la for- 
tune de Psellos) ; enfin, le très intéressant texte intitulé « Décision 
de justice contre Psellos », qui est pour la plus grande partie 
de la plume de Psellos lui-même, et à propos de ses démêlés 
avec celui dont il avait voulu faire son gendre, Elpidios, et dont 
pour cette raison il avait entrepris de faire la carrière, donne 
quantité de renseignements jusqu'ici assez mal interprétés 
sur les fonctions et les titres des agents des bureaux centraux. 
On a tenté, avec le concours des deux auditrices déjà nommées, 
d'établir une sorte de barème des pensions attachées, au 
xi^ siècle, aux principales dignités. 

2. Ce problème conduisait à un autre : celui du Sénat et de 
la classe sénatoriale, considérés moins du point de vue des insti- 
tutions, où leur place est réduite, que comme classe sociale. 
Non que le Sénat, au xi^ siècle, soit très différent, pour l'essentiel, 
de ce qu'il était avant. Mais, d'une part, on y constate plusieurs 
niveaux, au moins deux, dont la charnière semble alors constituée 
par la dignité de patrice, et dont le plus élevé, le seul sans doute 
que l'empereur réunisse dans certaines circonstances, est sou- 
vent qualifié « premier Sénat ». D'autre part, la notion d'une classe 
sénatoriale paraît se préciser (encore que la qualité de synklè- 
tikos, qui continue de ne pas figurer dans les titulatures, par 
exemple sur les sceaux, ne soit en elle-même ni une dignité 
ni un titre), et cette classe a ses traditions, sa manière d'être 
(« vivre à la façon des synklètikoi », disent des textes), certains 
privilèges, et aussi une composition (mais non pas un nombre) 
fixe, qui fait qu'à partir d'un certain rang dans les dignités, 
probablement à notre époque celui de prôtospathaire, on appar- 
tient à la classe sénatoriale, qui s'oppose foncièrement à celle 
des gens de négoce et de métiers. Or au xi^ siècle, et c'est le fait 
le plus important, la classe sénatoriale s'ouvre et perd son 
aspect de caste refermée sur un privilège de naissance : de Mono- 



HISTOIRE ET PHILOLOGIE 



251 



maque, les sources disent qu'il voulut, pour le recrutement 
du Sénat, substituer le mérite à la naissance; de Michel VI, 
qu'il choisit les commis de l'Etat non plus dans le Sénat, mais 
dans les bureaux, ce qui en fin de compte fit passer dans le 
Sénat le corps des administrateurs; et de Constantin X, qu'il 
abattit la barrière entre le politikon gènos et le synklètikon, 
c'est-à-dire entre la bourgeoisie de la capitale et le Sénat. Ce 
qui montre à tout le moins que l'Etat byzantin était encore fort 
capable de s'adapter aux circonstances. 

3. Des changements non moins importants se produisent dans 
les institutions militaires, sinon dans la classe militaire. On a 
commenté de ce point de vue des passages de la Peira; deux textes 
de Skylitzès et un d'Attaliate présentés par un jeune savant polo- 
nais, auditeur cette année de 'la conférence, M. Wasilewski; 
une lettre de Théophylacte d'Ochrida; une lettre de Psellos 
(Kurtz-Drexl, n^ 132), qui établit la coexistence des deux façons 
de s'acquitter de l'obligation militaire, le service personnel des 
armes et le payement d'un impôt. Il est dans l'ensemble exact que 
le xi^ siècle voit la disparition progressive des corps de troupes 
de recrutement régional (bien que les sources du temps et, à 
leur suite, les historiens modernes accordent trop d'importance 
à l'épisode le plus connu, la dissolution de l'armée d'Ibérie), 
et parallèlement la disparition du régime des terres militaires, 
remplacé par la fiscalisation de la strateia, c'est-à-dire par un 
impôt perçu au profit du Trésor central, à charge pour celui-ci 
de pourvoir aux dépenses militaires qu'imposeraient les circon- 
stances, en premier lieu la solde des mercenaires. Mais il faut 
apporter des nuances à ce tableau un peu sommaire, comme à 
l'idée simpliste, suggérée après coup par les événements qui 
marquèrent la fin de notre période, que celle-ci vit le déclin 
définitif de l'armée byzantine (de l'armée nationale surtout), 
systématiquement négligée par les empereurs « civils ». Au sur- 
plus, dans l'histoire militaire de Byzance, une grande question 
subsiste, qui est de savoir si le changement décisif est survenu 
sous le règne de Nicéphore Phocas, après lequel les mentions 
de la terre militaire deviennent en effet rares dans les textes 
et dans la législation, ou bien sous celui de Monomaque, après 
lequel on voit apparaître la « perception en espèces » {logarikè 
eispraxis) tenant lieu du service des armes, et dans les listes 
d'exemptions la mention de la strateia (fiscalisée). Entre ces deux 
termes se place le problème, qui n'est pas encore clair, de l'armée 
de Basile II. 



252 



RAPPORTS SUR LES CONFÉRENCES 



4. On a lu les principaux textes d'intérêt proprement histo- 
rique d'un des personnages les plus notables de ce temps, Jean 
Mauropous : les deux « discours frères » (181 et 182 de Lagarde) 
prononcés aux Manganes à l'occasion de la fête de saint Georges, 
intéressants pour l'institution par Monomaque de cette grande 
fête annuelle, et aussi, le second, pour la lutte contre les Pet- 
chenègues; le discours sur l'écrasement de la révolte de Tor- 
nikios (186 de Lagarde), prononcé sans doute aussi aux Man- 
ganes dans les tout derniers jours de 1047, avec une remarquable 
liberté de ton, et dont la comparaison avec les autres témoignages 
fait apparaître pour cet événement une tradition commune à 
Mauropous, Psellos et Attaliate, tandis qu'une autre tradition 
est représentée par Skylitzès, et qu'à son habitude Zonaras puise 
à plusieurs sources et plane au-dessus du détail; les trois épigram- 
mes n'^^ 94, 95 et 96 de Lagarde, dont la dernière apprend que 
Mauropous avait entrepris, ou avait reçu l'ordre, de composer 
un « chronographe », auquel il préféra renoncer après en avoir 
déjà rédigé une partie, afin de ne pas être mis dans l'obligation 
de manquer à la vérité et à l'objectivité historiques; et naturelle- 
ment la grande novelle de Monomaque fondant aux Manganes 
une école de droit, destinée à la fois à la formation des hauts 
fonctionnaires et à celle des notaires et des avocats, novelle 
dont malgré une récente étude de Cvetler il ne semble pas qu'on 
doive disputer la rédaction à Mauropous. 

5. Les problèmes religieux du temps (on a naturellement 
laissé de côté le pseudo-schisme de 1054, passé inaperçu à 
Byzance) ont été exarninés à travers certains aspects économiques 
et sociaux du monachisme et des « fondations pieuses » : 

a. La fondation des Manganes par Monomaque, d'après 
les textes, et d'après les fouilles françaises faites après la première 
guerre mondiale et publiées par Demangel et Mamboury : 
exemple typique d'un basilikos oikos, d'une grande fondation 
impériale relevant du domaine privé; à ce propos M'^^ Ahrwei- 
LER a fait un exposé, dont la publication serait souhaitable, 
sur l'organisation des sékréta, et la nécessaire distinction des 
sékréta administratifs et des sékréta « pieux » du type des Man- 
ganes, qui sont des organismes économiques autonomes; à 
ce propos encore on a vérifié une fois de plus que les textes bien 
connus qui parlent de « la pronoia des Manganes » ne l'entendent 
nullement au sens institutionnel précis et technique que le mot 
prendra plus tard, et plus généralement que la pronoia ainsi 
entendue n'existe pas au xi^ siècle. 



HISTOIRE ET PHILOLOGIE 



253 



b. L'examen de la diataxis d'Attaiiate (dont le commentaire 
presque purement lexicographique de Nissen est à reprendre) 
et des deux chrysobulles délivrés à Attaliate a fourni, en face 
de l'exemple des Manganes et avec l'évidente intention d'imiter 
les fondations impériales de ce genre, un exemple typique de 
fondation privée; bien que ce texte, rédigé par un Attaliate 
vieillissant, soit désordonné, fort mal composé et passablement 
mal écrit, il est plein de précieux renseignements encore peu 
exploités : sur la fortune et la mentalité d'un provincial parvenu 
aux plus hauts rangs du Sénat de Constantinople; sur la consti- 
tution de son capital foncier; sur le mode de création, d'adminis- 
tration et de transmission d'une «fondation pieuse»; sur le 
rôle et les privilèges du fondateur laïque et de ses héritiers vis-à- 
vis des moines; sur V exkousseia, qui n'est nullement l'immunité 
complète, mais seulement l'exemption des charges additionnelles, 
dont jouissent les biens d'Attaiiate, etc. 

c. Cela a tout naturellement conduit à prendre une vue d'en- 
semble du problème du charisticariat : on l'a fait en lisant le 
libelle de Jean d'Antioche (dont une récente étude de P. Gautier 
a fixé la composition entre 1087 et 1089) intitulé : « Que ceux 
qui reçoivent, de prélats ou d'empereurs, des couvents en dona- 
tion, et qui en tirent des bénéfices personnels, sont impies»; 
car ce n'est point l'institution en soi du charisticariat, mais 
seulement certains abus, que dénonce ce texte d'une vie et d'une 
richesse étonnantes, sorti de la plume d'un personnage qui est 
lui-même l'une des plus singulières figures de ce temps. 

6. On a enfin consacré quelques cours aux questions écono- 
miques et monétaires. M"^® Antoniadis a réuni une série de 
données, d'interprétation d'ailleurs difficile, sur les prix (du 
blé, du vin, des esclaves, etc.). M"^^ Morrisson a fait deux expo- 
sés : l'un sur les dénominations des monnaies byzantines au 
xi^ siècle, l'autre sur la dépréciation du nomisma à la même 
époque. Il reste que ce qui se passe entre la mort de Basile II, 
qui aurait laissé dans le Trésor 200.000 livres, et Botaniate, sous 
le règne duquel le nomisma tomba jusqu'à 8 carats, est un pro- 
blème qui n'a pas encore reçu de solution : les réponses qu'à la 
suite des chroniqueurs du temps on a cherchées à l'intérieur 
des frontières de l'empire n'ont pas semblé satisfaisantes, en tout 
cas pas suffisantes; il faudra regarder aussi hors des frontières, 
et songer au bouleversement (pour ne pas dire au renversement) 
et à l'intensification des courants et des échanges commerciaux. 
Dans le même ordre d'idées, on a examiné de près le texte 



254 



RAPPORTS SUR LES CONFÉRENCES 



fameux d'Attaliate sur le phoundax de Rhaidestos : ce fut pour 
conclure une fois de plus que ce témoignage d'ailleurs important, 
puisqu'il vient d'un grand propriétaire de la région lésé dans 
ses intérêts par l'initiative de Niképhoritzès, ne vaut cependant 
que pour Rhaidestos et pour un temps court; l'indignation avec 
laquelle Attaliate en parle comme d'une chose jamais vue et 
qui disparut avec le tout puissant ministre de Michel VII, et 
surtout le tableau qu'il fait à ce propos de l'absolue liberté de la 
circulation et du négoce du blé aux portes mêmes de Constanti- 
nople comme étant le régime normal, suffisent à faire écarter 
toute idée d'un monopole du blé, et à plus forte raison d'autres 
produits. 

M. N. SvoRONOS a fait profiter cet ensemble de recherches 
(auxquelles on tentera de donner une conclusion, après le congrès 
d'Oxford, au début de l'année scolaire prochaine) de sa grande 
connaissance de la législation et des problèmes sociaux : il 
a notamment fait une leçon de méthode s^i^ l'utilisation histo- 
rique du recueil de jurisprudence dii ' t t/a, et il a donné con- 
naissance du rapport qu'il doit faire à Oxford sur « Société et 
organisation intérieure de l'empire byzantin au xi^ siècle ». 
]y[me Ahrweiler a fait de même pour son rapport sur la géogra- 
phie historique de Byzance. 

* 

Comme chaque année, on a fait dans la conférence une place 
importante aux travaux personnels des auditeurs. C'est ainsi 
que M. Dagron a parlé sur Thémistios et la notion de Loi 
vivante; M. Duneau, sur l'École d'Athènes aux iv®-v^ siècles; 
M. Grosdidier de Matons, sur la date du Pré spirituel de Jean 
Moschos, et sur diverses questions concernant Romanos le 
Mélode (notamment la tradition textuelle de l'hymne de l'Incré- 
dulité de Thomas); le R. P. Paramelle (qui fait maintenant 
partie du département grec de l'Institut de recherche et d'histoire 
des textes), de Syméon de Thessalonique; le P. Gautier, de pro- 
blèmes du texte de Théophylacte d'Ochrida; M. Tsolakis 
(qui nous quitte pour reprendre son poste à l'Université de Thes- 
salonique), du texte dit « Skylitzès continué », qui n'est autre, 
comme il l'a montré, que Skylitzès lui même, et dont il prépare 
l'édition; M. Paret, sur les sources arabes concernant les thèmes 
byzantins; M^^^ Papachrysanthou, sur le monachisme pré- 



HISTOIRE ET PHILOLOGIE 



255 



athonite; M. Gouillard, sur un texte déjà examiné l'an dernier, 
concernant les études philosophiques de Nicéphore (dans la 
Vie de ce patriarche par Ignace); M^^^ Miakotine, sur les rela- 
tions byzantino-bulgares, auxquelles elle consacre sa thèse de 
III^ cycle; M"^^ Asdracha, sur la région du Rhodope aux xiii^- 
xiv^ siècles; M. Balard, membre de l'Ecole de Rome, sur l'acti- 
vité commerciale de Gênes en Romanie de 1203 à 1261. Le R. P. 
Saffrey, m. Astruc ont souvent fait profiter la conférence de 
leur savoir et de leur compétence. M™*^ Beldiceanu, à propos 
du fameux firman de Murad pour le Ménoikeion (dont M. Ostro- 
gorskij s'est lui aussi récemment occupé), a parlé des problèmes 
de la pénétration et de la conquête turques dans les Balkans. 
Parmi les auditeurs anciens ou nouveaux, on doit encore citer 
les R. P. Stiernon et Gautier, M. Belloc, M. Koukoulês, 

M. LefORT, Mme SORLIN, M^e CoNUS-WoLSKA, M^^ DuYÉ, 

Mme Thierry, M^^ Assimi, M^e Grigoriadou. 

Le professeur Paul J. Alexander, de l'Université Ann Aibor 
(Michigan), a été invité à faire une conférence, pour laquelle il avait 
choisi comme sujet : « La révélation du pseudo-Méthode (évêque 
de Patara), l'Ethiopie et la Croix ». Elle a vivement intéressé le 
nombreux auditoire qui s'était joint aux membres habituels de 
la conférence; elle sera publiée. 

Les ouvrages annoncés dans le rapport de l'an dernier, comme 
étant en préparation, ont tous paru : la thèse de doctorat d'Etat 
de Mme Ahrweiler, Byzance et la mer. La marine de guerre, 
la politique et les institutions maritimes de Byzance aux vii^- 
xv^ siècles, brillamment soutenue en Sorbonne le 19 mars 1966; 
les tomes III et IV de l'édition des Hymnes de Romanos le 
Mélode par J. Grosdidier de Matons; le Traité des offices 
du pseudo-Codinos, édition et traduction par J. Verpeaux; 
le tome premier des Régestes des délibérations des assemblées 
vénitiennes (autres que le Sénat) concernant la Romanie, 
par F. Thiriet; enfin, le tome premier des Travaux et mémoires 
du Centre de recherches d'histoire et civilisation byzantines. 
Le tome II de ces Travaux et mémoires est maintenant à l'im- 
pression (il contient notamment le grand travail de J. Gouillard 
sur le Synodikon de l'orthodoxie), ainsi que l'édition et traduc- 
tion de la Topographie chrétienne de Cosmas Indicopleustès, 
par Mme CoNUS-WOLSKA. 

Enfin, de nombreux membres de la conférence ont pris part, 
à la Sorbonne, au séminaire organisé dans le cadre du Centre de 
recherches ci-dessus cité. On y a continué, avec la collaboration 



256 



RAPPORTS SUR LES CONFÉRENCES 



de M^^^ AssiMi, le commentaire d'une série d'inscriptions histo- 
riques de la Grèce centrale et de la Grèce du Nord. On a d'autre 
part profité du séjour à Paris d'un ancien membre de la confé- 
rence, M. N. OiKONOMiDÈs, maintenant attaché à la Fondation 
royale hellénique de la recherche, pour étudier avec lui le dossier 
des actes grecs d'époque byzantine du couvent de Dionysiou, 
sous presse dans la série Archives de VAthos (t. IV). Dans la 
même série est prêt pour l'impression le tome premier des Actes 
de Lavra. 



HISTOIRE ET PHILOLOGIE 



257 



HISTOIRE ET PHILOLOGIE TURQUES 
Directeur d'études : M. Louis Bazin 

La première conférence a été consacrée à l'étude des dix der- 
niers épisodes du Kitâb-i Dede-Korkut, correspondant aux pages 
201 à 304 du manuscrit de Dresde. 

L'épisode de Yégenek est construit autour d'un thème assez 
peu original et qui revient souvent dans le recueil : la libération, 
par l'un des siens, d'un Oghouz musulman, prisonnier des Chré- 
tiens. Ici, comme dans l'avant-dernier épisode du texte de Dresde, 
c'est un fils, nommé Yégenek, qui parvient à délivrer son père. 
Auparavant l'oncle maternel du jeune homme, un certain Emen 
dont on ne dit que quelques mots, avait tenté cet exploit, sans 
succès. Nous avons discuté de Tétymologie du nom de Yégenek, 
héros oghouz qui devait être assez populaire, puisque fréquem- 
ment mentionné dans les récits de combats. L'origine de cet 
anthroponyme était obscurcie par une lecture traditionnelle 
« Yigenek », fondée sur la graphie la plus largement attestée, 
avec le signe-voyelle « i bref » de l'alphabet arabe, mais qui ne 
tient pas compte de l'existence, dans le titre même de l'épisode, 
tel qu'il apparaît au feuillet 85 du manuscrit du Vatican, d'une 
autre graphie, avec le signe-voyelle « a bref » en première syl- 
labe. On sait que ce genre d'hésitation graphique dénote la 
présence d'un « é fermé ». La lecture Yégenek nous a donc paru 
j s'imposer. Dès lors, il devenait simple de voir, dans Yégenek, 
I un dérivé hypocoristique en -ek du nom turc de parenté bien 
1 connu, yégen « neveu ». Le jeune héros est ainsi nommé par 
référence à son oncle maternel Emen, dont il a d'abord été ques- 
tion dans le récit. Le nom propre masculin Yégen est d'ailleurs 
bien attesté dans des textes épigraphiques turcs anciens et dans 
des manuscrits ouïgours. Il semble qu'on ait affaire à une version 
appauvrie, oii le personnage à'Emen a perdu beaucoup de son 
importance, éclipsé par celui de son vaillant neveu. 

L'épisode de Basât et Depegôz est fort célèbre et jouit encore 
d'un grand succès dans la Turquie d'aujourd'hui. Bien qu'il 



G 6 0645 G7 046 3 



17 



258 



RAPPORTS SUR LES CONFÉRENCES 



s'insère dans un corps de récits épiques, il a surtout les carac- 
téristiques d'un conte merveilleux. Un bébé oghouz, perdu 
la nuit au cours de troubles guerriers, est recueilli et élevé par 
un lion. Il terrasse les chevaux et suce leur sang. Ses parents le 
retrouvent, mais il faut l'intervention du barde inspiré Dede- 
Korkut pour le réintroduire dans la société humaine, sous le 
nom de Basât, dont le texte paraît suggérer qu'il est composé de 
has- « fouler aux pieds, terrasser » et de at « cheval ». C'est là, 
selon toute vraisemblance, une étymologie populaire, ce type 
de composition étant insolite en turc (nous penserions plutôt 
à un dérivé bas-a-t, nom déverbatif d'un intensif has-a de bas-). 
D'autre part, un des bergers du père de Basât parvient à attra- 
per et à violer une fille ailée (péri). De cette union naît une masse 
informe, qui grandit à chaque coup de pied reçu, et d'où finit 
par sortir un Cyclope, Depegôz, dont l'œil {gôz) unique est sur 
l'occiput (depe). Le père de Basât recueille le jeune Cyclope 
et veut l'élever avec son fils retrouvé. Mais il doit bientôt y renon- 
cer et chasser Depegôz, qui se révèle anthropophage. La Péri 
sa mère lui donne un anneau qui le rend invulnérable, sauf à 
l'œil. Le Cyclope terrorise les Oghouz, qui, toutefois, par l'entre- 
mise de Dede-Korkut, l'amènent à se contenter d'un tribut 
quotidien de 2 hommes et 500 moutons. Basât, devenu adulte, 
part affronter Depegôz. Il l'aveugle pendant son sommeil, avec 
une broche à rôtir rougie au feu, et le tue après diverses péripé- 
ties fort semblables à celles du mythe de Polyphème. Dede- 
Korkut vient féliciter le vainqueur et le bénit au nom d'Allah 
et de Muhammed. Ce qui nous frappe le plus dans cet amalgame 
de thèmes légendaires bien connus par ailleurs, c'est leur parfaite 
assimilation dans le corps des traditions oghouz, qui suppose 
des emprunts folkloriques assez anciens. On remarquera toute- 
fois que le groupe tribal où prennent naissance Basât et Depegôz 
est celui que dirige Aruz (père de Basât) et que d'autres épisodes 
situent clairement dans la fédération des Tas-O^uz « Oghouz 
extérieurs », bien distincte de celle des Îc-O^uz « Oghouz inté- 
rieurs » et soumise au Khan de ces derniers, Kazan. Il n'est pas 
exclu que ces « Oghouz extérieurs » tirent leur origine de popula- 
tions iraniennes du Turkestan occidental ayant jadis subi de 
fortes influences helléniques, ce qui expliquerait à la fois les 
réminiscences homériques et la présence des Péri ailées, venues 
tout droit du folklore iranien et gardant leur nom iranien dans 
un texte oii, par ailleurs, tous les héros, y compris le Cyclope, 
sont turquifiés. Précisons qu'à l'époque où prend forme le Kitâb-i 



HISTOIRE ET PHILOLOGIE 



259 



Dede-Korkut, les Tas-Oguz sont entièrement assimilés à la nation 
oghouz, l'exogamie multipliant les alliances matrimoniales entre 
ic-Oguz et Tas-Oguz (cf. le dernier épisode). 

Avec l'histoire de Begil et de son fils Emren, nous retombons 
dans le récit épique oghouz le plus classique. Cet épisode évoque 
la révolte momentanée, contre le Khan Kazan, pour une question 
de point d'honneur, d'un chef militaire nommé Begil, respon- 
sable d'une marche proche de la Géorgie. Begil veut rompre 
avec les Oghouz et passer aux Géorgiens. Sa femme cherche 
à l'en dissuader et l'envoie à la chasse, oii il se casse un fémur. 
Là-dessus, les Géorgiens viennent pour piller son campement, 
mais son jeune fils Emren les met en déroute. Après quoi Begil 
se réconcilie avec Kazan. Dans l'unité retrouvée, Dede-Korkut 
chante la louage à^Emren. Nous avons ici l'écho des dissensions 
qui ne manquaient pas de se produire entre chefs oghouz : 
notre texte, implicitement, met en garde les Oghouz contre de 
telles querelles et plaide 1' « union sacrée » contre les Chrétiens. 

L'épisode de Segrek reprend le thème bien connu de la libé- 
ration d'un prisonnier de guerre. L'imprudent Egrek se laisse 
capturer par les Chrétiens dans un parc de chasse clos qu'ils 
avaient installé pour attirer les Oghouz et les prendre au piège. 
Son jeune frère Segrek, à qui l'on avait caché ce malheur, 
l'apprend le jour de ses noces et, laissant là sa future épouse, 
part délivrer Egrek. Deux fois, vaincu par le sommeil, il est, 
au dernier moment, réveillé par son cheval, et met en déroute les 
Chrétiens venus pour le prendre. Ceux-ci, effrayés de la force 
du jeune Oghouz, libèrent Egrek et l'envoient lutter en combat 
singulier contre Segrek, qui, cette fois, dort pour de bon. Mais 
Egrek voit que son adversaire désigné porte à son côté un kopuz 
(le <' luth » des bardes oghouz) ; il prend l'instrument, en joue, 
et réveille ainsi Segrek. Les deux frères, un instant sur le point 
de se battre, se reconnaissent et unissent leurs forces contre les 
Chrétiens, qu'ils chassent et pillent. Après quoi, ils retournent 
au campement de leurs parents. Les noces reprennent leur 
cours, cette fois pour les deux frères, dans la bombance générale, 
agrémentée des chants de Dede-Korkut. 

C'est une histoire à bien des égards analogues c[ue conte 
l'épisode suivant. Le Khan Kazan lui-même en est le héros. 
Vaincu par ce fameux « sommeil des Oghouz » (encore célèbre 
en Anatolie), qui durait sept jours et qu'on appelait « la petite 
mort », il est capturé par les Chrétiens et jeté dans un cul-de- 
basse-fosse. Il réussit une première fois à s'en faire sortir par 

17. 



260 



RAPPORTS SUR LES CONFÉRENCES 



ruse, en prétendant que, dans ces profondeurs, il « chevauche ): 
les morts des Chrétiens, et tout spécialement une fillette du roi, 
morte dans sa septième année. On le libère à condition qu'il 
chante la louange des Chrétiens. Il prête pour cela un serment 
ambigu, et, s'accompagnant d'un kopuz, se met à clamer les hauts 
faits des Oghouz. Il est incarcéré, cette fois dans une porcherie 
(suprême insulte pour un Musulman). Mais son jeune fils Uruz, à 
qui l'on avait caché la captivité de son père, l'apprend, et part 
aussitôt pour le délivrer, accompagné de quelques héros oghouz, 
dont Beyrek. Les Chrétiens, effrayés, pensent que seul Kazan 
peut s'opposer à ces champions, et le libèrent sous cette condi- 
tion. Pris par l'enthousiasme du combat, Kazan commence par 
assommer Beyrek, mettre en déroute deux autres preux Oghouz, 
et même se battre contre son fils Uruz, qui le blesse à l'épaule. 
A ce moment seulement, Kazan se fait reconnaître. Après une 
embrassade générale, Kazan, Uruz, Beyrek et tous les héros 
oghouz courent sus aux Chrétiens, les massacrent, prennent leur 
citadelle, transforment leur église en mosquée. C'est ensuite le 
retour au camp oghouz, avec sept jours et sept nuits de festins 
et de libations, Dede-Korkut, naturellement, célébrant l'événe- 
ment par ses chants. On retrouve donc ici les thèmes principaux 
de l'épisode précédent (sommeil d'un héros, un prisonnier élargi 
pour combattre les siens, reconnaissance, assaut final de tous les 
Oghouz contre l'ennemi), mais arrangés différemment et aug- 
mentés de thèmes originaux, comme la ruse de Kazan prétendant 
« chevaucher » les morts de ses geôliers. 

L'épisode final du Kitâh-i Dede-Korkut rappelle celui de 
la révolte de Begil, mais dans des circonstances beaucoup plus 
graves : ici, c'est l'ensemble de la fédération des Tas-Oguz qui 
fait sécession. L'origine du conflit est fort curieuse : lors des 
grandes assemblées confédérales, le Khan Kazan, nous dit-on, 
laissait volontairement piller sa tente (après avoir seulement pris 
par la main et emmené son épouse légitime) ; or, une fois, Kazan 
ne laisse que les Îc-Oguz, « Oghouz intérieurs », se livrer à ce 
pillage rituel, dont il exclut les « Oghouz extérieurs », Tas- 
O^uz. Il n'en faut pas plus pour que ces derniers, sous la conduite 
de leur chef Aruz, oncle maternel de Kazan, déclarent aban- 
donner la confédération oghouz et menacent d'ouvrir les hosti- 
lités. Beyrek, notable des Îc-Oguz, mais gendre d'un Tas-Oguz, 
est appelé en médiation par les Tas-O^uz, quand Aruz le tue 
traîtreusement. Les deux partis viennent s'affronter en combats 
singuliers. Kazan prend Aruz pour adversaire, lui transperce 



HISTOIRE ET PHILOLOGIE 



261 



la poitrine et lui fait couper la tête. Aussitôt, les Tas-Oguz se 
soumettent. Seule sanction : Kazan fait piller la tente d'Aruz, 
gens compris. L'affaire se termine en bombance, avec l'inévi- 
table participation du barde national, Dede-Korkut. 

Par-delà les développements légendaires (d'ailleurs pleins 
d'intérêt pour le folklore turc) et les récits de péripéties guer- 
rières plus ou moins confuses, le Kitâh-i Dede-Korkut^ malgré 
une recension assez tardive (les deux manuscrits datent du 
xvi^ siècle), nous renseigne avec une richesse et une précision 
inégalées, sur la vie matérielle, les coutumes, les institutions 
tribales des Oghouz nomades de l'Anatolie orientale et du 
Caucase méridional, superficiellement islamisés, vers la fin du 
xiv^ siècle. Du point de vue linguistique, également, ce vaste 
texte est extrêmement précieux- : il est, à notre connaissance, 
le seul témoin (dans la version du manuscrit de Dresde) d'un 
dialecte oghouz à mi-chemin entre l'azéri et le turkmène, qui 
était sans doute l'idiome des Ak-Koyunlu (Confédération du 
Mouton Blanc) vers 1400 de l'ère chrétienne. Le scribe azérisant 
de Tabriz (manuscrit de Dresde) le comprenait bien mieux que 
celui, osmanisant, du manuscrit du Vatican. Mais ni l'un, ni 
l'autre ne le possédaient entièrement, ce qui a amené bien des 
altérations. Nous avons donc rencontré de très nombreux pro- 
blèmes d'établissement et de lecture du texte. En étroite coopé- 
ration avec M. Pertev Boratav, nous en avons cherché la solu- 
tion dans la dialectologie comparée des parlers oghouz (d'Ana- 
tolie, d'Azerbaïdjan, et du Turkménistan); nos efforts ont été 
généralement récompensés; les faits turkmènes nous ont été 
souvent d'un grand secours, ce qui n'est guère étonnant, si 
l'on pense que les Turkmènes sont les derniers Oghouz à conser- 
ver dans leur ensemble les traditions nomades, avec le vocabu- 
laire technique qui s'y rapporte. 

La deuxième conférence a été, cette année, assez sacrifiée à 
la première : nous voulions, en effet, achever coûte que coûte 
l'étude du Kitâb-i Dede-Korkut. Les problèmes du vocalisme 
turc que nous avons examinés ont porté sur un nombre limité 
de cas précis, pour lesquels le turkmène (seule langue turque à 
conserver, en première syllabe, un système phonologique de 
16 voyelles : 8 brèves + 8 longues) nous a apporté des éclair- 
cissements presque toujours décisifs. C'est ainsi que nous avons 
pu dissocier, en faisant l'histoire de leur vocalisme, les deux 
racines, signifiant respectivement « s'endormir » et « s'éveiller », 
qui se sont confondues {uy-) en turc de Turquie. Le turkmène 



262 



RAPPORTS SUR LES CONFÉRENCES 



a, pour la première, un vocalisme û (avec conservation de la 
voyelle longue), et pour la seconde un vocalisme o (bref). Il 
s'agit de deux racines bien distinctes à l'origine : û « sommeil » 
(dérivé : ûdï- « dormir », d'où turc de Turquie uyu-) d'une part, 
od- «s'éveiller» (dérivé : odgan-, même sens, d'où turc de Turquie 
uyan-) d'autre part. Mais les systèmes graphiques turcs anciens, 
qui (sauf dans les textes, rares, en caractères bràhmï) ne dis- 
tinguent pas entre u et o, ni entre voyelle longue et voyelle 
brève, ne permettaient pas d'en juger clairement. 

A nos auditeurs des années précédentes, M"^*^^ Boratav et 
Tretiakoff; MM. Boratav, GoKBiLGîN, Hamilton, Roux et 
SzYSZMAN, est venu se joindre un collègue turc, M. Sermet Sami 
Uysal. 



HISTOIRE ET PHILOLOGIE 



263 



FOLKLORE ET LITTÉRATURE POPULAIRE TURCS 

Chargé de conférences : M. Pertev Naili Boratav, 
maître de recherche au C.N.R.S. 

Le programme de nos conférences comportait, cette année, 
l'étude des textes de légendes relatives aux êtres surnaturels 
et correspondant à la division III de la classification proposée 
par V International Society for folk-narrative research (voir le 
schéma de classification dans- V Annuaire 1964-1965, p. 224- 
225). 

Nous avons, toutefois, jugé utile de revenir en arrière avant 
d'amorcer le sujet de cette année, et de consacrer les quatre 
premières conférences à l'analyse de deux textes qui se rappor- 
taient au programme des années précédentes, à savoir, aux 
catégories II/H, II/L et II/M, parce qu'ils constituaient des 
compléments, d'un intérêt particulier, aux types de légendes 
commentées antérieurement. 

Le premier est la copie de la lettre d'un janissaire (probable- 
ment prisonnier de guerre), datée du 15 cemàzi '1-àhir 1179 
(= 29.IX.1765) et insérée dans un petit recueil manuscrit (de 
notre collection) de récits légendaires. Ce texte est intitulé 
Tàrïh-i Kizil Elma (Histoire de la Pomme rouge). Par ce nom 
de Kizil Elma, mentionné dans les sources turques et étrangères 
dès le xvi^ siècle (voir Jean Deny, Les pseudo-prophéties concer- 
nant les Turcs au xvi^ siècle, dans Revue des études islamiques, 
1936, II, p. 201-220; Ettore Rossi, La leggenda turco-bizan- 
tina del Pomo Rosso, dans Actes du Congrès international 
des études byzantines, Rome, 1936, p. 542-553), la tradition 
turque désignait l'ultime but des conquêtes ottomanes; il a été 
identifié, selon les époques, à de grandes villes de la chrétienté 
(Istanbul, Budapest, Vienne, Rome...) que les armées ottomanes 
aspiraient à conquérir; on l'a localisé aussi, parfois, dans les 
territoires au-delà des frontières de l'Est de l'Empire, au Daghes- 
tan, par exemple; même un personnage non-ottoman. Nadir 
Sâh Af^?ar, souverain d'Iran, d'origine turkmène toutefois, se 
serait proposé, dans la pensée du troubadour azerbaïdjanais 
*Asik Safï, d'aller jusqu'à Kizil Aima, quand il se préparait, en 



264 



RAPPORTS SUR LES CONFÉRENCES 



1732, pour une campagne contre les Russes dans le Daghestan 
(voir Fahrettin Çelik, Kizilalmanm yerleri, dans Çinaralti, 
janvier et mars 1942; Baniçiçek Kirzioglu, Kars ili ve çevre- 
sindekilere gôre Kizilalma, dans Tiirk Folklor Ara^tirmarlari, 
n° 181, août 1964). L'une des séquences de notre texte de 
VHistoire de Kizil Elma décrit un personnage légendaire qu'elle 
nomme Rim Papa; cette appellation qui provient des mots 
Rome et Pape, apparaît aussi dans d'autres récits relatifs à la 
Pomme Rouge qui est parfois identifiée, comme nous l'avons 
signalé ci-dessus, à Rome. Notre texte raconte que Rim Papa, 
qui a affronté au combat le Calife *Alï, gendre du Prophète, 
et qui a été blessé par lui, reste plongé jusqu'à ce jour dans un 
sommeil léthargique; qu'il se réveille une fois par an, pour poser 
certaines questions concernant les Musulmans et leur Padichah; 
qu'à la réponse qu'on lui fait à ce propos, il se rendort, disant 
que le « moment n'est pas encore arrivé ». Ce dialogue entre 
Rim Papa et les gens de son entourage, rapporté dans notre 
texte, serait resté énigmatique si nous ne possédions pas des 
versions orales d'une légende bien connue dans le folklore anatolien 
de nos jours; nous en avons recensé quatre versions; et grâce 
à celles-ci nous pouvons aussi faire remonter à une même origine 
ces deux cycles de récits légendaires : celui de Kizd Elma / 
Rim Papa et celui du «Roi chrétien», réduit d'après certaines 
versions à la grosseur d'une guêpe et couché dans du coton, 
attendant le moment propice pour reconquérir son pays 
tombé aux mains des Turcs. — Il semble que cet ensemble de 
légendes et de croyances s'est formé d'abord dans les milieux des 
populations subjuguées par les Musulmans, chez les Byzantins, 
probablement, et qu'il s'est transposé, par la suite, chez les Turcs, 
subissant évidemment une certaine modification idéologique 
qui en a fait un « slogan » des vainqueurs, persuadés de la perpé- 
tuité de leur conquête. — Le texte manuscrit que nous avons 
étudié nous a donné, d'autre part, l'occasion de montrer comment 
une « légende » se fond intimement avec un fait historique précis : 
nous y voyons, en effet, incorporé, le court rapport de l'expédi- 
tion, en 1532, de Kasim Voyvoda, personnage historique bien 
connu, d'une campagne de Sûleyman II contre l'Autriche 
(voir Peçevï, I, p. 165 et suiv.; Hammer, Histoire de VEmpire 
ottoman, éd. de Paris, 1836, V, p. 165 et suiv.). 

Le second texte hors programme était une version de Çumra 
de la célèbre légende de « la Brebis Noire » qu'on peut aussi bien 
classer dans II/L que dans II/M. Elle raconte l'épreuve imposée 



HISTOIRE ET PHILOLOGIE 



265 



à un berger amoureux de la fille de son patron, une sorte d'ordalie, 
qui consiste à arrêter, par le charme de la flûte, au bord d'un 
ruisseau, tout un troupeau de moutons privé d'eau pendant 
plusieurs jours. Ce récit nous a suggéré, par certains de ses motifs, 
des rapprochements avec quelques épisodes du roman grec 
Daphnis et Chloé de Longus (Romans grecs et latins, éd. de la 
« Pléiade )), Paris, 1958, I, 28-30, II, 3, IV, 25; p. 810 et 811, 
814, 861). — Le texte que nous avons étudié était la transcription 
intégrale d'un enregistrement sur bande magnétique du récit 
conté par un berger; l'analyse du texte et l'audition de l'enregis- 
trement nous ont offert l'occasion d'insister, encore une fois, sur les 
caractéristiques de style et de forme de la légende, comparées à 
celles des autres genres de la littérature populaire; dans le cas 
présent la légende est rapportée à propos de l'exécution, par le 
berger, sur sa flûte, de la mélodie de « la Brebis Noire »; la 
chanson, qui relate des allusions à la même légende, est également 
attestée en de nombreuses versions. 

Pour les légendes d'êtres surnaturels qui constituaient le sujet 
principal de nos conférences de cette année, l'International 
Society for folk-narrative research propose, dans son projet de 
classification, les subdivisions suivantes : 

A. Le Destin. 

B. La Mort et les Morts. 

C. Lieux hantés et apparition des fantômes. 

D. Procession et lutte des fantômes. 

E. Séjour dans l'autre-monde. 

F. Esprits de la Nature. 

G. Esprits de lieux se rapportant à la civilisation. 

H. Êtres métamorphosés. 

I. Le Diable. 

K. Démons de la maladie et maladies. 

L. Personnes ayant des dons et des forces surnaturels, 

M. Animaux et plantes mythiques. 

N. Trésors. 

Lors de la répartition de nos documents dans ces catégories 
nous avons constaté que, du moins pour les matériaux turcs, 
cette classification ne pouvait être adoptée sans réserve. Pour 
certaines rubriques, le folklore turc, dans l'état actuel de la docu- 
mentation, ne fournit pas de types; ce n'est pas, évidemment, 
une raison pour juger de l'inopportunité de ces rubriques, qui 



I 



266 



RAPPORTS SUR LES CONFÉRENCES 



ont été établies pour un catalogue international. L'analyse du 
matériel turc nous a cependant suggéré certaines modifications 
qui seraient à discuter. Ne vaudrait-il pas mieux, par exemple, 
réunir B et E en une seule catégorie, ainsi que C et D ; et supprimer 
la rubrique H, étant donné que la métamorphose est un phéno- 
mène surnaturel commun aux légendes de plusieurs subdivisions 
de ce groupe (III), ainsi que des groupes I et II ? 

Nous avons analysé et commenté les légendes d'êtres surnaturels 
sur des textes provenant de la tradition orale, tout en recourant 
aux versions écrites (populaires ou « savantes-littéraires ») chaque 
fois que l'occasion s'en présentait. Nous avons commencé par les 
textes se rapportant aux types classés dans les subdivisions C, 
F et G. Les êtres de ces trois catégories sont généralement dési- 
gnés, dans le folklore turc, par les termes cin (djinn), péri, 
mekir. Ce dernier terme, probablement d'étymologie arabe (de 
makr, « ruse », ou de makïr, « rusé ») est utilisé pour désigner des 
êtres fantastiques, en Turquie, dans les régions de Sivas, Tokat 
€t Erzurum. Son aire d'expansion turque est probablement plus 
grande, puisqu'on le rencontre, sous forme de mikir, dans une 
incantation kazakh récitée pour guérir la piqûre de la tarentule 
(Abdiilkadir Inan, Tarihte ve bugiin §amanizm, Ankara, 1954, 
p. 148-149; l'auteur n'a pas pu interpréter le sens du mot dans 
le texte qu'il a analysé). 

Tous ces êtres surnaturels ne doivent pas être caractérisés 
•comme exclusivement maléfiques; le plus souvent leurs actes se 
bornent à des taquineries ou à des tours plus ou moins plaisants; 
ils font peur, et les malheurs (mort, paralysie...) qui frappent ceux 
qui les ont rencontrés sont en général expliqués non pas comme 
leur action directe, mais comme la suite de la peur qu'ils ont 
provoquée. Ils châtient et frappent de mort ou d'infirmité les 
seuls hommes qui les offensent ou les contrarient. Il n'est pas rare, 
par contre, qu'ils récompensent les personnes pour lesquelles 
ils ont de la sympathie ou qui leur rendent un service. Certains 
■d'entre eux présentent des traits qui permettraient de les appeler 
« esprits de la nature » : des monts, des lacs, des forêts qu'ils 
personnifient, des lieux habités ou des sites antiques qu'ils 
gardent. 

Nous avons analysé 14 textes de tradition orale se rapportant 
à ces trois catégories (III/C, III/F et III/G); 9 textes proviennent 
d'une collecte effectuée par notre ancien élève Ilhan Basgôz à 
Tokat en 1951. Treize de ces récits ont les caractéristiques de ceux 
qu'Otto Blehr, dans son article Some view points on the analysis 



HISTOIRE ET PHILOLOGIE 



267 



of folk belief stories (dans Universitetes Etnografiske Muséum 
Arbok, 1965, p. 32-46, Oslo, 1965) désigne par les termes de 
« folk belief stories »; ils échappent à une classification en récits- 
types; leur narration présente un caractère purement individuel, 
une intrigue complexe stéréotypée leur manque; ils se distinguent 
les uns des autres simplement parla description et le nom des êtres 
merveilleux, par les superstitions et les pratiques plus ou moins 
magiques qui se rattachent à eux, et enfin par les conséquences 
— heureuses ou malheureuses — que le fait de les avoir ren- 
contrés entraîne. — Un seul récit que nous intitulons « l'héritage 
du Chat » et que nous avons étudié dans une version de Bayburt 
notée en 1939, est un récit-type. De cette légende à rappro- 
cher du conte-type 113 A du catalogue d'Aarne-Thompson 
{= le n^ B. 342 du Motif Index- de Stith Thompson), 10 versions 
turques ont été recensées, dont 7 analysées dans notre catalogue 
(Eberhard-Boratav, Typen tiirkischer Volksmàrchen, n^ 44). — 
Nous avons aussi, en passant, rapproché de cette légende une 
histoire de « chat fabuleux » insérée dans un récit de medddh, 
le Lataifnâme (éd. lithographiée, Istanbul, 1852) et une nou- 
velle de l'écrivain turc Osman Cernai Kaygili (1890-1945); toutes 
deux nous semblent inspirées du thème du « chat reconnais- 
sant » qui constitue la trame de notre légende. 

Nous avons jugé opportun d'analyser à part une autre caté- 
gorie de légendes (3 textes) relatives aux esprits de la nature 
(III/F). Il s'agit ici d'êtres aux dons surnaturels qui apparaissent 
sous la forme humaine (« Le Gardien du troupeau de moutons », 
version de Mudurnu; « Les Gardiens des cerfs », version d'Ula, 
dans Y. Z. Demirci, Kôylulerden hikâyeler..., Istanbul, 1934, 
p. 115-117), comme des êtres humains métamorphosés en 
bêtes, tels qu'Abdal Musa, mystique du xiv^ siècle, et Karaca- 
oglan, barde du xvii® siècle, nous sont décrits par la légende. 
Ces êtres sont vraisemblablement les réminiscences, dans le 
folklore anatolien, de ces « Maîtres-Gardiens » des animaux 
sauvages et domestiques bien connus dans la tradition des 
peuples turcs. 

Dans la catégorie des « Démons de maladies » (III/K) nous 
avons analysé, à partir de trois textes de Kars d'un même récit 
du genre de « folk belief stories », diverses versions de légendes 
racontées sur Albasti. Cet être maléfique, de sexe femelle, est 
conçu comme l'incarnation de la fièvre puerpérale; mais il a deux 
autres traits, attestés dans un grand nombre de cas, qui le carac- 
térisent : il s'acharne sur les chevaux dont il tresse la crinière 



268 



RAPPORTS SUR LES CONFÉRENCES 



et qu'il monte durant toute une nuit; il est en outre susceptible 
d'être capturé et asservi. Al-hasti {Al-karisi, « Femme-Al », 
Al-anasi, « Mère-Al ») a fait l'objet de quelques études spéciales, 
et de nombreux documents ont été publiés à son sujet. M. Emile 
Benveniste {Le dieu Ohrmazd et le démon Albasti, dans Jour- 
nal asiatique, tome 248, 1960, p. 65-74) réfute l'hypothèse 
d'après laquelle le nom Albasti serait une altération d'Ohrmazd, 
et opte pour l'étymologie turque : al, « rouge » + basti (du verbe 
bas-, « presser, comprimer, s'abattre, terrasser...»), — Les supersti- 
tions relatives à cet esprit sont communes à un grand nombre de 
peuples altaïques, indo-iraniens et caucasiens; son nom, sous 
forme al-basti (ou en variantes du même mot), attesté aussi 
dans les zones linguistiques non-turques, provient incontesta- 
blement de la tradition turque. Ulla Johansen, dans son article 
Die Alpfrau... (« Zeitschrift der deutschen-morgenlândischen 
Gesellschaft », vol. 109, 1959, pp. 303-316) explique le nom 
al-basti par une contraction de Alp + basti, et pense à une ori- 
gine germanique de l'être {Alp étant une figure bien connue de 
la démonologie germanique); elle apporte à l'appui de sa thèse 
la similitude des termes Alpdrûcken, allemand, et al-basti, 
turc, tous deux ayant le même sens. Une objection fondamentale 
est, à notre avis, à formuler contre cette interprétation : c'est 
que, dans la tradition turque, le terme alp est exclusiv-ement 
attribué aux héros guerriers de sexe mâle. L'attribution de cet 
épithète aux êtres fabuleux (Géants malfaiteurs des récits épiques) 
dont Ulla Johansen fait état, est une extension secondaire de ce 
titre. Quelle que soit son origine, le mot alp n'a pas dans la 
tradition turque le sens qu'il comporte dans le folklore des 
peuples germaniques; et c'est seulement avec ses caractéristiques 
de démon femelle qu'Albasti apparaît dans toutes les traditions 
(turques ou non-turques) où le terme est attesté. 

Dans la catégorie (III/B) de légendes relatives à la mort et 
aux morts, nous avons étudié deux récits sur les cadi, « vam- 
pires ». Le premier est un texte de la tradition orale {Ankara 65, 
de la collection Boratav de contes populaires, non analysés dans 
le catalogue turc; texte noté par Ayse Baharli). Il raconte comment 
un homme s'est rendu compte que sa femme est une cadi et 
l'a surprise dans le cimetière, en compagnie d'autres de son 
espèce, en train de manger les poumons et le foie des morts 
déterrés. — Le second texte est un rapport rédigé par le Kâdî de 
Tirnava, en Roumélie ottomane, et publié à Istanbul dans le 
n^ 68 du « Takvïm-i vakàyi' » (le Journal officiel de l'époque) 



HISTOIRE ET PHILOLOGIE 



269 



du 19 rebï* ul-evvel 1249 (= 6 août 1833); il relate les tourments 
que les âmes damnées de deux janissaires, devenues cadi, 
« vampires », ont infligés aux habitants de Tirnava et le procédé 
par lequel un cadici, « sorcier » spécialisé pour découvrir et neu- 
traliser les cadi, en délivre la ville. — Nous avons, à ce propos, 
signalé d'autres croyances et pratiques relatives à cette catégorie 
d'êtres maléfiques. 

Comme exemple des légendes d'animaux mythiques (III/M) 
nous avons choisi une histoire de « Dragon » (en turc Ejderha < 
pehlavi Az-ï Dahdk, persan Az-Daha). C'est le récit d'une aven- 
ture « vécue »; elle aurait été rapportée par des soldats qui en 
auraient connu le héros pendant les années de la première 
Guerre mondiale à Alep (récit noté à Mudurnu le 9 novembre 
1951). On y raconte comment -un homme a été forcé, par un 
Dragon, de l'accompagner jusqu'à une grotte pour y combattre 
et tuer un autre Dragon, ennemi du premier. — La rencontre de 
Dragons avec les humains est, on le sait, un thème commun au 
conte et à la légende; dans la tradition turque on se représente 
le dragon comme un serpent de dimensions gigantesques. Dans 
un autre récit que nous avons également noté à Mudurnu, le 
10 novembre 1951, de la bouche du même informateur, on expli- 
que l'appellation Yilan Mezari « Tombeau du Serpent », lieu-dit 
situé près de cette bourgade, par le fait qu'en cet endroit a été 
tué, grâce au stratagème d'un sage vieillard, un Dragon qui 
sévissait dans la région. 

Le temps nous a manqué pour compléter l'étude de légendes 
de cette division III par celles relatives au « Destin » (III/A), 
par celles des êtres humains aux pouvoirs surnaturels, tels que 
sorciers, guérisseurs, etc. (III/L) et par celles des « Trésors » 
(III/N). Nous nous proposons d'en analyser quelques spécimens 
au début de nos conférences de l'année scolaire 1966-1967. 

Nos conférences ont été suivies par M"^^^ Michelle Ozonder, 
Sophie GoKBiLGiN, Hayrûnnisa Boratav, M^i^s Monik Ker- 
VRAN, Ozden SiisLU, Catherine Perier d'Hauterive, Aliette 
Lavauzelle, mm. Louis Bazin, Sermet Sami Uysal, Jean-Paul 
Roux, Simon Szyszman, Ôzalp Gokbîlgîn, Bernard Dupaigne, 
Akbar Asghari-Tabrizi, Jean-Claude Charrier. 



( 



HISTOIRE ET PHILOLOGIE 



271 



PALÉOGRAPHIE LATINE ET FRANÇAISE 



Directeurs d'études : 



MM. Charles Samaran, membre de Flnstitut, 
et Robert Marichal 



Conférences de M. Robert Marichal 



L'intérêt des auditeurs s'est porté cette année encore sur les 
écritures des xiii^ et xiv^ siècles, mais, à la différence des années 
précédentes, la moitié d'entre eux s'intéressait aux écritures 
documentaires, l'autre moitié aux écritures livresques, enfin, 
parmi ces derniers, la plupart s'occupait de manuscrits de langue 
française; tous étaient, dans leurs propres disciplines, des étu- 
diants sérieux et bien préparés, en paléographie, des débutants. 

Dans ces conditions, étant donné le nombre restreint de fac- 
similés dont dispose la Section, il était impossible de ne pas 
reprendre les exercices des années précédentes et il a paru qu'il 
valait mieux s'efforcer de faire progresser rapidement les audi- 
teurs dans le déchiffrement que de tenter de les intéresser à des 
recherches originales. L'enseignement a donc eu un caractère 
pratique et élémentaire. 

Cependant, en fin d'année, à l'occasion de la lecture de manu- 
scrits universitaires, le directeur d'études a repris les indications 
qu'il avait données l'année dernière sur les indices qui peuvent 
permettre de localiser les manuscrits de cette catégorie et les a 
complétées et corrigées. 

Il a donc proposé de retenir comme éventuellement caracté- 
ristiques les huit lettres ou abréviations suivantes — les chiffres 
renvoient aux planches de la Pecia de Destrez. 



1) 



4- in r 



Absence d'empattements : 22-2-, Bologne 



Empattements : 1-21, 27-3-, Paris, Bologne, 
Oxford, Naples 



272 RAPPORTS SUR LES CONFÉRENCES 

2)- G. 



+ I) & 


1-13. 17. 18, Paris— 19-21. 25. 25, Bologne 
— 27-31. Oxford — 32, 35, 36 Naples 


X 2) ^ 




14-17, Paris — 33, 34, Naples 


• 3) g 




22-24, Bologne 


+ 1) d a 3l 


1, 2, 4 (cf. 4). 5, 6, 8 (cf. 3), 10, 1 1, 12-13 
(cf. 3), Pans 






19-20, 21 (cf. ^), Bologne 
32 (cf. 3). 34 (cf. 4), Naples 


X 2) 


a 


3, 7, 19, Paris 

33 (cf. 4), 3b, 3;, Naples 


• 3) 


a 


8 (cf. 1), 9, 10 (cf. 1), 9, 12-13 
(cf. i), 14-15, 17, Paris 

l'-l , 1-) (et. 5), JU, :> 1 , Uxtord 
32, Naples 


■ 4) 


a 


4 (cf. 1), 16, Paris 
21, Bologne (cf. 1) 
33 (cf. 2). 34 (cf 1), Naples 


▲ s: 


a 


22-26, Bologne 
29 (cf. 3). Oxford 


4J-R. 






+ 1) 


4. 8. 9, 10, 14-15, Paris 
27-28. Oxford 


X 2) 




1-3, 5-7, 1 1, 12-13, 16-18, Paris 
P-20, 21-2^, Bologne 
29-31, Oxford 
32-36, Naples 


5;_ S.fmo/ (1) 






+ 1) r 


seul : 1 , 2, Paris (2) 


X 2 ) '^fif ^ » •jiuj;^ 


3, 6, 7. 8. 10, II, 14-15, 13. Paris 
27-28, Oxford 


^ 3) '«h>»ii> 


sîui : 1 S 17, Paris (3) 

21, 22, 23 24, 25, 26, Bologne (3) 

33, 34, Naples (3) 


■ 4) 


seul : 1 ^-20, Bologne 
29, Oxford (4) 


(1) Il n'a pas été tenu compte 


de s « serpentin » (= 4) en fin de ligne 



(ex. : dans 10). Il n'a pas été non plus distingué entre le s «long» (= 1) 
avec empattement et le même s sans empattement, bien que certains manu- 
scrits semblent en faire un emploi différent. 

(2) Il n'a pas été tenu compte du plus ou moins de fréquence de ces 
formes. Noter dans 7 et 11 5 en fin de ligne seulement et rarement. 

(3) 19, 21 e! 34 ont chacun une fois s long (= 1). 

(4) 29 a deux fois S en fin de ligne, une fois dans le texte et il est exponctué. 



HISTOIRE ET PHILOLOGIE 



273 



Jk. 5) -( f 30, 31. Oxford 

A 6) i"** ^> 5, 9. 12-i3. Paris 

^ "-«f 32. 35, 35. Naples 



6J_ (cum), fcon) 

+ 1) ^ 



X 2) c^-» 



I, 3. 4, 6, 7-11, 12-13, 17, Paris 

19-20. Bologne 

30 (=29). 31. Oxford 

32-36. Naples 



2, Paris 

29 (= 30), Oxford 



% 3) ?!V.auii 5. 16. Paris 

,>ft^unt -27-28. Oxford 

■ 4) 9 e 

5) ^ i> 
O 6) 



14-15. Paris 
21-26. Bologne 
absent : 18, Pat is 



7)- fef) 



4- I) ^ 1-4, 6-11, 12-13, 14-15, 16-18, Paris 

29, 30. 31. Oxford 
32, Naples 

^ ^ 19.20, 21-26, Bologne 

27-28, Oxford 
33-36, Naples 



BU (bus) 

] ,s 2, 4. 6. 7, 9. 12-13. 16, 17, 13. Paris 

~r 1»^ 19-20. 21, 24. 25. Bologne 

27-28. 29. 30. 31. Oxford 
33, 34, 35. 36, Naples 



X 


2) 




5, 8, Paris 








• 


3) 




22, 23, 26. Bologne 


■ 


4) 




14-15. Paris 


A 


5) 


1,' 


et -bus .-II. Paris 


O 


6) 




absent : 1.3, 10, Paris 



32, Naples 



G6 0645 67 046 3 



18 



274 



RAPPORTS SUR LES CONFÉRENCES 



La répartition de ces formes dans les différentes universités 
donne, si l'on prend chacune d'elles isolément l'une après l'autre, 
l'impression d'une inextricable confusion : 



j 

PARIS: 1-18 

1. X 


BOLOGNE: 19-26 

X 19-21+ 22-26 


0XF0RD:27-3I 

X 


NAPLES .• 32-36 

X 


^ +1-13,17,18 


\ 19-21,25,26 


4- 


-|- 32,35,36 - 


X 14-17 


# 22-24 




X 33,34 


3. 

-|- 1,2,4,5.6,8,10,11,12-13 


1 19-20,21 




+ 32,34 


X 3,7,18 






X 33,35,36 


8-10,12-13,14-15,17 




# 


# 32 


P 4 , 16 


■ 21 




■ 33,34 


A 


A 22-26 


À 29 


... 


4. 

-(-4,8,9,10,14-15 




-|- 27-28 




V 1-3, 5-7, 11, 12-13 
^16-18 


X 


X29-31 


X 


5. 

-L 1 2 
T" • 

Y 3,6,78 10,11,14-15, 
^ 18 
% 16 , 17 










X 27-28 




#21,22,23-26 
■ 19-20 


■ 29 

A 30,31 


# 33,34 


A4.5,9.i2-i3 






/ \ 32,35,36 


6. 1 


4- 19-20 


-)- 30,31 


+ 32-36 






X 29 




# 5,16 




# 27-28 




1 14-15 








A 21-26 






O 18 








^- _L|-4, 6-11, 12-13, 14-15, 
16-(8 
X5 


X 


+ 29-31 
X 27-28 


+ 32 
X 33-36 


8. _[_ 2 4,6,7,9,12-13,16,17,18 


-f 19-25 


+ 


-j- 33-36 


X5,8 








1 14-15 


#22,23,25 






▲ « 








O 1,3,10 






32 



HISTOIRE ET PHILOLOGIE 



275 



Mais, si l'on dresse pour chaque manuscrit considéré, une 
fiche comme celle-ci : 



1 


X 


Paris , Bologne , 


Oxford , Naples 


2 




Paris , Bologne ^ 


Oxford , Naples 


3 


■ 


Paris ^ Bologne 


, Naples 


4 




Paris , Oxford 




5 


A 


ftiris j Naples 




6 


4- 


Paris , Bologne 


, Oxford , Naples 


7 


+ 


Paris , Oxford 


, Naples 


8 




. Paris , Bologne 


, Oxford , Noples 



on s'aperçoit qu'une seule université — dans l'espèce Paris — 
est présente dans chaque « entrée ». 

Dans les planches de Destrez, deux seules exceptions : 1° les 
Napolitains qui, comme on l'a déjà signalé, se confondent cons- 
tamment avec les Parisiens. Exemple : 





DESTREZ 


32 






X 


Paris ^ Bologne , Oxford , 


, Naples 


2 


+ 


Paris ^ Bologne , Oxford 


, Naples 


3 


• 


Paris , Bologne , Naples 
Paris , Oxford , Naples 




4 


X 


Paris ^ Bologne ^ Oxford 


j Naples 


5 


A 


Paris , Noples > 




6 




Paris 1 Bologne , Oxford ^ 


Naples 


7 




Ftaris , Oxford , Noples 




8 O 



18. 



276 



RAPPORTS SUR LES CONFÉRENCES 



On avait cru pouvoir expliquer ce phénomène par l'origine 
« angevine », à cette époque, de l'Université de Naples, ses 
copistes auraient été probablement d'origine parisienne; lors 
du colloque organisé les 25-27 mai, par le Comité international 
de paléographie, le R.P. Gils a déclaré que ces manuscrits avaient 
dû être écrits à Paris même et que Destrez avait eu tort de les 
considérer comme napolitains, seules les lettrines auraient été 
exécutées à Naples; les deux explications sont paléographique- 
ment identiques; 2® la seconde exception est celle des n°^ 27-28 
de Destrez (Oxford, Lincoln. Coll. 113, Guy d'Evreux, O.P., 
Sermones) qui donnent les résultats suivants : 



DESTREZ 27-28 



1 


X 


Pons , Bologne , Oxford , Noples 


2 


_L_ 


Paris ^ Bologne , Oxford , Naples 


3 


• 


Poris , Oxford , Naples 


4 


4- 


Paris , Oxford 


5 


X 


Paris ^ Oxford 


6 


• 


Poris , Oxford 


7 


X 


Paris , Bologne , Oxford , Noples 


8 


4- 


Paris ^ Bologne _ Oxford _ Naplô 


Donc : Paris ou Oxford 



Or, Destrez écrit de ce manuscrit : « Sur trente-cinq manuscrits 
des Sermons de Guy d'Évreux, que j'ai examinés à ce jour, j'en 
ai trouvé quatorze portant des indications de pièces. Treize 
d'entre eux nous font connaître deux exemplaria parisiens. 
Comme je le montrerai plus tard, le premier fut mis en circula- 
tion en 1293 et le deuxième était en circulation aux environs de 
1316. Le manuscrit anglais ici présenté se rattache indirectement 
au premier des exemplaria ». L'influence du modèle peut donc 
avoir été ici prépondérante et cet exemple, qui met en évidence 
les relations qui ont existé entre universités, peut expliquer la 
répartition très complexe des différentes formes et la nécessité 
d'opérer sur l'ensemble d'entre elles. 



HISTOIRE ET PHILOLOGIE 



277 



L'application de la méthode, pour employer un bien grand mot, 
ici préconisée, à des manuscrits autres que ceux reproduits par 
Destrez, donne généralement des résultats concordants; par 
exemple le Steffens 98, daté de Paris, 1286. 



STEFFENS : 98 



1 Y 
' A 




Bologne ^ Oxford , Noplcs 








Noplôs 




3 H 





j BoloQHB j NoplBS 




4 X 


Paris 


, Oxford , Naples 




5 X 


Paris , 


, Oxford 




6 4- 


Paris , 


Bologne , Oxford , Naples 




7 


Paris 


^ Oxford ^ Naples 




8 4- 


Pans 


Bologne Oxford ^ Naples 





Pour les manuscrits non universitaires les sondages opérés 
dans le Catalogue des manuscrits datés et dans d'autres recueils 
usuels donnent le plus souvent des résultats analogues; lorsqu'ils 
diffèrent il arrive que la confrontation des formes permette de 
préciser en quoi un manuscrit qui, dans l'ensemble, se rattache à 
tel ou tel groupe, s'en sépare par ailleurs et, en conséquence, de 
déterminer les influences subies par le copiste; par exemple 
dans le manuscrit Ehrle-Libeart 42a, écrit à Cahors per manum 
Johannis de Frisia en 1317, le copiste semble avoir été formé 
dans le ressort de l'Université de Paris, mais a été influencé (6) 
par des manuscrits bolonais : 



ÈHRLE LIBAERT : 42 a 



1 


X 


Poris ^ Bologne _ Oxford , Naples 


2 


-f 


d" 


3 


• 


Paris , Oxford , Naples 


4 


X 


d» 



278 



RAPPORTS SUR LES CONFÉRENCES 



5 Paris ^ Bologne , Naples 

6 ^ Bologne 

7 -\- Paris , Oxford Naples 

8 4~ P^i'is , Bologne , Oxford ^ Noples 



Pour d'autres manuscrits il apparaît que le nombre des critères 
choisis est insuffisant, il faudra en chercher d'autres, ce qui se 
fera aisément à l'usage. Il convient d'ailleurs de faire observer 
qu'il faut apporter dans les comparaisons une certaine discrétion : 
les copistes, si routiniers qu'ils soient, sont des artisans, non 
des machines, on ne peut exiger d'eux une régularité absolue, il 
est possible, par exemple, qu'ils reproduisent distraitement une 
forme de leur modèle différente de celle qu'ils utilisent ordinaire- 
ment, il ne faut pas tenir compte des formes exceptionnelles ou 
accidentelles; il doit donc y avoir dans l'application de ces 
schémas une part d'appréciation personnelle, d'arbitraire, si l'on 
veut : elle est inévitable; une expertise qui tiendrait compte de 
toutes les particularités d'un manuscrit sans considérer leur 
fréquence aboutirait à conclure que ce manuscrit est unique et 
incomparable, ce qui est, en fait, rigoureusement exact, sans 
qu'on doive pour cela renoncer à le situer dans un ensemble. 

Il va de soi que l'un des ^-vantages du procédé employé ici 
est qu'il est parfaitement adapté à l'emploi d'ordinateurs; si cet 
emploi est, dans l'état 'actuel, superflu à cause du petit nombre des 
caractères enregistrés, il pourra se révéler un jour utile, voire 
indispensable, si le nombre des caractères s'accroît ou si une 
analyse plus fine conduit à les préciser davantage. 

La conférence a été suivie par M^^® Barteau, qui préparait un 
diplôme d'études supérieures; M. Boisset, canoniste; M^^^ Dem- 
SOY (Etats-Unis d'Amérique), qui prépare une thèse sur la pein- 
ture et les enluminures de la vallée de la Loire; MM. Deodato 
Da Silva (Brésilien), qui préparait un diplôme pour la VI^ Sec- 
tion; Dietler, chanoine régulier de l'abbaye de Saint-Maurice, 
GuiLLOT, qui prépare une thèse de troisième cycle; Hodge 
(Anglais) qui prépare une édition critique du Livre des manières 
d'Étienne de Fougères; M^^^ Morris (États-Unis d'Amérique), 
qui étudie les enluminures médiévales; M"^^ Misraki qui prépare, 
sous la direction de M. Glénisson, une thèse de doctorat de 
III^ cycle sur le « Banditisme en France pendant la guerre de 



HISTOIRE ET PHILOLOGIE 



279 



Cent ans »; M"^® Reynaud, attachée au musée du Louvre; 
M^is ScHiB (Suisse), qui prépare une thèse de doctorat sur la 
traduction française du Libre de Meravelles de Raimond LuUe; 
M. Zaganiaris (Hellène), qui prépare une thèse de troisième 
cycle sur Ovide sous la direction de M. André. Dom Froger 
a tenu le directeur d'études au courant de ses recherches sur 
l'ecdotique et sur l'emploi des ordinateurs et le R.P. Viola a, 
cette année encore, suivi assidûment la conférence. 



Publications du directeur d'études : 

Chartae latinae aiitiquiores^ IV {Great Britain, without 
British Muséum London), en collaboration avec A. Bruckner. 

Article : Paleography : Latin dans The new Catholic Ency- 
clopedia, The Catholic University of America, Washington. 



HISTOIRE ET PHILOLOGIE 



281 



CODOLOGIE LATINE MEDIEVALE 

Chargé de conférences : M. Gilbert OuY, 
chargé de recherche au C.N.R.S, 

Le rapport de l'an dernier exposait de façon assez détaillée 
les buts et les méthodes du travail poursuivi au groupe de codi- 
cologie latine médiévale. Il sera. donc inutile d'y revenir longue- 
ment cette année, et l'on insistera surtout sur certains aspects 
de notre activité que le précédent rapport avait un peu laissés 
dans l'ombre, ainsi que sur les nouvelles tâches entreprises et les 
progrès accomplis. 

Branche spécialisée de l'archéologie qui étudie le livre manu- 
scrit en tant qu objet confectionné par des artisans, des écri- 
vains ou des artistes médiévaux, la codicologie peut très légiti- 
mement être considérée comme une science. Toutefois, malgré la 
publication de travaux de valeur, notamment depuis une ving- 
taine d'années dans des revues comme Scriptorium ou le Bulletin 
d'information de l'Institut de recherche et d'histoire des textes, 
il faut bien admettre qu'il s'agit d'une discipline encore très 
jeune, et qui se prêterait fort mal à un enseignement ex cathedra. 
Il nous paraît donc à la fois plus conforme à l'esprit de l'Ecole 
pratique des Hautes Etudes, plus sage et plus fécond d'envisager 
la codicologie plutôt sous son aspect pratique que sous son aspect 
théorique, de la traiter, non comme une fin en soi, mais comme 
une technique de découverte, c'est-à-dire comme un moyen. 

Ce moyen pourrait être mis au service de l'étude de n'importe 
quel type de production intellectuelle ou littéraire du Moyen Age 
occidental. Nous avons choisi de l'employer d'abord — mais 
non exclusivement — à l'approfondissement des connaissances 
dans un domaine particulièrement mal connu et fort intéres- 
sant : celui des débuts du mouvement humaniste en France 
depuis les années qui suivirent la mort de Pétrarque jusqu'à 
la fin du xv^ siècle. La technique codicologique nous a déjà 
permis depuis quelques années d'identifier non seulement de 
nombreux manuscrits autographes ou originaux, mais encore 



282 



RAPPORTS SUR LES CONFÉRENCES 



diverses œuvres inconnues jusqu'ici d'auteurs tels que Jean Ger- 
son, Nicolas de Clamanges, Jean de Montreuil, Pierre d'Ailly, 
etc. Plusieurs membres du groupe ont d'ailleurs commencé 
à publier ou préparent des éditions savantes complètes ou par- 
tielles d'œuvres de ces auteurs si importants et pourtant encore 
si peu étudiés. 

Si les recherches sur l'humanisme français avaient occupé 
la première place dans nos préoccupations l'année précédente, 
la codicologie a pris sa revanche cette année avec l'élaboration 
d'un projet de fiche codicologique qui a occupé de longs mois, 
fournissant une occasion de passer systématiquement en revue 
l'ensemble des problèmes que pose l'étude et la description maté- 
rielle du manuscrit. 

La difficulté d'un tel travail réside principalement dans l'obli- 
gation d'être exhaustif, c'est pourquoi il ne saurait guère être 
fait que collectivement. Il est remarquable que tous les membres 
du groupe y aient activement participé, les moins expérimentés 
eux-mêmes aidant parfois à combler des lacunes en se souvenant 
des difficultés rencontrées à l'occasion de leurs premiers con- 
tacts avec des manuscrits. 

Le point de départ de ce travail a été un projet de « question- 
naire » codicologique pour les manuscrits hébreux mis au point 
il y a environ dix-huit mois par Colette Sirat, responsable 

de la section hébraïque à l'Institut de recherche et d'histoire 
des textes, pour le compte de cette institution et de l'Université 
de Jérusalem (projet sensiblement amélioré depuis par son 
auteur). Le groupe s'était donné pour tâche cette année d'adap- 
ter ce questionnaire aux manuscrits du domaine latin. Le projet 
auquel nous avons abouti après presque une année de travail se 
révèle en fin de compte fort éloigné de celui dont nous étions 
partis; ceci s'explique pour une bonne part du fait des différences 
profondes entre manuscrits hébreux et manuscrits occidentaux, 
mais sans doute aussi par certaines divergences quant à la con- 
ception de l'analyse codicologique. 

Tel qu'il se présente aujourd'hui, notre projet de « question- 
naire » codicologique n'est certainement pas définitif — il ne 
saurait l'êtré avant d'avoir été soumis à la critique de tous les 
meilleurs spécialistes mondiaux — mais il offre déjà une utilité 
pratique évidente; expérience faite, il apparaît en effet dès 
maintenant possible de rédiger en deux heures la notice codico- 
logique exhaustive d'un manuscrit matériellement homogène : 
ce temps déjà relativement court pourra être sensiblement amé- 



HISTOIRE ET PHILOLOGIE 



283 



lioré par des descripteurs exercés. L'existence du questionnaire 
permet d'éviter les tâtonnements et les oublis et d'atteindre à une 
uniformisation fort souhaitable des descriptions. Mais son véri- 
table intérêt n'est pas là : il réside dans le fait que la fiche ainsi 
obtenue est directement utilisable en ordinateur électronique. 
Quand de nombreuses fiches de ce type auront été établies, il 
deviendra possible de faire accomplir en quelques secondes 
par la machine une foule de comparaisons et de sélections fort 
complexes qui, par les procédés traditionnels, exigeraient des 
mois ou même des années d'un labeur ingrat et seraient souvent 
irréalisables en pratique; le regroupement de manuscrits pré- 
sentant des caractéristiques communes — condition préalable 
à toute recherche de quelque envergure sur l'activité intellec- 
tuelle, littéraire ou artistique médiévale — ne sera plus une 
question de patience et de « flair », mais de « programmation » 
judicieuse. Il est bien évident que la machine ne fait pas de mi- 
racles, et que la qualité des résultats obtenus sera fonction de la 
qualité des fiches descriptives qui lui seront fournies. Contraire- 
ment à ce qu'imaginent encore parfois et certains scientistes mal 
avertis et certains laudatores temporis acti, la machine n'a nul- 
lement pour rôle de se substituer à l'homme, mais bien plutôt 
d'accomplir à sa place, bien plus rapidement et plus sûrement 
que lui, des besognes machinales dont il lui fallait jusqu'ici 
se charger lui-même. 

Il va de soi qu'un tel projet sera d'autant plus utile qu'il sera 
plus largement adopté. C'est pourquoi nous sommes reconnais- 
sants au Comité international de paléographie d'avoir décidé, 
au cours de son récent colloque, de se charger de la diffusion 
de notre texte afin qu'il soit mis à l'épreuve, critiqué et amélioré 
par tous les spécialistes. Parmi ces spécialistes figurent naturelle- 
ment en premier lieu ceux de l'Institut de recherche et d'histoire 
des textes, qui disposent d'ailleurs dès maintenant des machines 
indispensables à une telle entreprise. Le travail « artisanal » 
de description des manuscrits tel qu'il est encore conçu un 
peu partout se pratique de façon dispersée, chaque pays et même, 
le plus souvent, chaque bibliothèque (pour ne pas dire chaque 
bibliothécaire) suivant ses propres règles sans se soucier de ce 
qui se fait ailleurs; il serait superflu de souligner les inconvé- 
nients de tous ordres qui découlent de cette situation. Un tra- 
vail efiicace et mettant en œuvre les méthodes les plus modernes 
devra être normalisé, ce qui implique presque nécessairement la 
centralisation. Et quelle institution se prêterait mieux que l'In- 



284 



RAPPORTS SUR LES CONFÉRENCES 



stitut de recherche et d'histoire des textes, riche d'une immense 
documentation et d'une expérience déjà longue, à devenir le 
centre international des recherches sur les manuscrits? 

Avant d'en finir avec cet aspect du travail de notre groupe, 
il est juste de souligner tout ce que le projet que nous avons élaboré 
doit à M. Ezio Ornato, attaché de recherche au C.N.R.S., qui 
joint à une grande compétence en philologie et en histoire de 
l'humanisme des connaissances toujours plus approfondies 
en matière de documentation automatique. 

Le travail dont il vient d'être longuement question n'a nulle- 
ment interrompu les autres recherches et entreprises en cours, 
exposées dans les précédents rapports. 

M. Ezio Ornato, déjà mentionné, a obtenu l'an dernier le 
titre d'élève diplômé après avoir présenté une grosse thèse d'Ecole 
(dont on trouvera plus loin les positions) intitulée Jean Muret 
et ses amis Nicolas de Clamanges et Jean de Montreuil; con- 
tribution à Vétude des rapports entre les humanistes de Paris 
et ceux d'Avignon (1394-1420). Son édition, depuis longtemps 
sous presse, du dialogue De contemptu mortis du même Jean 
Muret, accompagnée d'une copieuse introduction, vient enfin 
de voir le jour dans un recueil collectif publié à Turin auquel 
ont d'ailleurs collaboré plusieurs autres membres du groupe. 
Il continue à travailler aux tomes II et III de ses œuvres com- 
plètes de Jean de Montreuil et poursuit ses recherches métho- 
diques sur l'activité philologique de Nicolas de Clamanges, 
éditeur de Cicéron. Une récente découverte faite conjointement 
par lui et le chargé de conférences en examinant un manuscrit 
de la bibliothèque de Carpentras permet d'affirmer maintenant 
que Clamanges ne fut pas seul en France à cette époque à avoir 
une activité de philologue, et que Jean Courtecuisse, surtout 
connu jusqu'ici comme prédicateur et comme politique, travailla 
lui aussi à une édition savante de certains traités de Cicéron. 
Il est bien probable que d'autres Français du début du 
xv^ siècle, qui restent à identifier, se livrèrent eux aussi à ce travail 
qu'on avait longtemps cru, à cette époque ancienne, l'apanage 
des seuls Italiens. 

Ce sont précisément les sermons de Jean Courtecuisse, édités 
d'après Vunicum autographe de la Bibliothèque nationale de Paris, 
que M. Giuseppe Di Stefano, attaché de recherche au C.N.R.S., 
a donnés à l'impression; il en corrige actuellement les épreuves. 
Il a publié dans de récents fascicules de la revue Studi Francesi 
trois articles qui intéressent directement les recherches du 



HISTOIRE ET PHILOLOGIE 



285 



groupe : Ricerche su Nicolas de Gonesse traduttore di Valerio 
Massimo (1965, n° 26), La datazione del catalogo detto délia 
« Chambre du Cerf-Volant » délia libreria pontifica avigno- 
nese {ibid,), Tendenze culturali del primo Umanesimo francese 
(1965, 27). Il vient, en outre, d'achever une copieuse thèse 
d'École consacrée à l'introduction de Plutarque en Occident. 

Sans délaisser son travail de longue haleine sur les manuscrits 
des traductions françaises de Boccace, M^^^ Caria Bozzolo 
poursuit avec ardeur et succès ses recherches sur la Cour Amou- 
reuse de Charles VI. Ayant récemment reçu un microfilm d'un 
manuscrit des Archives d'Autriche, elle a constaté que son 
enquête biographique devra porter non pas, comme elle le croyait, 
sur plus de six cents personnages du début du xv® siècle, 
mais sur un bon millier. La dernière liste retrouvée offre un 
particulier intérêt du fait qu'elle livre les noms de personnages 
qui ont fait partie de la Cour à la date de sa fondation et dans les 
années qui suivirent, avant l'assassinat de Louis d'Orléans. 
Cette lourde recherche apportera des éléments décisifs à la con- 
naissance de la société française à l'époque où les idéaux intellec- 
tuels et littéraires de l'humanisme commencent à se répandre 
dans notre pays. Le travail de M^^^ Bozzolo vient d'être récompensé 
par l'attribution d'un poste d'attaché de recherche au C.N.R.S., 
qui va lui permettre de mener à bien la tâche entreprise. 

Le P. Evencio Beltran continue avec persévérance et méthode 
son travail sur Jacques Legrand, dont il prépare l'édition des 
sermons. Il a récemment identifié à Bordeaux un nouveau manu- 
scrit original de cet important auteur, contenant une œuvre 
jamais encore étudiée, V Introductorium sermocinandi, qu'il se 
propose également de publier prochainement. 

Nous avons accueilli cette année un certain nombre de nouveaux 
venus. 

M. Nicholas Mann, research fellow de Clare Collège (Cam- 
bridge) prépare une thèse de M. A. sur un sujet qui est au cœur 
même des préoccupations du groupe : l'influence et la diffusion 
du De remediis de Pétrarque en Europe, et spécialement en 
France, aux xiv^ et xv® siècles. Sans aucune expérience codicolo- 
gique au début de l'année scolaire, ce jeune et brillant érudit 
a travaillé avec ardeur et fait de rapides progrès. L'étude appro- 
fondie à laquelle il s'est livré d'un riche zibaldone autographe 
de l'humaniste provençal Pierre Flamenc conservé aux archives 
départementales des Bouches-du-Rhône donnera prochainement 
lieu à la publication d'un fort intéressant article codicologique; 



286 



RAPPORTS SUR LES CONFÉRENCES 



mais c'est aussi et surtout un témoignage capital sur la véritable 
passion avec laquelle Pétrarque était lu en France aux alentours 
de 1400. C'est avec tristesse que nous avons vu M. Mann regagner 
l'Angleterre, mais nous sommes assurés qu'il restera en con- 
tact permanent avec le groupe. 

^me Marie-Louise T. Morris, de nationalité américaine, pro- 
fesseur de langue et littérature françaises à Chicago, a mis à 
profit son année sabbatique pour venir travailler en France sur 
les manuscrits médiévaux, particulièrement les manuscrits 
enluminés, auxquels elle doit prochainement consacrer une série 
de conférences aux Etats-Unis, puis un livre destiné au grand pu- 
blic cultivé et spécialement aux étudiants. Si elle sait communi- 
quer à ses auditeurs et à ses lecteurs l'insatiable curiosité dont 
elle a fait preuve tout au long de l'année, on est en droit d'espé- 
rer que de nombreux jeunes Américains se tourneront vers l'étude 
des manuscrits. 

M. l'abbé Louis Boisset, licencié en théologie, s'est consacré 
à la publication d'actes conciliaires du xiii^ siècle et a suivi 
assidûment toutes les séances, de même qu'un jeune chartiste 
du groupe de M"^® Solange Corbin, qui s'intéresse spécialement 
aux manuscrits liturgiques, M. Denis Escudier. 

M^ie Ada RovERO, qui avait entrepris l'édition et l'étude de la 
correspondance de Gérard Machet, document d'une extrême 
importance pour l'histoire de l'humanisme français au 
xv^ siècle, a malheureusement dû renoncer à son projet, ayant été 
contrainte de regagner l'Italie et d'y prendre un poste dans l'en- 
seignement qui ne lui laisse pas le temps nécessaire pour mener 
à bien ce gros travail. Mais elle a été aussitôt remplacée par un 
élève de l'Ecole des chartes, M. Pierre Santoni, qui compte 
consacrer sa thèse des chartes à ce disciple et ami de Gerson 
et de Nicolas de Clamanges; il a pris contact avec le groupe au 
début du troisième trimestre et a suivi régulièrement les con- 
férences. 

D'autres auditeurs ont suivi une partie des conférences : un 
assistant de l'Université de Sâo Paulo, M. Deodato Da Silva- 
ViCTOR, qui s'intéresse surtout à l'histoire sociale des xiv^ et 
xv^ siècles; M. le pasteur Henry Motte, de nationalité suisse, 
qui travaille sur Joachim de Fiore; et M. Jean-Charles Lascaux. 

M. Dario Cecchetti, lecteur d'italien à la Faculté des lettres 
de Montpellier, toujours dans l'impossibilité de travailler à 
Paris pendant l'année universitaire, poursuit avec persévérance 
son édition des œuvres complètes de Nicolas de Clamanges et 



HISTOIRE ET PHILOLOGIE 



287 



son étude de cet important auteur. Il demeure en contact régu- 
lier avec notre groupe et va venir passer deux mois à Paris 
pendant les vacances universitaires grâce à une bourse de mis- 
sion du C.N.R.S. 

C'est également pendant les vacances universitaires que Sœur 
Mary I. JoGUES, professeur à Mount Mary Collège, Milwaukee 
(Wisconsin) va venir travailler à Paris; ayant déjà publié il y a 
six ans le long poème de Fulcoius de Beauvais De nuptiis Christi 
et Ecclesiae, elle a demandé au chargé de conférences de la con- 
seiller dans l'étude des autres manuscrits de cet auteur conser 
vés à Beauvais et à la Bibliothèque nationale. 

Enfin, un autre chercheur américain, le Dr Alan E. Bernstein, 
de la Columbia University, qui s'intéresse à l'histoire du Grand 
Schisme, a pris contact avec nous après la fin des conférences. 
Il se propose d'assister aux séances du groupe à partir de la ren- 
trée prochaine. 

Au mois d'avril dernier, le chargé de conférences a été invité 
par le Professeur Giuseppe Billanovich, l'illustre spécialiste 
de l'humanisme italien, à faire un exposé sur l'humanisme fran- 
çais devant une vingtaine de chercheurs et d'étudiants italiens 
et suisses, à Milan. Deux membres du groupe, M. Ornato et 
M^^^ BozzoLO l'accompagnaient, et cela a été l'occasion d'une 
fructueuse prise de contact avec l'équipe de M. Billanovich, 
dont certains membres travaillent sur des sujets voisins des 
nôtres. La collaboration entre les deux équipes est appelée à se 
développer. 

Comme chaque année, le chargé de conférences a mis les audi- 
teurs au courant de ses récentes trouvailles, au nombre desquelles 
figure un manuscrit copié entièrement de la main de Nicolas de 
Clamanges, visiblement contemporain de l'autographe corrigé 
des épîtres découvert, il y a deux ans, à Reims et comme lui 
palimpseste. Déjà précieuse par son origine, cette belle pièce 
contient de surcroît un court mais fort intéressant traité de 
Gerson sur l'examen de conscience et la confession, opuscule 
tout à fait inconnu jusqu'ici et qui fut vraisemblablement écrit 
par le chancelier à l'intention de son vieil ami Clamanges; 
c'est un texte fort important pour la connaissance des concep- 
tions psychologiques de Gerson, dont certaines rendent un son 
curieusement moderne et ne seraient pas désavouées par nos 
meilleurs pédagogues. Cet inédit paraîtra prochainement dans 
Romania. 



288 RAPPORTS SUR LES CONFÉRENCES 

Publications du chargé de conférences : 

La preuve par les textes de V authenticité gersonnienne du 
traité contre Juan de Monzôn, dans Romania, 1966. 

Gerson, émule de Pétrarque : le « Pastorium Carmen », 
poème de jeunesse de Gerson et la renaissance de Véglogue 
en France, à paraître dans Romania (sous presse). 

Les travaux signalés comme « sous presse » dans le dernier 
rapport ont tous paru. 



HISTOIRE ET PHILOLOGIE 



289 



GÉOGRAPHIE HISTORIQUE DE l'oCCIDENT MÉDIÉVAL 

Chargé de conférences : M. Charles Higounet, 
professeur à la Faculté des Lettres de l'Université de Bordeaux 

Avec la géographie des défrichements et des villeneuves du 
Bassin parisien au Moyen Age, nous avons associé nos auditeurs 
à nos propres recherches sur ce sujet, partie d'ailleurs d'un ensem- 
ble consacré à l'Europe occidentale. Cette géographie rétrospec- 
tive, conçue sous forme de monographies régionales, n'est, en 
fait, que l'introduction descriptive nécessaire à l'étude générale 
de ce phénomène qui se place au centre de la grande phase 
d'expansion de l'occupation du sol et de l'habitat européens du 
xi^ siècle au début du xiv^ siècle. 

Nous n'avons abordé cette année que la prospection de la 
région autour de Paris et de la Brie. On s'est chaque fois attaché 
à définir des limites, à mettre en place occupation du sol et 
p3uplement antérieurs au xi^ siècle, à restituer les anciens massifs 
forestiers, à préciser l'implantation des seigneuries ecclésias- 
tiques et laïques, à considérer les pouvoirs politiques aussi 
bien que la superstructure urbaine et routière, de façon à être 
à même de tenir compte de tout le contexte régional pour éclai- 
rer les directions locales du défrichement et du mouvement 
de colonisation rurale. Bien entendu, tous les indices directs 
ou indirects de l'essor démographique ont été également notés 
en vue de l'explication fondamentale. 

On ne saurait enregistrer ici tous les résultats acquis et réunis 
sous forme cartographique. Disons simplement qu'il semble 
bien que l'essor rural autour de Paris ait été indépendant, à ses 
débuts du moins, de celui de la ville. Cet essor a été canalisé, 
encouragé ou dirigé par les grands établissements ecclésiastiques 
et par la royauté. Ses résultats les plus spectaculaires ont été 
l'éclaircissement de l'Yveline et des confins chartrains et la colo- 
nisation intensive de la plaine de France. Beaucoup de défri- 
chements, relativement peu de villages neufs, de grosses exploi- 
tations agraires monastiques isolées ont transformé profondé- 
ment les paysages ruraux parisiens au cours des trois siècles 



G6 0645 67 046 3 



19 



290 



RAPPORTS SUR LES CONFÉRENCES 



d'expansion. Les moments d'activité la plus intense paraissent 
avoir été ici les périodes 1130-1200 et 1224-1240; le mouvement 
a pratiquement cessé après 1250. 

En Brie, c'est sur le front forestier occidental que s'est surtout 
porté l'effort des défrichements et de la colonisation villageoise. 
La fondation de villeneuves y a été, sous l'impulsion de la maison 
de Troyes, plus précoce, plus dense et plus systématique qu'au- 
tour de Paris. Si ces créations et des défrichements sporadiques 
se sont échelonnés des environs de 1025 à 1200, les déboisements 
massifs, aux mains de véritables entrepreneurs, ont eu lieu sur- 
tout entre 1200 et 1240, avec une pointe vers 1225-1234. Il y a 
des synchronismes qu'il faudra expliquer. 

Ces conférences qui ont donné à la fois une méthode et une 
expérience de la géographie historique, ont été suivies avec 
assiduité par M^^^ Lefèvre, qui prépare une thèse de doctorat 
sur le rôle des établissements religieux dans l'aménagement 
de la région parisienne au Moyen Age, et MM. Chapelot, 
De Sousa, Linotte et Shimono. Elles seront continuées. 

Le chargé de conférences a publié au cours de l'année sco- 
laire : 

Collaboration à Bordeaux sous les rois d'Angleterre, sous la 
direction d'Y. Renouard {Histoire de Bordeaux, t. III), Bordeaux, 
1965. 

Villeneuves et bastides désertées, dans Villages désertés et 
histoire économique, xi^-xviii^ siècles, coll. « Les hommes et la 
Terre», XI, Paris, S.E.V.P.E.N., 1965, p. 253-265 (2 cartes, 
8 illustr.). 

Uhistoire « indépendante » et les instruments de travail, 
dans La recherche historique en France de 1940 à 1965, Paris, 
C.N.R.S., 1965, p. 165-172. 

Les forêts de l'Europe occidentale du au xi^ siècle, dans 
Agricoltura e mondo rurale in Occidente nelV Alto Medioevo 
(Settimane di studio, XIII, 1965, Spoleto, 1966, p. 343-398, 
1 carte h. t.). 



HISTOIRE ET PHILOLOGIE 



291 



PALÉOGRAPHIE MUSICALE 
Directeur d'études : Solange Corbin 



La conférence a reçu cette année avec reconnaissance des faci* 
lités non négligeables qui lui permettent d'accroître son rayonne- 
ment. Nous avions été étonnés de la pauvreté des fichiers mis à 
notre disposition : lorsqu'il s'agissait de Moyen Age la musicologie 
n'y entrait pas, et lorsqu'il s'agissait de musicologie le Moyen Age 
n'y figurait que sous la forme de quelques fiches. La chose n'est 
pas surprenante : la documentation du musicologue médiéviste 
est très étendue, nous la cherchons dans toutes les disciplines 
classiques. Aussi sommes-nous presque plus à l'aise dans un 
fichier conçu pour des médiévistes que pour des musicologues. 
Nous avions donc formé le projet de constituer un fichier qui 
servirait à toute la conférence, et — pourquoi pas — à ceux 
qui s'intéressent à nos recherches. Le point de départ était natu- 
rellement la collection du directeur d'études, commencée depuis 
longtemps, et constamment questionnée et remise en cause. 
Fichier-matières, fichier bibliographique de manuscrits médié- 
vaux, fichier onomastique et toponymique sont certainement 
fort utiles, mais nous avons reçu une aide précieuse de la Section 
sous la forme d'un matériel de fiches à perforation Sphinxo- 
Detectri, qui facilite la consultation, la rendant plus précise et 
plus rapide. Comme il s'agit d'un matériel qu'il faut utiliser avec 
précision, l'appareil, déposé chez le directeur d'études, est servi 
uniquement par le documentaliste du groupe, M. Prim, les fiches 
étant à la disposition de tous les auditeurs de la conférence. 

Après avoir hésité sur la forme des fiches de base — • une fiche 
bibliographique très simple, qui recevra un numéro de classe- 
ment qu'elle ne perdra plus • — nous sommes tombés d'accord 
sur ce qui nous manque le plus : l'analyse bibliographique des 
revues spécialisées pour les années récentes, en remontant jusqu'à 
1955. En effet, les dépouillements entrent peu à peu dans la 
bibliographie courante; au-delà d'une certaine date les recueils 
bibliographiques nous renseignent, bien qu'inexactement par- 
fois; avant 1940 les méthodes de travail dans notre discipline 
sont tellement différentes de notre conception actuelle qu'il nous 



19. 



292 



RAPPORTS SUR LES CONFÉRENCES 



suffit de réunir la liste, chacun pour sa spécialité, des ouvrages 
utilisables. Chacun des auditeurs de la conférence s'est donc 
engagé à fournir le dépouillement d'une ou plusieurs revues, 
en insistant sur les numéros dès leur parution, et en reculant 
jusqu'à 1955. L'attribution des titres doit être constamment 
révisée : non seulement parce que certaines revues sont telle- 
ment irrégulières qu'elles ont presque le caractère de recueils de 
mélanges, mais parce que nos auditeurs étrangers, très intéressés 
par ce travail, quittent la France sans terminer les séries entre- 
prises. Le résultat d'une première année de travail commun est 
d'environ 1.500 fiches-mères numérotées, à partir desquelles, 
avant même de posséder l'appareil à perforations, nous avons 
déjà prévu des opérations aisées telles qu'un premier fichier 
« auteurs » complété à la suite de chaque nom par tous les comptes 
rendus qui intéressent ce nom (même parfois indirectement. 
On voit donc que les articles et ouvrages sont non seulement 
dépouillés mais lus attentivement). Cette liste est dressée sur une 
même fiche dans l'ordre d'accession au fichier. Une opération 
semblable est en cours pour les fonds manuscrits, classés par 
villes; cette opération, très longue sur des fiches établies à la 
main, est rentable sur un appareil tel que le nôtre : un même 
article d'étude sur tel type de livres, sacramentaires, bréviaires, 
etc., fait parfois intervenir plus d'une centaine de cotes; l'établis- 
sement de fiches à la main est à peu près exclu. L'appareil épargne 
ici un long travail et un reclassement méticuleux. Enfin le recou- 
pement, en cours, de toutes les fiches-mères à l'intérieur de fiches 
perforées, d'après les mots-clefs, permet une utilisation beaucoup 
plus large de la bibliographie. L'utilisation de ce matériel rela- 
tivement peu encombrant, sans grande complication, rend déjà 
de bons services à tous les membres de la conférence. De plus, 
l'établissement des fiches, accompli en dehors des heures d'ensei- 
gnement, engage la responsabilité de chacun et amène les audi- 
teurs à s'intéresser de plus près aux méthodes de classement. 

* * 

L'heure des exposés a été consacrée toute l'année à l'étude 
d'un office liturgique « rythmique », en vue de son édition métho- 
dique. On désigne par cette expression des séries d'offices dont 
le schéma général reste classique, mais dont les textes verbaux et 
musicaux ne sont pas conformes au modèle grégorien. Il s'agit 



HISTOIRE ET PHILOLOGIE 



293 



le plus souvent de fêtes relevant de l'inflation liturgique tardive, 
principalement au sanctoral. Le texte verbal prend sa source 
dans une vita d'un saint ou même dans un texte plus classique, 
mais il a en général subi des modifications en vue de le rendre plus 
poétique; il se présente en vers métriques ou rythmiques et rimés, 
parfois en prose d'art. La musique ne relève plus des modèles ni 
de la technique grégorienne; il ne s'agit cependant pas de textes 
mesurés, à quelque titre que ce soit (la notation en fait foi). Le 
terme d'office rythmique est utilisé depuis une centaine d'années 
et a dû s'imposer en considération du texte verbal (métrique ou 
rythmique) ; la liturgie médiévale en compte une grande quantité 
dont la plupart sont édités par G. M. Dreves (1). De plus, beau- 
coup d'éditions partielles ont vu le jour, sans grand souci d'en- 
semble spécialement au point de vue musical. Or, du point de 
vue verbal déjà il existe des dépendances entre les églises et des 
variantes dont l'ordre est important. La musique, elle, ne relève 
pas du tout des principes grégoriens, et les rapports entre les 
mélodies n'ont pas été analysés. Aussi avons-nous cru qu'il revient 
à la conférence de mettre un tel ouvrage en chantier : l'office de 
saint Nicolas (Normandie, xii^ siècle) fait l'objet de la thèse de 
]VIme Moreau-Dorgueille, et nous avons choisi, pour notre édition 
collective, l'office de la Conception de la Vierge (fête du 8 dé- 
cembre) qui semble à peu près de la même époque, et que nous 
citons désormais sous son incipit, Gaude mater ecclesia. Plu- 
sieurs éditions du texte verbal se sont succédées, dont seules la 
première (Dreves, t. V, p. 47) et une édition polonaise méritent 
d'être utilisées (2). La première donne une liste copieuse de manu- 
scrits et de variantes, la seconde procède de façon moderne, numé- 
rote les textes, mais il est difficile de rétablir la forme précise 
provenant de chaque église. Nous aurons à traiter plus loin de 
la source des textes. 

Car l'un des premiers problèmes est justement la forme propre 
de l'office dans chaque diocèse, et c'est un principe de méthode. 
Chaque église avait le droit de retoucher tout au moins la dispo- 
sition des répons et antiennes à l'intérieur d'un office qu'elle 
adoptait, et à l'occasion elle introduisait ici ou là un texte nouveau. 



(1) Guido-Maria Dreves et Clemens Blume, Analecta hymnica medii aevi 
Leipzig, 55 volumes, 1889-1924. 

(2) Julian Wojtkowski, W^iara w niepokalane Poczecie najswietsej Marii 
Panny w Polsce, Studium historycno-dogmatyczne, Lublin, 1958. 



294 



RAPPORTS SUR LES CONFÉRENCES 



Cette coutume a perduré jusqu'au concile de Trente, et cette suc- 
cession propre à chaque église est tellement stable dans le temps 
qu'elle sert à identifier les livres : le principe a été déterminé 
par Victor Leroquais (1) et nous l'utilisons continuellement (2). 

D'un autre côté la musique des offices ne relève pas des prin- 
cipes grégoriens. Les compositeurs ont trouvé un autre fil con- 
ducteur : l'utilisation du principe de modalité qui, avant le 

siècle, ne jouait pas le même rôle. Mais assez tôt, depuis l'office 
de la Trinité attribué à Etienne de Liège (3), on a pris l'habitude 
de composer la série des antiennes et répons suivant l'ordre des 
modes : antienne I en premier mode, antienne II en second 
mode, etc. Il n'y a que huit modes; à la neuvième pièce on repart 
au mode I. La position de l'ordre parfait est en principe celle de 
la composition de l'office. Mais on voit tout de suite que lorsqu'une 
église, s'appropriant un office composé ailleurs, perturbe l'ordre 
des pièces pour en faire un ensemble « à elle », elle perturbe en 
même temps l'ordre modal, car il n'est pas question de changer 
la mélodie de chaque pièce ni sa modalité. Ces bouleversements 
se constatent sans peine et les copies même dépourvues de nota- 
tion musicale nous renseignent puisque la tradition mélodique 
est ferme pour chaque fragment. 

Pour l'office Gaude mater ecclesia nous avons disposé d'assez 
nombreuses sources manuscrites; Brèves n'en connaissait qu'une 
remontant au xii^ siècle : un manuscrit virunense, peut-être 
conservé à Klosterneuburg où un membre de la conférence, 
M}^^ Patier, est actuellement en recherches. Nous en avons 
ajouté plusieurs de la même époque : Paris, Bibliothèque natio- 
nale, latin 1688, de Moissac (notation aquitaine) — même dépôt, 
latin 18168 (non noté [normand?] contient des Miracles de la 
Vierge), Verdun 10 (bréviaire en notation messine, addition 
notée, incomplète) — et enfin une précieuse garde de manu- 
scrit, retrouvée au séminaire d'Annecy par M^^® Bouquet au cours 
de ses recherches sur la Cour de Savoie. Ce fragment, de nota- 



(1) Les Bréviaires manuscrits des bibliothèques publiques de France, Pari?, 
1935, tome I, préface. 

(2) Les recherches de Denise Jourdan semblent indiquer que ce principe 
de la liturgie latine est également respecté tout au moins dans certains livres 
de liturgie grecque. 

(3) Antoine Auda, L'École musicale liégeoise au siècle. Étienne de Liège 
(Académie royale de Belgique, classe des beaux-arts, Mémoires, collection 
in-8«, tome II, 1, 1923.) 



HISTOIRE ET PHILOLOGIE 



295 



tion lyonnaise, semble être le plus ancien que nous possédions. 
En tout, avec les sources tardives, nous possédons environ 
45 copies de l'office, dont une quinzaine seulement sont notées. 

Les problèmes posés par l'étude des mélodies concernent la 
composition elle-même de la musique, et sa place dans la liste 
des pièces. La méthode de « centonisation » du grégorien dispa- 
raît avec le début du siècle (1); à partir de cette époque on 
trouvera bien plutôt des propositions de quelques notes qui seront 
ornées et ré-ornées, de façon de plus en plus riche. Ce principe 
se retrouve d'ailleurs dans le rite milanais (2) dont certaines 
pièces seraient contemporaines des compositions rythmiques. 

D'autre part les tableaux indiquant la place respective des 
pièces dans chaque copie font apparaître la succession modale, 
presque partout profondément- perturbée. Cependant quelques 
pièces sont nettement et constamment « en place » : l'une d'elles 
donne une clef. Il s'agit du neuvième répons, pour lequel nous 
trouvons presque toujours la même pièce du premier mode, ainsi 
qu'il se doit. La chose est déjà évidente au rite séculier où les 
huit premier répons se succèdent sans rigueur modale. Elle prend 
une autre signification au rite monastique comportant douze répons 
• — entre deux séries relativement désordonnées (R. I à VIII et X 
à XII) une seule pièce, le répons IX, est constamment «en place», 
et c'est toujours le même, et non une autre pièce du même mode. 
A n'en pas douter c'est une pièce préférentielle, c'était la der- 
nière du rite séculier et l'on n'a pas osé la changer au rite mo- 
nastique. On peut donc croire que le modèle premier était sécu- 
lier. 

D'autre part les textes verbaux ont un lien avec l'origine de 
la fête. Cette célébration semble avoir eu lieu en Angleterre 
avant 1066 (3) mais en tout cas la chronique de Ramsay en attri- 



(1) Recherche d'après P. Ferretti, Esthétique grégorienne, Paris-Tournay, 
1935, et W. H. Frère, Antiphonale Salisburiense, Londres, 1901-1925, 2 vol., 
qui contient une remarquable analyse mélodique. 

(2) Bibliographie relative au rituel milanais : S. Corbin, Encyclopédie La 
Musica, § Milanais, sous presse. 

(3) P. Rado, Enchiridion liturgicum, Rome, 1961, t. II, p. 1334. — Dom 
B, Capelle, La Conception de la Vierge en Occident dans Les Questions litur- 
giques et paroissiales, 35 (1954), p. 259-271. — Fr. Wormald, English kalendars 
before A.D. 1100, I, Londres, 1935, Henry Bradshaw Sty (t. XXII) cite deux 
manuscrits où la fête figure de première main : Londres, B.M. Cotton, Vitt. 
E. XVIII de Hyde Abbey, et Cambridge, Corp. Christi Coll., 391, de Worcester. 



296 



RAPPORTS SUR LES CONFÉRENCES 



bue l'établissement à l'abbé Aelsinus (1080-1088), à la suite d'une 
vision de la Vierge (1). L'une des chroniques éditées par Th. 
Sprott l'attribue au contraire aux Prémontrés en 1119 (2). 
L'office classique, qu'on trouve couramment dans les bréviaires 
à partir de la fin du xiii^ siècle, utilise souvent, pour les leçons, 
le traité d'Eadmer (secrétaire de saint Anselme) De conceptione 
sanctae Mariae; les répons et antiennes sont ceux de la Nativité, 
mutatis mutandis, c'est-à-dire en changeant le mot «Nativité» 
en « Conception ». D'autre part des textes assez douteux, 
imprimés parfois sous le nom de saint Anselme (3) et plus pro- 
bablement attribuables à son neveu, Anselme le Jeune, abbé 
de Bury-Saint-Edmund (mort en 1148), relatent la vision d' Ael- 
sinus, suivie d'autres miracles : chaque récit se termine par la 
recommandation de célébrer la fête, mais on indique le texte à 
réciter : ce sera celui de la Nativité de la Vierge, mutatis mutandis. 
Or le texte de la Nativité est utilisé dans l'office en prose, clas- 
sique {Concepcio gloriosae), tandis que les leçons de l'office 
Gaude mater sont constituées régulièrement par le texte du 
pseudo-Anselme, abrégé ou non. Les antiennes et les répons, 
de leur côté, sont des paraphrases très ornées du Cantique des 
Cantiques. Cette fixité de l'emploi d'un texte d'origine anglaise 
donnerait à croire qu'il s'agit d'un office également né en Angle- 
terre. 

Une mission récente en Angleterre a permis non pas d'épuiser 
la question mais de procéder à quelques sondages. Il est évident 
que beaucoup de manuscrits ont disparu, mais il reste assez de 
témoins pour un interrogatoire méthodique. Or, le rite de 
Salisbury utilise couramment l'office classique en prose; le rite 
d'York, qui se sépare en bien des points de celui de Salisbury, 
associe, de son côté, l'office en prose au texte du pseudo- Anselme (4) . 



(1) Monasticon anglicanum... per Rogerum Dodsworth et Guglielmus 
Dugdale, Londres, 1655, in-folio, p. 240. 

(2) Thome Sprotti, Chronica, descripsit ediditque Th. Hearnius, Oxford, 
1719, in-8", p. 67. 

(3) Patrologie latine, t. 159, coi. 319-326. 

(4) Les documents du rituel de Salisbury sont nombreux même en France 
(Bibliothèque nationale, Catalogue photographique de liturgie). Il n'en est pas 
de même pour le rite d'York, même en Angleterre. W.H. Frère, Bibliotheca 
musico-liturgica..., Nashdom Abbey, 1930, n'en connaît que quelques-uns, 
dispersés (il est vrai qu'il n'a pas questionné le fonds du British Muséum, 
le plus important). Nous n'avons pu consulter que le York Breviary édité 
par Henderson, dans la Surtees Society, tomes 71 et 75. 



HISTOIRE ET PHILOLOGIE 297 

Il faut pourtant faire état d'un document jusqu'ici unique : 
il s'agit d'une Enfance de la Vierge dont M. R. James, qui l'a 
éditée, n'a trouvé que deux manuscrits (1). 

On a voulu parfois rejeter en Italie l'origine de tout cet ensem- 
ble, fête et office (2). Il faut avouer que nous n'avons pas encore 
de documents autres que négatifs. Toutefois nous avons pu 
mettre sur la table des conférences le microfilm du manuscrit 
de Rome, Bibl. Naz. Sessorien n° 146, copié pour Pérouse, 
et qui contient un office de la Conception en prose mais composé 
entièrement : leçons, antiennes et répons, du Miracle de Théo- 
phile. Cette utilisation, tractim, d'un même texte pour tout un 
office est rare, et à vrai dire nous n'en avons pas d'autre exemple. 
Cet office d'ailleurs prendra place dans la publication que nous 
rédigeons actuellement. 

Les auditeurs de la conférence ont tous pris part active aux 
recherches relatives à cette édition. Les plus assidus ont été : 
MM. Denis Escudier, Serge GuT, Lehautot, Rao Mokkapati, 
Michel ZiNK, M^^^^ Dominique Patier, Jeannine Chatignon, 
M.-E. DucHEZ, M.-T. Bouquet, Denise Jourdan, Madeleine 
Bernard, M"^®^ Cuningham et Doukakis. 



* 
* * 



(1) Edition et étude : M.R. James, Latin Infancy Gospels, Cambridge 
1927. 

(2) P. Rado, Enchiridion (ci-dessus note 3, p. 295). 



HISTOIRE ET PHILOLOGIE 



299 



V harmonie du monde chez Nicolas Trivet {xiv^ siècle). 
Résumé des exposés de M. Jean Prim 

Poursuivies suivant les axes précédemment définis (1), nos 
recherches ont permis d'aboutir à des résultats dont voici quel- 
ques éléments. 

I. — Thomisme de Trivet 

a. Une citation explicite du « venerabilis frater Thomas » 
est faite {Quodl. II, qu. 8, 84) — c'est la seule — : elle porte 
sur le Commentaire du De Trinitate de Boèce. Mais elle est sans 
grande portée pour notre propos. 

b. Plus significatif apparaît certain développement riche 
d'humour (2) visant à minimiser la valeur des condamnations 
doctrinales parfois contradictoires des évêques de Paris (Tem- 
pier) et d'Oxford (Kilwardby) concernant l'unité de la forme 
substantielle chez l'homme. Indirectement, mais très efficace- 
ment, c'est la mémoire et la doctrine du saint docteur qui se 
trouvent ainsi réhabilitées : en quelque sorte tout d'un bloc. 
Certaines propositions thomistes n'avaient-elles pas été englobées 
dans le syllabus de 1277? 

c. Quant à l'accord de Trivet avec saint Thomas sur des points 
particuliers, voici ce que révèlent nos textes : 

A. Causalité exercée par les corps célestes sur les corps inférieurs 
(V, 27). 

S'agissant d'une doctrine classique, sur laquelle saint Thomas 
est maintes fois revenu (depuis les Sentences jusqu'à la Somme 
théologique en passant par le Contra Gentiles et le De veritate (3), 



(1) Cf. Annuaire 196511966, p. 278-281. 

(2) Quodlibet XI, 7, 44-47. 

(3) // Sent., dist. XV, qu. I, art. 2; /// Contra Gentiles, cap. LXXXii; 
De Veritate, qu. V, art. 9. 



300 



RAPPORTS SUR LES CONFÉRENCES 



il est frappant de constater une similitude qui porte, non seule- 
ment sur le fond de l'argumentation, mais aussi sur les autorités 
alléguées et, qui plus est, sur l'ordre même de leur présentation. 
Ce qui impose l'idée d'une dépendance directe, encore que très 
libre dans la forme, par rapport au De veritate. 

B. Chute des graves dans le vide; serait-elle {à supposer quelle 
soit possible) instantanée ou non (III, 17) ? 

Ayant traité la question tant en son Commentaire des Sentences 
qu'en celui de la Physique d'Aristote (1), saint Thomas avait 
été amené à prendre parti pour ou contre la position originale 
d'Avempace exposée par Avveroès en son fameux « texte 71 » (2). 
Comme le notait E. Moody (3), saint Thomas avait cherché à 
minimiser les oppositions entre Avempace et Aristote. Or, il 
est de fait que Trivet adopte à son tour une attitude semblable- 
ment conciliatrice, dût le commentateur, Averroès, faire les 
frais de l'opération. Cette attitude — la sincérité du ton le prouve 
— - est chez lui affaire de conviction personnelle : on n'en saurait 
douter. Il n'en demeure pas moins que certaine similitude de 
forme — proche du démarquage — oblige à reconnaître, sur ce 
point encore, l'influence directe de l'illustre confrère. 

C. Une certaine harmonie résulte-t-elle du mouvement des 
corps célestes ? (XI, 19). 

Dans cette question, qui cependant s'inspire des deux Commen- 
taires thomistes du De Goelo et du De Anima (4), Trivet fait preuve 
d'une originalité certaine : en quoi le contraste est frappant avec 
Jérôme de Moravie dont le chapitre 7 de son Traité est emprunté 



(1) Commentarium in Physicam Aristotelis, l. IV, cap. 8; / Sent., dist. 37, 
qu. 4, art. 3. 

(2) Physica Artistotelis cum Avenois commentario , Venetiis, 1495, f. 57 
à 58 yo. 

(3) Ernest A. Moody, Galileo and Avempace, dans Journal of the History 
of Ideas, XII (1951), p. 380 : « While Thomas Aquinas sought to minimize 
the marked différences between Avempace' s assumptions and those of Aristotle, 
other XlIIth century philosophers took a decidedly différent view of the 
matter ». 

(4) De Coelo, éd. Spiazzi (Rome, 1952), 1. II, lect. XIV, p. 208-213 ; De Anima, 
éd. Pirotta (Rome, 1959), i. I, lect. VIL 



HISTOIRE ET PHILOLOGIE 



301 



mot pour mot à la leçon XVI du De coelo de saint Thomas (1). 

Ainsi se trouvent confirmées les conclusions des Ehrle, Schmaus 
Graf, Glorieux, touchant le parfait thomisme de notre auteur. 
Mais les questions étudiées apportent des exemples nouveaux 
qui montrent bien avec quelle souple intelligence Trivet s'était 
mis à l'école du « venerabilis doctor frater Thomas », dont nous 
savions déjà, par les Annales sex regum Angliae (2), quelle 
haute estime et admiration il lui portait. 

IL — Trivet entre Ptolémée et Al-Bitrûjî 

Entre l'année 1217, date de la première traduction latine par 
Michel Scot du De Motihus celorum de Al-Bitrûjî (Alpetrangius) 
et le deuxième tiers du xiv^ . siècle où le mathématicien juif 
Levi ben Gerson devait donner à l'astronome arabe le coup de 
grâce, l'astronomie occidentale passe par une crise grave. L'enjeu 
n'en est autre que l'option entre le sytème astronomique d'Aris- 
tote et celui de Ptolémée, Al-Bitrûjî n'ayant fait, selon Crombie (3), 
que « tenter de ressusciter la fortune déclinante de l'astronomie 
aristotélicienne ». « C'est peu après 1281, selon M. Beaujouan, 
que Richard de Middleton et Bernard de Verdun chassent Aris- 
tote du ciel au profit de Ptolémée » (4). On aurait là une date 
précise de clivage à partir de laquelle les partisans d'Alpetran- 
gius — ce « grand calomniateur de Ptolémée » selon Renan (5) — 
auraient définitivement perdu la partie. Deux questions quod- 
libétiques de Trivet étaient, particulièrement, de nature à nous 
éclairer sur la position de leur auteur touchant cet important 



(1) Hieronymus de Moravia,... Tractatus De Musica... mit einer Einfuhrung, 
éd. S. Cserba, o.p., Regensburg, F. Pustet, 1935. 

(2) Annales sex regum Angliae qui comitihus Andegavensibus originem 
duxerunt {1135-1307), éd. d'Achery, Spicilegium, Paris, 1668, t. VIII, p. 205 : 
<^ ...venerabilis Doctor Frater Thomas de Aquino... cuius acutissimum inge- 
nium, excellentemque scientiam laudibus extollere privatis supervacuum 
iudicamus, cum sapientiae eius tam publica sint monumenta ut Doctcr 
communiter a Scholasticis nuncupetur ». 

(3) A. C. Crombie, Histoire des sciences, de saint Augustin à Galilée {400- 
1650) (trad. Jacques d'Hermies), Paris, Presses universitaires de France, 1959, 
p. 266. 

(4) Guy Beaujouan, Histoire générale des sciences, Paris, Presses universi- 
taires de France, I, 1957, p. 546. 

(5) Ernest Renan, Averroès et l'Averroisme, Paris, 1861 (2^ éd.). 



302 



RAPPORTS SUR LES CONFÉRENCES 



problème. Elles sont datées respectivement de 1304 et de 1305. 

La question se posa d'abord de savoir « si les planètes se 
meuvent ou non selon des épicycles » (II, 8)? Se conformant alors 
à l'opinion qu'il nous assure être la plus en usage de son temps, 
Trivet se range du côté de Ptolémée, et contre Alpetrangius. 
C'était du même coup prendre parti contre le Commentateur, 
Averroès, dont le système astronomique est à peu près identique 
à celui d'Alpetrangius. Mais, s'il accepte pour les planètes 
en général l'explication des épicycles — comme hypothèse 
plausible - — il ne manque pas de préciser que, selon lui, les épi- 
cycles ne contredisent aucunement au principe aristotélicien 
de la perfection du mouvement circulaire. Bien plus, assure-t-il, 
ils n'ont été imaginés que pour sauver ce principe fondamental 
de la physique naturelle. Nous sommes alors en 1304. 

L'année suivante, un problème plus particulier est abordé : 
d^Vorhe déférent du soleil est-il excentrique ou concentrique ? 
(III, 23). Et voilà que, réservant expressément le cas des autres 
planètes — « quidquid sit de aliis planetis » — Trivet opte, 
avec Alpetrangius, pour la concentricité du déférent solaire; 
et de souligner qu'en cela il va contre l'opinion généralement 
reçue. « Istam opinionem credo veriorem, quamvis in usu non 
sit... )). Attitude courageuse, il faut en convenir, mais dont il 
est permis de se demander si elle est bien cohérente avec celle 
adoptée l'année précédente. 

En bref, s'il arrive à Trivet de se ranger avec la majorité de 
ses contemporains dans le camp de Ptolémée, ce n'est jamais 
de gaîté de cœur et sans réticences. Soulignant volontiers les 
contractictions des « astrologi », dont il estime que les explica- 
tions ne visent qu'à « sauver les apparence? », il accorde la pré- 
férence aux philosophes « naturels » dont les principes atteignent, 
selon lui, à une véritable certitude. Dommage assurément, 
pense-t-il, que le système d'Alpetrangius — comme celui d'Aver- 
roès — soit présenté avec moins de perfection que celui de Pto- 
lémée, notablement plus pratique ((quoad usum et operationem^> ; 
dommage aussi qu'il soit resté inachevé (1). Aussi bien, l'occasion 
se présentant à Trivet de faire à Ptolémée une infidélité, il 



(1) Quodlibet II, 8, 64-65 : «■ ...Sed quia Alpetrangius per radiées suas non 
ita perfecte salvat apparencia nec ita complevit astrologiam suam quoad 
usum et operationem sicut Ptholomeus, ideo communiter adhaerent adhuc 
astrologi positionibus Ptholomei ». 



HISTOIRE ET PHILOLOGIE 



303 



n'hésite pas : tant est forte son admiration pour Aristote et pour 
ceux qui s'en réclament le plus bruyamment comme Alpe- 
trangius et Averroès. 

IIL — TrIVET et la « MUSICA MuNDANA )) 

Parmi les problèmes soulevés par le texte de la question rela- 
tive à l'harmonie des corps célestes {Quodlibet XI, question 19), 
deux surtout ont fait l'objet d'une exploration plus poussée : 
celui des « nombres harmoniques » (ligne 56) et celui du texte 
de Job, XXXVIII, 37 concernant le « Concentus Coeli » (75). 
Nous devrons nous en tenir ici à un aperçu très schématique 
de notre démarche touchant le premier : 

Origine, signification, fortune de V expression 
« nombres harmoniques » 

A. Le texte de Trivet pose d'emblée une équivalence entre 
l'expression « nombres harmoniques » qu'il emploie une seule 
fois — en l'attribuant à Platon (56) — et l'expression «proportions 
harmoniques», par laquelle, à quatre reprises (54, 57, 59, 60), il 
explique la première. « Et ideo Plato animam mundi et animam 
hominis voluit ex numeris armonicis constitui... significans 
per hoc corpora celestia suis motoribus, velut corpus humanum 
sue forme, in proporcione armonica coaptari... » Le texte semble 
clair; et à peine y aurions-nous vu le moindre problème sans les 
difficultés soulevées par E. Werner (1) à l'endroit de l'expression 
elle-même à propos du traité de Levi ben Gerson, De numeris 
harmonicis (1341). 

B. Pour n'être pas ici celui soulevé par Werner, le problème 
existe, qui est — non pas du caractère insolite de l'expression 
« nombres harmoniques », mais de son origine précise, de sa 
véritable signification, enfin, de sa transmission au cours de 
quelque dix-huit siècles d'histoire. 



(1) Eric Werner et Isaiah Sonne, The philosophy and theory of music in 
Judaeo-Arabic Literature, dans Hebrew Union Collège Annual, t. 17 (1942- 
1943), p. 564-572. 



304 



RAPPORTS SUR LES CONFÉRENCES 



C. En réalité, Platon, parlant de la fabrication de l'âme du 
monde et de celle de l'homme {Timée, 35a-36è), n'utilise pas 
l'expression grecque attendue « àp!.0(i,ol àp(jL0VLX0L ». Bien 
plus, il l'évite manifestement. Le fait est d'autant plus signifi- 
catif que le mot àpiGfxoç a généralement chez lui le sens de 
« proportion » (Xoyoç) qui, ici, on le verra, conviendrait parfai- 
tement. L'explication de cette anomalie nous semble avoir été 
fournie par Taylor (1), en son commentaire du Timée. Celui-ci 
a en effet noté que, dans le Timée, Platon — à la différence de 
€e qui est fait dans VEpinomis — ne parle jamais de « nombres » 
{àpLÔfjLOi) qui ne soient pas des nombres entiers (« natural 
integers )>), respectant ainsi la tradition pythagoricienne qui res- 
treignait l'application du mot àptOfxoç aux seuls nombres 
■entiers. 

D. C'est Aristote, semble-t-il, qui a utilisé le premier cette 
expression dans le passage du Ospl T'ux^ç qui se réfère à ce 
fragment du Timée (4066, 26 à 407a, 2). Aristote y rappelle 
•« que, dans le Timée, l'âme est constituée « à partir d'éléments » 
et « partagée selon les nombres harmoniques pour qu'elle ait 
en elle le sentiment inné de l'harmonie », les mouvements de 
l'Univers étant eux-mêmes harmonieux » (2). Cette façon de pro- 
céder du Stagyrite n'est, au reste, pas un fait isolé, comme l'a 
noté M. Pépin à propos du mot uXy) (3). Platon n'avait jamais 
employé ce mot que selon le sens usuel de « bois » ou « matériau ». 
<( C'est Aristote qui, le premier, semble l'avoir introduit dans le 
vocabulaire philosophique avec l'acception technique de 
<( substrat matériel »; formulant, selon son habitude, les vues de 
ses prédécesseurs dans sa propre terminologie, Aristote prête 
â Platon l'usage du mot uXy} pour désigner le « réceptacle ». 
Cette projection d'un vocable aristotélicien dans la cosmologie 
des Dialogues devait faire fortune : le Pseudo-Timée de Locres, 
dans sa paraphrase du Timée, emploie uXy] pour rendre tous les 
passages où Platon se gardait de le faire. Ambroise est un autre 
témoin de cette pratique traditionnelle inaugurée par Aristote. » 



(1) A.E. Taylor, A commentary on Plato's Timaeus, Oxford, 1928, p. 156. 

(2) P. Kurcharski, Étude sur la doctrine pythagoricienne de la tétrade, 
Paris, éd. Les Belles-Lettres, 1952, p. 33, note 1. 

(3) Jean Pépin, Théologie cosmique et théologie chrétienne, Paris, Presses 
universitaires de France, 1964, p. 25. 



HISTOIRE ET PHILOLOGIE 



305 



E. Pour les « nombres harmoniques « — comme il l'avait fait 
pour la uXy) ■ — le Pseudo-Timée de Locres (i^^ siècle) confirmera 
la terminologie d'Aristote, non sans chercher à en corriger, par 
un jeu habile d'équivalence, ce qu'elle pouvait avoir d'ambigu. 

Reprenant les tournures mêmes d'Aristote ([jL£[ji£pL(7[jL£vy]), 
il substitue au mot ÔLpiQyiOi le mot Xoyoi; or, quelques lignes 
plus haut, parlant de ces Xoyot (« proportions »), c'est eux • — 
et non pas l'âme du monde elle-même — qu'il présente comme 
constituée par des nombres harmoniques. Ainsi, utilisant le 
vocable aristotélicien àpiÔpLoç, il ne laisse pas que de lui resti- 
tuer son véritable sens de nombre entier constituant de la pro- 
portion harmonique, selon la plus pure tradition pythagoricienne 
du Timée de Platon. La mise en regard des deux textes éclairera 
le subtil procédé. 



Aristote {De Anima, 
406 h, 26, 407 a, 2) 



pL£[X£pL(7[X£V7)V XaTa TOUÇ ap[xo- 
VLXOÙÇ àpi.0[JLOÙç. 



PSEUDO-TiMÉE DE LoCRES (1) 



96 A : Xoyot. . . . xax' àp(.0pLcl)ç 

àp[jLOVl.XO)Ç . . . 

96 D : [jL£[jL£pi(7(jL£va xa0' àpfjio- 
vLxwç Xoywç. 



F. Théon de Smyrne (mathématicien du ii^ siècle). 

Tannery (2) a révélé naguère l'extrême importance des cha- 
pitres de VExpositio rerum mathematicarum... de Théon qui 
traitent de la décade et du quaternaire sacré, supposant qu'ils 
représentent « tout ou partie des développements donnés par 
Théon à la fin de son ouvrage sur l'harmonie du monde que l'on 
considère comme perdu ». D'après lui, ce que Théon y expose 
S3rait « le summum désirable et désiré de la science d'alors ». 
Le chapitre sur la Tetractys contient une description des onze 
tétrades différentes. Or, voici comment Théon s'exprime après 
la présentation de la deuxième tétrade (3) : « Ces deux quater- 



(1) Pseudo-Timée de Locres, De Anima mundi, éd. Ch. Fred. Hermann, 
Leipzig (Teubner), 1873, p. 409 et 4n. 

(2) Paul Tannery, Mémoires scientifiques, Paris, 1912, t. II, p. 455-465. 

(3) Théon de Smyrne, Exposition des connaissances mathématiques utiles 
pour la lecture de Platon, traduite pour la première fois en français par J. Du- 
puis, Paris, Hachette, 1892. 



66 0645 67 046 3 



20 



RAPPORTS SUR LES CONFÉRENCES 



naires renferment les rapports musicaux, géométriques et arithmé- 
tiques, dont se compose l'harmonie de l'Univers ». Et plus haut : 
«C'est avec ces nombres-là (1.2.4.8./1.3.9.27) que Platon a consti- 
tué l'âme du monde dans le Timée ». 

« Auo |JL£V ouv auTat TSTpaxTusç, 7^ 'C's xaT' iTTLauvOscrtv xal t] 
xarà TToXXaTiXaaiacTfjLov, touç t£ [i,ouc7!.xoù<; xal yzoi[xz'zçiiy.o\j^ 
xai àp{.0[ji'/]TLxoù(; Xoyouç TrspLsxouaat, è$ d)v xal yj tou TiavToç 

àpp,OVLa (TUVSCJT'/) ». 

De ce texte, intéressant à plus d'un titre, qu'il suffise de retenir: 

1° La double substitution grâce à laquelle les « nombres har- 
moniques » (àpiBpiol àp[i,ovi.xol) sont devenus des « rapports 
musicaux » (piouaixol Xoyoi). 

2° Le cadre de pensée dans lequel ce substitut des « nombres 
harmoniques » a été présenté par ce technicien éminent des mathé- 
matiques platoniciennes. C'est un cadre bien connu : celui de la 
triade des « médiétés » et « proportionnalités », l'arithmétique, la 
géométrique, et — last, not the least — l'harmonique, dite ici 
« musicale ». 

On peut s'en tenir là : désormais en effet se trouvent parfaite- 
ment définis les principaux éléments de la tradition sémantique 
grecque de notre formule des àpiGfjLol àpfjiovixol. 

G. Restait à franchir le cap délicat des traductions. Mais 
Guillaume de Moerbeke ayant traduit les àpi6(j!.ol àpfjLovixol 
du De Anima d'Aristote (1) et du Commentaire de Themistius (2) 
(iv® siècle) sur cet ouvrage par ((numeri armonici)), le monde latin 
va recueillir sans heurt l'expression qui, par le Commentaire du 
De Anima (1) de Thomas d'Aquin — entre autres — parviendra 
jusqu'à Nicolas Trivet. 



(1) Aristotles De Anima, in the version of W illiam of Moerbeke and the 
Commentary of saint Thomas of Aquinas, éd. K. Foster, London, Routledge 
and Kegan, 1951, 1. I, lect. VII, n. 95 et 97. 

(2) Tbémistius, Commentaire du « Traite de Vâme » d'Aristote. Traduction 
de Guillaume de Moerbeke. Édition critique et étude sur l'utilisation du 
Commentaire dans Tauvre de saint Thomas, par G. Vcrbeke, Louvain, Paris, 
1957. 



HISTOIRE ET PHILOLOGIE 



307 



Épilogue. — Un jour viendra, qui n'est pas loin — 1341 — 
oii Philippe de Vitry, le théoricien de VArs nova, voudra, avec 
le secours des mathématiciens (Levi ben Gerson sûrement, 
peut-être aussi Jean de Mûris), pousser à ses extrêmes limites la 
recherche sur les propriétés des dits « nombres harmoniques » 
dont il donnera une définition technique toute empreinte de la 
tradition pythagorico-platonicienne. « Armonicus numerus est 
qui et quelihet eius pars praeter unitatem per equa 2 vel 3 conti' 
nuo vel vice versa usque ad ipsam unitatem findi potest »... 
« Sunt igitur continui, 1, 2,4, 8, et 1, 3, 9, 27 et vice versa 6, 12, 18, 
24, etc. (1) ». La preuve sera ainsi faite avec éclat de l'extraordi- 
naire fidélité de transmission de la vieille conception pythagori- 
cienne qui, mise en haute lumière par le mythe fameux du Dé- 
miurge du Timée de Platon, avait réussi à franchir sans déforma- 
tion notable, sous la marque de « nombres harmoniques » à elle 
imprimée par Aristote en son De Anima, presque deux millénaires 
d'histoire. 



(1) Joseph Carlebacli, Leui ben Gerson als mathematiker, ein Beitrag zur 
Geschichte der Mathematik bei den Juden, Berlin, 1910, p. 125 et suiv. 



20. 



HISTOIRE ET PHILOLOGIE 



309 



LANGUE ET LITTÉRATURE LATINES AU MOYEN ÂGE 
Directeur d'études : M. André Vernet 



La première conférence a été consacrée à l'étude de quelques 
traductions latines d'œuvres en langue vulgaire. Ces versions 
médiévales avaient pour objet, entre autres, de maintenir l'unité 
linguistique d'un ouvrage où étaient transcrits des documents 
d'origine et de langue diverses, tels que pouvaient en contenir 
des chroniques par exemple, ou de diffuser auprès d'un public 
international, de culture ecclésiastique en règle générale, c'est-à- 
dire latine, des œuvres qui s'adressaient primitivement à un 
auditoire plus restreint ou moins cultivé. Les Enseignements 
de saint Louis à son fils Philippe, le futur Philippe le Hardi, 
ont été rédigés en français par le roi, non à son lit de mort, comme 
on l'a cru longtemps, mais avant de quitter la France pour la 
dernière croisade, peut-être même pendant la traversée vers 
Tunis, où il devait mourir le 25 août 1270. Le texte français auto- 
graphe est perdu. Les Enseignements nous sont parvenus sous 
deux formes : longues, qui paraissent originales, et brèves 
qu'on peut considérer comme des abrégés, les unes et les autres 
en des textes latins et français, ceux-ci dérivés de l'original ou 
retraduits de versions latines. Le texte le plus ancien est une 
version latine abrégée, insérée vers 1272-1275 dans sa Vie de 
saint Louis par Geoffroi de Beaulieu, tandis que la rédaction 
française longue, introduite par Guillaume de Saint-Pathus 
dans sa biographie du roi (1302-1303), n'est qu'une rétroversion 
de la traduction latine jointe aux pièces réunies par les diverses 
commissions d'enquête qui, de 1272 à 1283, ^se sont succédé 
pour instruire le procès de canonisation de saint Louis, heureuse- 
ment clos en 1297. Cette version latine est due à Guillaume de 
Saint-Pathus lui-même, a-t-on supposé, ou plus probablement 
aux enquêteurs qui ont siégé à l'abbaye de Saint-Denis de mai 
1282 à mars 1283 : le témoin le plus ancien en est le texte repro- 
duit par Yves de Saint-Denis dans une Chronique offerte en 
1317 à Philippe le Long. Les textes de Geoffroi de Beaulieu et 
d'Yves de Saint-Denis ont été médiocrement publiés par Dau- 
nou, en 1840, au tome XX du Recueil des historiens de la France^ 



3Î0 



RAPPORTS SUR LES CONFÉRENCES 



d'où a été tirée par Natalis de Wailly {Bibl. de VÉcole des chartes, 
XXXIII [1872], 424-442), pour faire face à un texte français ( res- 
titué », une édition composite tout aussi médiocre. Il a donc été 
nécessaire d'établir sur l'exemplaire de présentation (Bibl. nat. 
lat. 13836) le texte d'Yves de Saint-Denis qui, dans l'édition 
Daunou (Rech. hist. fr., XX, 47-50), présente des lacunes et 
est criblé de leçons erronées : les travaux de Paul VioUet (1869- 
1874) et de Henri-François Delaborde (1912), qui n'ont pas pris 
cette précaution, sont de ce fait à revoir entièrement. De l'exa- 
men comparé auquel ont été soumises les traductions latines 
des Enseignements, version complète et version abrégée, il 
ressort qu'elles sont indépendantes l'une de l'autre, c'est-à-dire 
rédigées toutes les deux sur l'original français. La version latine 
longue n'existait sans doute pas encore quand Geoffroi de Beau- 
lieu résumait les Enseignements. L'une et l'autre paraissent suivre 
de près leur modèle, avec plus d'élégance dans l'abrégé, mais 
l'impossibilité oii l'on est d'apprécier avec certitude l'origine 
des versions françaises empêche et empêchera toujours, semble- 
t-il, de se prononcer sur l'authenticité de quelques mots, incises 
ou articles suspects qui ont soulevé naguère de vives discussions, 
sans aboutir, et pour cause, à des conclusions irréfutables. 

La version latine partielle des Contes moralises de Nicole 
Bozon, publiée à la suite du texte anglo-normand par L. T. Smith 
et Paul Meyer (Soc. des anc. textes fr., 1889), sort du même 
milieu franciscain anglais que l'original (fin du xiii^ ou début du 
xiv^ siècle), qui est suivi et traduit avec exactitude. La version 
latine toutefois s'écarte çà et là de son modèle pour le développer, 
comme il arrive souvent dans les recueils à^exempla, ou, ce qui 
est plus curieux, pour remplacer par d'autres, tout différents, 
les proverbes anglais cités dans la langue originale en divers 
passages du texte primitif. Le traducteur visait donc à peu près 
le même public que l'auteur, un auditoire clérical plutôt que 
laïque, mais de nationalité identique. 

Barthélémy Hauréau avait signalé jadis (Mémoires de VAcad. 
des Inscr. et Belles-Lettres, XXXII, 1 [1886], 12-13) un Sermo quem 
composuit ahbas Cisterciensis, romanis verhis, apud Montem 
Pessulanum, in ecclesia heati Firmini, quem postea magister 
Alanus in latinum transtulit. Ce sermon, encore inédit, est 
conservé dans trois manuscrits, dont deux remontent au début 
du xiii^ siècle (Dijon, Bibl. mun. 219, a. 1214, anc. Cîteaux, 
et Bibl. nat. lat. 14859; cf. M.-Th. d'Alverny, Alain de Lille 
[Paris, 1965], 120-121 et 139), c'est-à-dire de peu postérieurs à 



HISTOIRE ET PHILOLOGIE 



311 



la mort d'Alain de Lille à Cîteaux (1203). On est donc en pré- 
sence d'un sermon rédigé et sans doute prononcé par un abbé 
de Cîteaux, probablement Arnaud Amalric, comme le suggère 
M^i^ d'Alverny {op. cit., 14-15), et en provençal {romanis verbis), 
puisqu'il ne pouvait s'adresser, à Montpellier, qu'à un auditoire 
de langue d'oc. Le texte de ce sermon, établi sur le manuscrit 
de Dijon, dont celui de Paris ne diffère que par de rares variantes 
sans portée, s'est révélé décevant. Commentaire banal de Gen. 
35, 3 : Venite (Surgite Vulg.) et ascendamus in Bethel, etc., 
ce sermon n'offre, dans sa forme comme dans ses développe- 
ments, aucun trait qui justifie son titre, au point que, sans la 
rubrique il ne serait venu à l'esprit de personne d'y voir une 
traduction latine d'un texte provençal de la fin du xii^ siècle due 
à Alain de Lille. 

Au cours de la seconde conférence, l'étude de K. Langosch, 
Ueberlieferungsgeschichte der mittellateinischen Literatur {Ge- 
schichte der Textiiberlieferung..., II, 1964, 9-185), signalée l'an 
dernier, a été examinée avec l'attention qu'elle méritait. Son 
plan chronologique, qui en fait une sorte de précis de la litté- 
rature latine médiévale, n'a pas semblé convaincant. Un plan 
méthodique, inspiré des conditions mêmes de la tradition manu- 
scrite, a paru préférable. L'information de l'auteur n'est pas 
toujours à jour et le point de vue strictement germanique auquel 
il se place trop souvent restreint la portée de ses conclusions. 
Une lettre bien connue de Jean de Montreuil {Epist. 197, éd. 
E. Ornato [Turin, 1964], 287-299) dans laquelle il décrit longue- 
ment l'abbaye de Chaalis, a été expliquée et commentée. Le 
texte de la dernière édition est dans l'ensemble satisfaisant. 
On notera cependant qu'il faut lire pariete pour ariete, p. 293, 
i. 227; lewas (lieues, leucas dans Martène) pour lennas, p. 297, 
1. 370, et surtout Apamiensis au lieu Apannensis, p. 292, 
1. 164, et à la table : si l'on n'a pas retrouvé trace à Chaalis du 
tombeau de l'archevêque d'Apamée (cf. E. Lefèvre-Pontalis, 
Bulletin monumental, 1902), son Pontifical, écrit à Jérusalem 
entre 1228 et 1244, légué par lui à l'abbaye et qui s'y trouvait 
encore au xvii^ siècle, puisqu'une copie en fut alors prise par 
Jean Deslions, doyen de Senlis, pour dom Martène (cf. C. Vogel, 
Studi medievali, 3^ série, IV [1963], 538-539 = Introduction 
aux sources de l'histoire du culte chrétien au Moyen Age [Spo- 
lète, 1966], 205), existe encore aujourd'hui — ce qui a échappé 
à M. C. Vogel — et il appartient à M. Francis Wormald qui l'a 
décrit dans Het Nederlands kunsthistorisch jaarboek, 1954, 



312 



RAPPORTS SUR LES CONFÉRENCES 



271-279 (The Pontifical of Apamea). Trois citations n'avaient 
pas été identifiées par l'éditeur : elles ont été retrouvées. Il 
s'agit de Nonius Marcellus, I, 1, éd. Quicherat, p. 1 (n. 6), de la 
Vita Hieronymi {PL, XXII, 193 et 210; cf. P. Monceaux, Bulle- 
tin du Jubilé Dante [Paris, 1921], 26-27) [n. 37] et de plusieurs 
passages de saint Jérôme qui ont été commodément réunis par 
le P. E. Arns, La technique du livre d'après saint Jérôme (Paris, 
1953), 101 et n. 1, 4, 6 (n. 39). Il faut lire naturellement Guil- 
laume de Saint-Thierry, et non « de Montpellier », à la note 18. 
La récente édition par Jan Oeberg des Poèmes latins de Serlon 
de Wilton (Stockholm, 1965) a fait l'objet d'un compte rendu 
par un auditeur, M. P. Janin, qui a relevé des inexactitudes dans 
la collation de quelques manuscrits, mais rendu hommage à 
la qualité exceptionnelle de l'ensemble. 

Les conférences ont été suivies régulièrement par MM. J. Ba- 
TANY et E. TÛRK (Allemagne) et partiellement par MM. D. Da 
SiLVA (Brésil), P. Janin, D. Muzerelle, J. Taccetti et 
M. Vaisbrot. 



HISTOIRE ET PHILOLOGIE 



313 



HISTOIRE DES SCIENCES AU MOYEN ÂGE 
Directeur d'études : M. Guy Beaujouan 

Au cours des dernières années, la conférence a surtout donné 
lieu à des travaux sur l'histoire de la biologie et de la médecine. 
Trois d'entre eux, dus à M"^^ Yvonne Poulle-Drieux, à 
Mme Jeanne-Marie Dureau-Lapeyssonnie et au directeur d'études 
lui-même, viennent d'être publiés, sous la responsabilité de ce 
dernier, dans la collection du Centre de recherches d'histoire 
et de philologie de la Section : ils y constituent un volume de 
474 pages intitulé Médecine humaine et vétérinaire à la fin 
du Moyen Age (détail à la fin du présent rapport). De son côté, 
M. Bruno Delmas a soutenu, tout récemment, sur Le chancelier 
Jacques Angeli et la médecine à Montpellier au milieu du 
xv^ siècle, une excellente thèse d'École des chartes que le 
jury a « spécialement signalée à l'attention de M. le Ministre de 
l'Education nationale ». 

La conférence voudrait, au cours des années qui viennent, 
susciter et coordonner de nouvelles recherches sur la place de 
l'astrologie dans la pensée scientifique du Moyen Age. 

Il a fallu attendre, on le sait, la thèse de M. Richard Lemay 
(1962) pour comprendre comment c'est par le truchement de la 
littérature astrologique arabe que la philosophie naturelle 
aristotélicienne a d'abord été redécouverte, dès 1133, par l'Occi- 
dent chrétien (1). De même, le R. P. Thomas Litt a soutenu, 
avec raison, en 1963, qu'on avait jusque-là escamoté le rôle 
capital que jouent les corps célestes dans l'univers de saint 
Thomas d'Aquin; il n'a pas utilisé, cependant, la remarquable 
étude que Pierre Duhem consacra, il y a cinquante ans, à l'astro- 
logie chrétienne du bas Moyen Age (étude seulement publiée, 
en 1958, dans le tome VIII du Système du monde, pages 347- 
501). 



(1) R. Lemay, Abu Ma'shar and latin aristotelianism in the twelfth 
century (Beirut, 1962). Cf. notre compte rendu dans Cahiers de civilisation 
médiévale, VIII (1965), p. 214-215. 



314 



ILA.PPORTS SUR LES CONFÉRENCES 



On a donc montré, au cours des premiers entretiens de l'année 
scolaire, combien l'astrologie est solidaire de la cosmologie 
aristotélicienne et, à ce titre, légitime pour les maîtres des xiii^ 
et xiv^ siècles, à condition, évidemment, qu'elle ne porte pas 
atteinte au libre arbitre de l'homme et qu'elle ne se déconsidère 
pas par des prédictions d'ordre trop particulier. Une large place 
a naturellement été faite aux critiques de Nicole Oresme, Henri 
de Hesse et Jean Pic de la Mirandole. L'un des auditeurs, 
M. Bruno Delmas, est parvenu, à l'aide de documents nouveaux, 
à élucider les sombres intrigues (celles notamment de Jean 
Piscis) qui ont amené le chancelier Gerson à intervenir contre 
les médecins astrologues de l'université de Montpellier. 

* 
* * 

Bien que l'Espagne des xiv^ et xv^ siècles soit soupçonnée 
<l'être restée la terre d'élection des sciences occultes, elle n'a 
pas trouvé place dans les grandes œuvres de P. Duhem et de 
L. Thorndike. Les textes susceptibles d'être interrogés sont 
pourtant nombreux, mais certains d'entre eux n'ont été publiés 
•qu'assez récemment; d'autres, parmi les plus importants, 
■demeurent inédits. 

La conférence a donc tenté un premier sondage. Partant 
des manuscrits h II 25, h III 3 et P III 21 de l'Escorial, elle s'est 
■d'abord intéressée à saint Pedro Pascual (1227-1300) et à Alfonso 
•de Burgos ou Valladolid (Juif converti au catholicisme, mort 
vers 1348). Le premier s'attaque plus au fatalisme musulman 
qu'à l'astrologie elle-même; l'attitude du second ne saurait être 
pleinement mise en lumière sans étudier les polémiques soutenues 
contre lui par ses anciens coreligionnaires. 

On a ensuite scruté l'attitude à l'égard de l'astrologie dans 
l'entourage de l'archevêque de Séville, Pedro Gômez Barroso 
{j 1390). Ce prélat, dont la biographie et l'identité même restent 
incertaines (1), est l'auteur d'un remarquable « catéchisme », 
■encore inédit, conservé dans les manuscrits a IV 11 de l'Escorial 
et 9299 de la Biblioteca Nacional de Madrid. On y découvre une 



(1) F. Rubio Alvarez, Don Pedro Gômez Barroso, arzobispo de Sevilla, 
y su « Catecismo » en romance castellano, dans Archiva Hispalense, XXVII 
<1957), n« 86, p. 129-146. 



HISTOIRE ET PHILOLOGIE 



315 



pittoresque peinture, sans doute poussée au noir comme il sied 
à un moraliste, des mœurs et superstitions dans l'Andalousie 
du xiv^ siècle. L'astrologie y est condamnée avec les autres 
formes de divination et d'idolâtrie; l'auteur nie que les astres 
aient une influence nécessaire, mais il n'explicite pas l'importante 
restriction qu'apporte à sa pensée ce dernier mot. Ce même arche- 
vêque est l'inspirateur d'un long traité de déontologie médicale 
rédigé, en 1381, par son médecin, Estéfano (1); décider, contre 
les astres, une opération chirurgicale y apparaît comme un véri- 
table homicide. Bien plus, la première partie de ce curieux texte 
est constituée par un régime de santé destiné au prélat : il y est 
prescrit à celui-ci de remédier à ses douleurs d'estomac en ne 
buvant que dans une coupe d'or spécialement fabriquée sous des 
influences astrales particulièrement favorables et ornée d'un 
sceau astrologique minutieusement élaboré. 

A côté d'Estéfano, l'archevêque de Séville avait à son service 
un autre médecin, le Juif converti Jean d'Avignon (Moïse ben 
Samuel de Roquemaure). La Sevillana medicina de cet auteur 
est universellement connue, pourtant, telle qu'elle a été transmise 
par Nicolas Monardes, elle continue de désorienter, par sa 
chronologie, les meilleurs érudits (Sarton, Wickersheimer, etc.), 
en laissant souvent confondre les années de l'ère chrétienne 
avec celles de l'ère d'Espagne (dont le point de départ est l'an 38 
av. J.-C). Le texte date donc de 1380 (non de 1418), avec quelques 
additions de 1381-1332; l'identification des épidémies doit pareille- 
ment être corrigée. Jean d'Avignon croit à la correspondance entre 
l'Univers et le microcosme qu'est le corps humain. Comme beau- 
coup de ses contemporains, il en trouve la confirmation dans le 
fait que la conjonction de Mars et de Jupiter, le 28 mars 1345, 
aurait été à l'origine de la Grande Peste de 1347-1348. Mais l'ac- 
quiescement à de telles théories n'a rien de fataliste : lorsqu'il 
sait que son roi va perdre une bataille, l'astrologue peut toujours 
lui conseiller de ne pas la livrer! 

On a jeté un rapide coup d'œil sur le Libro de buen amor 
de Juan Ruiz, archiprêtre de Hita, qui vient d'être réédité par 
M. Criado de Val et E. W. Naylor (Madrid, 1965). On s'est, en 
revanche, plus longuement arrêté sur la méditation que le 



(1) Dans un prochain article, nous analyserons parallèlement un autre traité 
d'hygiène composé par Estéfano, à la demande d'Aifonso Pérez de Godoy 
(Madrid, Real Academia Espanoia, ms. 155). 



316 



RAPPORTS SUR LES CONFÉRENCES 



poète magicien Enrique de Villena a consacrée, en 1424, au 
quatrième verset du huitième psaume de David : 

« Quoniam videbo caelos, opéra digitorum tuorum, 
« Lunam et stellas quae tu fundasti. » 

Malgré la célébrité de son auteur, cet important commentaire 
est resté inédit : nous en avons utilisé cinq manuscrits : Madrid, 
Bibl. nac. 6599, 17814 et 13042 (ce dernier étant une copie 
moderne du ms. suivant), Séville, Colombine 83-4-26 et San- 
tander, Bibl. Menéndez y Pelayo 279. 

Après avoir tenté de justifier la place prééminente que le 
Psalmiste accorde à la Lune, Enrique de Villena cherche à 
comprendre les modalités de l'influence exercée, ici-bas, par les 
astres. Il cite le cas de la cire ou du linge qui sont blanchis par 
le soleil quand ils sont mouillés. Cette mouillure aide à faire 
passer en acte une vertu potentielle : tel est aussi le rôle des 
sceaux astrologiques. Malheureusement, constatant que les 
hommes, émerveillés par de telles découvertes, y oublient le 
salut de leur âme, le Diable surajoute, à l'efiicacité naturelle de 
l'astrologie, des effets non naturels : il induit ses adeptes à 
toutes sortes d'excès, comme l'absorption d'aliments spéciaux 
qui dissolvent leur cerveau et aiguisent leur fantaisie. Face à de 
tels dangers, l'Eglise a condamné, en bloc, aussi bien ce qui est 
naturel que ce qui ne, l'est pas; tout au plus accorde-t-elle quel- 
que tolérance à l'astrologie en ce qui concerne l'agriculture et la 
médecine. Enrique de Villena pense, pour sa part, avec Ptolémée, 
que l'effet des influences astrales est entre possible et nécessaire, 
l'omnipotence de Dieu pouvant toujours en renforcer ou en 
atténuer les conséquences (1). 

A la mort d'Enrique de Villena, en 1432, les livres les plus 
suspects de sa bibliothèque sont, sur l'ordre de Jean II, examinés 
et brûlés par Lope de Barrientos, celui-là même qui écrira, 
vers 1440, le Tratado de la adivinanza (2) publié par L. G. A. 



(1) Indépendamment de son intérêt propre, ce texte fournit d'utiles éléments 
de comparaison pour réexaminer l'attribution à Enrique de Villena du Libro 
de astrologia (Madrid, Bibl. nac, ms. reservado 2), traité dont l'authenticité 
nous semble douteuse. 

(2) Voir aussi M. Ruffini, // « Tratado de adivinanza » di Lope de Barrientos 
(Torino, 1959). 



HISTOIRE ET PHILOLOGIE 



317 



Getino (Salamanque, 1927). Tandis qu'il démontre l'absurdité 
des autres formes de divination, il adopte, à l'égard de l'astro- 
logie, une attitude identique à celle de saint Thomas, mais, 
citant l'exemplaire même du Raziel qui a appartenu à Enrique de 
Villena, il montre bien comment, en faisant abusivement 
appel aux intelligences motrices des sphères célestes, l'astrologie 
risque de dégénérer en magie. 

Autre contemporain d'Enrique de Villena — mais, celui-ci, 
son ami — le médecin Alonso Chirino est un sceptique plein de 
bon sens. Ses écrits ont été publiés par A. Gonzalez Palencia et 
L. Contreras Poza (Madrid, 1945), mais ils pourraient être 
complétés, grâce notamment au manuscrit 2262 de l'université 
de Salamanque. Chirino cherche moins à faire progresser la 
thérapeutique qu'à en limiter les méfaits. Allant jusqu'à admettre 
que les conditions d'exercice de la médecine aient pu se trouver 
sensiblement modifiées, depuis l'Antiquité, par le lent mouvement 
de la huitième sphère porteuse des constellations, il reproche 
surtout à l'astrologie son inexactitude : tirant absurdement, de 
fondements incertains, des conséquences qui se veulent néces- 
saires, elle est, en fin de compte, sans utilité pratique. 

Les astres ont une influence sur le corps de l'homme, non 
sur son âme : telle est la position, à vrai dire assez banale, 
qu'adopte, au terme de longs développements, Alfonso Martmez 
de Toledo, archiprêtre de Talavera, dans son Corbacho de 1438 
(réédité à Turin, en 1955, par M. Penna). Même doctrine, entre 
1440 et 1453, sous la plume de l'augustin Martin de Cordoba 
dont le Compendio de la fortuna a été publié par le P. Fernando 
Rubio Alvarez (Madrid, 1964) (1). Adversaire de l'astrologie, 
Martin de Cordoue se vante pourtant d'en bien connaître les 
règles : il parle, avec rancune, du médecin français qui, sans se 
soucier de la contre-indication que constituait alors la présence 
de la Lune dans le signe de la Balance, avait naguère criminelle- 
ment tenté de le purger. Encore en France, Martin de Cordoue 
dit avoir rencontré un grand capitaine qui ne prenait aucune 
décision sans consulter son astrologue; en fait, l'astrologue 
ignorait tout de l'astronomie et le capitaine n'aiïectait cette 
connaissance assurée de l'avenir que pour impressionner à la 



(1) Prosistas castellanos del siglo XV, t. 2, p. 5-63, (Biblioteca de autores 
espanoles, vol. 171). Le Compendio de la fortuna a.\ait déjà été publié, sépa- 
rément, par le P. Fernando Rubio (El Escorial, 1958). 



318 



RAPPORTS SUR LES CONFÉRENCES 



fois ses gens et ses ennemis. Ce cynique emploi de l'astrologie 
comme moyen d'action psychologique, dans la France du 
xv^ siècle, mérite d'être étudié : on en trouve un remarquable 
exemple dans l'article de A. Abel et M. Martens sur Le rôle de 
Jean de Vésale dans la propagande de Charles le Téméraire 
{Cahiers bruxellois, t. I, 1956, p. 41-46). 

Quoi qu'il en soit, l'astrologie ne deviendra vraiment une 
méprisable pratique superstitieuse qu'une fois ruinée la cosmo- 
logie aristotélicienne qui en apparaissait comme le support. 
Aux xiv^ et xv^ siècles, les théologiens — et plus encore les 
médecins — ont, en général, à son égard, des positions très 
nuancées. Le cas de la péninsule ibérique est particulièrement 
intéressant, car c'est évidemment l'astrologie qui y a stimulé et 
entretenu la culture scientifique dont est née l'astronomie nau- 
tique des grandes découvertes maritimes. Maintenant qu'est 
abandonnée la « légende allemande » et à côté de la contribution 
catalano-majorquine naguère trop exclusivement mise en vedette, 
l'influence castillane sur l'astronomie portugaise des xiv^ et 
xv^ siècles apparaît de plus en plus nettement. Ce thème ayant 
été traité par nous, en septembre 1960, dans un rapport dont 
on annonce enfin la publication (1), nous nous contenterons 
d'énumérer ici quelques-uns des auteurs et des textes sur lesquels 
nous faisons actuellement des recherches complémentaires. 

Nous avons découvert, dans le ms. 115 de la cathédrale de 
Ségovie, le livre VIII de la version alphonsine du Lihro conplido 
en las iudizios de las estrellas d'Aly aben Ragel dont les cinq 
premiers livres, seuls retrouvés alors, ont été excellemment 
publiés par le professeur Gerold Hilty (Madrid, 1954); les trois 
derniers livres, dont le huitième, n'étaient jusqu'ici connus que 
par la traduction latine d'Aegidius de Tebaldis et, mieux, par la 
transcription judéo-portugaise du manuscrit d'Oxford (2). Autre 
auteur d'un traité d'astrologie ayant fait l'objet d'une version 



(1) G. Beaujouan, Science livresque et art nautique au XV^ siècle, dans Les- 
aspects internationaux de la découverte océanique aux XV' et XvT siècles : 
actes du cinquième colloque international d'histoire maritime (Paris, 
S.E.V.P.E.N., 1966), p. 61-85 (Bibl. gén. de la section de i'E.P.H.É.). 
Une première verdo.i polycopiée de ce rapport, diffusée par nous au moment 
même du colloque, a déjà été discutée par plusieurs spécialistes étrangers 
(V. Magalhàes Godinho, L. Albuquerque, J.-M. Miilâs Valiicrosa, etc.). 

(2) G. Hiltv, Zur judenportugiesischen Ubersetzung des « Libro conplido », 
dans Vox romanica, XVI (1957), p. 297-325: XVII (1958), p. 129-157 et 220-259. 



HISTOIRE ET PHILOLOGIE 



319 



judéo-portugaise et, lui aussi, plusieurs fois cité dans le Livro- 
da montaria de Jean I^^ de Portugal, Juan Gil (1) a retenu notre 
attention par son commentaire, jusqu'ici négligé, sur le Quadri- 
partitum de Ptolémée (Madrid, Bibl. nac, ms. 1866). Digne 
d'attention est aussi l'activité astrologique que déployait à 
Séville, en 1334, maître Alfonsus Dyonisii, médecin d'Alphonse 
de Portugal et de sa fille Marie, reine de Castille (Paris, Bibl. 
nat., ms. lat. 7316^, fol. 180). 

Il est enfin possible d'envisager de nouvelles recherches sur la 
fondation de la chaire d'astrologie de l'université de Salamanque 
et sur son premier titulaire connu (avant 1464), Nicolas Polonio. 
Parmi des notes astrologiques de cette époque, vraisemblable- 
ment originaires de Salamanque, apparaissent déjà des tables 
astronomiques spécialement calculées pour les coordonnées 
géographiques de Lisbonne (Tolède, cathédrale, ms. 98-27, 
fol. 123). 

Dans un domaine voisin du sien, le directeur d'études s'est 
vivement intéressé aux efforts de M. Jean-Marie Roudil pour 
constituer, à la Faculté des lettres de Nanterre, un séminaire 
s'assignant pour tâche l'édition de la version alphonsine des 
tables astronomiques d'Al-Battànï d'après le manuscrit 8322 
de la Bibliothèque de l'Arsenal. 

* 
* * 

Naturellement, c'est vers des sujets français que sont, de 
préférence, orientés les auditeurs de la conférence. 

A condition d'être soumises à une critique spécifique parti- 
culièrement rigoureuse, les prédictions astrologiques sont 
susceptibles de constituer, notamment pour les historiens du 
xv<^ siècle, des sources d'information non négligeables. Même 
en ce qui concerne le Recueil des plus célèbres astrologues de 
Symon de Phares, les « jugements » qui y sont allégués appa- 
raissent souvent sous un éclairage différent, lorsqu'on peut 
retrouver astronomiquement la date exacte des événements précis 
auxquels ils se rapportent. De semblables recherches seraient 
considérablement facilitées si, comme cela est actuellement 



(1) Il ne faut pas confondre ce Juan Gil, astrologue du milieu du xiv^ siècle, 
avec le franciscain Juan Gil de Zamora, mort vers 1318. 



320 



RAPPORTS SUR LES CONFÉRENCES 



envisagé, l'exploitation des tables alphonsines était confiée à 
une calculatrice électronique. 

L'un des auditeurs, M. Maxime Préaud, s'est plus parti- 
culièrement intéressé à de telles expériences et, pour se spécia- 
liser dans ce domaine, il consacrera sa thèse d'Ecole des chartes 
aux méthodes de travail d'un célèbre astrologue du xv^ siècle, 
Conrad Heingarter, le propre maître de Symon de Phares. 

M. Henri Hugonnard-Roche étudie, pour sa part, le profes- 
seur de Paris et d'Erfurt, Themo Judei. On sait l'intérêt que 
porta jadis P. Duhem à ce « Thémon, le fils du Juif » qu'il consi- 
dérait comme l'un des principaux savants du xiv^ siècle; il en 
ignorait pourtant l'œuvre astronomique que devait, plus tard, 
signaler le regretté L. Thorndike (sans cependant jamais l'ana- 
lyser). Il faut, d'ailleurs, y ajouter le commentaire et les questions 
sur la Sphère que nous avons retrouvés à Séville. Le travail de 
M. Hugonnard-Roche permettra de situer exactement Thémon 
par rapport à Jean Buridan, Albert de Saxe et Nicole Oresme. 

M. Paul Cattin fait, lui, porter ses recherches sur l'œuvre du 
médecin anglais Philippe Eléphant qui apparaît comme l'une 
des personnalités toulousaines auxquelles fut soumise, en 1356, 
la rédaction provisoire des Leys d'amors compilées par Guilhem 
Molinier. Indépendamment des ouvrages perdus dans l'autodafé 
de la bibliothèque d'Enrique de Villena, on conserve encore, 
de Philippe Eléphant, une Mathematica (Salamanque, Bibl. 
un., ms. 2085), une Alkimia (Cambrai, Bibl. mun., ms. 919) 
et une Ethica (Barcelone, Bibl. un., ms. 591) : ces trois traités 
devaient, sans doute, constituer les livres 2, 6 et 9 d'une vaste 
Philosophia en neuf livres d'inspiration platonicienne. Lors- 
qu'on la compare aux grandes encyclopédies médiévales et à 
la littérature scolastique du milieu du xiv^ siècle, la production 
de Philippe Eléphant semble assez originale. 

M. l'abbé Jean Prim a continué d'informer le directeur d'études 
du bon avancement de la thèse qu'il présentera prochainement 
à la Section sur Uharmonie du monde dans la pensée du domi- 
nicain d^ Oxford^ Nicolas Trivet {début du xiv^ siècle) (1). 
Parti de la musicologie, ce travail s'est, comme il était fatal, 
de plus en plus orienté vers l'histoire des sciences. 

Continuant ses recherches sur le symbolisme des nombres 
chez les cisterciens du xii^ siècle, M. Jean Taccetti a presque 



(1) Cf. Annuaire 1965-1966, p. 275-281. Voir aussi, ci-dessus, p. 299-307. 



HISTOIRE ET PHILOLOGIE 



321 



terminé l'édition critique des écrits arithmologiques de Guil- 
laume d'Auberive. 

M^^^ Tamara Goldstein s'intéresse aux destinées de la zoo- 
logie aristotélicienne à la fin du Moyen Age. Sans vouloir, bien 
sûr, se substituer aux collaborateurs de VAristoteles latinus 
pour l'édition critique des traductions, sans même trop s'attar- 
der sur les œuvres zoologiques d'Albert le Grand et de Pierre 
d'Espagne (qui travaillaient, on le sait, sur la version arabo- 
latine de Michel Scot), elle aborde ce sujet vaste et neuf par le 
De animalihus du chanoine de Clermont et bienfaiteur de la 
Sorbonne, Gerardus de Brolio (1) qui, lui, utilisa la version 
gréco-latine de Guillaume de Moerbeke. D'autres commentaires 
et questions d'auteurs peu connus ont, d'ores et déjà, été égale- 
ment microfilmés pour permettre une étude comparative des 
passages les plus caractéristiques. 

En dehors de ses nouvelles recherches sur l'Espagne résumées 
ci-dessus, le directeur d'études a remanié et augmenté, en vue 
d'une seconde édition, la contribution qu'il écrivit, il y a une 
dizaine d'années, sur La Science dans V Occident médiéval 
chrétien, pour VHistoire générale des sciences que dirige, aux 
Presses universitaires de France, M. René Taton. Les additions 
portent surtout sur les instruments astronomiques, l'histoire 
naturelle et la médecine; la bibliographie finale et les pages 
consacrées à Nicole Oresme ont été profondément transformées. 

La conférence a été plus particulièrement suivie par M^^^ Tama- 
ra Goldstein, MM. Paul Cattin, Bruno Delmas, Henri Hugon- 
NARD-RocHE, Maxime Préaud et Jean Taccettï, ainsi que, en 
début d'année, M. J. Ridet, ancien élève de l'Ecole polytechnique. 

Publication, au cours de l'année scolaire, de travaux établis, 
à la conférence, pendant les années précédentes : 

Guy Beaujouan, Yvonne Poulle-Drieux et Jeanne-Marie 
Dureau-Lapeyssonnie, Médecine humaine et vétérinaire à la 
fin du Moyen Age. Genève, Droz; Paris, Minard, 1966. In-8°, 
474 p. et 4 pl. hors texte (Centre de recherches d'histoire et de 
philologie de la IV^ section de l'Ecole pratique des Hautes 
Etudes, série Hautes Études médiévales et modernes, vol. 2). 



(1) Manuscrits : Paris, Mazarine 3517 et Nationale, lat. 16166; Milan, Ambro- 
sienne G 202 inf. et H 107 sup.; Salamanque, Université 2464; Câceres, Provin- 
ciale S. 1. 8371; Erfurt, Amplonienne F 339: Rome, .Angelica 549. 



66 0645 67 046 3 



21 



322 



RAPPORTS SUR LES CONFÉRENCES 



Avant-propos par G. Beaujouan. 

U hippiatrie dans VOccident latin du xiii^ au xv^ siècle par 
Y. PouUe-Drieux. 

Vœuvre d'Antoine Ricart, médecin catalan du xv^ siècle : 
contribution à l'étude des tentatives médiévales pour appliquer 
les mathématiques à la médecine, par J.-M. Dureau-Lapeyssonnie. 

La bibliothèque et l'école médicale du monastère de 
Guadalupe à l'aube de la Renaissance, par G. Beaujouan. 

Autres publications du directeur d'études : 

Science livresque et art nautique au xv^ siècle, dans Les 
aspects internationaux de la découverte océanique aux xv^ 
et xvi^ siècles. Paris, S.E.V.P.E.N., 1966, p. 61-85; cf. ci-dessus, 
p. 318, n. 1. 

La science dans l'Occident médiéval chrétien, dans Histoire 
générale des sciences, dir. R. Taton, l. \ : La science antique 
et médiévale, 2^ éd. révisée et mise à jour. Paris, P.U.F., 1966, 
p. 582-652. 



HISTOIRE ET PHILOLOGIE 



323 



HISTOIRE ADMINISTRATIVE ET FINANCIÈRE 
DU MOYEN ÂGE OCCIDENTAL 

Directeur d'études : M. Jean Favier 

La première série de conférences, consacrée à l'initiation des 
auditeurs aux techniques de l'histoire financière, a eu cette année 
pour objet la documentation. Quelques rapides notions sur la 
monnaie de compte et ses rapports avec la monnaie réelle ont 
d'abord été données. Puis on a abordé la comptabilité publique, 
envisagée d'un double point de vue, diplomatique et financier. 
Les comptes de caisse ou de trésorerie ont été étudiés en premier. 
L'accent a été mis sur les difficultés d'interprétation inhérentes à 
ce type de documents : ventilation des recettes et, surtout, 
des dépenses dans des cadres préétablis, souvent inadéquats et 
laissant à la rubrique des « divers » l'essentiel des opérations que 
l'on pourrait croire comptabilisées sous des rubriques particu- 
lières; doubles inscriptions résultant, soit d'opérations de crédit, 
soit de transferts de recettes ou de reports de soldes, voire de 
recettes en nature, et rendant inutilisables les totaux fournis 
par les comptables; omissions, enfin, essentiellement dues au 
caractère non-budgétaire de certains comptes de trésorerie. Ces 
livres, en effet, apparaissent souvent comme des documents 
probatoires, servant à la justification des caissiers et des auteurs 
de versements. L'enregistrement à la requête du payeur, démon- 
tré dans le cas des comptes de la Trésorerie pontificale, ruine 
toute interprétation financière qui ne serait pas précédée d'une 
analyse détaillée de chaque compte. De tels documents reflètent 
donc le mouvement des fonds au jour le jour, mais non le reve- 
nant-bon des recettes particulières ou, à plus forte raison, le 
revenu global. Il faut en effet prendre en compte, dans l'estima- 
tion de celui-ci, les assignations faites sur les recettes particu- 
lières. 

On a ensuite présenté divers types de comptes de gestion ou de 
perception. La principale difficulté vient, ici, de l'absence fré- 
quente de chronologie dans l'énoncé des recettes. Si la plupart 
des comptes de trésorerie nous sont parvenus sous la forme de 
livres- journaux, plus ou moins rubriqués en vue d'une ventila- 

21. 



324 



RAPPORTS SUR LES CONFÉRENCES 



tion méthodique, les comptes de gestion sont, le plus souvent, 
les justifications présentées par les officiers comptables en fin 
d'exercice ou à intervalles plus ou moins réguliers; il est excep- 
tionnel qu'aient été conservés les livres- journaux de la recette de 
ces officiers. L'étude du rendement des impôts, des cadences de 
perception et de l'évolution des arrérages n'en est guère facilitée. 
La distinction entre les versements ordinaires et les avances sur 
la recette est, en particulier, des plus délicates. Le paiement des 
assignations, au contraire, est normalement mentionné dans 
l'ordre chronologique, ce qui permet un utile recoupement des 
données fournies par la correspondance administrative. Même 
si l'on pouvait considérer comme exécuté tout ordre de paiement, 
ces comptes seraient indispensables pour connaître la durée, 
donc le volume, des rentes et pensions viagères, ainsi que l'im- 
portance des dépenses de fonctionnement laissées à la discrétion 
— non sans contrôle — des officiers. 

La notion de bilan a ensuite été dégagée. Il s'agissait des 
comptes récapitulatifs établis par l'administration centrale grâce 
aux comptes de gestion des officiers locaux et des receveurs parti- 
culiers : comptes généraux, états généraux au vrai, gros brefs, 
etc. De tels bilans postulaient une périodicité sans faille dans la 
reddition des comptes particuliers. Quelques sources d'erreur 
dans l'interprétation ont été mises en évidence : report de 
débets, transferts de fonds d'un officier à un autre, emprunts, 
variations de périodicité dans le détail. 

Les raisons pour desquelles un compte prévisionnel — un 
« budget » au sens moderne du terme — fut longtemps chose 
irréalisable ont été rapidement montrées. On a spécialement 
insisté sur le lien très étroit qu'il faut établir entre la notion de 
finances publiques et celle de masse imposable, le passage d'une 
fiscalité de quotité à une fiscalité de répartition, et la possibilité 
de prévisions financières appropriant les recettes aux dépenses. 

A titre accessoire et pour répondre à la curiosité des auditeurs, 
ont été exposés les principes de la comptabilité en partie double. 
Cette technique, parce qu'elle ne répondait pas à leurs besoins, 
demeura en effet étrangère aux comptables des fonds publics. 
L'appréciation du patrimoine public était en effet superflue, 
cependant qu'était impossible la comptabilité d'une créance 
sur les contribuables, créance dont le volume variait en fonction 
des désirs de l'Etat et non des obligations des assujettis. 

Après l'étude des comptes, est venue celle des titres financiers 
d'une puissance publique médiévale. Livres de redevances, poly- 



HISTOIRE ET PHILOLOGIE 



325 



ptyques, censiers, terriers, listes de fiefs, voire cartulaires, en sont 
les formes premières. La renaissance de la fiscalité a rendu 
nécessaire la compilation de listes de contribuables, que ce fût 
en forme d'estimation des fortunes ou en forme de listes de taxes. 
Là encore, se marque fortement la différence entre la fiscalité 
de quotité (Libri decimarum ou annatarum, listes de fouages, 
Domesday Book) et la fiscalité de répartition, souvent fondée 
sur le système de l'allivrement. 

Une étude particulière des registres d'obligations pour les 
communs services tenus à la Chambre apostolique aux xiv® 
et xv^ siècles a montré que ces livres n'étaient que des mémoriaux 
destinés à perpétuer le souvenir des différentes taxes, et que leur 
valeur obligatoire était parfois nulle. L'existence d'obligations 
postérieures au payement, voire d'obligations factices sous- 
crites par les bénéficiaires de dégrèvements, suffirait à le prouver. 

La correspondance administrative a fait l'objet des dernières 
conférences de l'année. Quelques indications ont d'abord été 
données sur la conservation de ce type de documents. On a 
attiré l'attention des auditeurs sur les faiblesses de l'enregistre- 
ment : datation présumée et souvent erronée par le jeu de l'en- 
registrement tardif, rapport incertain du nombre d'actes enre- 
gistrés au nombre d'actes rédigés, notamment en ce qui concerne 
les lettres closes, absence totale d'enregistrement pour certains 
actes, présence, enfin, dans les registres de toutes sortes d'actes 
non expédiés — et dont on a omis de canceller l'enregistrement 

— ou expédiés et non reçus par leur destinataire. L'intérêt des 
séries d'originaux, des archives d'officiers ou de contribuables, 
est donc des plus grands. Seules, elles permettent, d'autre part, 
l'étude des caractères externes, parfois riche de conséquences, 
ou la découverte et le groupement d'actes d'origines diverses 
concernant une même affaire. 

On en est ensuite venu à la critique historique de ce genre 
de documents. On a vu que les lettres relatives au mouvement 
du personnel pouvaient ne donner de celui-ci qu'une image 
sensiblement altérée. Elles ne sauraient être utilisées sans que 
soient considérés les moyens d'information de l'administration 
centrale et les moyens de pression dont elle disposait à l'encontre 
de ses officiers. Les lettres notifiant des décisions d'ordre fiscal 

— impositions, réserves, saisies, exemptions collectives ou parti- 
culières, temporaires ou définitives, totales ou partielles — n'ont 
jamais qu'une valeur relative. Il est des lettres d'imposition 
qui ne sont que de simples renouvellements lors d'un change- 



326 



RAPPORTS SUR LES CONFÉRENCES 



ment de souverain ou d'officier. Il en est qui semblent s'addition- 
ner et ne sont que des ordres réitérés concernant la même impo- 
sition : l'apparente surcharge fiscale est en réalité une marque 
de résistance à la fiscalité. Dans un autre ordre d'idée, on doit 
toujours songer, avant d'appliquer à un cas particulier les con- 
séquences d'une mesure générale, que celle-ci peut avoir été 
annulée par décision individuelle. Il en va de même, à l'inverse, 
pour telle assignation qui peut avoir été annulée par une révoca- 
tion générale. Mais les assignations en dérogation à des révoca- 
tions générales sont généralement nombreuses. De cette étude, 
il ressort que le document isolé doit être considéré comme de 
faible valeur pour l'étude du mouvement des fonds publics ou 
pour l'analyse d'une structure financière. 

On a également présenté divers types de pièces relatives à 
l'ordonnancement des payements : mandements, acquits, 
attaches, décharges, quittances et autres actes rédigés aux diffé- 
rents stades de l'opération financière. Il s'agissait de documents 
de critique aisée, mais dont il était nécessaire de préciser la 
situation exacte dans le mécanisme de l'ordonnancement. 

Un aperçu a été fourni, pour terminer, de ce qu'étaient les 
archives de quelques catégories d'officiers de finance. 

La seconde série de conférences a été consacrée aux premiers 
résultats d'une enquête sur la fraude fiscale au Moyen Age. 
On a cherché à apprécier comment et dans quelle mesure les 
ressources de l'Etat étaient diminuées et détournées. 

C'est à la fraude des officiers que l'on s'est d'abord attaché. 
Le vol pur et simple, par abandon d'office et fuite après la | 
recette, n'en est que la forme extrême et relativement rare. 
Plus fréquents sont les détournements effectués en cours d'exer- , 
cice et couverts par des jeux d'écriture : inexactitudes dans le 
calcul, substitution de chiffres à la faveur de similitudes gra- 
phiques, recettes omises, inscription parmi les créances irrécu- 
pérables de sommes pourtant reçues, dépenses grossies, surtout, 
par le moyen d'inscriptions doubles, d'imputations imaginaires, 
de prestations majorées avec la complicité de fournisseurs inté- 
ressés à la fraude. De même, les officiers comptables avaient-ils 
la possibilité de jouer sur les changes, grâce à des coutumes obser- 
vées localement dans la perception des impôts, au caractère tar- 
dif de certaines redditions de comptes et à l'ignorance des véri- 
ficateurs quant aux cours observés sur les places éloignées. Le 
trafic des assignations était également fructueux : ce sont les 



HISTOIRE ET PHILOLOGIE 



327 



lettres falsifiées, les décharges subreptices, les assignations 
détournées. 

Les officiers tiraient aussi un notable avantage de la conserva- 
tion des fonds collectés jusqu'à des versements qu'ils s'entendaient 
à différer. Certains ne se faisaient pas faute de faire fructifier 
cet argent. 

Bien différente, et d'une autre ampleur, apparaît la prévarica- 
tion. Il y a, tout d'abord, la simple complicité avec les fraudeurs, 
contrebandiers et faux-sauniers en particulier. Il y a, surtout, 
le partage, entre les officiers et les contribuables ou fermiers, 
d'une partie des sommes qui auraient normalement dû entrer 
dans les coffres de l'État. Cette prévarication s'exerçait lors de 
l'assiette de la fiscalité directe, avec des taxations de complai- 
sance achetées par les contribuables. Elle s'exerçait encore plus 
fréquemment lors de l'adjudication des fermes fiscales : enchères 
hâtées, publicité insuffisante, propagation d'informations écono- 
miques tendancieuses favorisaient les candidats des officiers, 
quand ceux-ci ne recouraient pas à des prête-noms pour se réser- 
ver illégalement les fermes. Bien que lésant les seuls particuliers, 
et non plus le Trésor, il faut- mentionner les abus de pouvoir 
dont se rendaient coupables bien des officiers de finance. Ce 
pouvait être, dans la perception des impôts, le taux abusif 
du droit de quittance ou la ristourne exigée sur certaines fermes. 
Dans l'assignation, c'était la priorité de payement accordée 
contre gratification, ou le rachat à bas prix de créances sur le 
Trésor que l'officier déclarait ne pouvoir payer avant longtemps 
et qu'il s'empressait, sitôt l'affaire conclue, de se payer à lui- 
même. 

Il a semblé, au cours de cette revue des procédés de fraude, 
que nulle catégorie d'officiers n'en était exempte. Tous les offi- 
ciers fraudaient-ils? On ne peut l'affirmer, seuls nous étant connus 
ceux dont la fraude fut découverte. Mais on a constaté que, dans 
leur grande majorité, les coupables retrouvaient après le payement 
de l'amende, voire après quelques années de prison, un office 
équivalant à celui dans lequel ils avaient fraudé. Le fait que l'on 
ne pût se passer de tels officiers paraît bien signifier que l'inté- 
grité était rare. Un mal inévitable pour l'Etat, un profit complé- 
mentaire pour les officiers, telle était la fraude des officiers de 
finance. La mentalité médiévale était à cet égard fondamentale- 
ment différente de la nôtre. Profiter d'une parcelle du pouvoir 
pour s'enrichir était s'exposer à la jalousie, voire à la haine, 
non à la réprobation. 



328 



RAPPORTS SUR LES CONFÉRENCES 



On s'est ensuite préoccupé de la fraude des contribuables, 
à laquelle le terme de fraude est le plus communément réservé. 
Une telle particularité de vocabulaire est d'ailleurs révélatrice 
de l'évolution des mentalités. 

Deux facteurs de fraude ont été mis en évidence. La faiblesse 
administrative, tout d'abord, permettait aux contribuables 
de ruser avec le fisc. Pour l'assiette de la fiscalité directe, c'était 
à qui dissimulerait l'état de sa fortune; mais l'introduction 
de systèmes de répartition et le contrôle exercé par chacun sur 
ses voisins limitaient singulièrement la portée de ces dissimula- 
tions. On ne peut, cependant, négliger la fraude collective, déce- 
lable dans les coefficients appliqués lors de l'estimation des biens. 
Le nécessaire recours à la ferme faisait de la levée d'impôts 
une opération commerciale, soumise aux effets de la concurrence 
et de la spéculation. Mais le principal moyen de fraude paraît 
bien avoir été la temporisation : les délais de perception étaient 
souvent considérables, la masse des restes non levés dépassait 
parfois le chiffre des recettes, les créances fiscales irrécupérables 
ou prétendues telles étaient nombreuses. Là encore, la solidarité 
devant l'impôt, née de la répartition, fut un moyen efficace de 
lutte contre les temporisations injustifiées et systématiques. 

En second lieu, la complexité des régimes fiscaux était respon- 
sable de fraudes sur toutes les impositions, même indirectes. 
On songe, assurément, à la contrebande du sel entre pays iné- 
galement soumis à la gabelle. Les textes — même d'origine 
judiciaire — laissent entrevoir quel appui trouvaient les fraudeurs 
dans le public. Le problème des exemptions est peut-être de 
moindre importance financière, mais l'effet psychologique de 
l'exemption fiscale paraît d'une très réelle gravité : l'exemption 
justifiait la fraude, dans une large mesure, car le fraudeur ne 
cherchait qu'à obtenir ce dont jouissait son voisin. C'étaient 
les faux exempts, faux nobles et faux clercs, officiers dont la 
qualité demeurait incertaine, étudiants octogénaires, boutiquiers 
soi-disant suppôts de l'Université. C'étaient ensuite les véri- 
tables exempts qui couvraient de leur exemption des trafics 
théoriquement imposables, vendant la production familiale ou 
prêtant leur nom à des commerces qui eussent dû leur être 
étrangers. C'étaient, enfin, les exempts abusifs, comme ces 
riches négociants qui recherchaient leur inscription parmi les 
francs-archers, sans être, parfois, en état de bander un arc! 

A propos des divers types de fraude, ont été passés en revue 
les moyens de lutte auxquels pouvait recourir le fisc, ainsi que 



HISTOIRE ET PHILOLOGIE 



329 



les limites de leur efficacité. On a montré les avantages et les 
dangers de la collégialité, de la multiplication des contrôles, 
des diverses systèmes de répartition et de perception. 

La critique des sources historiques a montré que, malheureu- 
sement, il était impossible d'évaluer la part des revenus publics 
affectée par la fraude. Les ordonnances réformatrices aussi bien 
que les textes judiciaires ne nous procurent qu'une information 
qualitative. De rares documents comptables donnent des chiffres 
parfaitement illusoires, puisqu'ils ne sont relatifs qu'à la répres- 
sion. On ne peut espérer quelque précision qu'à propos des tem- 
porisations, des fraudes sur les restes irrecouvrables et des fermes. 

M. Jean-Marc Roger, élève de l'Ecole des chartes, a exposé 
les problèmes rencontrés dans son étude de la prévôté de Paris 
aux xiii^ et xiv^ siècles. On a apprécié l'analyse, menée par 
M. Henri Morvan, licencié ès lettres, de la résistance opposée 
par les créanciers de Jacques Cœur aux exigences du commissaire 
royal. M^^^ Danielle Neirinck et M. Georges Mouradian, 
élèves de l'Ecole des chartes, dont la participation aux conférences 
a été fort active, ont entrepris d'étudier, l'une l'assiette de la 
fiscalité directe dans le diocèse d'Albi à la fin du Moyen Age, 
l'autre la levée de la rançon du roi Jean le Bon. Ont également 
participé aux conférences deux étudiants camerounais, M. Fran- 
çois DjouNGONG, diplômé d'études administratives et financières 
de la Faculté de droit, et M. Momha Tonye, ancien élève de l'Ecole 
nationale d'assurances. M^^^ Danielle Micoud, élève de l'Ecole 
des Hautes Etudes commerciales de jeunes filles, et M. Pierre 
Janin, élève de l'Ecole des chartes, ont suivi quelques conférences. 

Le directeur d'études a publié, cette année. Le cartulaire et 
les actes d'Enguerran de Marigny (Impr, nat., 315 p.). Il a 
rendu compte dans le Journal des savants des ouvrages de 
MM. J.-Fr. Bergier sur Genève et l'économie européenne de 
la Renaissance, et J. Delumeau sur L'alun de Rome, dans 
la Bibliothèque de l'École des chartes du livre de M. Nordberg, 
Les ducs et la royauté, et des Études anversoises de M"^^ 
Doehaerd, dans V Archivum Historiae pontificae, enfin, de la 
publication de M. J. Glénisson et de M^r G. Mollat, Correspon- 
dance des légats et vicaires généraux, Gil Albornoz et Androin 
de la Roche. Il a présenté à la Société nationale des Antiquaires 
de France une communication sur les Délais d'enregistrement 
à la Chambre apostolique à la fin du xiv^ siècle. 



HISTOIRE ET PHILOLOGIE 



331 



HISTOIRE DU MOYEN ÂGE 

Directeurs d'études : MM. Robert Boutruche 
et Jean Schneider 

Conférences de M. Robert Boutruche 

La première conférence a débuté par l'analyse de livres ré- 
cents : un ouvrage collectif, intitulé Villages désertés et histoire 
économique, xi^-xviii^ siècle, Paris, 1965; les thèses de Maurice 
Rey sur Les finances royales, puis sur Le domaine du roi sous 
Charles VL, Paris, 1965. Elle s'est poursuivie par l'étude minu- 
tieuse des Commentaires de Beaumanoir sur certaines coutumes 
du Beauvaisis. En 1965, nous avions retenu principalement les 
questions traitant de l'autorité royale, des liens de dépendance, 
des villes et des groupes sociaux. Cette année, nous avons examiné 
d'autres problèmes : les fonctions du comte et celles du bailli; 
les définitions de la coutume, de l'usage, de l'établissement; les 
pratiques judiciaires — droit de choisir les juges, modalités des 
jugements; — enfin et surtout les règles de droit privé concer- 
nant le lignage, les mariages, les testaments et les héritages, 
ainsi que la situation réservée aux mineurs et aux veuves. Ces 
dernières questions sont parfois étrangères aux préoccupations 
des historiens français... A tort! 

Beaumanoir est loin de rassembler tous les éléments qui impor- 
tent à notre connaissance du xiii® siècle. Mais, qu'il s'agisse des 
pouvoirs du roi et de ses agents, des réseaux de subordination, 
des institutions publiques et privées, ou de l'organisation sociale, 
son œuvre est fondamentale. 

La deuxième conférence a été consacrée à une mise au point 
des recherches entreprises sur les classes rurales du x*^ au 
xiii^ siècle. Leur approche est malaisée, car la documentation 
devient avare dès que nous sortons du cadre seigneurial — l'Italie 
faisant exception. Le paysan apparaît principalement sous les 
traits d'une matière imposable. Néanmoins, des œuvres litté- 
raires, des contrats de mariage, des testaments, des inventaires 
de biens, des procès s'ajoutent aux actes de la seigneurie. Tous 



332 



RAPPORTS SUR LES CONFÉRENCES 



ensemble, ils permettent d'associer aux conditions juridiques 
la hiérarchie fondée sur les fortunes et les professions. 

Nous avons tenté de définir le « rustre », le « manant », le 
« villain » en considérant non seulement la richesse et le métier, 
mais les statuts personnels. Constamment remis sur le chantier, 
les problèmes posés par la liberté et la servitude se sont offerts 
à nous. En prenant appui sur des textes, nous avons essayé de 
leur trouver des solutions qui ont tenu compte, bien entendu, 
des époques et des milieux. Comment les contemporains voyaient- 
ils un homme libre? De quelle façon considéraient-ils les états 
intermédiaires entre la liberté et la servitude? Le servage, enfin, 
a requis notre attention : son vocabulaire, ses origines, ses traits 
dominants, traduits par des incapacités permanentes et des obli- 
gations particulières. Des exposés ont pris pour thèmes les diver- 
ses catégories de serfs; d'autres, les affranchissements; et les 
derniers, pour conclure, les théories récentes et contradictoires 
sur la condition servile. 

Les conférences ont été suivies par M. Bienvenu, agrégé 
d'histoire, M. Mêla, agrégé des lettres, M^i^ Garrigues, élève 
de l'Ecole des chartes, M"^^ Gut, archiviste-paléographe, M^^^ 
GiRAULT de Coursac, M^^^ Lhez et M"^e LuGNiER, licenciées 
d'histoire, M. Lemaître, M^i^ Liesse et M. de Vaivre, étudiants 
en Sorbonne, MM. Brunet, Campserveux, Charbonnel et 
Leclerc. 

Sont venus irrégulièrement : M. Bois, assistant à la Sorbonne, 
Mlle CoMPAiN, M. Darjo, m. Laspougeas, Mlle Sevegrand, 
licenciés d'histoire, MH^ Petit et MH^ Saffrey, étudiantes en 
Sorbonne, M"^^ Mottu (Université de Genève), M. Shimonq 
(Université de Hokkaido). 



HISTOIRE ET PHILOLOGIE 



333 



HISTOIRE DE L'ANGLETERRE AU MOYEN ÂGE 
Directeur d'études : M. Jacques Boussard 

La conférence, dont l'objet général était l'étude de la civilisa- 
tion anglaise au xi® siècle, a fait porter la recherche sur deux points 
plus particulièrement définis : d'une part, la condition des terres 
et du travail agricole; d'autre part, les institutions monarchiques 
sous le règne d'Edouard le Confesseur. 

La première partie de ce programme a permis de dégager, 
grâce aux études dont les documents ont été l'objet, notamment 
de la part de chercheurs étrangers, les différents types d'organi- 
sation manoriale. 

En effet, en Angleterre et aux Etats-Unis, des études de détail 
parfois très précises ont fait apparaître la diversité de ces 
types, leur variété infinie et leurs répercussions sur la condition 
paysanne : ce sont les travaux de Sir Frank Stenton, de MM. Dou- 
glas, Kosminsky, Lennard, Raftis, Postan et de beaucoup d'autres, 
qui ont renouvelé le sujet et ont montré que le manoir compact, 
du type qu'avaient tenté de définir Maitland et Sir Paul Vino- 
gradoff, est une forme souvent plus théorique que réelle. Il fallait 
donc préciser, pour des chercheurs français, les variations locales, 
notamment celles qu'on rencontre dans le Danelaw, l'East-Anglia 
et le Kent, et définir, autant que faire se peut, les notions de 
soke, de hereivick et d'inland, familières aux historiens britan- 
niques, mais moins connues sur le continent. Le dépouillement 
des travaux consacrés à ces différentes questions a permis de 
classer les faits, de les éclairer par les opinions des historiens 
et des juristes, et de montrer que le manoir apparaît non seule- 
ment comme un groupement de terres, mais aussi comme un 
ensemble de droits et s'apparente par plus d'un point à la seigneu- 
rie tout en conservant des caractères originaux qui justifient 
la distinction faite dès longtemps par les juristes. Une étude 
plus approfondie du manoir, notamment à l'époque saxonne, 
sera poursuivie. 

La seconde partie a été consacrée à l'étude de la monarchie 
sous Edouard le Confesseur. L'étude de la bibliographie et 
des sources a permis une série de constatations qui ont fait appa- 



334 



RAPPORTS SUR LES CONFÉRENCES 



raître un certain nombre de points sur lesquels devait porter la 
recherche. 

Tout d'abord, l'une des bases du travail étant l'examen des 
actes royaux, il faut avouer qu'il n'existe ni publication ni cata- 
logue des actes des rois antérieurs à la conquête normande. 
On est réduit aux textes publiés par Thorpe et par Dugdale 
et, pour les actes rédigés en latin, à la publication très défec- 
tueuse de Pierquin. Même pour les deux premiers rois normands, 
non seulement il n'existe aucun corpus de leurs actes, mais encore 
le catalogue de Davis (Regesta regum Anglo-Normannorum) 
est un instrument de travail très imparfait auquel on ne peut se 
fier. Il importerait donc tout d'abord de remédier à cette véritable 
carence des instruments de travail. 

En second lieu, les études de diplomatique sur les actes 
royaux ou privés du xi^ siècle sont extrêmement rares. Le livre 
de Miss F. E. Harmer sur le writ anglo-saxon est une étude bril- 
lante et d'une très grande utilité, mais n'embrasse qu'un point 
particulier. Il conviendrait, avant tout, de faire un relevé des 
actes qui peuvent éclairer ces études, et notamment de recher- 
cher les originaux. La conférence n'a pu étudier que les originaux 
de Guillaume le Conquérant conservés en France, dont les photo- 
graphies ont été exécutées par la Section à la demande du direc- 
teur d'études. 

C'est là une base indispensable, qui a pu être acquise grâce 
au remarquable livre de M'^^ Fauroux et à celui de Davis, mais 
qui n'est qu'un travaibd'approche, puisqu'il s'agit surtout d'actes 
donnés par Guillaume en tant que duc et avant 1066. Un premier 
sondage a été effectué grâce à ces photographies et par comparai- 
son avec les actes royaux de Guillaume dont on possède des 
reproductions, ou tout au moins des éditions correctes. Il semble- 
rait, à la lumière de ces comparaisons, qu'on puisse s'orienter 
vers l'hypothèse que les règles diplomatiques qui se sont instau- 
rées sous les rois normands puissent dériver surtout d'usages 
saxons. Une étude de la chancellerie saxonne au début du 
Xi^ siècle s'impose donc et pourra être entreprise lorsque le maté- 
riel nécessaire aura pu être rassemblé. 

En ce qui concerne la notion du pouvoir royal sous les rois 
saxons, la conférence a orienté ses recherches sur la période 
d'Edouard le Confesseur. Une recherche bibliographique et 
une étude de certaines sources liturgiques, hagiographiques et 
narratives a permis d'envisager provisoirement quelques hypo- 
thèses qui seront contrôlées. Bien que sa nature juridique n'ait 



HISTOIRE ET PHILOLOGIE 



335 



pu être encore déterminée avec précision, il semble que la royauté 
anglo-saxonne soit une monarchie dans laquelle le pouvoir du roi 
est tempéré par le réel contrôle exercé par les witan. Les études 
de Liebermann et d'Odegaard ont montré la composition et les 
attributions du witenagemot ; elles ont fait connaître l'action de 
ce conseil dans des cas bien déterminés et notamment dans ce qui 
semble bien être une prérogative en matière d'attribution de terres; 
elles ont montré aussi son rôle déterminant pour le choix du 
souverain lors des vacances du trône. Ce ivitenagemot, agissant 
en vertu d'une coutume non écrite, semble avoir joué un rôle 
de premier plan dans le gouvernement, à tel point que l'usage 
solidement implanté de sa participation peut sembler l'un des 
aspects fondamentaux de la théorie du pouvoir royal. Quant à 
la dignité même du roi, à ses pouvoirs, à ses devoirs, des docu- 
ments comme les rituels du couronnement, les formules des 
promesses imposées au roi, les allusions plus ou moins précises 
de certains textes commes les vies d'Édouard le Confesseur, 
les préambules des chartes royales ont été rassemblés et exami- 
nés. La méthode employée a consisté à comparer ces sources 
anglo-saxonnes avec les résultats auxquels sont parvenus les 
savants qui ont étudié la notion d'autorité royale chez les peuples 
continentaux. Il semble qu'on puisse envisager l'hypothèse d'une 
influence exercée par les rituels liturgiques et les ouvrages des 
théoriciens, qui se manifeste dans les formules usitées dans l'An- 
gleterre saxonne, très proches de celles qui étaient répandues 
dans l'Europe carolingienne. On peut aussi envisager que le con- 
tenu de la notion monarchique chez les Anglo-Saxons appartient 
pour une part au vieux fonds commun de tous les peuples d'ori- 
gine germanique, et pour une part aux notions chrétiennes qui 
ont pénétré ces anciennes traditions. 

On a cherché aussi à établir une relation entre la notion de 
royauté chez les Anglo-Saxons et celle qu'on peut entrevoir dans 
la monarchie anglo-normande. Sur ce sujet, M. Hubert Guillo- 
TEL qui prépare un important mémoire pour la Faculté de Droit 
de Paris, sur La mentalité et les orientations politiques et reli- 
gieuses dans l'Angleterre de Guillaume le Conquérant, a pu 
apporter d'intéressantes précisions qui ont permis des comparai- 
sons fécondes, tandis que M. Serge Perrot a fait bénéficier la 
conférence de ses recherches sur les possessions anglaises des 
abbayes normandes. 

Le travail entrepris cette année sur les deux sujets définis 
ci-dessus sera poursuivi et étendu au cours des années prochaines. 



i 



HISTOIRE ET PHILOLOGIE 



337 



LANGUES ET LITTÉRATURES DU MIDI DE LA FRANCE 
ET DE LA PÉNINSULE IBÉRIQUE 

Directeurs d'études : 
MM. Clovis Brunel, membre de l'Institut, et 1. S. Révah 

Conférences de M. I. S. Révah 

Au cours de la première heure, on a poursuivi l'étude synchro- 
nique et diachronique des parlers portugais du Brésil, étude 
inaugurée l'année dernière (voir Annuaire 1965-1966, p. 297- 
303). 

On a d'abord examiné la prononciation des groupes ortho- 
graphiques -eo, -éu, 4o, -lu, -do, -âu; les mots terminés par les 
deux premiers groupes apparaissent souvent à la rime : il est 
donc possible de suivre l'évolution de leur prononciation depuis 
les premières poésies rédigées en galaico-portugais. Or, pour 
rendre compte des faits brésiliens, il faut remonter au galaico- 
portugais médiéval et au portugais du xvi^ siècle. 

Les conclusions que l'on a pu établir diffèrent en de nombreux 
points de celles qu'offre M"^^ Erma Learned dans son étude 
Old portuguese vocalic finals : phonology and orthography 
of accented -OU, -EU, -lU and -AO, -EO, -10 (dissertation n^ 44 
parue dans le supplément de Language. Journal of the Linguis- 
tic Society of America, vol. 26, n^ 2, avril-juin 1950). Elles ont 
permis de fournir une explication vraisemblable : 

1® De l'absence de yod dans les groupes -eio, -eia de l'actuelle 
langue commune, absence signalée par les dialectologues en 
diverses régions du Brésil; 

2° De l'existence, au Brésil, d'une double prononciation 
(diphtongue ou bien hiatus) dans les mots de la série iio, rio, 
etc. 

66 0645 67 046 3 22 



338 



RAPPORTS SUR LES CONFÉRENCES 



Cette dernière question en évoque immédiatement une autre, 
que l'on a également traitée : l'évolution brésilienne (par déve- 
loppement d'un y ou iv, ou d'un double yy ou ww) des anciens 
hiatus des trois séries suivantes : 

1° -io {-iu), -ia, ie; 
2° -oa, -oe, -oo; 
3° -ua, -ue, -uo. 

On a ensuite longuement étudié un des traits les plus carac- 
téristiques de la prononciation brésilienne : la diphtongaison 
des voyelles toniques finales devant -5 et -z, diphtongaison 
importante, car elle neutralise au Brésil des oppositions distinc- 
tives maintenues actuellement au Portugal. Cette étude a été 
conduite dans deux directions différentes : 

1° Examen des informations fournies dans la littérature dia- 
lectologique brésilienne et critique des explications du phéno- 
mène proposées par divers auteurs; 

2° Examen des rimes de la poésie brésilienne du xix^ et du 
xx^ siècle : cet examen a permis de conclure que c'est vers 1850 
que les poètes brésiliens commencent à utiliser dans leurs rimes 
(sans modification de l'orthographe) les formes diphtonguées qui 
faisaient depuis longtemps partie intégrante de la prononcia- 
tion locale. 

Présentent une cértaine analogie avec cette diphtongaison 
deux autres phénomènes brésiliens que l'on a également étudiés : 

1° La diphtongaison des voyelles nasales toniques finales 
devant -s ; 

2° La diphtongaison spontanée de 4 tonique final. 

* * 

Durant la deuxième heure, on a continué l'étude de l'œuvre 
d'Antonio Ennquez Gomez (voir Annuaire 1964-1965, p. 274- 
276, et Annuaire 1965-1966, p. 303-310). 

Toutes les conférences ont été consacrées à un seul sujet : 
le romance sur le martyre de don Lope de Vera, brûlé vif par 
l'Inquisition de Valladohd, le 25 juillet 1644. 



HISTOIRE ET PHILOLOGIE 



339 



Avant d'aborder le romance, on a essayé de préciser le déroule- 
ment du procès inquisitorial instauré contre don Lope de Vera, 
les informations fournies jusqu'ici n'étant pas satisfaisantes. 
Les minutes de ce procès n'ont pas été retrouvées, mais on a 
étudié (sur des reproductions photographiques) cinq rapports 
détaillés adressés, entre 1641 et 1644, par le tribunal de Valla- 
dolid au Conseil du Saint-Office espagnol. On a confronté ces 
documents inquisitoriaux aux textes imprimés et manuscrits 
qui, au xvil^ siècle, ont fait connaître à l'Europe le destin tra- 
gique de don Lope de Vera. 

On a ensuite entrepris l'édition critique et l'étude littéraire 
du romance composé à Rouen par Antonio Enriquez Gômez. 
Il s'agit d'un document religieux de la plus haute importance, 
car l'auteur, qui ne l'a diffusé que dans les communautés judéo- 
portugaises sous forme manuscrite, y a exprimé sa véritable foi 
avec une liberté qui lui était interdite dans les œuvres imprimées 
en France entre 1641 et 1649. 

A la fin du xix® siècle, il existait quatre manuscrits du romance 
sur le martyre de don Lope de Vera : 

1° Celui qui se trouvait dans la bibliothèque de D. Henriques 
de Castro. Vendu à Amsterdam, en 1899, avec l'ensemble de la 
bibliothèque, il n'a plus été signalé depuis cette date. Cette dis- 
parition est des plus regrettables, divers indices permettant de 
supposer que cette copie, sans doute établie à Amsterdam, 
était la meilleure de celles que l'on conservait à l'époque. 

2° Celui qui a fait partie, jusqu'en 1860, de la bibliothèque de 
l'écrivain néerlandais Isaac da Costa. Il se trouve aujourd'hui 
à la Bibliotheca Bodleiana d'Oxford. Cette copie, vraisemblable- 
ment établie, elle aussi, à Amsterdam, semble de la seconde moi- 
tié du xvii^ siècle. C'est la plus complète de celles que l'on peut 
utiliser aujourd'hui pour la reconstitution du texte original. 

3° Celui qui se trouve encore dans la Bibliothèque du sémi- 
naire Ets-Hayyim d'Amsterdam. Bien qu'elle soit de la première 
moitié du xviii^ siècle, cette copie ne dérive pas du manuscrit 
d'Oxford, car elle offre le bon texte en plusieurs endroits où le 
manuscrit d'Oxford est gravement corrompu. 

4° Celui qui figurait dans le fonds de la bibliothèque du Tal- 
mud Torah de Livourne jusqu'à la dernière guerre, au cours de 
laquelle il a disparu. Il avait été édité de manière déplorable 
(un grand nombre de vers n'ont aucun sens) par Cecil Roth 

22. 



340 



RAPPORTS SUR LES CONFÉRENCES 



dans son article Le chant du cygne de don Lope de Vera {Revue 
des études juives, t. XCVII, 1934, p. 97-113). Cecil Roth accepte, 
en effet, sans grand esprit critique, l'épigraphe du manuscrit 
et le considère comme un « mémorandum en prose poétique 
que Lope de Vera présenta aux inquisiteurs pour justifier l'atti- 
tude qu'il avait adoptée ». L'historien anglais n'a pas eu la patience 
de comparer pendant plus de douze vers les manuscrits de 
Livourne et d'Oxford. De ce fait, il ne s'est pas aperçu que, sur 
les 240 vers du manuscrit de Livourne, près de 200 sont une copie 
partielle du romance d'Antonio Enriquez Gomez lamentablement 
estropiée par les efforts conjugués qui, du xvil® au xx® siècle, 
ont abouti au texte imprimé dans la Revue des études juives 
en 1934. L'attribution du romance à Antonio Enriquez Gomez 
est formellement garantie par deux affirmations explicites de 
Miguel de Barrios qui s'est fait, à la fin du xvii^ siècle, l'historien 
très compétent, puisqu'il était revenu au judaïsme à Amsterdam, 
de la littérature marranique. Elle s'est trouvé confirmée par l'étude 
littéraire que nous avons mené de front, cette année, avec l'édi- 
tion critique du romance. 

Il faut se représenter la transmission du texte de la manière 
suivante : de son texte autographe (Z), Antonio Enriquez Gomez 
avait envoyé des copies dans les communautés de la diapora 
marranique. L'une d'entre elles (X) fut adressée à Amsterdam, 
métropole incontestée à l'époque du judaïsme d'origine marra- 
nique; une autre (Y) fut expédiée à Livourne, ville où l'oncle 
et deux cousins germains d'Antonio Enriquez Gomez étaient 
revenus publiquement au judaïsme. La copie expédiée à Livourne 
fut profondément altérée et abrégée par différents copistes, 
dont le dernier, en composant une quarantaine de vers placés 
au début et à la fin du romance, en modifia gravement le sens. 
Le manuscrit de Livourne (L) nous a, cependant, permis de déceler 
dans les manuscrits d'Oxford (0) et d'Amsterdam (A), une faute 
commune qui prouve, sans nul doute, qu'ils ont eu un ancêtre 
commun (X') comportant cette faute. La généalogie des diffé- 
rents textes s'établit donc suivant le schéma que voici : 




X 



Y 



O 




A 



L 



HISTOIRE ET PHILOLOGIE 



341 



Ce schéma généalogique nous a rendu de grands services pour 
l'établissement du texte, mais, naturellement, nous avons tenu 
compte des règles poétiques du romance^ totalement méconnues 
par Cecil Roth qui voyait, dans le manuscrit de Livourne, 
« un mémorandum en prose poétique ». Cette année, nous avons 
pu établir le texte de 392 vers du romance, sur un total de 550 
vers. Nous nous sommes arrêtés à une charnière naturelle du 
texte : dans les vers qu'il nous reste à éditer, vers mis dans la 
bouche de don Lope de Vera, Antonio Enriquez Gomez aban- 
donne l'apologie du judaïsme et la réfutation du christianisme, 
pour décrire avec complaisance les événements eschatologiques 
dont il croyait avec conviction la venue proche. 

Dans l'étude littéraire, les vers du romance ont été constam- 
ment comparés, selon tous les points possibles (phonétique, 
vocabulaire, phraséologie, versification, etc.) avec les œuvres 
imprimées en France par Antonio Enriquez Gômez. Après 
l'achèvement de l'édition du romance, ces œuvres constitueront 
l'objet des conférences de l'année prochaine. 

* * 

Les conférences ont été suivies par : M"^^^ ou M^^^^ M.-C. 
Boulas (professeur au lycée d'Alençon), M. Buira (lecteur 
espagnol à la Sorbonne), J.-M. Gandin, I. Jahncke (Allemande), 
M. A. Rassinoux (professeur au C.T.E.)., Ch. de la Véronne 
(directeur de la Section historique du Maroc à Paris) et par MM. 

C. Amiel (assistant à la Faculté des lettres de Nanterre), M. Ba- 
REAU, N. Daupias de Alcochete (Portugais, élève diplômé 
de la Section), J. Fernandes da Silva (lecteur portugais à la 
Sorbonne), P. Guenoun (maître-assistant à la Sorbonne), G. Na- 
HON (attaché au C.N.R.S.), P. Pinalie, H. V. Sephiha (Belge), 
L. Lrrutia (maître-assistant à la Sorbonne). Ont assisté à un 
nombre variable de séances : M"^es ]V[nes A. Collin (Belge), 

D. Dalmon, a. Lévy (agrégée d'espagnol), S. Leibovici (agrégée 
d'espagnol), N. E. Pommer (Brésilienne) et le P. J. Marti'nez 
DE Bujanda (Espagnol, docteur de III^ cycle). 

M^ie Isolde Jahncke a soutenu avec succès une thèse de doc- 
torat de III^ cycle, L'expression du futur en portugais, galicien 
et « brésilien ». Le jury lui a accordé l'équivalence de la thèse 
complémentaire du doctorat d'Etat. 

MM. Charles Amiel et Michel Bareau ont beaucoup avancé 



342 



RAPPORTS SUR LES CONFÉRENCES 



la rédaction de leurs mémoires en vue de l'obtention du doctorat 
de nie cycle (voir Annuaire 1965-9166, p. 311). M. Charles 
Amiel compte déposer sa thèse au début de la prochaine année 
universitaire. 

Les auditeurs suivants ont commencé à préparer une thèse de 
doctorat de IIP cycle : 

Nuno Daupias de Alcochete, Les « Recordaçoens » de 
Jâcome Ration. Edition, traduction et étude historique. 

Gérard Nahon, Les communautés judéo-portugaises du 
Sud-Ouest français. 

M^ie Chantai de la Véronne a commencé à préparer une 
thèse pour la Section, Édition et étude de la « Vida de Muley 
Ismael », manuscrit de la Bibliothèque nationale de Madrid. 

On a également dirigé la préparation d'un mémoire en vue 
de l'obtention du diplôme d'études supérieures : 

Pierre Pinalie, La traduction espagnole des « Devoirs des 
cœurs » de Bahya ibn Paqûda imprimée à Constantinople au 
xvi^ siècle. Édition et étude linguistique des deux premiers 
chapitres. 

* * 

Publications et conférences du directeur d'études en 1965-1966 : 

Le procès inquisitbrial contre Rodrigo Méndez Silva, histo- 
riographe du roi Philippe IV, dans Bulletin hispanique, Bordeaux, 
t. LXVII, 1965, p. 225-252. 

Généalogie de l'économiste Isaac de Pinto (1717-1787), 
dans Mélanges à la mémoire de Jean Sarrailh. Paris, Centre de 
recherches de l'Institut d'études hispaniques, 1966, t. II, p. 265- 
280. 

L'installation de l'Inquisition à Coimbra en 1541 et le pre- 
mier règlement du Saint-Office portugais, dans Bulletin des 
études portugaises, Lisbonne, t. XXVII, 1966, p. 47-88. 

Un Marrane espagnol : l'écrivain Antonio Enriquez Gomez 
(conférence au « Centre universitaire d'études juives » de Paris, 
2 mai 1966; à l'Université catholique de Nimègue, 13 mai 1966; 
à l'Université d'Amsterdam, 17 mai 1966). 

Un Marrano espanol : el escritor Antonio Enriquez Gomez 
(conférence à l'Université d'Utrecht, 13 mai 1966, à l'Université 



HISTOIRE ET PHILOLOGIE 



343 



de Groningue, 16 mai 1966; à la « Genootschap Spanje-Spaans- 
Amerika » d'Amsterdam, 17 mai 1966). 

El destino de los Marranos espanoles ilustrado por la 
historia de la familia del escritor Antonio Enriquez Gômez 
(conférence à la « Nederlands-Spaans-Amerikaans Genootschap » 
de Rotterdam, 11 mai 1966). 

El apologista Orobio de Castro y su familia procesados por 
la Inquisiciôn espanola (conférence à la « Nederlands-Spaans- 
Amerikaans Genootschap » de La Haye, 12 mai 1966). 

Le fondateur de la première synagogue d^ Amsterdam : James 
Lopes da Costa, alias Jacob Tirado (conférence au Séminaire 
Ets-Hayyim d'Amsterdam, 15 mai 1966). 

Littérature et histoire. Le premier établissement des Marranes 
portugais à Amsterdam (conférence à l'Université d'Amsterdam, 
18 mai 1966). 

* * 

Le directeur d'études a présidé, en 1965-1966, la Société des 
études juives de Paris. 



HISTOIRE ET PHILOLOGIE 



345 



LANGUES ET LITTÉRATURES SLAVES DU MOYEN ÂGE 

Directeurs d'études : MM. André Vaillant 
et Jacques Lépissier 

Conférences de M. André Vaillant 

Dans la première heure, on a- expliqué des chants populaires 
serbo-croates du type ancien de la bugarstica, les premiers notés 
par Hektorovic au xvi^ siècle, d'autres des xvii^-xviii® siècles 
du recueil de Bogisic. Et à cette occasion, le passage de V Osman 
de Gundulic oii le poète ragusain fait remonter la bugarstica 
serbe à Orphée et à la Thrace. Ce qui est la raison pour laquelle 
le Croate Verkovic, prenant au sérieux la fiction de Gundulic, 
a été enquêter dans la Thrace bulgare des Rhodopes sur la con- 
servation de chants slaves orphiques, et n'a pas manqué de trou- 
ver un informateur qui, bien renseigné par lui sur ce qu'il dési- 
rait, lui a procuré en abondance les poèmes du « Véda slave, chants 
populaires des Bulgares de l'époque préhistorique et préchré- 
tienne » (1874-1881) : on y trouve des apostrophes à Orphée, 
et des invocations au « dieu Vichnou » — qui est le slave Visnji 
Bog, '<■ le Très-Haut » — mais le témoignage de Gundulic, et 
ceux d'autres auteurs dalmates et ragusains, sur la poésie épique 
serbo-croate sont par ailleurs des plus sérieux. On voit que le 
lieu d'origine de cette forme populaire de l'épopée est bien, 
comme l'indique son nom bugarstica, la Bulgarie, mais à com- 
prendre plus précisément au sens de la Macédoine, au croisement 
des deux courants de culture grec et serbo-bulgare, et au contact 
direct de la Grèce et de ses chants populaires continuant les 
poèmes chevaleresques. Les sources d'inspiration de cette poésie 
slave méridionale, telle qu'on la connaît en Serbie et en Daimatie 
dès le xv^ siècle et qu'on l'atteint directement au siècle suivant, 
ne sont plus spécifiquement grecques : ce sont les romans de 
chevalerie, et les thèmes les plus reconnaissables sont ceux des 
chansons de geste occidentales. Il ne s'agit pas d'œuvres écrites, 
mais de poèmes chantés, assez brefs, qui, au début à la cour des 
princes et des seigneurs, puis dans les camps, célébraient les 



346 



RAPPORTS SUR LES CONFÉRENCES 



exploits de guerriers ou étaient des complaintes sur leur mort. 

Dans la seconde heure, on a expliqué des extraits de la Vie 
de l'évêque Etienne de Perm', apôtre des Permiens dans la 
seconde moitié du xiv^ siècle, composée au début du xv^ siècle 
par Epiphane dit Premudryj, le « très-habile ». L'œuvre d'Epi- 
phane est en une langue curieusement pleine de rhétorique, 
mais qui n'empêche pas que ce texte d'une verbosité excessive 
ne soit un document très intéressant sur la Russie de l'extrême 
Nord et ses allogènes. Etienne de Perm' s'est si bien pris pour 
un apôtre, appelé à compléter la mission de Constantin-Cyrille 
l'apôtre des Slaves au ix^ siècle, qu'il a inventé un alphabet 
« permien » de même que Constantin avait créé pour les Slaves 
un alphabet sacré nouveau, la glagolite. Cet alphabet n'a guère 
eu l'occasion de servir, si ce n'est qu'il est resté quelque temps 
comme curiosité, et comme système cryptographique chez les 
copistes russes. Epiphane, dans son long panégyrique du saint 
évêque , ne dissimule pas qu'il était un peu « turbulent » : il 
aurait pu se servir de l'alphabet russe tout préparé sans en im.agi- 
ner un nouveau. Cette Vie d'Etienne de Perm' est fatigante 
par ses longueurs et ses redondances, mais c'est un bon exercice 
de lecture du slavon : Epiphane, dans sa langue savante et arti- 
ficielle, mais claire et pure, mérite incontestablement sa réputa- 
tion d'écrivain « très habile ». 

Les conférences n'ont eu lieu que jusqu'au milieu du deuxième 
trimestre. Elles ont attiré le petit groupe ordinaire de jeunes 
russisants. La première, qui demandait la connaissance du serbo- 
croate ancien, n'a eu que quelques auditeurs dévoués, parmi 
lesquels mon collègue M. Jacques Lépissier. 



HISTOIRE ET PHILOLOGIE 



347 



Conférences de M. Jacques Lépissier 



La première conférence avait pour but, comme les années 
précédentes, d'amener le plus rapidement possible les auditeurs, 
dont tous avaient déjà une bonne pratique d'au moins une langue 
slave moderne, à la lecture des textes vieux-slaves. On a utilisé 
pour cela les textes du Manuel désormais classique de M. A. Vail- 
lant dont l'étude a permis de dégager, en comparaison avec les 
langues modernes et essentiellement le russe, les traits caracté- 
ristiques de la grammaire du vieux slave. On a commencé 
par un passage de l'Evangile (Math, xv) en orthographe norma- 
lisée; puis à la demande de quelques auditeurs on en est venu 
au slavon serbe avec la lecture d'une homélie du prêtre Cons- 
tantin {Manuel, p. 70-73). En fin d'année, l'analyse de V Abécé- 
daire acrostiche — en rédaction russe — a permis de passer 
en revue les diverses théories avancées à propos de l'alphabet 
primitif et de réfuter en particulier l'hypothèse nouvelle de 
St. Stojanov qui voudrait voir dans la fameuse douzième lettre le 
troisième i de la glagolite (« Belezki vârchu sticha letitû nynë i 
slovënîsko plemq v Azbucnata molitva », dans Chiljada i sto 
godini slavjanska pismenost, Sofia, 1963, p. 165 et suiv.). 
Quelques points litigieux ont été précisés, notamment en ce 
qui concerne les jus et leur graphie primitive. 

Pour la deuxième conférence on avait mis au programme VHexa- 
êmeron de Jean l'Exarque. On dispose maintenant — du moins 
pour les premiers Jours — - d'une belle édition par R. Aitzetmiiller 
(Graz, 1958, 1960, 1961) dont M. A. Vaillant a dit tous les mérites 
dans le compte rendu qu'il lui a consacré pour le Bulletin de la 
Société de linguistique^ tome LV, fascicule 2. L'auteur n'a pu 
utiliser le meilleur manuscrit dont l'état actuel ne permet pas 
même la photocopie, mais sur la base de la vieille édition de 
Bodjanskij, il a pu, en utilisant les méticuleuses corrections de 
lecture jadis signalées par A. Popov, donner un texte qui fera 
désormais autorité. On regrettera simplement qu'il ait choisi 
de normaliser en orthographe vieux-slave le slavon serbe de ce 
texte de base : les textes d'époque vieux-slave continuent à 



348 



RAPPORTS SUR LES CONFÉRENCES 



vivre dans leurs rédactions slavonnes, et l'on s'expose en en 
archaïsant l'orthographe à donner des graphies vieux-slaves de 
formes nettement évoluées que le vieux slave ne connaissait 
pas. Puisque l'on ne peut atteindre le texte sous sa forme pri- 
mitive, autant se résoudre à le lire tel que les manuscrits nous le 
livrent, ce qui ne fait aucune difficulté pour le lecteur averti. 
L'édition d'un texte vieux-slave de rédaction slavonne n'est pas 
chose facile, surtout quand, comme c'est le cas pour Jean 
l'Exarque, l'auteur a pris le parti d'utiliser ses modèles grecs 
comme un matériau de base à partir duquel il brode souvent très 
librement. M. A. Vaillant dans son compte rendu du BSL avait 
déjà suggéré d'apporter quelques retouches au texte d'Aitzet- 
miiller. L'étude que nous avons faite avec notre auditoire des 
85 premières pages de l'édition nous permet de proposer un 
certain nombre de corrections touchant l'établissement et la 
compréhension du texte : 2a 18 trëhujetû ze i krûcij zizdoscaago 
i podohînaago sûsoda; kyizîdo trëhujetû jeze kojemuzîdo 5ç 
kljucajetû na dëlo : kojezdo doit être corrigé en kûzido pronom 
et non en kyizîdo adjectif, mais surtout le point et virgule est 
mal placé; il faut comprendre : « le forgeron a besoin de celui 
qui bâtit; et chacun a besoin de l'instrument idoine qui... » 
avec fixation du relatif au neutre après le masculin sûsodû. — 
3a 23 tvorqtû n'est pas clair, comme le signale la note, en regard 
du grec Tràcr^^ouat, ; mais l'équivalence semble pouvoir être 
établie par deux exemples de dohrotvorenije — eÙTuàôeia 
dans les Commentatres des Psaumes de Théodoret. — 3<i 8 
nû plodû zemlînyimû dëlatelemû neudrîzanû prinositû : le 
texte de base peut être conservé avec ploda génitif-accusatif 
d'inanimé - — dont j'ai montré ailleurs l'existence en vieux slave 
tardif — et neudrîzanno adverbe. — ?>d 25 istoky rëcînyje 
isticotû : la forme du manuscrit de base pourrait être conservée 
dans l'orthographe du manuscrit en admettant la confusion 
tardive des nominatif et accusatif pluriels, mais en orthographe 
vieux-slave istoky rëcinyjq ne peut être qu'un accusatif, ce qui 
ne facilite pas la lecture. — 46 11 5ç sûvodinitû : la forme sûvo- 
ditû du manuscrit de base n'est sans doute pas une faute car 
elle est confirmée par un exemple de sûvozdaase sq istocînikû 
dans le dictionnaire de Miklosich. — Aid 23 l'accusatif Ijubve 
est du vieux slave tardif et n'a pas à être corrigé en Ijuhûvî. — 
Sd 21 sada i sëmena ohrazy : imena du texte de base est évi- 
demment fautif, mais la forme adoptée sëmena ne peut être un 
génitif comme l'indique la note; ou il faut lire sëmene (-ni), 



HISTOIRE ET PHILOLOGIE 



349 



ou il faut adopter la variante sëmenamu, datif pluriel. — 6c 9 
su prosenjemû est à lire en un seul mot d'après sûprositi qui 
précède en valeur de isprositi. — 86 27 la note qui pour le sens 
de pogybëV renvoie à 18c 26 résulte d'une lecture hâtive : c'est 
iiac^lo qui traduit àcpop(ji7j et pogyhëli répond à SiaTiTcacrscoc;. 
— 9a 5 56^0 cësca bes pravlenija i strojenija vise imû sq jestû 
sûtvorilo : jeze sq vu njq vûseli bezbozistvo prëllsca jq : il faut 
renoncer à donner vie au parfait passif sous la forme pronominale 
5ç jestû sûtvorilo : la forme, empruntée à des manuscrits tardifs, 
a été introduite par des copistes qui ne comprenaient plus la 
phrase, et le texte de base donne un sens satisfaisant qui répond 
parfaitement au grec, à condition de ne pas le couper par une 
ponctuation intempestive; il faut lire bes pravlenija... vise imû 
jestû sûtvorilo jeze 5ç vû njq vûseli bezbozistvo prëliscajq 
« l'athéisme qui s'est installé en eux en (les) trompant leur a tout 
fait (apparaître) sans direction... ». — 96 4 tvorq ili est à lire 
tvor^i li. — 10a 16 ioanû est évidemment altéré de i onû, en 
relation avec i si qui suit. — 10c 24 slovo bëase bozije : rien ne 
justifie le déplacement de bozije après bëase et il faut conserver 
slovo bozije « le Dieu- Verbe » du texte de base. — 116 25 jelima 
pride sûpasû nasi... vûlagaj^... i sûstrajajq... i osnyvajq... : 
la construction de la phrase fait difficulté comme le signale la 
note d'Aitzetmiiller, mais il suffit, d'après la variante osnovajq, 
de rétablir l'aoriste osnova. 

La lecture, interrompue à la page 85 de l'édition (folio 11c 
du manuscrit) sera poursuivie l'année prochaine. Au noyau de 
fidèles auditeurs de l'année dernière, MM. Chênerie, Delo- 
POULOS, TcHABROFF, sont venus se joindre cette année M"^^^ et 
^/[Ues André, Grnac, Konopnicki, Ropars, Roussel, Tira- 
SPOLSKY, Vaillant, MM. Bresteau, Gaudeaux, Gavriloff, 
GuERRA, Legendre, Pitersky, Videlo. 

Le directeur d'études, au hasard de ses travaux personnels, 
a identifié une source de VIzbornik de 1076 dans les textes slavons 
et grecs de la Vie de saint Nifont : il a donné sur ce sujet un 
article qui a paru dans la Revue des études slaves^ tome XLV. 



350 



RAPPORTS SUR LES CONFÉRENCES 



HISTOIRE ÉTRANGÈRE 
Directeur d'études : M. Frédéric JoûoN des Longrais 

Nous avions laissé entendre l'an dernier que nos conférences 
de droit comparé portant principalement sur la valeur du droit 
commun anglais {Common Law) pour la compréhension de 
l'histoire du droit français médiéval pourraient être poursuivies. 
A la demande de quelques auditeurs particulièrement intéressés 
par l'originalité de ce droit étranger qui ne fait l'objet pour le 
moment sur le continent d'aucun enseignement historique 
méthodique, ce cours a été repris de la manière accoutumée. 
Il a porté particulièrement sur la structure familiale et les régimes 
matrimoniaux. Après un solide exposé du régime dotal romain, 
base indispensable de toute étude de ce genre et un examen 
attentif du régime du mariage dans les sources canoniques, 
l'on est passé aux préliminaires issus du monde franco-germa- 
nique pendant la première partie du Moyen Age. Parvenu à 
l'époque de la grande floraison des institutions coutumières, 
l'on a commencé par le droit anglo-normand qui devance celui 
du reste de la France coutumière de près d'un demi-siècle. 
Le douaire de la veuve, déjà minutieusement réglementé dès le 
Traité de Glanville (c. 1188), prend déjà ses traits caractéristiques 
bien avant le temps de l'Ordonnance attribuée à Philippe Au- 
guste (c. 1214). L'on a donc décrit en premier lieu avec quelques 
détails le régime du douaire anglais du xii^ au xiv^ siècle. En 
second lieu l'on a recherché pour quelle raison l'Angleterre 
n'avait pas connu la communauté de meubles et d'acquêts entre 
époux. La raison est la position du droit commun qui lors du 
mariage attribue au mari meubles et dettes de la femme à marier 
celle-ci ne pouvant plus en principe avoir désormais ni meubles, 
ni dettes. Touchant les acquêts du mari, le douaire de la femme 
s'étendant sur eux, elle pourra ainsi en profiter pour un tiers sa 
vie durant. En troisième lieu, le régime dotal romain, celui du 
Code Théodosien (438), a indéniablement influencé le régime du 
Maritagium anglo-normand, comme Glanville d'ailleurs l'a i 
reconnu lui-même. L'examen de cas précis a montré comment la 



HISTOIRE ET PHILOLOGIE 



351 



dévolution des Maritagia, construite comme un régime de substi- 
tution, aboutit en fait à une sorte d'inaliénabilité dotale. Pour 
terminer l'on a traité, mais plus sommairement, de l'évolution 
du régime dotal tant en Normandie que dans les pays de droit 
écrit du midi de la France. 

Ces conférences ont particulièrement été suivies très attenti- 
vement par trois auditeurs : M. Dominique Favarger, diplômé 
de l'Université de Neuchâtel; M. Shimono Yoshiro, professeur 
de l'Université de Sapporo (Hokkaidô, Japon) et M. Serge 
Perrot, archiviste-paléographe. Ce dernier, auditeur de la confé- 
rence depuis plusieurs années est fort au courant des institutions 
anglaises médiévales. M. Favarger qui poursuit un travail sur 
le régime matrimonial en droit coutumier neuchâtelois au xvii^ 
et xviii^ siècle a, dans une communication, décrit l'organisation 
familiale de sa région et montré par une analyse très nuancée 
du droit des gens mariés que la Coutume du Pays de Vaud, 
qui prescrit un régime de caractère dotal, s'oppose à la Coutume 
de Neuchâtel qui applique au contraire la communauté de biens 
entre époux. Une comparaison entre cette dernière coutume et les 
deux coutumes de Bourgogne s'est alors imposée. M. Shimono 
s'est spécialisé dans l'étude du domaine royal pendant la période 
carolingienne et a déjà écrit des articles dans des revues japo- 
naises réputées, telles que Shigaku Zasshi, en 1962 et en 1964. 
Il a bien voulu résumer et commenter les thèmes principaux du 
livre de Robert S. Hoyt : The Royal Demesne in English Cons- 
titutional History, 1066-1272, ouvrage dans lequel le sens juri- 
dique semble quelque peu faire défaut. 

L'on n'a pas manqué de signaler à la conférence l'ouvrage de 
Lady Stenton intitulé : English Justice between the Norman 
conquest and the Great charter (Jayne Lectures for 1963) qui 
nous est récemment parvenu. L'on a constaté avec le plus grand 
plaisir que certaines assertions contre lesquelles nous nous étions 
élevés quand elles furent formulées, telles que faire remonter à 
Guillaume le Conquérant le bref de nouvelle dessaisine avec ses 
traits caractéristiques, y voir une procédure semi-criminelle 
(plea of the crown) dont les sanctions se retrouveraient dans les 
Pipe Rolls, ne rencontrent absolument aucun crédit en Angle- 
terre. Nous l'avions déjà prévu dans une conférence faite en 
septembre 1961 à Cambridge, Gonville and Caius Collège, 
et publiée sous le titre Henry II and his justiciars had they a 
political plan in their reforms about seisin? 

Le tome XVII des Recueils de la Société Jean Bodin contenant 



I 



352 



RAPPORTS SUR LES CONFÉRENCES 



un article sur le Régime de la preuve dans V Angleterre du Moyen 
Age (Jury, Evidence) a paru en 1966. La publication dans le même 
recueil d'un autre article sur la Caution personnelle en droit 
commun anglais médiéval (Bail, Mainprise) a été retardée. 
Le directeur d'études a également fait paraître en 1966 un ouvrage 
traitant des institutions matrimoniales de la Cour impériale du 
Japon au xii^ siècle, sous le titre : Tashi. Le Roman de celle 
qui épousa deux Empereurs {1140-1202), et a été nommé docteur 
honoris causa de l'Université de Kyûshû (Japon). 



HISTOIRE ET PHILOLOGIE 



353 



HISTOIRE DE L'ITALIE MÉDIÉVALE 

Directeur d'études : M. Pierre Toubert 

I. On a poursuivi cette année, au cours de la première confé- 
rence, l'analyse des travaux récents d'histoire agraire italienne 
entreprise en 1964-1965. A la demande de certains auditeurs, 
on s'est arrêté quelque temps sur divers problèmes particu- 
liers. Une série d'exposés a ainsi été consacrée à l'étude de la 
malaria et de son rôle dans l'histoire sociale de l'Italie médié- 
vale et moderne. La coltura promiscua a d'autre part été définie 
à la fois comme système de culture et comme paysage agraire. 
On s'est efforcé d'en établir la chronologie et la typologie régio- 
nale. Dans l'ensemble, et sans négliger les mentions anciennes 
les plus explicites, l'étude des textes a cependant conduit à 
minimiser l'importance de la coltura promiscua dans le paysage 
agraire de l'Italie du Centre et du Nord avant les derniers siècles 
du Moyen Age. On a bien insisté sur le fait qu'il s'agit non d'une 
technique agricole mais d'un phénomène de géographie humaine, 
résultant de l'association complexe de plusieurs composantes 
naturelles, techniques et économiques. Dans cette perspective, 
il convient d'être beaucoup plus prudent que ne le sont d'ordi- 
naire les historiens lorsqu'il s'agit de dater son extension dans 
une région donnée. Trop souvent, on se contente pour cela de 
mentions textuelles insignifiantes du type : « terra vineata cum 
arhorihus fructiferis et infructiferis « et autres formules sem- 
blables. Quand elles ne sortent pas tout droit d'un formulaire 
notarial stéréotypé, de telles données documentaires sont bien 
souvent révélatrices de simples juxtapositions culturales et non 
de cette association organique à la fois complexe et assez rigide 
qu'est la coltura promiscua. Son expansion ne s'est vraiment 
affirmée qu'à partir du xiv^ siècle et doit être reliée aux mutations 
qui affectent à cette époque la propriété foncière et les condi- 
tions d'exploitation du sol : investissements fonciers de la 
bourgeoisie, extension de la mezzadria et remembrement des 
parcelles servent alors de cadre à son développement. On n'a 
pas manqué de souligner l'intérêt des recherches conduites dans 



G6 0645 67 046 3 



23 



354 



RAPPORTS SUR LES CONFÉRENCES 



ce domaine par un géographe français, l'abbé Desplanques, à 
partir d'une expérience régionale très éclairante, celle du val 
de Spolète. 

II. La seconde conférence était réservée à l'étude critique des 
plus anciens chartriers romains. On a commencé cette année 
par analyser la formation et la consistance de deux fonds parti- 
culièrement importants : ceux de l'église de Santa Maria Nuova 
(Santa Francesca Romana) et du monastère transtévérin de 
San Cosimato in Mica Aurea, aujourd'hui conservés, le premier 
auprès des Olivétains de Sainte-Françoise Romaine, le second à 
l'Archivio di Stato de Rome. Nous disposions, pour l'un et 
pour l'autre, de microfilms et de développements sur papier qui 
ont permis un examen approfondi des actes les plus importants. 

Les auditeurs ont activement participé à ces travaux. M^^^ Kraff- 
MULLER, dipîômée d'études supérieures d'histoire, a consacré 
son année à l'étude des chartes de Santa Maria Nuova antérieures 
au xiv^ siècle, dont plus de 330 sont encore inédites. Une pre- 
mière étude minutieuse lui a permis de tirer de cette riche docu- 
mentation des conclusions intéressantes sur la vie urbaine à 
Rome aux xi^-xiii^ siècles. Si les actes de Santa Maria Nuova 
et de San Cosimato avaient déjà été utilisés par V. Capobianchi 
pour retracer l'histoire monétaire de Rome à cette époque, les 
résultats de M^^^ Kralfmuller sont, en revanche, plus originaux 
au chapitre de la mobilité sociale et de l'éventail des fortunes 
ecclésiastiques et laïques. Tel est surtout le cas pour les Fran- 
gipani, largement possessionnés dans la région du Forum et 
dont il est souvent question dans les chartes de Santa Maria 
Nuova. On ne disposait guère, jusqu'à présent, à leur sujet que 
des travaux d'histoire politique de Pietro Fedele. Il serait heu- 
reux que M^^® Krafïmuller pût constituer, à travers les char- 
triers romains, les sources pontificales et les archives locales du 
Latium méridional, un dossier complet de tous les actes (au total 
assez nombreux) concernant les Frangipani. C'est en effet par 
des monographies familiales de ce type que l'on peut espérer 
dépasser les approches traditionnelles de l'histoire sociale de 
Rome, plus encombrée que toute autre de grands mythes d'his- 
toriens et de prédécesseurs imposants. 

Une autre auditrice, également diplômée d'études supérieures 
d'histoire, M^^^ de Milleville, a de son côté tiré un excellent 
parti du chartrier de S. Cosimato. Elle a centré son analyse 
sur l'étude du temporel de l'établissement. Sur certains points 



HISTOIRE ET PHILOLOGIE 



355 



importants (occupation du sol dans la campagne romaine, 
évolution de la rente seigneuriale), elle a notablement renouvelé 
les résultats acquis à la fin du siècle dernier par C. Calisse et 
jamais repris depuis. 

Deux anciens de la conférence, M. Montel et M^^^ Devauvre, 
poursuivent leurs recherches entreprises l'année précédente 
et ont exposé l'état présent de leur travail. M. Montel, élève- 
agrégé d'histoire à l'Ecole normale supérieure, a maintenant 
conduit ses dépouillements du Codex Diplomaticus Cavensis 
jusqu'à la fin du siècle. Les documents considérés (près de 
400 au total) sont loin de couvrir toute l'étendue de la princi- 
pauté de Salerne : ils ne concernent en fait qu'une région assez 
limitée autour de la capitale, essentiellement les vallées fertiles 
de Nocera et de Sarno et la « plaine » de Salerne proprement dite. 
Il s'agit d'actes privés provenant de l'abbaye de Saint-Maxime 
de Salerne, postérieurement soumise à l'obédience de La Gava. 
Ce sont surtout, pour le moment, les problèmes d'histoire écono- 
mique et sociale qui retiennent l'attention de M. Montel. 
Une exploitation systématique de la microtoponymie et des men- 
tions de confronts lui permet de nuancer et de préciser le tableau 
général du paysage rural méridional, jadis tracé par A. Lizier 
dans son ouvrage toujours utile. Le classement chronologique 
des divers types de contrats agraires autorise à dégager quelques 
conclusions intéressantes sur les concessions à part-fruits et 
à courte durée au haut Moyen Age, par exemple, ou sur l'évolu- 
tion des rapports numériques entre les divers types de contrats 
de la fin du viii^ siècle à l'an mil. Au cours de la période considé- 
rée, la petite exploitation reste la règle. La petite propriété, 
en revanche, qui semble assez largement représentée au début 
de la période, est en nette régression tout au long du siècle. 
L'aristocratie aulique salernitaine, les fondations religieuses, 
l'activité des Amalfitains et des Atraniens sont à l'origine de 
ce mouvement de concentration. Le rôle des Amalfitains est 
nettement perceptible à deux niveaux de l'économie. Ils sont 
tout d'abord responsables de l'extension de certaines cultures 
destinées pour une bonne part à la commercialisation (viticul- 
ture, culture du noisetier, etc.). Ils ont, d'autre part, contribué 
au développement général d'une économie monétaire plus ouverte 
au x^ siècle, en contraste marqué avec la pénurie métallique 
de la période immédiatement précédente. L'or, monnayé sous 
forme de « taris », circule en abondance au x^ siècle. Sur ce point, 
l'expérience de M. Montel est encore limitée aux sources écrites 



23. 



356 



RAPPORTS SUR LES CONFÉRENCES 



de l'histoire monétaire. Il lui sera nécessaire d'avoir recours à 
ia numismatique pour aborder d'une manière plus concrète 
et plus sûre le problème de l'or musulman et des contrefaçons 
locales. Il semble, en tout cas, avoir établi avec raison que l'afflux 
de métal précieux dans le Salernitain au siècle et les rapides 
progrès de l'économie monétaire s'expliquent par la vocation 
d'arrière-pays d'Amalfi assumée alors par les districts agricoles 
de la Principauté. 

L'étude de la société confirme le rôle considérable joué par 
la communauté amalfitaine de Salerne, groupée autour de son 
église, Sainte-Trophimène. Les textes sont rarement explicites 
sur les activités commerciales de cette colonie. Ils se contentent 
d'attester au passage ses relations avec Babylone d'Égypte. 
On saisit, en revanche, avec une grande précision l'impact des 
marchands amalfitains et atraniens sur la propriété foncière. 
On voit des associations marchandes prolonger leurs activités 
de profit en de vastes investissements fonciers sur les côtes du 
Cilento. On saisit leur influence sur la vie politique de la Princi- 
pauté qui atteint son apogée dans les années 980. 

Etudiant les structures politiques et juridiques de la Princi- 
pauté au siècle, M. Montel a noté l'inexistence de liens féodo- 
vassaliques proprement dits. Si les termes de fidelis et de vassus 
sont connus dès avant l'époque normande, c'est dans un tout autre 
contexte que celui de la féodalité, dans une société aulique assez 
fruste, où les liens de compagnonnage lombard n'ont été recou- 
verts que d'un mince verni de culture byzantine. A d'autres 
niveaux sociaux, M. Montel a noté que la commendatio n*est 
attestée qu'en faveur d'établissements ecclésiastiques et que la 
macule servile n'apparaît dans les textes que comme transmise 
par les femmes. On ne saurait évidemment déduire de cette 
dernière observation des conclusions trop rigides en faveur de la 
thèse de Léo Verriest sur la transmissibilité de la condition ser- 
vile. Les mentions du Codex Diplomaticus Cavensis sont en 
effet trop peu nombreuses, les structures sociales salernitaines 
dans leur ensemble trop originales pour autoriser de tels rap- 
prochements. Sur d'autres problèmes encore (vie religieuse, 
aspects du droit privé, etc.), nous avons incité l'auteur à plus de 
prudence. Il convient cependant de souligner les grandes diffi- 
cultés d'approche de la masse documentaire dépouillée ainsi que 
le caractère particulièrement prometteur des résultats déjà 
atteints. 

Mlle Devauvre, diplômée d'études supérieures d'histoire, 



HISTOIRE ET PHILOLOGIE 



357 



travaille depuis deux ans sur les statuts communaux du Latium 
méridional, qui constituent une collection riche et homogène 
pour la fin du xiii^ siècle et les premières décennies du xiv^ siècle. 
Elle avait dépouillé l'an dernier les statuts des communautés 
rurales relevant de la puissance seigneuriale des grandes familles 
romaines (Orsini, Colonna et Annibaldi). La conjoncture démo- 
graphique et économique aggrave alors la pression des cadres 
seigneuriaux. Cependant, la rédaction même des statuts, dont le 
caractère contractuel est toujours clairement perceptible, semble 
avoir répondu non seulement au désir de la classe seigneuriale 
dominante mais encore à celui de la couche supérieure de la 
paysannerie, alors en ascension marquée. Les statuts apparaissent 
ainsi comme la clarification juridique de rapports de force favo- 
rables aux domini castri et, peut-être plus encore, aux boni 
homines communitatis. La curia dominorum doit rendre la 
justice, percevoir les redevances, exiger les services selon des 
dispositions normatives qui occupent une grande place dans les 
règlements statutaires. Dans la majeure partie des cas, la bonne 
exécution de celles-ci est soumise au contrôle des boni homines 
à travers leur émanation institutionnelle : le conseil restreint 
de la communauté. 

Il existe naturellement toutes sortes de formes de transition 
entre le statut rudimentaire d'un petit castrum sous l'étroite 
autorité d'un seigneur ou d'une consorteria seigneuriale d'une 
part, et les statuts communaux les plus élaborés auxquels 
M^i^ Devauvre s'est attachée cette année : ceux de Tivoli (1305), 
qui constituent l'ensemble le plus considérable dont nous dis- 
posions pour l'époque et pour le Latium à l'Est et au Sud du 
Tibre. Les dispositions les plus importantes des statuts de Tivoli 
ont pour objet de fixer minutieusement les modalités d'action, 
d'élection et de contrôle des officiers municipaux, le fonctionne- 
ment des tribunaux communaux et donc les règles de la procédure 
civile et criminelle. D'autres chapitres consacrés à l'édilité, aux 
règlements des métiers urbains, à la police rurale de l'immédiat 
plat-pays offrent un accès encore plus direct à l'histoire éco- 
nomique et sociale de la ville. Il appartient maintenant à 
M^^^ Devauvre de confronter les stipulations théoriques des statuts 
avec la réalité telle que nous l'offrent les actes de la pratique. 
Ceux-ci sont assez abondants pour la période 1250 environ- 
1350 environ, mais très dispersés dans divers fonds d'archives 
romains et, surtout, à Subiaco. Des microfilms ont déjà été faits. 
]VP^® Devauvre a obtenu une bourse de séjour en Italie qui devrait 



358 



RAPPORTS SUR LES CONFÉRENCES 



ui permettre de nouvelles prospections pendant l'été 1966. 
Elle sera alors tout à fait préparée à déposer un sujet de thèse 
de III^ cycle sur la vie économique et la société à Tivoli aux 
xiii^-xive siècles. 

M. Jean-Marie Martin, agrégé d'histoire et assistant à la Faculté 
des Lettres de Tunis, nous a tenu au courant de son travail 
sur la société dans l'ancien duché de Bénévent aux x®- 
xii^ siècles. Il envisage de déposer à la rentrée d'octobre 1966 
un sujet de thèse de III^ cycle consacrée à l'édition critique des 
plus anciennes chartes inédites de VArchivio capitolare de Troia. 
Il est cependant prudent d'attendre pour cela qu'il ait pu réaliser 
sur place, dans le courant de l'été 1966, les microfilms nécessaires 
à une première transcription. 

Mme Bodil TÔMSEN, de l'Université de Copenhague, qui s'inté- 
resse particulièrement à l'histoire sociale du contado siennois, a 
pu assister régulièrement aux deux conférences à partir de jan- 
vier 1966. 

M. Denis Winckler, licencié d'histoire, a été orienté cette 
année vers un mémoire sur les modèles culturels du Trecento 
à travers le Décameron de Boccace, que nous serions heureux 
de voir aboutir en 1967. 

Auditeurs assidus : M^^^^ Bernadette Bourdat, Annie De- 
VAUVRE, Christine Durand, Marie-Claude Kraffmuller, Fran- 
çoise DE MiLLEViLLE, M. Robert Montel, M^^^ Bodil Tômsen, 
M. Denis Winkler. 



HISTOIRE ET PHILOLOGIE 



359 



HISTOIRE DE LA RENAISSANCE 
Directeur d'études : M. André Chastel 

Le souci d'aborder avec toute la précision souhaitable l'étude 
de l'œuvre de Vasari et d'en préparer la traduction méthodique 
a dominé les conférences des deux dernières années. Grâce à la 
collaboration de plusieurs des auditeurs, il a été possible de mettre 
au point la version française et la présentation sommaire mais 
critique de dix des « biographies » de peintres florentins des 
xiv^ et xv^ siècles. Ce premier recueil est précédé d'une intro- 
duction : « Vasari, historien toscan » tirée des conférences de 
1964-1965, qui indique, au moins pour l'essentiel, comment Vasari 
conclut un siècle de « littérature artistique » florentine sous la 
triple forme des chroniques à'uomini famosi, des traditions 
de conteurs et des guides. Ce volume, paru au printemps 1966 (1), 
est le premier — et encore modeste — aboutissement des travaux 
du groupe. On s'est surtout préoccupé de bien dégager l'origi- 
nalité de la démarche de l'auteur, ses parti-pris de théoricien 
et de florentin, et surtout ses modes de composition (2). Les résul- 
tats de cette méthode analytique ont paru assez encourageants 
pour engager à tenter une seconde expérience, avec un ensemble 
de « vies » de sculpteurs toscans ; on a donc commencé la tra- 
duction et l'explication de quelques-unes de ces biographies, 
choisies parmi les plus notables et les plus représentatives : 
Jacopo délia Quercia, Desiderio da Settignano, Verrocchio, 
Benedetto et Giuliano da Majano; les «vies» plus complexes de 
Niccolo et Giovanni Pisarro, de Ghiberti, de Donatello, étant 
réservées pour plus tard. Il est apparu indispensable de procéder 
à un recoupement systématique — qui semble bien n'avoir 
jamais été encore entrepris — des données fournies par Vasari 
dans l'introduction « théorique » à son ouvrage (3) d'une part, et, 



(1) Vasari, les peintres toscans, coll. Miroirs, éd. Hermann. 

(2) C'est là un point de vue distinct de celui qui est suivi dans l'excellente 
édition de P. Dalla Pergola, L. Grassi et G. Previtali (d'après le texte de 1568), 
6 vol. parus, Milan, 1962-1964, à laquelle on a eu régulièrement recours. 

(3) En partant de la traduction commentée de L. Maclehose, préface de 
G. Baldwin Brown, Vasari on Technique, Londres, 1907, qui reste, dans 
l'ensemble, très solide. 



360 



RAPPORTS SUR LES CONFÉRENCES 



d'autre part, les notions techniques qui le guident dans ses 
narrations. On s'est donc employé à examiner et à classer 
les remarques contenues dans la section II de V Introduzione aile 
tre arti (ch. 8 à 14) et d'y repérer les formules ou les explications 
qui réapparaissent dans les «vies»; et, par ailleurs, à rechercher 
dans les biographies individuelles des développements qui peu- 
vent être considérés comme des compléments à V Introduzione 
générale. Ces liens entre la section théorique et les « vies », 
sont parfois révélateurs : Vasari mentionne dans l'exposé tech- 
nique sur la sculpture Donatello, Ghiberti, mais aussi un 
« gothique », maestro Janni franzese (ch. xiv) dont il n'a pas 
l'occasion de reparler par la suite. D'autre part, il consacrera dans 
la (( vie » de Jacopo délia Quercia un long développement à la 
fabrication d'une maquette de cheval grandeur nature (vol. II, 
p. 95-96) qui aurait pu trouver place dans l'introduction; à la 
fin de la « vie » de Verrocchio prend place une importante digres- 
sion sur les moulages de visages en cire et les ex-voto (boti), 
qui constituent un complément notable à l'exposé technique (1). 
Ainsi, apparaît mieux l'économie de l'ouvrage de Vasari, l'ha- 
bileté de ses rappels et son souci de ne pas négliger l'aspect 
artisanal de l'art, tout en s'efforçant de le maintenir au degré 
inférieur de la hiérarchie. 

Deux autres occasions de le vérifier ont été fournies par l'exa- 
men détaillé de la « vie » de Guillaume de Marcillat, peintre- 
verrier français, qui fut le propre maître de Vasari à Arezzo, et 
par le regroupement d'informations sur les damasquinures. Dans le 
premier cas, on observe un ajustement précis des deux textes 
(I, ch. 29 et IV, p. 113 et suiv.) [2]; et dans le second, un intérêt 



(1) L'intérêt de cette digression sur Orsino ceraiuolo a été relevé autrefois 
par O. Masi, La ciroplastica in Firenze, dans Rivista d'arte, IX (1916). Étude 
dont il a été tiré parti par ailleurs dans nos deux récents ouvrages sur l'art en 
Italie, 1460-1500 : La Renaissance méridionale et Le Grand Atelier (coll. 
l'Univers des Formes, éd. Gallimard, 1965). 

(2) Traduction et étude critique conduites par Perrot, attachée au 
« Corpus vitrearum medii aevii » (publiées par le C.N.R.S. et la Direction 
des Monuments historiques). Le long chapitre (29) consacré dans V Introduzione 
au vitrail (Musaico de' vitri), se trouve complété dans la « vie » de Guillaume 
par deux remarquables digressions sur la technique du verre « gravé » et celle 
de la couleur fondue : voir J. Lafond, Guillaume de Marcillat et la France, 
dans Scritti in onore di M. Salmi, lll, Rome, 1963. 



HISTOIRE ET PHILOLOGIE 



361 



explicite pour une technique ornementale dite tauscia (I, 
ch. 34), qui n'est mentionnée qu'en passant à propos des orne- 
manistes contemporains, avec le souci évident d'éviter de mettre 
en évidence Cellini(l). On a trouvé dans tous ces résultats un 
encouragement à poursuivre l'entreprise d'une traduction com- 
plète, accompagnée de commentaires. L'une des insuffisances 
les plus graves des éditions récentes est de présenter la version 
de 1568, sans exploiter le tableau des divergences, additions et 
corrections intervenues en 1550 (1^'^ édit.) et 1568. Un examen de 
ces changements est toujours révélateur (2). On s'aperçoit que 
V Introduzione technique n'a pour ainsi dire subi aucune modifi- 
cation d'une édition à l'autre. Les digressions complémentaires 
sont souvent dues à des additions intervenues après 1550. Les 
exemplaires et les rééditions du premier texte sont fort rares. 
D'où l'intérêt d'un instrument de travail qui va maintenant être 
à la disposition de l'historien : la nouvelle édition entreprise à 
Florence par M^^^ R. Bettarini pour l'aspect philologique et cri- 
tique et par M^^^ P. Barocchi pour le commentaire. Le renouveau 
d'intérêt pour Vasari ne peut mieux être manifesté que par cette 
importante initiative, dont le développement devra être suivi 
de près (3). 

Les recherches vasariennes ont donc régulièrement occupé 
la seconde de nos conférences. La première a été orientée cette 
année vers l'étude de la « biographie » comme genre historique 
et de ses premiers développements en Italie et, plus particulière- 
ment, à Florence. Il y avait là une enquête complémentaire de 
celle qui a été conduite il y a deux ans sur 1' « autobiographie », 
le journal », etc. et, d'autre part, une occasion d'apprécier la 
manière dont Vasari aborde lui-même la narration biographique : 
son rôle a été en effet, d'adapter complètement et définitivement 
au domaine des arts ce qui avait été fait pour les célébrités 
de la politique ou de la vie religieuse ; mais la formule même de 



(1 1 Un exposé a été fait à propos de cette technique par M. Nakov en partant 
d'un article de S. Gramesay, Master armours of the Renaissance, dans Metro- 
politan Muséum Bulletin, (New York), avril 1964. 

(2) Il a été fait, seulement pour les modifications de grande importance, 
par V. Kallab, Vasari Studien, Vienne, 1908. 

(31 G. Vasari, Le vite... nelle redazioni del 1550 e del 1568, Sansoni éd., 
vol. 7, Florence, 1965. Ce premier volume contient le Proemio et V Introduzione 
aile tre arti del disegno. 



362 



RAPPORTS SUR LES CONFÉRENCES 



la « biographie » distincte des chroniques et des elogia succincts 
était relativement neuve. Le manuel classique de Fueter ne 
distingue peut-être pas suffisamment ces catégories voisines (1), 
et il a paru utile d'examiner de près le cas de quelques ouvrages 
florentins antérieurs à Vasari. Burckhardt, à qui on revient tou- 
jours en ce domaine (2), a consacré deux chapitres fameux à la 
naissance de la littérature biographique au xiv^ siècle avec le 
sens de « « l'individu » et la force que prend ce genre au xv^ 
et au xvi^ siècle en Italie : à la biographie schématique du Moyen 
Age s'oppose la recherche du caractéristique propre à la Renais- 
sance. Ce thème d'ensemble a besoin d'être nuancé : il est clair 
que Burckhardt a lu les auteurs des xv^ et xvi^ siècles en y cher- 
chant l'illustration de sa thèse. Pour élucider celle-ci on a préféré 
partir des remarques de F. Chabod (1942) : la biographie 
de type médiéval n'est pas caractérisée par la pauvreté du détail, 
elle abonde au contraire en notations réalistes; mais la perspec- 
tive n'est définie qu'en fonction des notions-types, des « modèles 
idéaux » : le saint, le prince, le chevalier... L'attention à l'activité 
propre, à l'énergie individuelle et, si l'on veut, la vision globale 
du personnage, définissent le point de vue nouveau d'un Machia- 
vel ou d'un Guichardin, mais ceux-ci sont loin de multiplier 
les notations concrètes, inutiles à leur démonstration (3). Ainsi, 
la biographie cesse d'être « naïve », mais elle n'en est que plus 
souvent orientée. B a donc paru intéressant de rechercher dans 
quelle mesure on peut parler d'un nouveau mode de la biogra- 
phie, de la « vita » 'isolée, sur quelques exemples précis. Les 
résultats sont assez différents de ce que l'on présente d'ordinaire 
comme caractéristique de la Renaissance. 

Le premier texte étudié a été le recueil des Vite degli uomini 
illustri, rédigé peu après 1480 par le libraire-éditeur florentin 



(1) E. Fueter, Histoire de l'historiographie moderne, tr. fr. par E. Jeanmaire, 
Paris, 1914, I, U historiographie humaniste en Italie. 

(2) Burckhardt, La civilisation de la Renaissance, II, 3 et IV, 5, rééd. et 
annotée par R. Klein, Paris, 1958. 

(3) F. Chabod, The concept of Renaissance, paru en 1942 sous le titre 
// Rinascimento, dans Questioni di storia moderna. Milan, 1948, trad. angi. 
dans : Machiavelli and the Renaissance, Londres, 2« éd., 1960, p. 175-176. 

H. Gmelin, Personendarstellung bei den florentinischen Gerchichtsschreibern 
der Renaissance, Leipzig, 1927, étudie les « portraits » de personnages mais 
non les « biographies » isolées. 



HISTOIRE ET PHILOLOGIE 



363 



Vespasiano da Bisticci (1). L'activité de celui-ci au service des 
grands amateurs est bien connue : en fait, les informations les 
plus importantes que l'on possède sur l'activité du milieu huma- 
niste toscan entre 1420 et 1450, sur la fondation des grandes 
bibliothèques de Saint-Marc à Florence, de Nicolas V à Rome 
et de Frédéric de Montefeltre à Urbin, dérivent précisément de 
l'ouvrage de Vespasiano qui fut leur fournisseur. Il en résulte 
que cette suite de biographies constitue, en fait, dans le cadre 
des « vies d'hommes illustres », les « mémoires » de Vespasiano. 
Cette particularité une fois aperçue, on comprend mieux l'iné- 
galité de traitement entre les diverses biographies : quelques- 
unes sont de simples notices, d'autres de longs récits, sinueux et 
riches en digressions sur l'art du livre et la collecte des manuscrits. 
On comprend mieux aussi l'extraordinaire limitation des juge- 
ments de V espasiano qui reste très fidèle aux « modèles » de 
type médiéval et a presque toujours déçu les historiens curieux 
d'observer, grâce à lui, les traits originaux de « l'homme de la 
Renaissance » (2). En fait, dans un cadre qu'il ne prétend 
à aucun titre renouveler, Vespasiano a rapporté ce qui lui tenait 
à cœur : le développement de l'art du livre en tant qu'œuvre 
de copistes et d'enlumineurs, pendant la génération qui a pré- 
cédé l'apparition de l'imprimerie. Celle-ci ayant, dès 1480, 
provoqué la crise d'un métier, auquel il associait les destinées 
même de la culture, Vespasiano écrit son recueil comme un 
témoignage contre la décadence du livre moderne mécanisé. 

On s'explique mieux ainsi les lacunes des observations de Ves- 
pasiano, ses allusions parfois très précises, parfois vagues, au 
mécénat artistique de Cosme, de Nicolas V, de Frédéric d'Urbin, 
et l'on peut mieux apprécier la valeur de certaines de ses déclara- 
tions concernant, par exemple, les rapports de Cosme de Médicis 
avec les architectes (il ne nomme pas Michelozzo) et des sculpteurs 



(1) La bibliographie ancienne et récente du sujet sera donnée dans un article, 
tiré de ces conférences, à paraître dans les Mélanges Julien Cain, sous le 
titre : « Les souvenirs d'un libraire florentin ». 

On est parti de A. Lucchesi, « Princeps omnium librariorum, Der Buch- 
hândier des Cosimo de' Medici», dans Philobiblon, XI (1939), p. 292-304; et 
pour l'ensemble du problème, de CF. Buhler, The fifteenth Ceniury book : 
the scribes, tke printers, the decorators, Philadelphie, 1960. 

(2) Voir en particulier A. von Martin, Das Kulturbild der Quattrocento 
nach den Viten des Vespasiano da Bisticci, dans Festgabe fiir den Prof. 
H. Finke, Munster, 1925, p. 316-356. 



364 



RAPPORTS SUR LES CONFÉRENCES 



comme Donatello (son témoignage au sujet des portes de bronze 
de la sacristie de Saint-Laurent a été récemment remis en ques- 
tion) [1]. Mais, en même temps, la mentalité relativement simple 
de Vespasiano permet d'interpréter l'importance nouvelle 
attachée à la vertu de liberalità, c'est-à-dire de dépense pour la 
culture et l'art. Thème souvent repris par Vasari, qui ne semble 
pas avoir eu l'occasion de tirer directement parti des écrits de 
Vespasiano. 

Un exemple caractéristique du développement et de la maturité 
croissante de la « biographie )) moderne a été fourni par les livrets 
proprement monographiques qui sont rédigés coup sur coup 
au début du xvi^ siècle : la Vita Marsilii Ficini, par Giovanni 
Corsi (1506), et la Laurentii medicis vita, par N. Valori (en 
1515). Nous avons pu indiquer autrefois l'origine « publicitaire » 
de ces deux opuscules, écrits au fort de la propagande pro-rnédi- 
céenne, et tous deux orientés vers l'éloge de l'époque de Laurent, 
âge d'or de la culture, afin de préparer l'avènement du nouveau 
« principat )) (2). Ce qui nous intéressait cette année était de 
saisir la structure de ces « biographies », pour faire apparaître 
leur analogie ou leur différence avec celle des « vies « de Vasari, 
et repérer éventuellement des thèmes dont l'historien des arts 
a pu se servir par la suite. Bien que le recueil des Vite de 1550 
ait eu le caractère d'une publication officielle du Grand-Duché, 
et que l'éloge du secol d'oro, l'âge du Laurent, y affleure réguliè- 
rement, on n'a pas pu découvrir d'emprunts évidents faits par 
Vasari aux textes de -Corsi ou de Valori (3). La critique de ces 
deux opuscules a déjà été faite de près et a bien montré la ten- 
dance apologétique à l'œuvre (4). Mais dans leur composition 
même, les deux brochures ont aussi en commun, le souci de 
dégager — sous une forme aussi « sympathique » que possible — 
la « physionomie » des personnages. C'est là le fait intéressant : 
le dosage des affirmations générales sur la grandeur de l'époque 
et des anecdoctes édifiantes, devient l'essentiel, et Vasari, dans 



(1) H. W. Janson, The Sculpture of Donatello, 2 vol., Princeton (M. J.), 
1957, p. 214 et suiv. 

(2) Voir A. Chastel, Art et humanisme à Florence au temps de Laurent le 
Magnifique, 2^" éd., Paris, 1961, intr. : La légende médicienne et nos confé- 
rences à ia Section de l'année 1951-1952. 

(3) Les deux textes ont attendu le XYin^ siècle pour être édités. 

(4) Pour le premier, dans les deux articles fondamentaux de P. O. Kristeiler 
(1936 à 1938), repris dans Studies in Renaissance thoguht and letters, Rome, 
1956. 



HISTOIRE ET PHILOLOGIE 



365 



ses monographies d'artistes retrouve souvent le même mode 
d'exposition, qui n'est ni le simple déroulement chronologique 
des faits, ni la déclamation abstraite. On perçoit aussi la même 
tendance à souligner le caractère prestigieux des « héros », 
voire le merveilleux de certaines circonstances, en particulier 
pour tout ce qui entoure leur fin, et, d'autre part, l'insistance sur 
le rôle « historique » de ces personnalités. La biographie de Lau- 
rent par Valori a été examinée de près en rapport avec les thèses 
de Vasari sur la grandeur de l'âge de Laurent et sur l'importance 
des collections médicéennes, ce qui a amené à souligner la richesse 
des informations précises accumulées par l'auteur des Vite. 
On a considéré enfin le portrait fameux de Laurent le Magnifique, 
peint par Vasari en 1531, à son entrée dans le cercle des Médicis, 
qui est, à sa manière, une interprétation du caractère du person- 
nage, mais avec un sens allégorique accusé. 

En dehors de ces recherches qui ont occupé l'essentiel de la 
première conférence, des exposés ont été faits sur certaines ques- 
tions d'actualité; l'une (par M"^^ Goguel, assistante au Cabinet 
des dessins du Louvre) sur la publication de l'ouvrage de 
J. R. Martin, The Farnese Gallery, Princeton, 1965, l'autre (par 
Mi^6 Gavoty, attachée au musée Jacquemart- André) sur les décou- 
vertes récentes d'un nouvel « esclave » de Michel- Ange (signalé 
dans « La Critica d'Arta », 1965) et sur l'identification du Gio- 
vannino perdu du même sculpteur avancée par J. Laffarge, 
New York, 1965. 

La conférence a été privée cette année du concours de M. R, 
Klein, professeur à l'Université de Montréal, et, après mars, 
de celui de M. H. Zerner, conservateur du musée de Providence 
(Rh. Island). Elle a été suivie, comme à l'ordinaire, par M^^^^ 
Defradas, Goguel, Courtois, Perrot, Lorgues, Barbandy; 
Mlles Plouin, Krahmer, Gavoty, Heyning Van Dorp; 
par MM. Essayan, Nakov, H. Damisch (1^^ sem.); et moins 
régulièrement M^^^ Regnault, M"^^ Portal, M. G. de Cha- 
ron et quelques autres auditeurs. M. Hermann, auteur d'un 
livre important sur Antoine Caron, nous a fait l'honneur d'assis- 
ter à un certain nombre de leçons. 



HISTOIRE ET PHILOLOGIE 



367 



HISTOIRE DE PARIS 

Directeur d'études : M. Michel Fleury 
Sous-directeur d'études : M™^ Jeanne Pronteau 



Conférences de M. Michel Fleury 



Les conférences de cette année ont été presque exclusivement 
consacrées à l'étude historique' et archéologique, amorcée en 
1964-1965, du parvis Notre-Dame. Tout d'abord, on a présenté 
aux auditeurs des photographies anciennes du site, tel qu'il sub- 
sistait il n'y a pas tout à fait cent ans, ayant conservé son décor 
architectural du milieu du xviii® siècle (l'hospice des Enfants 
trouvés, de Boffrand) et du Premier Empire (le portique du vieil 
Hôtel-Dieu) et presque son volume ancien. On a montré ainsi 
que la connaissance approfondie de tous les états successifs, 
même les plus modernes, d'un site archéologique urbain est 
indispensable à celui qui est appelé à en explorer les 
parties les plus anciennes, parce que, dans un lieu qui a été 
indéfiniment bâti et rebâti, les substructions ne se sont ni cons- 
tamment superposées, ni substituées les unes aux autres : elles 
se sont souvent mélangées, pour ainsi dire, au gré des réutili- 
sations. Aussi bien, quand l'appareillage des fondations ne donne 
aucune indication certaine de date, quand la céramique manque 
ou n'est pas conservée en gîtes homogènes et certainement en 
place, ce qui est le cas le plus fréquent, est-on heureux de dispo- 
ser de sources iconographiques qui permettent d'identifier tel 
ou tel pan de muraille ou de recouper les plans anciens. Ceux-ci, 
dont on a fait le plus large usage possible, ne sont guère précis 
et doivent être utilisés avec prudence. Ils ne sont datés qu'appro- 
ximativement et font parfois état de dispositions qui ont été 
projetées mais non réalisées (comme le plan des Enfants trouvés 
de Boffrand, publié par Blondel, Architecture française, t. I). 
Force est alors de se reporter à des documents modernes, d'ail- 
leurs presque aussi rares, à Paris, en raison de l'incendie, par la 
Commune de 1871, de l'Hôtel de Ville, des archives de la Ville 
et de celles de l'Assistance publique et de la destruction, par les 



368 



RAPPORTS SUR LES CONFÉRENCES 



architectes de cette dernière administration, qui les tenaient 
pour leur propriété personnelle, des dossiers concernant les édi- 
fices dont ils étaient chargés (en l'espèce les anciens Enfants 
trouvés et l'ancien Hôtel-Dieu). 

Après un long travail, qui a été entamé à la conférence, on 
espère toutefois pouvoir reconstituer un plan du parvis et de 
la rue Neuve-Notre-Dame et le superposer au relevé des fouilles 
actuelles qui a été très soigneusement établi au 1/50, par les soins 
de M. Georges Garreta, architecte, en plan et en élévation. 

En attendant l'achèvement de cet ouvrage considérable, qui 
devrait permettre d'élucider bien des questions en suspens, 
on a étudié, d'après les fouilles anciennes et celles dont est encore 
aujourd'hui chargé en ce lieu le directeur d'études, quelques 
secteurs déterminés. 

Tout d'abord, un tronçon du rempart de la fin du lll^ siècle. 
Il a été retrouvé exactement sur le trajet que nous avions pu 
lui assigner, l'an passé, d'après les découvertes de 1847, et à 
l'endroit où nous avons ouvert la fouille. Il subsiste sur 5,60 m 
de long, entre les murs latéraux de la cave paraissant du 
xvil*^ siècle, d'une maison de la rive méridionale de la rue Neuve- 
Notre-Dame. Le peu de profondeur donné au sous-sol nous l'a 
conservé miraculeusement, peut-on dire, car, à l'Est et à l'Ouest, 
il a été emporté complètement par le creusement de caves à 
deux étages. Large de 2,57 m en moyenne, il est réduit à la 
dernière assise de la fondation, sauf à ses extrémités est 
et ouest où subsistent encore deux lits. Ceux-ci sont faits de gros 
blocs de calcaire, juxtaposés sans mortier, comme ceux qui 
constituaient les parties du rempart découvertes jusqu'à ce jour, 
et en particulier celles qui ont été mises au jour en 1847, les- 
quelles ont été étudiées d'après A. Lenoir (Statistique monu- 
mentale de Paris, Atlas, t. I, pl. XVII). La direction de cette 
fondation, le fait qu'un de ses éléments a été emprunté à un édi- 
fice incendié, car il porte des traces accusées de calcination, 
prouvent surabondamment son origine. Avec les deux morceaux 
découverts en 1847 devant le portail, nous disposons donc de 
trois tronçons du rempart à l'emplacement de l'actuel parvis. 
La direction qu'ils donnent à la muraille est toutefois assez embar- 
rassante, parce qu'en la prolongeant tout droit d'après ces jalons, 
on s'écarte de plus en plus, vers le Nord, du bord du fleuve. 
Or, on ne peut guère admettre que toute une partie de la moitié 
orientale de l'île déjà fort exiguë, ait été ainsi laissée à découvert. 
De plus Vacquer a découvert sous la caserne de la Cité, en 1864 



HISTOIRE ET PHILOLOGIE 



369 



(cf. F.-G. de Pachtere, Paris à l'époque gallo-romaine, 1912, 
plan X), un tronçon situé plus au Sud, « sur un grand parcours » 
(Td., ibid., p. 145). 

Un examen attentif du plan précité a montré clairement que 
le tronçon découvert en 1864 sous l'actuelle Préfecture de police 
n'est pas dans le prolongement de la droite que jalonnent les deux 
découvertes de 1847 et celle de 1865 et que le graveur a dû, 
discrètement, infléchir le tracé « restitué certainement » de la 
muraille, pour parvenir à mettre en ligne les trois éléments 
dont on disposait à cette époque. 

On a donc été conduit à supposer que l'obliquité vers le Nord 
de l'enceinte du Bas Empire pouvait être rachetée, sans doute 
au niveau du Petit-Pont, par un ouvrage en avancée vers le 
fleuve. Cette conjecture a été renforcée par la découverte, faite 
en 1966, à 2 mètres environ en arrière de la ligne formée par les 
points découverts en 1847 et en 1965, d'une masse de blocs de 
remploi (dont un chapiteau retourné), accusant la fin du iii^ siècle, 
et si importante (sans être toutefois semblable, quant à la taille 
des éléments, à la fondation du rempart proprement dit), qu'on 
ne voit guère qu'elle ait pu appartenir à un édifice piivé. On 
pourrait donc avoir là l'arrière de l'ouvrage dont on a conjecturé 
l'existence à moins que (les deux hypothèses étant d'ailleurs 
conciliables), il ne s'agisse de la prison dont Grégoire de Tours 
(Historia Francorum, VIII, 33), nous atteste l'existence dans cette 
région. 

Celle-ci, au reste, avait été remaniée à de nombreuses reprises 
avant la construction de l'enceinte, puisque nous n'avons pas 
relevé moins de deux couches de dallages successifs immédiatement 
au Nord, la dernière portant les traces d'une violente calcination 
et pouvant, provisoirement, d'après les découvertes de céramiques 
être datée du li^ siècle. Le plus récent de ces aménagements 
semble être, lui, du Bas-Empire. C'est une vaste salle à hypo- 
causte précédée à l'Ouest d'un praefurnium qui a conservé la gar- 
niture intérieure de briques calcinées. Uarea en subsiste, jonchée 
de tuhuli et d'éléments de pilettes, briques carrées fort régulières 
d'environ 20 X 20 cm, et de morceaux de la suspensura, faite 
de larges briques surmontées d'une couche de mortier de tui- 
leaux. Les pilettes, dont certaines subsistent, étaient à encorbelle- 
ment comme la baie du praefurnium, elle, parfaitement conser- 
vée. A cette grande salle chauffée était adjacente, au Nord, une 
salle également chauff"ée dont Varea subsiste en partie seulement, 
et est identifiable par les traces de scellement des pilettes. Elle 



66 0645 a 67 046 3 



24 



370 



RAPPORTS SUR LES CONFÉRENCES 



pourrait être plus récente que la précédente, à en juger par la 
façon dont les deux pièces sont reliées en sous-sol, par des 
ouvertures grossièrement percées dans la base du mur commun, 
semble-t-il, après coup. On n'a voulu retenir que comme un 
argument surérogatoire le parallélisme d'orientation du mur 
méridional de ce bâtiment avec le tracé du rempart du iii^ siècle. 
Cet élément de datation mis en avant par F.-G. de Pachtere, 
d'après Lenoir et Vacquer, ne nous paraît guère solide, car il 
suppose une reconstruction complète de la Cité au Bas-Empire 
sur un plan rigoureusement orthogonal par rapport au mur 
d'enceinte, alors que nous avons, d'après les données des fouilles 
anciennes et en cours, la preuve du contraire. Ainsi, le bâtiment 
découvert par Vacquer en 1847, à 1 m. 34 en avant de la façade 
du porche de l'église mérovingienne de Saint-Etienne, quoi- 
qu'il soit orienté par rapport au rempart, a bien été daté, par 
M. Paul-Marie Duval, du Haut-Empire, tant d'après son niveau 
que d'après le mode de construction de la baie cintrée de son 
praefurnium. En le dégageant à nouveau par un sondage limité, 
on a pu le reconnaître à nouveau et, par la même occasion, mettre au 
jour le porche de la cathédrale mérovingienne, arasé de seulement 
80 centimètres en moyenne par rapport au niveau reconnu en 
1847, en étudiant son appareillage. De bonne qualité, recouvert 
d'enduit, il est fait d'assises horizontales alors que les élévations 
de Lenoir en disposent les moellons diagonalement. On a fait 
toucher du doigt aux auditeurs les inconvénients de ces beaux 
plans gravés, à petite échelle, de la Statistique monumentale, 
qui ont été jusqu'à présent la seule base de travail dont on 
disposât. Pour être trop bien exécutés, avec une excessive régu- 
larité, ils donnent une idée fallacieuse de la qualité des maçon- 
neries. On a constaté que la mise en diagonale des pierres du 
mur mérovingien est due uniquement au fait que le graveur a 
voulu différencier nettement ces parties tardives de celles des 
fondations gallo-romaines qu'il figurait en avant. La structure 
de ces dernières a été, elle aussi, sensiblement « améliorée » 
par le graveur : là où nous pouvons voir encore, sur le mur de 
l'hypocauste à canaux du Haut-Empire, redégagé depuis quel- 
ques mois, un enduit de mortier, laissant apparaître en de rares 
endroits un moellonnage assez peu régulier, la planche de Lenoir 
montre un réseau rigoureusement géométrique de pierres rec- 
tangulaires toutes égales. De même, ce qui reste des canaux 
de l'hypocauste en question rappelle de loin les figurations de la 
Statistique. On a tiré la conclusion qu'il fallait éviter avant tout 



HISTOIRE ET PHILOLOGIE 



371 




Substructions de Saint-Étienne de Paris découvertes en 1847, 1907 et 1914. 

On remarquera : 1° la fondation du mur goutterai (A), élevé sur le rem- 
part du Bas-Empire (5), mur qui n'apparaît que fort mal sur le plan de 
Lenoir, en raison de la superposition des grisés, et qui n'a été figuré ni sur 
le plan des fouilles de 1907, ni sur le plan des fouilles de 1914; 2° le mur 
goutterot Nord (D), reconnu et figuré en 1907, qui manque au plan de 1914. 

N. B. — Sur ce schéma, les murs reconnus sont en grisé, les murs restitués 
sont en tireté, le rempart est en pointillé. On n'a pas distingué du reste des 
substructions les épaulements transversaux des fondations du porche, de l'an- 
nexe latérale Sud et de l'annexe latérale Nord. 



24. 



m 



RAPPORTS SUR LES CONFÉRENCES 



de faire, rétrospectivement, de l'archéologie « sur le terrain » quand 
on ne disposait pas de tous les éléments préparatoires de la publi- 
cation, croquis, relevés, notes de fouilles. Il faut dire d'ailleurs 
que les planches d'ensemble des fouilles menées en 1907 et en 
1914 par la Commission du Vieux Paris, si elles sont munies 
d'un commentaire explicite, ce qui n'est certes pas le cas de la 
publication de Lenoir, sont aussi bien imparfaites. Ainsi il 
manque au Plan général des fouilles exécutées en 1914... 
{Procès-verbaux de la Commission du Vieux Paris, 1916) : 
1° le mur extérieur de la construction que nous avons 
appelée, en 1962, « portique » [Paris, ville ouverte du vi^ au 
ix^ siècle, dans Commission du Vieux Paris, séance du 
5 février 1962, p. 5 [Annexe au Bulletin municipal officiel 
de la Ville de Paris du 23 noyembre 1963]), pourtant bien 
figuré par Lenoir (Statistique monumentale, I, XVII) comme 
reposant sur le rempart; 2° le tronçon de fondation nord-sud 
avec l'amorce d'un grand mur latéral extérieur, symétrique de 
la muraille dont on vient de parler, découvert en 1907 (Procès- 
verbaux de la Commission du Vieux Paris, 1907). Ainsi s'explique- 
t-on, croyons-nous, que personne n'ait fait remarquer jusqu'à 
présent, et que Saint-Étienne avait, du côté septentrional, une 
seconde annexe latérale et que celle du Sud a été élevée sur l'en- 
ceinte du Bas-Empire, rasée à cet emplacement pour lui faire | 
place. I 
L'originalité du plan ressort de la première de ces constata- I 
tions, puisqu'à l'heure actuelle nous ne connaissons, en Gaule, 
aucun édifice religieux muni de doubles annexes latérales (1). 
Mais sa largeur n'est pas moins remarquable : plus de 35 mètres 



(1) M. Jean Hubert {L'architecture religieuse du Haut Moyen Âge en 
France. Plans, notices et bibliographie [École pratique des Hautes Études, 
Section des sciences religieuses, Collection chrétienne et byzantine]), Paris, 
1952, ne signale de portiques qu'à Albon (n*^ 47), à Saint-Martin d'Angers 
(n°'5 172 et 173) et à Saint-La\u:ent de Lyon (n" 49). Il a bien voulu joindre à 
notre dossier les exemples d'Agaune et de Saint- Pierre de Cantorbéry. 

La grande épaisseur des fondations de ces « annexes latérales » de Saint- 
Étienne (mur extérieur nord, 1 m. 40, mur extérieiu- sud, près de 1 m. 70, 
épaisseiu" qui est égale ou supérieure à celui du mur sud de la nef, nous a 
fait penser aussi à des doubles collatéraux, hypothèse qui a pour elle le fait 
qu'on ne voit guère comment on aurait pu laisser un portique ouvert sur le 
fleuve à si faible hauteur. Nous pensons étudier l'an prochain, en détail, les 
dimensions de l'édifice et, plus tard, reprendre les fouilles de Vacquer et les 
compléter dans les parties restées inexplorées. 



HISTOIRE ET PHILOLOGIE 



373 



alors que celle de l'église épiscopale de Clermont et celle de 
Saint-Martin de Tours était de 20 mètres seulement (1). 

Puisque comme l'a montré M. Jean Hubert (2), un tel monu- 
ment ne peut guère avoir qu'une origine royale, puisqu'il a été 
élevé à une époque de sécurité (à telle enseigne que l'on n'a pas 
craint de raser le rempart à son emplacement), nous avons été 
conduit à le dater de l'époque de la paix mérovingienne, c'est-à- 
dire du vi^ siècle. 

n va sans dire que cette datation est tirée de nos connaissances 
actuelles, lesquelles reposent sur les résultats de fouilles ancien- 
nes, médiocrement menées et imparfaitement publiées, et qu'il 
est à souhaiter qu'on puisse la vérifier en reprenant, comme 
nous escomptons le faire, l'exploration de la partie orientale 
du Parvis. 

On n'a qu'esquissé la description de ce qui nous reste de 
l'édifice, sans doute assez important à l'origine, auquel appartenait 
une base de colonne décrite dans Rapport... sur les fouilles effec- 
tuées... au parvis Notre-Dame, cité in fine) à deux gros tores peu 
réguliers, reposant sur trois assises en place, parce que la fouille 
n'était pas assez poussée dans ce secteur. On a pu conclure toute- 
fois que cette base semble bien datée par la couche, remplie de 
poterie d'Argonne, qui l'entourait. 

On a eu la satisfaction de voir que les prévisions de la confé- 
rence de l'an passé se sont trouvées justifiées : à l'exception du 
rempart, toutes les découvertes antiques ont été faites dans 
le sous-sol de l'ancienne rue Neuve Notre-Dame. Preuve de 
l'ancienneté de cette voie que Maurice de Sully n'a donc fait 
que prolonger, lors de la construction de l'actuelle cathédrale^ à 
l'emplacement de Saint-Etienne. Comme il est bien clair que 
son histoire topographique est la clef de l'identification de beau- 
coup des fondations retrouvées dans la partie centrale du parvis, 
on a vérifié la Carte archéologique de Berty d'après l'étude de 
Coyecque sur VHôtel-Dieu de Paris au Moyen Age (t. I, 1889) 
qui contient des notices précises sur les biens de l'hôpital. La 
plupart des dénominations ont été confirmées et les adjonctions 



(1) Jean Hubert, L'Art pré-roman, 1938, p. 38. En assignant à l'édifice 
une longueur double de sa largeur, comme le propose M. Hubert (voyez n, 2), 
la première de ces dimensions aurait atteint 70 mètres. 

(2) Les origines de Notre-Dame de Paris {Revue de l'histoire de l'église 
de France, t. XL [1964]), p. 14. 



374 



RAPPORTS SUR LES CONFÉRENCES 



à faire à la lettre ont été peu nombreuses. D'autre part, l'exac- 
titude du parcellaire a pu être vérifiée par comparaison avec un 
plan manuscrit, non daté, mais qui doit être postérieur à 1746 
puisque le contour des Enfants trouvés y apparaît, conservé au 
Cabinet des estampes de la Bibliothèque nationale, qui nous a 
été obligeamment indiqué par M. J.-P. Babelon. On en a 
conclu que c'est à juste titre que le directeur d'études a proposé 
à la Commission des travaux historiques de la ville de Paris de 
commencer par la Carte archéologique l'entreprise de réédition 
de V Atlas des anciens plans de Paris. 

Les dernières conférences ont été occupées à expliquer quel- 
ques paragraphes du livre VII de VHistoria Francorum, en vue 
de la préparation d'un recueil de textes intéressant l'histoire de 
Paris pendant le haut Moyen Age. Pour ce travail, difficile et de 
longue haleine, entrepris depuis plusieurs années (voir Annuaires 
préc), le directeur d'études a eu la bonne fortune d'obtenir la 
promesse du concours de M. Jean Guerout, conservateur aux 
Archives nationales. 

L'auditoire a été aussi fidèle et nombreux que les années 
passées : M® Paul Brachet a achevé une importante étude sur la 
Chambre des comptes reconstruite par Jacques V Gabriel 
après l'incendie du bâtiment Louis XII en 1737. Il a su en retrou- 
ver les plans inédits dans la série E des Archives nationales et mon- 
trer tout l'intérêt que présentait ce monument méconnu. Il songe 
à préparer maintenant une thèse d'École sur l'œuvre d'un architecte 
à Paris au xviii^ siècle: M. Al. Erlande-Brandenburg, archiviste- 
paléographe, ingénieur au C.N.R.S. pour la Carte archéologique de 
la Seine, a poussé sa thèse sur l'enceinte du xi® siècle et celle de 
Philippe-Auguste. Il a fait à la conférence un exposé sur l'histoire 
architecturale de l'hôtel de Nointel, dit hôtel de Ravannes, 
41, rue Saint-Dominique, détruit en 1966, d'après les élévations 
et les marchés de construction qu'il a retrouvés au Minutier 
central des notaires de Paris. Il a publié une Communication.., 
sur les fouilles opérées devant la colonnade du Louvre (qu'il 
avait été appelé à surveiller sur la proposition du directeur 
d'études en 1964) et sur la découverte du soubassement de Le Vau 
{Bulletin de la Société nationale des Antiquaires de France, 
1964 [1965], p. 135-139) et Le « cimetière des Rois » à Fonte- 
vrault (Congrès archéologique de France, Anjou, 1964 [1966], 
p. 482-492). Il participe activement depuis 1965 à la Chronique 
et à la Bibliographie du Bulletin monumental. M. Patrick 
PÉRIN a finalement décidé de préparer une thèse d'Ecole sur les 



HISTOIRE ET PHILOLOGIE 375 

systèmes de datation des antiquités franques en associant cette 
étude théorique à celles des cimetières mérovingiens ardennais 
qu'il fouille depuis plusieurs années. Il a déjà mis en parallèle 
les chronologies de MM. Bôhner, Salin et Werner et celle de 
feu le baron de Loë et on augure beaucoup de son travail; le 
premier de ces savants, sur la recommandation du directeur 
d'études, a bien voulu l'héberger à l'occasion d'un voyage d'études 
auprès de la Rômisch-Germanisches Kommission de Mayence. 
On a suggéré à M. Périn d'étendre à la Neustrie le catalogue 
des tombes datées par des monnaies établi en 1936 par M. Werner 
et de faire porter son étude des mobiliers sur l'ensemble des 
tombes franques de la Gaule. M. Périn a publié dans les Cahiers 
ardennais (1966, n® 44, p. 14-15) une note sur ses fouilles de 
Mazerny, qu'il a fait suivre d'un appendice dans lequel il a fait 
état de la lecture, proposée en guise d'exercice par le directeur 
d'études à la conférence, d'un anneau sigillaire mérovingien. — 
Mlle CouRCOL et M. Roger, l'un et l'autre élèves de l'École des 
chartes, ont assidûment suivi les conférences. On a conseillé à 
la première de prendre pour sujet de thèse d'Ecole des chartes 
le pont Notre-Dame. Le second poursuit très sérieusement 
un travail identique sur les prévôts de Paris. M. Mathé, 
élève de l'École du Louvre, qui mène, sous le contrôle 
de la direction des Antiquités historiques de la région parisienne, 
des fouilles à l'emplacement de l'ancienne église des Trois- 
Patrons, à Saint-Denis, MM. Rivière et Travouillon, qui 
explorent le cimetière mérovingien de Bondy, ont été fort assidus, 
ainsi que le général Godet, M. Gollard, M"^^ Duchesne, chef 
de travaux à la Section, MM. Guillot et Schweitzer. 

En dehors des conférences, le directeur d'études s'est 
entretenu de leurs travaux avec M. Jean-Pierre Babelon, 
conservateur aux Archives nationales, qui continue d'avancer 
dans la rédaction de sa thèse d'École sur VHôtel de 
Chavigny. On lui doit plusieurs articles sur l'histoire de l'archi- 
tecture et de l'art à Paris : Nouveaux documents pour la restau- 
ration de V hôtel de Guise, 58, rue des Archives {Archives natio- 
nales) [La Vie urbaine, 1965, 3, p. 2-27]; — Uhôtel Guéné- 
gaud des Brosses, 60, rue des Archives, et les maisons voisines 
(Paris et Ile-de-France, Mémoires..., t. XV [1964], p. 75-112); — 
Les peintures de Claude Vignon à Vhôtel de Chevreuse-Longue- 
ville... {Bulletin de la Société de V histoire de Vart français, 
1966, p. 189-192); — • Les Falconet de la collection Thiroux 
d^Epersenne {ibid., p. 101-111). Ges publications et son impor- 



376 



RAPPORTS SUR LES CONFÉRENCES 



tant ouvrage sur la Demeure parisienne sous Henri IV et Louis XIII 
lui ont valu le prix Berger de l'Académie des sciences morales et 
politiques (1966); — avec M. François Bluche, professeur à 
l'Université de Besançon, qui a déposé une thèse d'Ecole 
Une cour souveraine à Paris : les magistrats du Grand Con- 
seil au XVII siècle (1690-1791); — avec M. Raymond Gazelles, 
docteur ès lettres, qui remettra, lui, à la rentrée, une thèse sur 
La taille de Paris pour Van 1300 (édition et commentaire) ; — 
avec M"^6 Gille, qui a avancé ses recherches sur VÉquipement 
de la Ville de Paris sous la Restauration et la monarchie de 
Juillet; — avec M"^^ Lorant, qui a bien poussé sa thèse de 
III® cycle sur la démographie et l'histoire sociale et urbaine de 
Sceaux; — avec M^^® Counot, dont la thèse d'Ecole des chartes 
porte sur Sannois. 

Mlles Chatel, Dresch et MÉRiGOT, élèves de la conférence, 
ont reçu le titre d'archiviste-paléographe. La thèse de M^^® Méri- 
GOT a été signalée au Ministre. 

Le directeur d'études a publié, au cours de l'année scolaire 
1965-1966 : 

— Nouveau manuel de dépouillement et d^ exploitation de 
Vétat civil ancien, Paris, Editions de l'Institut national d'études 
démographiques, 1965. In-12, 183 p., fig., tabl. (en collaboration 
avec Louis Henry). 

— Rapport... sur les inscriptions funéraires de la crypte de 
l'église Saint-Sulpice [Commission du Vieux Paris, séance du 
2 juillet 1962, p. 4-8 [Supplément au Bulletin municipal officiel 
de la ville de Paris du 22 janvier 1966]. 

— Rapport... sur les découvertes archéologiques faites 
8, rue de V Abbaye (6^) : restes de la chapelle de la Vierge de 
Vabbaye de Saint-Germain des Prés (ibid., p. 8-10). 

— Rapport sur les découvertes archéologiques faites 12, rue 
Pierre-Nicole, à Vangle de la rue du Val-de-Grâce (5^) (ibid., 
séance du 8 octobre 1962 [ibid., 25 janvier 1966]). 

— ... Découverte d^une dalle de la voie romaine d'Orléans, 
rue du Petit-Pont, face aux numéros 6 et 15 (ibid., p. 7-8). 

Article « Les fouilles [dans les églises] », p. 417-426 de l'His- 
toire générale des églises de France, Belgique, Luxembourg, 
Suisse, 1966. 



HISTOIRE ET PHILOLOGIE 



377 



Sur l'invitation de M. le Professeur Pétri, directeur de V Institut 
fur Landeskunde des Rheinlandes, il a donné une conférence 
à Bonn, en février 1966, sur le développement de Paris pendant 
le Haut Moyen Age, et une autre à la Société des amis de Notre- 
Dame de Paris au mois de décembre 1965, sur les fouilles du 
parvis Notre-Dame. 

Il a continué d'assurer la publication des Procès-verbaux de 
la Commission du Vieux Paris et contribué, avec M. Jean 
Longnon, à celle du Journal des Savants. 

L'Académie des sciences morales et politiques lui a décerné 
le prix Henri Texier (1966). 



378 



RAPPORTS SUR LES CONFÉRENCES 



Conférences de M"^^ Jeanne Pronteau 

Les conférences des trois trimestres ont été consacrées à l'his- 
toire de l'extension de Paris au xviii^ siècle, depuis la régle- 
mentation de Louis XV (1724-1728) jusqu'à l'établissement du mur 
des Fermiers généraux (1784-1791). 

Les mesures prises par Louis XV pour tenter d'enrayer l'ac- 
croissement de la ville et son peuplement hors les murs n'étaient 
que la continuation d'une politique suivie par la Monarchie depuis 
deux siècles, politique qui s'était d'ailleurs révélée totalement 
inefficace puisque ni les défenses expresses de bâtir, ni les bor- 
nages successifs prescrits par les rois n'avaient pu empêcher le 
développement de Paris et discipliner l'accroissement de ses 
faubourgs (voir Annuaire 1965-1966, p. 343-345). Par déclaration 
du 18 juillet 1724, le pouvoir royal jugea donc utile de définir 
encore une fois les limites de la ville proprement dite, hors 
lesquelles tous les territoires étaient « censés et réputés faubourgs 
de Paris ». Dans ces faubourgs, dont il paraissait indispensable 
d'arrêter l'extension, toute construction nouvelle, tout change- 
ment de l'état des lieux étaient prohibés. Pour que ces défenses 
soient respectées, le Roi prescrivait le recensement de toutes les 
maisons à porte cochère et charretière qui y étaient édifiées, 
dont des plans détaillés devaient être levés. Différentes catégories 
de bornes devaient en outre être posées, autour du périmètre 
de Paris et en tête des voies de pénétration dans les faubourgs 
notamment, afin de définir sans contestation possible les terri- 
toires où il était défendu de bâtir. Le 29 janvier 1726, une nou- 
velle déclaration complétait sur certains points la précédente, 
en ordonnant en particulier de graver un numéro sur toutes les 
maisons des faubourgs, afin de les dénombrer aisément et de 
repérer, le cas échéant, les constructions édifiées malgré les inter- 
dictions du Roi. Deux ans plus tard, le 23 mars 1728, un texte 
prévoyait, dans le même dessein, le recensement des bâtiments 
construits hors les faubourgs, mais sur le territoire des paroisses 
qui leur était contigu. 

On a étudié les dix-sept registres conservés aux Archives 
nationales sous le titre de Travail des limites de la ville et fau- 



I 



HISTOIRE ET PHILOLOGIE 



379 



bourgs de Paris (Q^* 1099^^^-^^^) [1], qui consignent toutes les 
opérations effectuées par l'Administration en exécution des textes 
de 1724-1728. Les treize premiers registres renferment tous les 
plans des maisons à porte cochère et charretière des onze fau- 
bourgs de Paris, levés, à partir de septembre 1724, par Jean 
Beausire, maître des Bâtiments de la ville de Paris, et son fils 
Jean-Baptiste Augustin; des légendes donnent la description 
détaillée des bâtiments (emplacement, disposition intérieure, 
superficie, hauteur), ainsi que les noms de leurs propriétaires ou 
de leurs occupants; les plans de maisons sont complétés par des 
plans généraux de chaque faubourg et des pians particuliers à 
chaque rue. Les trois derniers registres contiennent les procès- 
verbaux des opérations de recensement et de bornage effectuées 
de 1724 à 1729 par les commissaires nommés à cet effet par le 
Roi. L'ensemble du Travail forme donc une source graphique 
et statistique de première importance pour l'étude des fau- 
bourgs de Paris entre 1724 et 1729, du triple point de vue de la 
topographie, de l'histoire sociale et de l'histoire de la construc- 
tion : nous l'avons largement utilisé pour dégager la physionomie 
des territoires qui environnaient la capitale à cette époque. 
L'article VII de la déclaration de 1724 prescrivait que le 
Travail des limites serait dressé en cinq exemplaires, soit la 
minute et quatre autres exemplaires, respectivement desti- 
nés : 1° au greffe du Conseil du Roi; 2^ au greffe du Parle- 
ment; 3° au greffe du Bureau des finances de Paris; 4^ au 
greffe de l'Hôtel de Ville. La table récapitulative des dix-sept 
volumes (Arch. nat., Q^* 1099^^2^ confirme que cette 

disposition a reçu son exécution. Nous avons pu établir que 
quatre de ces séries subsistent aujourd'hui. Les Archives natio- 
nales en conservent trois : celle de la sous-série domaniale Qi, 
déjà citée, et deux autres séries presque complètes, sous les 
cotes Z^^ 923 à 954 (2). Le Cabinet des estampes de la Biblio- 



(1) Qi * 1099 à pians des onze faubourgs de Paris; Qi * 1099 
table récapituJative ; * 1099 à ^"'^^ procès-verbaux de recensement et 
de bornage. 

(2) Z^' 923 à 947, pians des onze faubourgs de Paris, en double exemplaire 
(seul manque, dans le second, le volume X, relatif au faubourg Saint-Germain) ; 
2}^ 948 à 953, procès- verbaux de recensement et de bornage, également en 
double exemplaire; Z^^ 954, table. La sous-série Z^ étant consacrée aux «juri- 
dictions spéciales » et Z^^ aux papiers provenant du Bureau des finances, 
l'une de ces deux séries est sans doute celle qui fut déposée au greffe du Bureau 
des finances de Paris. 



380 



RAPPORTS SUR LES CONFÉRENCES 



thèque nationale en possède une (1), qui serait l'exemplaire 
déposé au greffe de l'Hôtel de Ville, entré à la Bibliothèque en 
germinal an v [mars-avril 1797]. Quant au cinquième exemplaire, 
nous n'en avons pas retrouvé trace jusqu'à présent. En revanche, 
une copie intégrale du Travail (plans et procès-verbaux), qui con- 
stitue donc un sixième exemplaire de l'ouvrage, a été exécutée 
pour Antoine Moriau, dont les collections formèrent, en 1759, 
le noyau primitif de la première bibliothèque de la Ville, passée 
en grande partie à l'Institut en l'an v. De cette copie sub- 
siste aujourd'hui un seul registre de plans (celui du faubourg 
Saint-Honoré), complété par une page de titre sur laquelle figure 
Vex-lihris de Moriau, et conservé à la Bibliothèque historique de 
la Ville de Paris; les autres volumes de plans ont été brûlés 
dans les incendies de la Commune de 1871 ; les copies des procès- 
verbaux ont été déposées aux Archives de la Seine (V. DD5, 
1, 2, 3) [2]. 

Le sous-directeur d'études se propose de donner l'édition de 
ce Travail des limites (reproduction des plans et commentaire) 
et de l'assortir d'une étude historique et statistique sur les fau- 
bourgs de Paris au début du règne de Louis XV. M. Michel 
Fleury, chargé par la Commission des travaux historiques de la 
ville de Paris de la réédition de V Atlas des anciens plans, a bien 
voulu accepter de soumettre ce projet à la Commission, qui l'a 
approuvé lors de sa séance d'octobre 1966. 

La minutieuse réglementation édictée par les textes de 1724- 
1728 voulait obtenir- une « cristallisation » de la ville et de ses 
faubourgs qui ne pouvait durer, parce qu'elle était trop contraire 
à la force d'expansion naturelle de Paris. Rapidement, des déro- 
gations durent lui être accordées, d'abord en faveur des marchands 
tanneurs établis sur les bords de la Bièvre, dans les rues de l'Our- 
cine, du Fer-à-Moulin, Censier, Moufîetard et Saint- Victor, 
qui obtinrent l'autorisation de faire construire ou de transformer 
les bâtiments nécessaires à leur commerce, malgré les prescrip- 
tions interdisant tout changement à l'état des lieux dans les fau- 
bourgs (déclaration du 28 septembre 1728, Arch. nat., K 982, 
VIII, 66). Puis en faveur des habitants du faubourg Saint-Honoré^ 
brutalement atteints par les interdictions de bâtir, qui avaient 



(1) Sous la cote Ve 46 à Ve 46 p. 

(2) Pour le détail de la question, voir notre ouvrage sur Les Numérotages des 
maisons de Paris du XV^ siècle à nos jours, 1966, p. 218-222. 



HISTOIRE ET PHILOLOGIE 



381 



brisé l'essor de leur quartier; un mémoire imprimé, attribué à 
l'un d'eux (Aguesseau de Valjouan, conseiller au Parlement de 
Paris, frère du Chancelier), puis longuement repris dans un mé- 
moire manuscrit destiné aux magistrats chargés de l'exécution 
des déclarations de 1724 et 1726 [ihid., K 982, VI, 38 et 39), 
exposait en détail les conséquences désastreuses que la mise en 
application de ces textes avaient eues sur le développement 
d'une région privilégiée, voisine du Louvre et des Tuileries, située 
sur le chemin de Versailles et de Marly, vouée à être la demeure 
de personnes de qualité, financiers ou grands seigneurs qui avaient 
déjà entrepris d'y faire construire des hôtels. Des lettres du 31 juil- 
let 1740 et 10 février 1765 accordèrent successivement la liberté 
de construire dans les principales rues du faubourg. 

Trois mois plus tard, une nouvelle déclaration (1) tempérait 
d'ailleurs la rigueur des textes existants, et consacrait officielle- 
ment les empiétements effectués au-delà des limites de 1724- 
1728. Dès lors, et malgré les mesures restrictives édictées l'an- 
née suivante (2), on assiste à une recrudescence de la construc- 
tion, qui couvrit « d'une immense quantité de bâtiments les ter- 
rains fertiles cultivés en marais dans les intervalles des fau- 
bourgs... » {Mémoire sur les limites de Paris, Arch. nat., 1100). 

On s'est attaché à étudier, à titre d'exemple, le développement 
de trois faubourgs de Paris, entre 1770 et 1790 environ : fau- 
bourgs Montmartre, Saint-Denis et partie du faubourg du 
Temple. Ces lieux se transformeront suivant un processus ana- 
logue, et formeront, un peu avant la Révolution, trois nouveaux 
quartiers hors les murs. 

Bordé au Sud par le rempart ou « nouveau cours» de Louis XIV, 
à l'Ouest par la rue de l'Arcade, à l'Est, par les rues du Faubourg- 
Montmartre, Cadet et Rochechouart, le faubourg Montmartre 
était limité, au Nord, par les rues Saint-Lazare et Coquenard 
[Lamartine] qui le séparaient des paroisses de Clichy et de Mont- 
martre. Les religieux de la Sainte Trinité, dits Mathurins, y pos- 
sédaient 65 arpents de « marais », loués par parcelles à des 
jardiniers, une ferme et un clos, voisins du château du Coq 
ou des Porcherons. A partir de 1768, les Mathurins procédèrent 
systématiquement au morcellement de leurs biens, par baux 



(1) Déclaration du 16 mai 1765, dins Recueil des lettres patentes.., concernant 
les voies publiques [de la ville de Paris], 2*" suppl., p. 28-29. 

(2) Lettres patentes du 28 juillet 1766, Arch. nat., AD >î< 971. 



382 



RAPPORTS SUR LES CONFÉRENCES 



emphytéotiques (Arch. nat., S. 4247 et 4248 A). Le financier 
Bouret de Vézeiay (qui revendra au fermier générai Jean-Joseph 
de Laborde), l'architecte Alexandre-Théodore Brongniart et 
l'entrepreneur des bâtiments du Roi, Jean-François Leteliier 
(qui céderont des parcelles à la marquise de Montesson et au duc 
d'Orléans), la duchesse d'Ancenis (à laquelle se substituera 
l'architecte Aubert), l'entrepreneur du Roi, Sandrié des Fossés 
seront, parmi bien d'autres, parties prenantes. Outre une rente 
annuelle à verser aux Mathurins, les baux imposaient aux acqué- 
reurs l'obligation d'indemniser les maraîchers qui se trouvaient 
sur les lieux, et surtout celle de construire, dans un délai déter- 
miné, des bâtiments dont la valeur minimale était également fixée. 
Cinq voies nouvelles furent ouvertes, entre 1770 et 1775, des 
deniers des nouveaux propriétaires : rue d'Artois [actuelle rue 
Laffite], rue de Provence (aménagée au long du grand égout, 
recouvert aux frais de Jean- Joseph de Laborde), rue de la Ferme 
[tronçon nord de la rue Tronchet], rue Thiroux [partie de la rue 
Caumartin], rue Taitbout enfin. Les lettres patentes qui autori- 
saient ces percements permettaient expressément aux spécula- 
teurs « de faire bâtir le long des... rues et dans toute l'étendue 
de [leurs] terrains tels hôtels, maisons et édifices que bon leur 
[semblerait] » : elles établissaient donc une dérogation aux textes de 
1724-1728, lesquels interdisaient toute ouverture de rue et toute 
construction dans les faubourgs. Ainsi se forma le quartier de la 
Chaussée d'Antin, né des opérations de financiers et d'architectes, 
qui connaîtra une brillante vogue à la fin de l'Ancien régime. 

Le faubourg Saint-Denis, immédiatement à l'Est du précédent, 
offrit, à la même époque, le même phénomène d'urbanisation. 
Au milieu du xviii^ siècle, il était essentiellement occupé, dans 
sa partie septentrionale, par l'enclos de Saint-Lazare; dans sa 
partie méridionale, au Sud de la rue de Paradis, par les Prés et la 
Couture des Filles-Dieu^ : 48 arpents qui se prolongeaient primiti- 
vement au-delà du cours de Louis XIV, et même de l'enceinte 
de Charles V (actuelle rue d'Aboukir), formés de prés et de terres 
labourables, desservis par plusieurs chemins ou sentes intérieurs. 
Si le clos Saint-Lazare resta intact jusqu'en 1821, les biens des 
Filles-Dieu, au Nord du rempart, connurent, à partir de 1771, 
un sort analogue à celui des marais des Mathurins, au faubourg 
Montmartre. La plus grande partie en fut lotie, par baux emphy- 
téotiques passés par les religieuses avec Claude-Martin Goupy, 
entrepreneur des bâtiments du Roi, à charge par lui d'acquitter 
une redevance annuelle et surtout de faire construire, sur les 



HISTOIRE ET PHILOLOGIE 



383 



terrains, des bâtiments dont la valeur était déterminée (Arch. 
nat., S. 4712 et 4713). Goupy revendit d'ailleurs par parcelles et 
réalisa une belle spéculation. Des voies nouvelles, ouvertes en 
partie aux frais de Goupy, devaient en outre sillonner les lieux 
et favoriser le peuplement : rue des Petites-Ecuries, formée en 
1780 sur le chemin qui longeait le grand égout; rues de l'Echiquier, 
d'Enghien, d'Hauteville, autorisées en 1772, percées dans les 
vingt années qui suivirent. Là encore, par dérogation aux textes 
de 1724-1728, les constructions étaient admises et même encou- 
ragées. De beaux hôtels, dont certains subsistent encore, s'éle- 
vèrent sur les anciens marais des Filles-Dieu. 

A l'Est de Paris, la Maison du Temple possédait 23 arpents 
de jardins potagers et terres labourables, limités par la rue des 
Fossés-du-Temple [Amelot], le chemin de Ménilmontant [rue 
Oberkampf], la rue de la Folie-Méricourt et l'actuelle rue Rampon. 
Ces lieux, dits « marais du Temple », traversés par une ruelle 
du même nom, étaient loués par parcelles à des fermiers et con- 
stituaient encore, un peu avant 1780, la Couture extérieure du 
Temple, par opposition à la Couture située à l'intérieur des murs 
de la ville (à l'Est de l'Enclos), lotie dès le début duxvii^ siècle (1). 
En 1777, Alexandre-Emmanuel de Crussol, administrateur du 
Grand Prieuré de France, projeta d'aliéner ces « marais du Tem- 
ple », qui approvisionnaient jusqu'alors Paris en fruits et en 
légumes, et de les transformer en un nouveau quartier. Il obtint, 
par lettres du 13 octobre 1781, l'autorisation d'ouvrir plusieurs 
voies sur les anciens marais, malgré l'opposition du Bureau des 
finances, qui se fit en vain le défenseur des anciennes lois sur les 
limites; ainsi furent percées les rues de Latour [Rampon actuelle], 
d'Angoulême [Jean-Pierre Timbaud], de Crussol, du Grand 
Prieuré et de Malte; le projet primitif prévoyait aussi l'établisse- 
ment d'une place centrale, qui ne fut pas exécutée. Les parcelles 
furent aliénées, de 1781 à 1788, par une série de baux emphytéo- 
tiques (Arch. nat., S. 5085), moyennant une rente annuelle 
au Grand Prieuré et l'obligation de construire, sur les lots, dans 
un délai fixé, des maisons d'habitation d'une valeur déterminée. 
Au moment de la Révolution, la moitié seulement des « marais » 



(1) Le lotissement de la couture intérieure du Temple, qui forma îe quartier 
de France, a été l'objet d'une excellente thèse d'École des chartes, soutenue 
par M^^^ L. Mérigot, ancienne élève de la conférence, en mars 1966. 



384 



RAPPORTS SUR LES CONFÉRENCES 



avaient trouvé acquéreurs, l'autre partie restant à l'état de terrains 
vagues, et trente-cinq maisons étaient édifiées. 

Il faut souligner les analogies de ces extensions, qui se sont 
faites, à la même époque, au-delà des limites fixées par les règle- 
ments. Dans les trois cas étudiés (marais des Mathurins, prés et 
couture des Filles-Dieu, marais du Temple), la ville s'est dévelop- 
pée sur les terrains en culture des faubourgs, terrains qui appar- 
tenaient à des communautés religieuses et qui furent tous aliénés 
par baux emphytéotiques — système qui aurait dû garantir 
aux communautés la nue-propriété de leurs biens. Les acqué- 
reurs avaient, chaque fois, l'obligation d'élever des bâtiments 
sur les parcelles achetées. En outre, l'ouverture de rues nou- 
velles favorisait le lotissement, la construction et le peuplement. 
L'ensemble aboutit à la formation de quartiers neufs, qui con- 
stituèrent le prolongement de la ville hors les murs. Ainsi, à la 
fin de l'Ancien régime, le pouvoir royal renonçait à arrêter sys- 
tématiquement la croissance de la capitale; sans abroger expres- 
sément les interdictions générales, il accordait des dérogations 
pour des « aménagements de quartiers ». 



* 

* * 

A la même époque d'ailleurs, la Ferme générale, chargée de 
percevoir les droits sur les marchandises entrant dans la capitale, 
demandait que fussent précisées les limites de la ville. Le déve- 
loppement de Paris, le rattachement de beaucoup de terrains 
vagues à la ville, la présence, dans la partie septentrionale, de 
nombreux « marais », qui favorisaient le passage des denrées en 
fraude, l'incitaient à réclamer que fût établie « une ligne de démar- 
cation précise entre le territoire soumis aux droits d'entrée d'une 
part, et le territoire taillable qui l'environnait sous le nom de 
banlieue, d'autre part » (Arch. nat., 1101). La Ferme avait 
approximativement limité son domaine par une clôture, qui était 
tantôt un mur grossier en moellons, tantôt de simples palissades 
de bois {ihid., E 1199^, 22 janvier 1743), insuffisants pour empê- 
cher la contrebande. Elle demandait donc de substituer à cette 
clôture un véritable mur, destiné à faciliter la surveillance. 

L'histoire de cette nouvelle enceinte, les différentes phases 
de son établissement, la construction des pavillons édifiés par 
Ledoux, ont été plusieurs fois étudiées, en particulier par le comte 



HISTOIRE ET PHILOLOGIE 



385 



Frémy (1), par M^^^ Levailet-Haug (2) et, plus récemment, par 
M. Roger Dion (3). On s'est donc efforcé, à l'aide de ces travaux, 
et à la lumière de diverses sources manuscrites et d'une abondante 
documentation iconographique, de dresser, d'une part l'état des 
connaissances acquises et d'éclaircir, d'autre part, un certain 
nombre de points particuliers. 

La détermination de l'ancien périmètre fiscal de la ville, anté- 
rieur au mur des Fermiers généraux, a notamment retenu l'at- 
tention. Les plans qui le figurent comportent entre eux des 
contradictions (4). On a tenté de les résoudre, en rapprochant 
ces documents des plans des onze faubourgs de Paris, levés de 1724 
à 1728 (ci-dessus, p. 379), qui donnent l'emplacement des diffé- 
rentes barrières établies aux entrées de la ville. Ces barrières se 
répartissaient d'ailleurs en plusieurs catégories : à côté des bar- 
rières principales, on trouve des « barrières de laissez-passer » 
(qui étaient des bureaux de vérification et de contrôle, situés 
à peu de distance des bureaux principaux), et aussi des « barrières 
de renvoi», dénomination qui s'appliquera encore à certains pavil- 
lons du mur de 1784-1791. La terminologie était donc à établir 
d'après l'histoire de l'institution des droits d'entrée. Les barrières 
principales, dont le nombre avait été limité par l'ordonnance 
des aides de juin 1680 (5), étaient celles par lesquelles toutes 
les marchandises soumises aux droits pouvaient pénétrer dans 
Paris; elles étaient tenues par de nombreux commis (commis 
du barrage et commis pour la douane). Les « barrières de renvoi » 
étaient des postes secondaires, contrôlés par un ou deux commis 
seulement, par lesquels les denrées pouvaient entrer dans la capi- 
tale, sauf les vins, boissons et pied fourché, qui ne pouvaient 
passer que par les barrières principales. Le médiocre contrôle 
exercé aux postes secondaires favorisant le passage de marchan- 
dises en fraude, des lettres du 28 janvier 1723 (Arch. nat., 
AD ^ 776) établirent une liste limitative des bureaux de passage 



(1) Bull, de la Soc. de Vhist. de Paris et de V Ile-de-France, 39*^ année, 
1912, p. 115-148. 

(2) Geneviève Levallet-Haue, Claude- Nicolas Ledoux, 1736-1806, Paris, 
1934, p. 113-136. 

(3) Roger Dion, Histoire de la vigne et du vin en France..., Paris, 1959, 
p. 511-531. 

(4) Arch. nat., N III Seine. 874, N III Seine 885i et plan dans F 2 n Seine2. 

(5) Publiée avec commentaire en 1703 par Jacques Jacquin (Bibl. hist. de 
la ville de Paris, Rés. 110.015). 

G6 0645 67 046 3 25 



386 



RAPPORTS SUR LES CONFÉRENCES 



(qui correspondaient approximativement aux barrières prin- 
cipales de 1680), et interdirent toute entrée par les « barrières 
de renvoi », déclarées « faux-passages ». Le terme subsista néan- 
moins, après l'établissement du mur des Fermiers généraux, 
et s'appliqua à de simples postes d'observation, où les droits 
d'entrée n'étaient pas perçus (1). 

Sans s'attarder à la description architecturale des pavillons 
élevés par Ledoux, faite à plusieurs reprises, on s'est efibrcé 
d'apporter quelques précisions sur le mur d'enceinte lui-même 
et sur la manière dont il fut édifié. Construit en « moellons blancs 
des carrières d'Arcueil et autres », liés par du mortier de chaux 
et de sable, avec partie en meulières dans le bas, ce mur était 
consolidé, de distance en distance (20 en 20 toises), par des chaî- 
nages de pierre. Bâti sur fondations, il avait 3 pieds d'épaisseur 
(0,97 m) et 10 à 12 pieds de hauteur (3,25 m à 3,90 m) et se termi- 
nait par un chaperon ou couronnement « avec bordure taillée » 
(Arch. nat., T 705, dossier Colonia, émigré [intendant du dépar- 
tement des Fermes]). Ajoutons qu'un chemin d'isolement inté- 
rieur et un boulevard extérieur planté d'arbres, large de 15 toises, 
devaient border le mur, sur l'un et l'autre de ses côtés. 

Les grandes phases de l'établissement de la nouvelle clôture 
ont été ensuite exposées chronologiquement. On a noté, après 
M. Dion, comment le pouvoir royal fut amené à commencer 
les travaux, presque clandestinement, sur la rive gauche, aux 
abords de l'Hôpital général, au début de l'année 1784 (Arch. nat., 
H 1955). Comment la somptuosité des pavillons commencés par 
Ledoux souleva des protestations unanimes et obligea le Roi, 
en l'été 1787, à examiner les moyens de réduire les dépenses 
{ibid., 1001). Des commissaires furent alors nommés pour 
revoir les plans primitifs; les procès-verbaux de visite des bâti- | 
ments, dressés par leurs soins, constatent l'état des travaux de 
la clôture de Paris, en mars-avril 1788 (Bibl. hist., ms. 27.101) [2]. 



(1) De la même manière, le terme de «roulette», qui s'appliquait à l'origine 
aux baraques de bois montées sur roues dans lesquelles les droits d'entrée 
étaient perçus, fut employé à la fin du xvni^ siècle pour désigner les guérites 
de pierre qui accompagnaient les bureaux du mur des Fermiers généraux 
(Bibl. hist. de la viUe de Paris, ms. 23.800). 

(2) Sur la rive gauche, la construction du mur était alors presque achevée, 
sauf au droit du clos Payen et entre les barrières de Sèvres et des Paillassons; 
l'édification des pavillons (21 au total) était, de même, très avancée; mais le 
chemin d'isolement intérieur et le boulevard extérieur n'étaient pas terminés. 
Sur la rive droite, les travaux étaient loin de présenter le même degré d'avan- 



HISTOIRE ET PHILOLOGIE 



387 



L'établissement du mur, sur la rive droite, ne devait d'ailleurs 
se faire que par étapes, en raison des résistances rencontrées par 
le gouvernement dans les quartiers septentrionaux et orientaux 
de Paris (Pologne, Porcherons, Nouvelle-France, Courtille 
et Fontarabie), peu disposés à se laisser enfermer dans le terri- 
toire soumis aux droits d'entrée. En novembre 1788, le pouvoir 
royal tenta d'effectuer la « remontée » des barrières depuis le 
nouveau bureau du Roule jusqu'au haut de la rue de Clichy 
inclusivement (lettres du 26 novembre, citées par M. Dion, 
Arch. nat., D VI 8, 78). Mais les événements de juillet 1789, 
les dévastations qu'ils entraînèrent (huit bureaux de la rive droite, 
treize pavillons de la rive gauche incendiés ou pillés) retardèrent 
la mise en service de la nouvelle clôture sur tout son parcours; 
celle-ci ne fut réalisée qu'en juin 1790. Huit mois plus tard, un 
décret de l'Assemblée nationale abolissait « tous les impôts 
perçus aux entrées des villes, bourgs et villages, à partir du 
l^r mai 1791 ». C'était la condamnation du mur des Fermiers 
généraux, dernière grande entreprise d'urbanisme de l'Ancien 
régime, dont l'édification avait coûté plus de 17 millions de 
livres. L'enceinte imprima néanmoins fortement sa marque dans 
la topographie parisienne, puisque, jusqu'en 1860, on y perçut 
les droits d'entrée, rétablis en 1798 sous le nom de droits d'octroi, 
et qu'elle est figurée, encore aujourd'hui, par la ligne des boule- 
vards extérieurs. 

* 

* * 

Les conférences ont été fidèlement suivies par M. Marcel 
Bailhache, Me Brachet, M^^^ Camus, le général Godet, 
M. CoLLARD, M"^es DÉRENS et DucHESNE, licenciée ès lettres, 
M. GuiLLOT, Mlle Le Clerc, diplômée de l'École du Louvre, 
Mme Lepoire-Oster, Sœur Marie Saint-Charles, MM. Pou- 
pée, documentaliste au C.N.R.S., Roger, élève de l'Ecole des 
chartes, Schweitzer et M^i® Zéphirin. 



cément ; le mur n'était établi que sur de faibles tronçons (à l'Ouest, entre la 
Seine et la barrière de Courcelles ; au Nord, entre les barrières des Vertus et 
Saint-Louis; à l'Est, entre les barrières de la Chopinette et de Belleville, de la 
Folie-Renaud et des Rats, de Bercy et de La Râpée); partout ailleurs, son 
alignement exact n'était même pas déterminé, bien que l'on travaillât, d'espace 
en espace, aux futurs bureaux de recette (34 au total). 



25 



388 



RAPPORTS SUR LES CONFÉRENCES 



M. M. Bailhache a commencé une étude sur Dézallier d'Argen- 
ville et sur les sept éditions de son Voyage pittoresque de Paris , 
publiées de 1762 à ]813). 

Brachet a achevé ses recherches sur les bâtiments de la 
Chambre des comptes, reconstruite par Gabriel après l'incendie 
de 1737 et les a consignées dans un long article qui doit paraître 
dans la Vie urbaine. Ces travaux l'ont amené à interpréter le plan 
levé en 1962, par la Commission du Vieux Paris, à l'occasion 
des fouilles exécutées dans la cour de la Sainte-Chapelle. M*^ Bra- 
chet se propose en outre d'entreprendre une thèse d'Ecole sur 
l'œuvre parisienne d'un architecte du xviii^ siècle. 

Le général Codet a continué le travail qu'il prépare sur Ger- 
main Brice et sa Description de Paris (voir Annuaire 1965-1966, 
p. 345-346). Les sept premières éditions ont été mises en fiches. 
La sixième (en 3 volumes) représente un tournant capital dans 
l'œuvre de Brice et a nécessité à elle seule près de 1.500 fiches 
nouvelles. Ce travail permet de suivre l'évolution de l'ouvrage 
qui, d'abord guide sans prétention, se transforme en une des- 
cription détaillée, surtout du point de vue des œuvres d'art. 
Des renseignements nouveaux ont été trouvés, aux Archives 
nationales, sur la famille de Brice. 

M. CoLLARD poursuit sa thèse d'Ecole sur l'ancienne église 
Saint-Paul. Une abondante documentation inédite, puisée surtout 
au Minutier central des Archives nationales, a déjà été réunie 
par ses soins. 

M. GuiLLOT continue également sa thèse d'Ecole sur le mont 
Valérien et l'érémitisme dans la région parisienne. 

M. ScHWEiTZER a entrepris une bibliographie analytique des 
principaux annuaires d'adresses parisiens de la seconde moitié 
du xviii^ siècle. 

Le sous-directeur d'études a publié au cours de l'année sco- 
laire 1965-1966 : 

Les Numérotages des maisons de Paris du xv^ siècle à nos 
jours... Préface de Pierre Lavedan, Paris, 1966, in-4o, 234- 
66-v p., fig. et pl. h. t. (Publication de la Commission des travaux 
historiques, Sous-Commission de recherches d'histoire munici- 
pale contemporaine, fasc. viii). 

Note sur les maisons parisiennes habitées ou possédées par 
Le Roy de Camilly (1780-1800), dans Paris et Ile-de-France..., 
t. XV, 1964 (1965), p. 253-281, fig. 



HISTOIRE ET PHILOLOGIE 



389 



Il a participé à l'établissement de la Bibliographie analytique 
des publications d'histoire et d'archéologie concernant Paris 
et la région parisienne, publiée sous la direction de M. de Surirey 
de Saint Remy, conservateur en chef de la Bibliothèque histo- 
rique de la Ville de Paris (dans Bulletin de la Fédération des socié- 
tés historiques et archéologiques de Paris et de l'Ile-de-France, 
t. II et III). 



HISTOIRE ET PHILOLOGIE 



391 



DÉMOGRAPHIE HISTORIQUE 

Chargé de conférences : M. Louis Henry, 
ancien élève de l'Ecole polytechnique, 
Chef de service à l'Institut national d'études démographiques 

Les conférences de cette année comme celles de l'année précé- 
dente ont eu pour objet principal d'initier les auditeurs à l'ana- 
lyse démographique, ou plutôt à une analyse démographique 
adaptée à l'étude des populations du passé pré-statistique proche, 
c'est-à-dire de celui où les documents (registres paroissiaux, listes 
nominatives, rôles d'impôts, etc.) sont particulièrement abon- 
dants. La période correspondante s'étend, en gros, du début du 
dernier quart du xvii^ siècle au milieu du xix^ bien que la pre- 
mière moitié du xix® soit couramment considérée comme posté- 
rieure au passé pré-statistique; en réalité cette période fait transi- 
tion; on y pratique des recensements et on y exploite l'état civil 
à des fins statistiques, mais les résultats publiés sont très som- 
maires et il reste presque autant à tirer des documents eux- 
mêmes qu'au siècle précédent. 

L'étude des procédés de dépouillement des registres d'état 
civil a été encore plus réduite que l'année précédente pour deux 
raisons; d'une part, les auditeurs qui utilisent ces registres sont 
familiarisés avec les relevés à y faire; d'autre part, le Nouveau 
manuel de dépouillement et d'exploitation de l'état civil ancien, 
publié en décembre 1965, est, comme le premier Manuel, un guide 
utilisable sans enseignement particulier. 

On a plus insisté qu'en 1964-1965 sur l'analyse des listes nomi- 
natives. Il se trouve, en effet, que les travaux effectués jusqu'ici 
ont peu utilisé ces documents sinon pour compléter la reconsti- 
tution des familles menée, essentiellement, à partir des registres 
paroissiaux. Or les listes nominatives prises isolément donnent 
déjà de multiples renseignements sur les structures démogra- 
phiques et sociales; de plus, la comparaison de listes successives 
doit fournir des renseignements sur les migrations pour une 
période où l'on n'en a à peu près pas. 

Dans l'étude des phénomènes démographiques, nuptialité, 



392 



RAPPORTS SUR LES CONFÉRENCES 



fécondité, mortalité, on a suivi de très près les monographies ! 
publiées par l'Institut national d'études démographiques sur 
Crulai (Orne), le Mesnil-Théribus, Beaumont-les-Nonains et 
Marcheroux (Oise), Saint-Sernin et Thézels (Lot), Sainghin-en- 
Méiantois (Nord). 

Les conférences ont été suivies assidûment par M^^^^ Counot, 
élève de l'École des chartes et Marcilio (Brésil), par le R. P. 
Bernard-Maître et par MM. Y. Blayo, P. Degioanni et J.-M. ! 
Lévy. 

M^i^ Counot poursuit l'étude démographique et sociale de 
Sannois (Seine-et-Oise), au xviii^ siècle, en vue de sa thèse d'École | 
des chartes. | 

^ine Marcilio prépare une thèse de doctorat de III® cycle sur j 
la population de Saint-Paul (Brésil), de 1640 à la fin du xviii® \ 
siècle à partir des registres paroissiaux, des listes nominatives 
et des états numériques. Les particularités de la transmission 
des noms de famille dans la tradition portugaise ainsi que l'état 
des registres posent des problèmes ardus. 

M^i® Bernard-Maître, sœur du R. P. Bernard-Maître, 
travaille en vue d'une thèse de doctorat de III® cycle, sur la généa- 
logie de la famille Maître; celle-ci comprend tous les descendants, 
par les femmes aussi bien que par les hommes, d'un ancêtre 
commun né vers le milieu du xviii® siècle. Cette particularité 
pose des problèmes nouveaux. 

M. Blayo poursuit la monographie du village de Grisy- 
Suisnes (Seine-et-Marne) de 1750 à 1850, en vue, lui aussi, 
d'une thèse de doctorat de III® cycle. 

M. Degioanni poursuit des études, commencées sous la direc- 
tion de M. Marcel Reinhard à l'occasion d'un diplôme d'études 
supérieures soutenu en Sorbonne en 1965. Elles portent sur les 
contrôles de 21 compagnies de la garde nationale parisienne, 
constituant les trois bataillons de la 2® brigade de la division des 
Tuileries. Ces contrôles datent de messidor an iv. 

M. J.-M. LÉVY continue le long travail d'exploitation des 
registres matricules des bataillons de volontaires afin de mieux 
mesurer l'effort de guerre de la période révolutionnaire. 

M. Ho UD aille, auditeur l'an dernier, a quitté la France pour 
les États-Unis. Il a néanmoins poursuivi, et presque terminé, 
la monographie de Boulay (Moselle) de 1675 à 1849. Il fait, 
d'autre part, continuer le dépouillement par sondage des registres 
matricules des régiments de l'Empire conservés au Service 
historique de l'armée. 



HISTOIRE ET PHILOLOGIE 



393 



Le chargé de conférences a publié au cours des années scolaires 
1964-1965 et 1965-1966 : 

Mortalité intra-utérine et fécondahilité, dans Population, 
19, 1964, no 5, p. 899-940. 

Réflexions sur les taux de reproduction, dans Population, 20, 
1965, no 1, p. 53-69. 

En collaboration avec R. Deniel : La population d'un village 
du Xord de la France, Sainghin-en-Mélantois de 1665 à 1851; 
dans Population, 20, 1965, n^ 4, p. 563-602. 

The population of France in the eighteenth century, dans 
Population in history, Londres, Edward Arnold Ltd., 1965, 
p. 434-456. 

En collaboration avec Michel Fleury : Nouveau manuel de 
dépouillement et d'exploitation de l'état civil ancien, Paris, 
Éditions de l'Institut national d'études démographiques, 182 p. 

Perturbations de la nuptialité résultant de la guerre 1914- 
1918, dans Population, 21, 1966, n^ 2, p. 273-332. 

Analyse et mesure des phénomènes démographiques par 
cohortes, dans Population, 21, 1966, n° 3, p. 465-482. 



HISTOIRE ET PHILOLOGIE 



395 



CARTOGRAPHIE HISTORIQUE ET 

Chargé de conférences (1) : le 
docteur es 



HISTOIRE DE L'ÉDUCATION 

P. François de Dainville 
lettres 



La première conférence a été consacrée à des Recherches sur les 
cartes dérivées de la Carte de la France dite de Cassini ou appa- 
rentées {1750-1815). Cependant que se développait l'entreprise 
de la Carte de la France au 1/86 400, les pays d'Etat et certaines 
généralités voulurent avoir des cartes particulières. Cassini III 
et ses associés entrèrent avec empressement dans ces vues, qui 
servaient leur crédit et leur procuraient des « fonds sufïisans pour 
financer la Carte générale sans que les associés fussent obligés 
de fournir les 1 600 livres annuelles qu'ils s'étaient engagés à 
payer ». L'étude de ces diverses cartes est très importante pour le 
géographe et l'historien, car elles sont souvent supérieures, pour 
la forme et le fond, aux planches correspondantes de la Carte 
de la France; à l'encontre de celles-ci qui ont parfois subi des 
retouches, elles sont des documents datés. 

La première d'entre elles est la Carte particulière du duché de 
Bourgogne au 1/86 400, dont le marché fut passé en 1752 par les 
Elus généraux avec Seguin, ingénieur et graveur, en présence de 
Cassini. Elle redistribue en quinze planches les douze feuilles 
bourguignonnes de la Cassini, levées et gravées entre 1752 et 

1762. Elle sortit elle-même agrémentée d'un bel ornement en 

1763. Elle ne l'emporte pas seulement par la qualité et l'égalité 
de la gravure, due au burin de Seguin, mais aussi par l'expression 
topographique et la valeur du renseignement : elle ajoute, en 
effet, les limites civiles et ecclésiastiques complexes, figure le détail 
des enclaves. Soumise « à des vérifications réitérées sur les lieux », 
elle est plus exacte sur maints points et pour la toponymie. Elle a 
bénéficié des mémoires demandés aux curés par les Elus (Archives 
de la Côte-d'Or, C. 3529-3531 bis). La Description de l'abbé 
Courtépée (1774-1785) n'est que « le développement de cette 



(1) Le chargé de conférences a été élu directeur d'études de cartographie 
historique occidentale le 19 juin 1966. 



396 



RAPPORTS SUR LES CONFÉRENCES 



belle carte ». La Carte itinéraire du Duché, au 1/245 600, publiée 
en 1771, en est une réduction au quart et la Carte du Duché 
par Gauthey, au 1/172 800, parue en 1782, en est largement 
tributaire, bien qu'elle la surpasse pour sa représentation du 
relief. 

Non contente d'être la carte-mère de toute la cartographie 
bourguignonne de la seconde moitié du xviii^ siècle, elle excita 
une vive émulation cartographique dans les provinces. 

Dès juin 1762, les Etats de Bresse traitèrent avec Seguin 
pour une Carte particulière des Pays de Bresse, Gex et Bugey 
au 1/86 400, en quatre feuilles, dans le même style. Publiée 
en 1766, elle offre, elle aussi, les limites des diocèses, bailliages, 
élections et subdélégations et un « local » soigné. Seuls les orne- 
ments accusent une évolution du goût. 

Les Bordelais, qui avaient entrepris de lever, sur les revenus 
du Port, « pour le bien du gouvernement, l'intérêt de l'adminis- 
tration, et même du public », une Carte de la Guyenne plus 
détaillée et plus exacte que celle du Roi, et adopté à cet effet une 
échelle double, le 1/43 200, passèrent à leur tour contrat avec 
Seguin pour qu'il la grave « de manière qu'elle ne soit pas au- 
dessous de celle de la Carte générale de Bourgogne ». On a lon- 
guement étudié cette carte, dont les 48 planches constituent une 
des plus belles réalisations cartographiques de la fin de l'Ancien 
régime. Ses archives, éparses entre plusieurs fonds, ont permis 
d'en retracer toute l'histoire, du projet de 1761 à l'interruption 
de la publication en, 1840. Elle s'appuie sur la triangulation de 
Cassini, publiée en 1746, et utilise la Carte du Médoc secrète, 
dressée en 1707 par CL Masse, mais elle a fait l'objet de sérieux 
travaux topographiques sur le terrain, surveillés avec un intérêt 
presque vétilleux par l'Intendant. A partir de 1775, P. de Bel- 
leyme dirigea la vérification des levés et la gravure des planches, 
30 sur 54, jusqu'à sa confiscation par la Convention (1793). 
Reprise sous l'Empire, continuée sous la monarchie de Juillet 
de 1834 à 1840, elle est restée inachevée. A l'aide de projections, 
on a examiné la diversité des renseignements qu'on peut recueil- 
lir au prix d'une analyse soignée : contraste des paroisses si 
différentes par leurs dimensions, selon qu'on considère les feuilles 
du Périgord noir, de l'Agenais, du Bordelais ou des Landes. 
C'est le plus bel ensemble de paroisses cartographiées sous l'An- 
cien régime. Etude des chemins et de la circulation fluviale, 
grâce au témoignage des ports, passages, cales signalés sur la carte. 
Des signes très différenciés font ressortir les paysages végétaux : 



HISTOIRE ET PHILOLOGIE 



397 



boisement avec la variété des essences, extension des vignobles. 
La carte renseigne sur l'habitat, les industries extractives, 
la géographie de l'énergie (moulins à eau et à vent) et les forges 
et papeteries qu'elle animait. Elle se révèle un document beau- 
coup plus riche et suggestif pour l'étude des noms de lieux de 
la Guyenne que la Carte de Cassini ou la Carte d'état-major. On 
a vu, enfin, comment l'utiliser pour l'intelligence des relations 
de voyages laissées par plusieurs contemporains : Guibert, Fr. 
de la Rochefoucauld, Young. 

A rencontre de la carte bourguignonne, qui dérivait de Cassini, 
celle de Guyenne n'en dérive pas. Elle est, au contraire, la carte 
mère que Cassini réduisit au 1/86 400 pour en former les feuilles 
correspondantes de la Carte du Royaume. L'intendant, M. de 
Néville, en fit tirei une Carte de la généralité Aquitaine au 
1/216 000, qui indique notamment les routes et chemins, les 
postes, les limites d'élection et les « noms de pays ». Lorsque la 
Révolution substitua à l'ancienne une nouvelle division poli- 
tique, Belleyme en tira quatre Cartes départementales de la 
Gironde, des Landes, de la Dordogne et du Lot-et-Garonne (1791- 
1793). 

De leur côté, les États de Languedoc, qui se préoccupaient 
activement depuis 1722 de doter leur province de cartes de haute 
valeur, impatients d'avoir été devancés par ceux de Bourgogne, 
concluaient, en 1768, un marché avec Cassini de Thury aux termes 
duquel celui-ci s'engagea à livrer les cartes des vingt-quatre 
diocèses et la Carte générale de la Province, dûment perfection- 
nées et gravées « dans le même goût que celle de Bourgogne ». 
Les planches languedociennes de la Carte de France et les Cartes 
des diocèses de Languedoc furent levées et gravées de fait à 
même échelle, publiées, les premières de 1776 à 1781, les autres 
en 1781. Trop souvent, les érudits ont le tort de confondre les 
deux collections. Bien que proches parentes, elles ne sont pas 
identiques. Correspondances et comparaisons établissent la 
supériorité de la Carte des États : elle représente avec plus 
d'exactitude les vignes, les bois et les broussailles, figurés de façon 
plus expressive; elle indique de nombreux chemins omis dans la 
Cassini, trace avec plus de sûreté limites civiles ou religieuses : 
sa nomenclature est plus riche et la graphie des noms plus 
correcte. Elle a enfin l'avantage de fournir une image du Langue- 
doc datée, arrêtée à 1780, tandis que les tirages de Cassini 
ont été surchargés d'additions de canaux ou de routes jusqu'après 
1830. L'atlas languedocien fut complété en 1781 d'une Carte 



398 



RAPPORTS SUR LES CONFÉRENCES 



générale du Languedoc au 1/432 000, par Capitaine, en deux 
feuilles : elle ne donne aucun relief, seulement le réseau hydro- 
graphique en tout son détail, les routes principales et les canaux, 
les limites des diocèses et une abondante nomenclature. Saisis 
par la Convention, le 10 novembre 1793, les cuivres sont con- 
servés à la chalcographie du Louvre, qui en fait des tirages à 
demande. 

Deux autres pays d'État traitèrent avec Cassini, la Provence 
en 1776 et la Bretagne en 1781. Les Archives des Bouches-du- 
Rhône (C. 1061, 1083, 1370) font connaître les nombreux inci- 
dents que souleva la rédaction inexacte des épreuves de la Carte 
de Provence : omissions de massifs aussi importants que la 
montagne Sainte- Victoire, erreurs de limites et fantaisies de 
toponymie. Les directeurs réclamèrent en vain les rectifications 
locales et le règlement des payements; aussi la carte réduite ne 
put-elle paraître qu'en avril 1789. 

Après avoir tenté au long du siècle d'élaborer par eux-mêmes 
leur carte, après vingt-cinq ans d'atermoiements, sur une injonc- 
tion expresse de Louis XVI, les Etats de Bretagne se détermi- 
nèrent, comme les autres pays d'Etat, à passer contrat avec Cassini 
en 1781. L'excellente étude du commandant Binet sur Les Tra- 
vaux topo graphiques en Bretagne à la fin du xviii^ siècle 
(Comité des travaux historiques. Bulletin de la section de géo- 
graphie, t. 44, 1929, p. 39-91), a permis de retracer les difficultés 
en tout genre que la Commission intermédiaire suscita aux 
Cassini. Cassini IV en expose lui-même son sentiment dans ses 
Mémoires pour servir l'histoire des Sciences (1810, p. 122-127). 
Les défauts du particularisme breton s'affirment de la façon la 
plus malheureuse, aussi la disproportion entre les exigences et 
les possibilités d'exécution, étant donné la faiblesse des crédits [ 
accordés par cette province pauvre. Ce fut pour les directeurs de 
la carte, au point de vue commercial, une affaire désastreuse, car 
ils perdirent à la fois les subsides promis et les produits de la 
vente des feuilles. Du moins les chicanes qu'on leur chercha nous 
ont-elles procuré des justifications précieuses qui précisent en 
plusieurs points importants les buts, méthodes et limites de 
l'œuvre. 

Née de premiers travaux accomplis aux Pays-Bas, la carte de 
France n'était dans la pensée de Cassini IV qu'une partie de la 
carte de l'Europe à grande échelle, dont il rêvait. Dans ce dessein, 
il prolongea lui-même la perpendiculaire Paris-Strasbourg jus- 
qu'au-delà de Vienne (cf. Le voyage en Allemagne). La Carte 



HISTOIRE ET PHILOLOGIE 



399 



des Pays-Bas autrichiens du comte de Ferraris en est un second 
et magnifique morceau. 

Dans le cadre de la triangulation, établie de 1744 à 1746 par 
Cassini, le général de Ferraris, Lorrain de Lunéville au service de 
l'Impératrice, fit lever à la planchette, par les élèves de l'Ecole 
de mathématiques du corps d'artillerie des Pays-Bas, de 1771 à 
1778, les 275 feuilles, au 1/11 520, des Pays-Bas autrichiens. Cette 
carte manuscrite, dite de Cabinet, est intéressante pour les ren- 
seignements qu'elle apporte sur les circonscriptions antérieures 
à la réorganisation imposée par la France révolutionnaire, les 
paroisses, les justices, l'habitat, les paysages (polders, bois, ver- 
gers, vignobles), les mines et les industries. On est d'autant plus 
frappé par la pauvreté de l'onomastique d'une carte de cette échelle. 
De cette carte de Cabinet en trois exemplaires manuscrits, Fer- 
raris tira « une description géométrique formée sur le même plan 
et sur les mêmes principes que celle de la carte de France », 
dont elle est la suite. L'exécution de ses vingt-cinq feuilles est 
en général plus belle que celle de Cassini : ses signes sont plus 
nombreux et plus suggestifs. 

Au lendemain de Fleurus (1794), les Français s'emparèrent des 
cuivres qu'ils envoyèrent à Paris, au dépôt de la Guerre. L. Ca- 
pitaine en tira une Carte choro graphique de la Belgique, à même 
échelle, en 69 feuilles, qui eut beaucoup de vogue. Elle en diffère 
sensiblement : moins d'écritures, peu de limites, des signes con- 
ventionnels nouveaux, suppression des signes de postes, champs 
de bataille. 

La conférence s'est achevée par l'examen des cartes générales 
de France à échelle réduite, qui dérivent de la carte géométrique 
de Cassini. 

La Nouvelle topographie de la France par R. de Hesseln, en 
neuf feuilles, au 1/629 856 (1784) procure les limites des générali- 
tés et des provinces. Elle proposait une division de la France en 
carrés réguliers, dont Sieyès tira, par une interprétation abusive, 
le premier plan de division du territoire en 1789. La division en 
départements arrêtée. Capitaine, bras droit de Cassini IV, entre- 
prit une réduction de la Carte du Royaume au quart (1/345 600), 
en 21 feuilles qu'il présenta à la Constituante le 22 avril 1790. 
C'est proprement le premier atlas des départements. Elle fut 
ultérieurement revue, corrigée et augmentée par les ingénieurs 
géographes de la Belgique, Souabe, Suisse, Savoie et, en 1824, 
de la carte du Nord-Est de l'Espagne. Après 1802, on ajoutera 
la représentation du relief, traité en lumière oblique suivant les 



400 



RAPPORTS SUR LES CONFÉRENCES 



principes posés par la Commission de 1802, qui marque un très 
important progrès sur celle de Cassini. 

La carte de Capitaine a servi de base à la rédaction d'un grand 
nombre de cartes de la France aux échelles chorographiques et 
géographiques, dont celle du Génie militaire au 1/864 000. au 
dixième de l'échelle de Cassini. Dressée par Achin en 1825. re- 
prise en 1861-1867, c'est une œuvre moderne dont la perspective 
cavalière a complètement disparu : localités représentées par des 
cercles de dimensions graduées, gradation des routes, indications 
de navigation et de flottage, voire chemins de fer. 

Enfin, Y Atlas national de France, dû à la collaboration de 
Dumez et Chanlaire, deux amateurs, utilisa sans vergogne, à des 
fins mercantiles, malgré les récriminations de Capitaine, les 
travaux de la Société Cassini. Leurs q^rtes au 1/263 000, publiées 
à partir de 1790, claires, exactes, gravées avec soin, renfermant 
sous un format maniable une topographie détaillée de chaque 
département, demeurent utiles. 

Ont suivi assidûment la conférence : M. J. Bigard, le P. Co- 
DiNA (Espagne), M^^^ S. de Dainville, élève de l'École des chartes, 
M. et M'^^ Delannay, M. D. Julia, agrégé d'histoire, assistant 
à la Sorbonne, M^^^ L. Lagarde, de la Bibliothèque nationale, 
M. L. Linotte (Belgique), Sœur Marie de La Croix, le général 
R. Nicolas, M. Pineau, ingénieur en chef géographe, M"^^ Vanne- 
reau, conservateur à la Bibliothèque nationale. 

Le général Nicolas a présenté une suggestive comparaison 
entre les précieux atlas des fortifications manuscrits, conservés 
à la Bibliothèque de l'Inspection du génie, de Louis XI\ de 
Bonaparte et du duc de Berry. 

* 

* * 

La seconde conférence a poursuivi l'enquête sur Le Collège 
et la Cité du xvi^ au xviii^ siècle. On l'a centrée sur l'étude 
du contrat de collège. 

Entre l'acceptation de principe d'une fondation scolaire et 
l'élaboration du contrat, se situait l'autorisation préalable du roi, 
sollicitée par les intéressés (ville, évêque, enseignants), signifiée 
par une lettre patente. On en a examiné quelques-unes. L'enre- 
gistrement par le Parlement, auquel étaient sujettes ces lettres, 
donna lieu parfois à de solides difficultés, vg. à Aix en 1621, à 
Grenoble en 1622... mais le roi finissait par l'emporter. On a 



HISTOIRE ET PHILOLOGIE 



401 



analysé en détail, sur texte multigraphié, le contrat du Collège 
de Béziers (1592) retenu comme un bon exemple : les circon- 
stances, les intentions, les parties contractantes et leurs obli- 
gations réciproques. 

La « Cité » fournissait : 1° le site, celui de l'ancien collège, 
auquel on ajoutait des maisons et des terrains pour en accroître 
Taire. Comparaison des articles du contrat avec les plans con- 
servés à la Bibliothèque nationale (Estampes, Hb 4, 42, 43); 
2^ le logis, qui se composait d'une église, des classes, d'une 
salle de déclamation, d'une bibliothèque, du logis des Pères et 
des offices de la maison, et d'un crédit d'équipement pour les 
meubles, livres et ornements sacrés ; 3° un revenu annuel de fonc- 
tionnement, versé par quartier, constitué sur la gabelle et les 
droits de péage de la Cité, par les revenus fonciers de terres et de 
maisons, la prébende préceptoriale, fournie par l'évêque et le 
chapitre. 

A charge aux Pères d'assurer l'instruction gratuite, de fournir 
huit régents capables et d'en avoir le remplacement au cas où 
l'un ou l'autre serait indisponible, d'assurer le contrôle des péda- 
gogues qui enseignaient les rudiments en ville. On reconnaît leur 
statut juridique de religieux et on les tient pour citoyens de la 
ville, exempts cependant des tailles, péages et des gardes en 
temps de guerre. Ils sont tenus à une messe d'action de grâces 
au jour anniversaire de la fondation. En cas de rupture du con- 
trat, la Cité reprend ses dons, l'évêque la prébende, les acquêts 
des religieux leur reviennent. 

On compara les clauses d'autres contrats et les comportements 
des contractants : Rennes (1592, 1606), Périgueux (1592), Li- 
moges (1599-1605), Aix (1621). 

Le projet de contrat était soumis au Père général, à Rome, pour 
approbation : celle-ci est en général précédée d'objections, qui 
tendent à limiter au strict les obligations juridiques, à prévenir 
des précédents dangereux et à sauvegarder la liberté d'action des 
Pères. 

Après cette introduction, on a étudié en détail la structure 
scolaire : collèges commencés, collèges d'humanités, collèges de 
plein exercice, constaté la diversité des types d'établissements de 
deux à dix classes, observé que ce n'est pas l'effectif d'élèves, mais 
le contrat qui commande le type, analysé la transformation des 
établissements dans le temps, parfois par suppression, plus sou- 
vent par addition de classes, et ses modalités juridiques et finan- 
cières. L'organisation progressive du cycle de philosophie, le 



66 0645 67 046 3 



26 



402 



RAPPORTS SUR LES CONFÉRENCES 



plus souvent ramené de trois à deux années en France, et celle de 
l'enseignement des mathématiques, où l'action royale a eu grande 
part, ont longtemps retenu notre attention. Il apparaît que la 
clientèle des collèges, avide d'une formation littéraire, l'a trop 
souvent emporté sur l'effort des maîtres et a boudé les chaires de 
sciences qu'ils avaient créées et pourvues de maîtres de valeur. 

En revanche, l'action des familles a parfois imposé aux éduca- 
teurs la charge d'internats, dont ils ne voulaient pas. Rares et 
provisoires au xvi® siècle, établis auprès des seuls scolasticats au 
xvii^ siècle, les internats se multiplient entre 1690 et 1750, sous 
la pression de la concurrence des Oratoriens, de la politique de 
conversion de la jeunesse protestante au lendemain de la Révo- 
cation de l'Edit de Nantes, surtout par suite de la crise de la 
famille, que dénoncent magistrats, moralistes et prédicateurs. 
Mais le plus grand nombre d'écoliers, même à cette époque, 
demeurèrent externes, logés chez l'habitant et dans les pédagogies. 
On vit enfin comment les Jésuites exercèrent l'autorité que leur 
conféraient les contrats, souvent à leur corps défendant, à l'en- 
droit de la jeunesse scolaire. 

Les conférences ont été suivies par M. J. Bigard, le P. Codina 
(Espagne), M"^e Delannay, M}^^ Y. Dumas, M. L. Linotte (Bel- 
gique), Sœur Marie de La Croix, M^^® Montagne, bibliothé- 
caire à la Bibliothèque nationale, M^^^ A. Soucaze, agrégée des 
lettres, M. Sumpf, attaché de recherche au C.N.R.S. 

Le P. Codina achève son importante thèse d'Université sur la 
« méthode de Paris ses rapports avec la méthode des frères de 
la \ie commune, sa pratique à Alcala, dans les collèges des sécu- 
liers, des Jésuites et des protestants, jusqu'en 1556. M. de Vigue- 
rie, agrégé d'histoire (C.N.R.S.), avance ses recherches très 
neuves sur les doctrinaires et leur œuvre éducatrice en France; 
M. Dehon (Belgique) achève sa thèse de III^ cycle sur l'Université 
de Douai et élabore à cet effet un certain nombre de cartes. 

Dans le cadre du programme de la Commission internationale 
d'histoire des universités, M"^® Germain, docteur de IIP cycle, 
collaboratrice technique à la Section, a entrepris, sous notre 
direction, l'exploitation de plusieurs matricules en vue de l'éta- 
blissement d'une suite de cartes historiques des aspects essen- 
tiels de la vie universitaire française du xv^ au xvii^ siècle. L'uni- 
versité de Montpellier offre le contraste d'une faculté de droit 
et de théologie, dont l'influence ne s'étend guère au-delà du Midi 
de la France, en face d'une faculté de médecine, dont la clientèle 
se recrute très largement par toute la France et l'Europe. Son 



HISTOIRE ET PHILOLOGIE 



403 



évolution de 1503 à 1599 reflète avec exactitude les pestes, les 
guerres avec l'Espagne et les guerres religieuses. 

Échantillon de l'attraction exercée par l'université de Paris, 
la fréquentation de ses chaires de théologie par les boursiers venus 
de toutes les villes du Portugal, près de 200 entre 1520 et 1551 : 
au retour, nombre d'entre eux constitueront les cadres universi- 
taires de leur pays. Quelques-uns séjournent quelques années en 
France ou en Espagne. 

Si les étrangers viennent étudier en France, les Français se 
rendent alors beaucoup à l'étranger. Les uns à Louvain, pour la 
théologie. Plusieurs centaines d'autres sont allés recevoir le 
bonnet de docteur en droit à Ferrare. On les y trouve d'abord de 
1460 à 1494, puis après les guerres d'Italie, de 1530 à 1560. Mais, 
à cette période, ils s'y rendent par des circuits très variés, qui 
passent par les Facultés de Toulouse, d'Orléans, Dole, Poitiers, 
Louvain, Padoue et Bologne, et témoignent d'une extraordinaire 
mobilité des étudiants. 

A l'aide du Livre du recteur de l'Académie de Genève et de la 
Matricule de Bâle, M"^^ Germain a également dégagé les origines 
et les effectifs d'étudiants français formés dans les universités de 
la Réforme, qui seront les cadres des églises réformées de France. 
Le développement des études supérieures à Strasbourg a fait 
abandonner Bâle par les Alsaciens à partir de 1538. 

M. BiGARD, préparateur, et M. Layalette ont organisé l'atelier 
de cartographie historique de la Section, rassemblant une première 
documentation cartographique, recueillant les informations sur 
les matériels et procédés des techniques graphiques afin de déter- 
miner au mieux le conditionnement technique des sujets à carto- 
graphier. Parallèlement à ces travaux d'organisation, ils ont exé- 
cuté divers plans et cartes : plan au 1/50 des vestiges historiques 
dégagés pendant la campagne archéologique effectuée sous la 
direction de M. Fleury, au parvis de Notre-Dame de Paris, et 
un plan partiel de l'abbaye de Chelles; plans de l'identification 
du soubassement de Le Vau et des fondations du Bernin au Lou- 
vre et plans des substructions du sous-sol de la place Dauphine 
pour la campagne de recherches archéologiques de M. Erlande- 
Brandenburg; plans pour l'ouvrage de M"^^ Pronteau sur les 
Numérotages des maisons de Paris du xv^ siècle à nos jours, 
et sur les maisons parisiennes habitées ou possédées par Le Roy de 
Camilly (1786-1800) ; plans illustrant les travaux de M^e Mérigot 
sur la construction et l'évolution du Quartier de France. On a 
préparé les fonds de carte et recherché les modes d'expression 



26. 



404 



RAPPORTS SUR LES CONFÉRENCES 



graphique des cartes, dont M"^® Germain a élaboré les données. 

Le chargé de conférences a donné un rapport au Symposium 
international des Coronelli - Weltbundes der Globusfreunde 
à Dresde, le 8 octobre 1965, sur « La vision de l'amateur de 
globes »; une communication avec projections à la Société d'his- 
toire du droit sur Les Cartes au service de la Justice et des droits 
régaliens du xv^ au xviii^ siècle, le 20 novembre; une com- 
munication avec projections à la Société française d'onomastique : 
Cartes anciennes et toponymie, le 17 janvier 1966. Il a pris part au 
colloque d'histoire : Niveaux de culture et groupes sociaux, à 
l'Ecole normale supérieure, le 8 mai. 

Principales publications au cours de Vannée 1965-1966 : 

Introduction du fac-similé de M. Bouguereau, Le Théâtre 
François, 1594. « Theatrum orbis terrarum ». N. Israël, Amster- 
dam, 1966. In fol., xvi-90 p., 16 cartes en double page. 

Jean Jolivet. « Description des Gaules », dans Imago Mundi, 
t. 18, 1964 (1966), in-4o, p. 45-52, 5 pl. 



HISTOIRE ET PHILOLOGIE 



405 



HISTOIRE DES IDÉES AU XVIIe SIÈCLE 
Directeur d'études : M. Paul Dibon 



On a abordé cette année l'étude de la Révolution cartésienne^ 
qui a constitué le thème principal des conférences. Il importait 
de déterminer exactement l'objet de cette nouvelle enquête. 
Le seul tableau d'ensemble qui permette, encore aujourd'hui, 
de suivre jusqu'au début du xix^ siècle le développement de la 
révolution cartésienne et sa diffusion à travers l'Europe reste 
VHistoire de la philosophie cartésienne par Francisque Bouil- 
lier (Paris, 1854). Sans doute, depuis un siècle, nombre de tra- 
vaux historiques et de publications de sources ont-ils élargi et 
affiné notre interprétation du cartésianisme comme fait stricte- 
ment philosophique, mais nous sommes loin d'avoir progressé 
avec le même succès dans la connaissance de la diffusion des idées 
cartésiennes à travers l'Europe, à partir des foyers hollandais et 
français. La révolution cartésienne continue de s'imposer à nous 
comme l'un des faits majeurs de la vie intellectuelle en Occident 
au xvii^ siècle; elle est dans le sens le plus large un fait de civili- 
sation. Tout à la fois le cartésianisme fut une philosophie, une 
méthode, un esprit et une mode aux contrefaçons multiples. Ce 
sont là autant d'aspects qui doivent être retenus par l'historien 
des idées et dans l'étude de ces aspects l'importance du contexte 
historique et géographique est primordiale. Certes la diffusion 
de la pensée de Descartes s'est opérée au sein d'une Europe qui 
avait, en dépit de tant d'oppositions politiques et confessionnelles 
dont elle était victime, le sens de la discussion et le goût des 
échanges intellectuels, aussi comporte-t-elle un contexte d'idées 
commun, mais elle s'est diversifiée suivant des milieux nationaux 
ou des familles spirituelles déterminés. Provinces-Unies, Pays- 
Bas espagnols, France, Allemagne, marches d'Europe centrale ou 
orientale, Angleterre, Suède, chacun de ces pays offrait à la 
semence cartésienne des conditions de développement et un 
terrain spirituel qui lui étaient propres. Aussi est-ce en chacun de 
ces milieux nationaux (ou encore de ces familles spirituelles), sous 
toutes les formes qu'elle revêt et dans les différentes disciplines 



406 



RAPPORTS SUR LES CONFÉRENCES 



où elle s'est exercée que l'historien doit suivre l'action du ferment 
cartésien. 

On a souligné à cet égard la contribution exemplaire qu'apporte 
à l'histoire des idées au xvii^ siècle la substantielle monographie 
que M. Rolf Lindborg vient de consacrer au cartésianisme en 
Suède sous le titre Descartes i Uppsala, Striderna om « Nya 
Filosofien )), 1663-1689 (Lychnos-Bibliothek, 1965) et qui nous 
permet de suivre les avatars d'un cartésianisme d'importation 
hollandaise dans une université de tradition luthérienne. 

C'est au berceau même du cartésianisme, dans ces Provinces- 
Unies où Descartes a vécu, œuvré et publié, où l'action de sa 
pensée s'exerça avec le plus d'ampleur et de force qu'il convenait 
de mener la première enquête. 

Dans l'étude préalable qui s'imposait du contexte intellectuel 
néerlandais à l'époque de la conversion cartésienne, on a développé 
particulièrement les points suivants : 1° la vie universitaire; 
2® les disciplines philosophiques; 3° la tradition philosophique. 

1. On retrouve dans la vie universitaire les traits dominants de 
la civilisation du Gouden Eeuw, traits que l'on avait analysés 
dans les conférences de l'an passé sur les Provinces- Unies, carre- 
four culturel de l'Europe du xvii^ siècle (voir Annuaire 1965- 
1966, p. 363-373) : particularisme, ouverture sur l'étranger, 
pluralisme spirituel, tolérance entendue comme équilibre de 
forces irréductibles. Les universités et écoles illustres sont les 
centres majeurs — on serait presque tenté de dire exclusifs — 
de la vie intellectuelle. De fondation récente, elles sont sensibles 
d'emblée aux influences novatrices. Elles concilient avec un 
particularisme, lié à leur origine provinciale ou municipale, 
une extrême ouverture sur l'étranger, ne serait-ce que dans le 
recrutement de leurs professeurs et de leurs étudiants. Elles 
tiennent jalousement à leur autonomie, qu'elles défendent contre 
toute ingérence des églises ou du Magistrat, à cette libertas 
academica, qui assure pratiquement à chaque professeur une 
marge d'indépendance et de sécurité, inconnue ailleurs. Au sein 
même de l'université, un équihbre de compromis tend à s'établir 
dans certaines affaires graves (les controverses autour des Des- 
cartes à Utrecht et à Leyde le montrent de la façon la plus perti- 
nente) entre le Sénat, qui groupe l'ensemble des professeurs, et 
le Conseil d'administration, composé de juristes ou notables, 
soucieux avant tout de la prospérité de leur Hoogeschool, et 
plus précisément de l'accroissement de leur clientèle estudiantine. 
On comprend mieux dès lors que les « curateurs » de l'université 



HISTOIRE ET PHILOLOGIE 



407 



de Leyde, en vue de ménager nombre d'étudiants acquis aux 
« nouveautés dangereuses », aient pu, non sans rappeler les ordon- 
nances relatives à la philosophia recepta et à l'obligation qu'elles 
portaient de ne faire mention dans les lectiones, ni pro ni contra, 
de Descartes, nommer comme professeurs de philosophie d'au- 
thentiques disciples du philosophe français. 

2. Les universités restent fidèles au « pddagogisch-praktische 
Ziel )) (pour reprendre l'expression de J. Bohatec) qui leur fut 
assigné à l'origine. A Leyde (fondée en 1575), à Franeker (1585), 
comme à Groningue (1614), l'érection d'une académie répondait 
à une nécessité politique et religieuse. Il s'agissait dans ces pro- 
vinces, en lutte pour leur hberté, de pourvoir au plus vite à la 
formation de pasteurs, de juristes et de médecins et l'on ne peut 
s'étonner de la précarité du rôle ancillaire qui fut alors dévolu à 
la philosophie parmi les Artes. L'enseignement philosophique, 
à l'époque de Descartes, a gardé le caractère strictement propédeu- 
tique, qui fut celui de son origine à Leyde et à Franeker. Dédai- 
gneux du formalisme scolastique, limité le plus souvent à la 
logique et à la philosophie naturelle, il vise à donner aux futurs 
étudiants des facultés supérieures l'instrument conceptuel que 
requiert leur formation spécialisée. Cependant une orientation nou- 
velle se dessine peu à peu dans le deuxième tiers du xvii® siècle 
en certaines disciplines de la facultas philosophica. C'est 
ainsi que l'initiation à la physique du « Corpus naturale », faite 
par des professeurs qui généralement sont d'abord médecins, 
mathématiciens ou astronomes, voire botanistes, revêt un carac- 
tère plus concret. Le champ de la Nature ne cesse de s'étendre 
grâce aux instruments nouveaux, grâce aussi à la prospection des 
terres lointaines et les leçons s'étoffent désormais d^observationes 
et cV expérimenta. 

Il faut relever également l'intérêt toujours croissant que l'on 
attache, en raison de ses applications techniques, à l'enseignement 
des mathématiques. Un Snellius, un Golius, les van Schooten à 
Leyde, un Metius à Franeker, attirent parfois autant d'étudiants 
(et surtout autant d'étrangers) que leurs collègues philologues les 
plus en vogue. 

L'évolution la plus nette apparaît dans l'enseignement de l'éthi- 
que, qui, longtemps réduite au commentaire de l'Ethique à Nico- 
maque, tend à se systématiser en une Politique d'inspiration 
calviniste, mais surtout dans l'enseignement de la métaphysique. 
Absente des programmes officiels de Leyde et de Franeker, la 



408 



RAPPORTS SUR LES CONFÉRENCES 



métaphysique, enseignée « privatim » au début du siècle à Leyde 
par Jacchaeus, connaît un net regain de faveur au lendemain du 
Synode de Dordrecht (1618-1619) : à Franeker dans l'enseigne- 
ment du professeur de physique et d'éthique, Arnold Verhel, 
dans les séminaires du théologien Johannes Maccovius, et à 
Leyde enfin dans les leçons privées de Franco Burgersdijk. Le 
développement des controverses théologiques après la condam- 
nation officielle des Arminiens à Dordrecht, le retour offensif de 
la scolastique dans l'enseignement de certains théologiens ortho- 
doxes, notamment dans l'enseignement de G. Voet à Utrecht 
dès 1634, ont puissamment contribué à la renaissance de la méta- 
physique. On note alors dans le même temps le glissement d'une 
métaphysique de type suarézo-luthérienne, dont les Institutiones 
Primae Philosophiae (1616) de Jacchaeus offrent la meilleure 
illustration, à une métaphysique d'inspiration calviniste chez 
Burgersdijk et ses disciples, métaphysique de r« Ens qua immate- 
riale », qui s'oriente nettement vers une ontologie pure, telle 
V Ontosophie de Clauberg (1647). 

Cette renaissance de la métaphysique va de pair avec l'évolu- 
tion de la methodus docendi. La tendance est alors à la question 
disputée. La disputatio s'impose comme l'exercice essentiel 
dans lequel le professeur-président peut glisser, en les mettant 
au besoin sur le compte du répondant, sous forme de paradoxa 
ou de corollaria, les thèses les plus hardies. C'est ainsi que procé- 
deront à Utrecht le médecin cartésien H. Regius et à Leyde Adrien 
Heereboord, partisan^ des « Novatores )>. 

Enfin l'orientation imprimée à l'enseignement philosophique, 
l'impulsion donnée à telle discipline varient d'une université à 
l'autre. Elles dépendent pour une très grande part de la formation 
originelle du professeur. On devra ainsi distinguer chez les 
cartésiens les philosophes médecins ou physiciens des philoso- 
phes issus d'une faculté de théologie. 

3. La conciliation aristotélico-cartésienne dont le professeur 
de Leyde, Johannes de Raey, se fit le héraut dans sa Clavis 
philosophiae aristotelico-cartesianae (1657) ne relève pas exclu- 
sivement de la prudence, et on aurait tort de ne voir en elle qu'une 
rémanence. Elle traduit plutôt une exigence fondamentale de 
la tradition néerlandaise, que celle-ci prenne la forme d'un aristo- 
télisme épuré ou d'un éclectisme novantique. Très exactement 
elle s'inspire d'une conception réformée de la philosophie, com- 
mune en son inspiration profonde aux adversaires comme aux 



HISTOIRE ET PHILOLOGIE 



409 



partisans de Descartes. Pour les uns et les autres la philosophie 
est l'œuvre d'une raison irrémédiablement blessée, impuissante 
à nous révéler les énigmes dernières de la pensée et de l'action. 
« Amicus Plato, amicus Aristoteles », (et certains de poursuivre 
« amicus Ramus, amicus Cartesius ») « sed magis amica veritas », 
la célèbre formule est reprise à satiété par tous les philosophes et 
les théologiens, qu'ils demeurent fidèles à l'Aristote historique 
ou qu'ils se réclament de Descartes. La vérité transcende tous les 
systèmes de philosophie, fût-ce celui d'Aristote, qui ne sont 
qu'approximations faillibles. Aussi bien, jusque dans les polé- 
miques les plus vives, adversaires et partisans de Descartes s'au- 
torisent-ils du même principe de la lihertas philo sophandi. 

Il convenait, pour illustrer cette thèse de s'attarder sur quelques 
textes méconnus. Ce sont les mêmes variations sur le thème de 
libertate philosophica et son corollaire de progressu philosophiae 
que l'on retrouve dans la leçon d'ouverture faite à Leyde par 
Heereboord le 17 janvier 1647 ou dans son Epistola ad Curatores 
de 1648; dans le discours académique (qui trahit l'influence magis- 
trale de Tobie d'André) Libertas philosophica oratorio filo 
deducta, prononcé par le jeune Abraham Thrommius à Gronin- 
gue le 1^^ avril 1653; ou encore dans l'oraison inaugurale de 
Bornius à Leyde, De vera Philosophandi libertate, du 11 novem- 
bre 1653. Les deux thèmes sont repris, dans les mêmes termes 
pour l'essentiel, par les adversaires de Descartes, par G. de Vries 
entre autres, dans nombre de disputes, en particulier dans la 
série intitulée Introductio historica ad Cartesii philosophiam 
(Utrecht, 1683-1686), dont le véritable intérêt a échappé à Baillet. 
Non moins riche d'enseignements en sa brièveté est le pamphlet 
de Voet (ou du moins inspiré par Voet), publié à Utrecht en 1656 
sous le pseudonyme de Suetonius Tranquillus et intitulé Staat 
des geschils over de cartesiaansche philosophie. Avant de dresser 
le bilan de ses griefs contre les nouveautés pernicieuses du carté- 
sianisme, l'auteur précise ainsi l'enjeu du débat. Il n'entend nulle- 
ment mettre en question la liberté du philosophe, ni la vocation 
de la philosophie qui est de progresser dans l'investigation de la 
nature. Il ne s'agit pas d'Aristote ou de sa philosophie, que l'on 
peut suivre sur beaucoup de points, mais aussi rejeter sur d'autres 
points, avec cette liberté et cette prudence qui est de règle dans 
les écoles chrétiennes réformées. Il ne s'agit pas davantage de la 
philosophie de Descartes, qui renferme « nombre de bonnes 
choses », tout comme d'autres philosophies contemporaines, qui 
peuvent toutes contribuer au progrès de la philosophie. L'enjeu 



410 



RAPPORTS SUR LES CONFÉRENCES 



est essentiellement — comme le notera plus tard Bayle — d'ordre 
pédagogique. Il importe de s'opposer à la substitution de la 
philosophie cartésienne à la philosophie reçue dans les écoles, 
qui a fait ses preuves comme instrument propédeutique. Sueto- 
nius remarque même, comme l'avait fait le novateur Heereboord, 
que le cartésianisme exige pour être compris la connaissance de 
la philosophie commune. Plus pernicieuse encore est l'intro- 
duction du cartésianisme dans l'enseignement de la théologie, 
car elle risque de ruiner, chez des esprits non formés, certaines 
thèses fondamentales de la doctrine réformée et peu à peu de 
promouvoir une philosophie au rang de maîtresse. 



* 

* * 

On peut distinguer dans la diffusion du cartésianisme en Hol- 
lande trois étapes, qui correspondent assez exactement à trois 
générations intellectuelles bien distinctes. La première généra- 
tion est celle des contemporains de Descartes et s'étend de 1634, 
année de la fondation de l'École illustre d'Utrecht, dont le pre- 
mier professeur de philosophie fut Henri Reneri, le « bon ami » 
de M. Descartes, à la mort de Descartes en 1650. On pourrait fixer 
en 1672, c'est-à-dire à la guerre franco-hollandaise, qui fut à tant 
d'égards un tournant dans l'histoire des Provinces-Unies (W. Tem- 
ple n'arrêtait-il pas à cet événement le siècle d'or néerlandais ?) 
la fin de la seconde génération. Ce troisième quart du xvii^ siècle 
est marqué par l'implantation dans les universités de la phy- 
sique cartésienne et les controverses, le plus souvent para-uni- 
versitaires, autour de l'accord de la physique nouvelle et de 
l'Ecriture. On y peut relever comme années fastes, l'année 1656, 
au cours de laquelle paraissent en chaîne libelles et contre-libelles 
sur le mouvement de la terre ou l'indéfinité du monde et l'année 
1666, qui voit la publication de l'anonyme Philosophia Scrip- 
turae interpres. Cet ouvrage de Louis Meyer prélude en effet au 
grand combat de la fin du xvii^ siècle dans lequel s'opposeront 
tant de théologiens sur les questions fondamentales des rapports 
de la révélation et de la raison ou encore de la désacralisation de 
l'exégèse. 

Dans l'enquête bibliographique et l'étude critique de sources 
qu'exigeait cet aperçu sommaire du destin du cartésianisme néer- 
landais on a surtout cherché à orienter efficacement les auditeurs, 



HISTOIRE ET PHILOLOGIE 



411 



en complétant l'état présent établi en 1950, dans la publication 
collective Descartes et le cartésianisme hollandais (Paris, 
Presses universitaires de France. — Editions françaises d'Am- 
sterdam, p. 261-300 : Notes bibliographiques sur les Cartésiens 
hollandais, par P. Dibon). On a puisé largement à cet effet dans 
le monumental répertoire publié en 1954 par M^^ Thijssen- 
Schoute sous le titre de Nederlands Cartésianisme. On a plus 
particulièrement mis en valeur la documentation trop longtemps 
négligée qu'offrent, outre nombre de lettres inédites, certains 
libelles et livres de controverse et surtout les ouvrages qui nous 
donnent le point de vue d'adversaires du cartésianisme sur les 
polémiques philosophiques et théologiques autour de Descartes 
et de sa philosophie, tel le rarissime 't Vergift der Cartesiaansche 
Philosophie, « Le poison de la philosophie cartésienne révélé », 
de Jacobus Koelman (1692). 

C'cot à la génération contemporaine de Descartes que s'est 
limitée l'étude de cette année. La source essentielle pour notre 
connaissance de la diffusion de la philosophie nouvelle dans les 
Provinces-Unies, du vivant de Descartes, reste la Vie de Monsieur 
Descartes (Paris, 1691) d'Adrien Baillet. En historien scrupu- 
leux, Baillet a recueilii, pour mener à bien sa biographie, une très 
riche documentation. Il a tiré parti de tous les éléments de la 
correspondance de Descartes, des publications polémiques et 
des documents universitaires dont il pouvait disposer. Il a eu 
sous les yeux et abondamment utilisé des pièces manuscrites, 
en particulier les lettres de Regius à Descartes, qui sont aujour- 
d'hui perdues. Il a pu faire état de témoignages oraux et écrits de 
contemporains. Aussi est-ce de la Vie de 1691 que sont étroite- 
ment tributaires les biographes de Descartes et les historiens du 
cartésianisme. Depuis la publication en 1741-1744 de VHistoria 
critica philosophiae de J.-J. Brucker, la source Baillet s'est enri- 
chie de multiples apports de détails grâce aux travaux de F. J. Do- 
mela Nieuwenhuis (De Renati Cartesii commercio cum philoso- 
phis belgicis, Lovanii, 1827), de F. Bouillier, et principalement 
depuis la fin du xix^ siècle à la suite des recherches d'Adam et 
Tannery, A. C. Duker (dont les trois volumes sur Gisbertus 
Voetius, Leyde, 1897-1915, offrent une documentation exhaustive 
sur l'Affaire d'Utrecht) et des publications de sources (sources 
universitaires hollandaises, correspondance de Descartes et 
Constantin Huyghens, publiée par L. Roth en 1926). On peut 
présumer, en se fondant sur les études biographiques d'Adam, 
G. Cohen, Cornelia Serrurier, Th. Oegema van der Wal, que la 



412 



RAPPORTS SUR LES CONFÉRENCES 



vie de Descartes en Hollande nous est définitivement révélée. On. 
regrettera toutefois que le récit des luttes cartésiennes que celles- 
ci retracent, qu'il s'agisse de l'Affaire d'Utrecht ou de la nais- 
sance du cartésianisme à Leyde, reste quelque peu vicié par la 
méconnaissance du contexte intellectuel ou universitaire. On 
regrettera plus encore qu'il trahisse trop souvent un schème 
d'interprétation tenace, qu'on pourrait appeler le schème de 
l'opposition ou de la rupture, schème qui informe aussi bien le 
narré hagiographique de Baillet que l'exposé rationaliste de 
Bouillier et de certains de ses successeurs. L'opposition du carté- 
sianisme, indûment rapproché de i'arminianisme, à l'aristoté- 
lisme, allié par un « mariage de raison » à l'orthodoxie de la 
Réforme (pour reprendre le mot de G. Cohen) est une vue de 
l'esprit, infirmée trop souvent par les faits. 

Ces réserves faites, on s'est efforcé de suivre la diffusion de la 
pensée cartésienne, depuis son humble origine dans le cercle 
étroit d'amis, dont H. Reneri est le représentant le plus marquant, 
jusqu'au départ pour la Suède en 1649 du gentilhomme fran- 
çais René Descartes, dont le génie mathématique n'est contesté 
de personne, mais dont l'œuvre philosophique apparaît comme 
un inquiétant ferment de discorde dans les universités néerlan- 
daises. 

On a développé, dans ] 'ordre chronologique, les quatre thèmes 
suivants : 1° H. Reneri et le milieu wallon; 2° L'accueil réservé 
au Discours; 3° L'affaire d'Utrecht; 4° La naissance du cartésia- 
nisme à Leyde. 

Dans l'étude de chacun de ces thèmes on a tenu compte tout 
particulièrement des travaux, pour la plupart néerlandais, qui, 
à la suite de la thèse de M. de Vrijer, Henricus Regius, Een « car- 
tesiaansch » hoogleeraar aan de Utrechtsche Hoogeschool (La 
Haye, 1917), ont modifié bien des vues traditionnelles et enrichi 
sur nombre de points l'histoire des courants de pensée dans les 
Provinces-Unies dans la première moitié du xvii^ siècle, tels les 
travaux du Sassen, de l'université de Leyde, et de ses élèves 
Dibon et Galama, de C. Thijssen-Schoute, de C. de Waard. On a 
eu surtout recours à nombre de documents, recueillis en grande 
partie par le directeur d'études au cours de recherches dans les 
bibliothèques anglaises, suédoises et hollandaises (correspon- 
dances inédites, libelles, disputes, ouvrages de controverses), 
toutes pièces qui permettent sur plus d'un point, à la lumière 
d'un contexte historique mieux connu, de redresser ou amender 
la tradition Baillet. 



HISTOIRE ET PHILOLOGIE 



413 



L'examen de nombreux textes, que requerrait l'étude de la 
révolution cartésienne, nous a contraint à ne consacrer qu'un 
nombre d'heures assez limité aux recherches, commencées l'an 
passé sur la Respuhlica litteraria au xvii^ siècle, recherches qui 
étaient au programme de la seconde conférence. On a d'abord 
mené à bonne fin l'étude de la peregrinatio academica ou grand 
tour universitaire qu'effectua, du printemps de 1639 jusqu'au 
début de janvier 1642, à travers l'Angleterre, la France, l'Italie, 
l'Allemagne méridionale, la Suisse et de nouveau la France, le 
philologue allemand J. F. Gronovius, future gloire de l'université 
de Leyde. Les inscriptions recueillies par Gronovius dans son 
album amicorum au cours de l'année 1641 et des pièces inédites 
des gronoviana de Munich et de Leyde nous ont permis de jalon- 
ner avec précision l'itinéraire suivi en Italie et sur le chemin du 
retour. De Genève, où il marque en juillet-août 1641 une halte 
de plus de deux semaines, Gronovius a fait sommairement le 
point de son pèlerinage aux sources italiennes, dans une lettre 
à Rivet du 30 juillet (Bibl. univ. de Leyde) et surtout dans sa 
lettre du 8 août à Paganinus Gaudentius (Bibl. vaticane). Entre 
autres confidences, il écrit à ce dernier : « Ex plurimis Mss. T. 
Livii codicibus, quos labore atque taedio exhausto in Italicis 
diversis urbibus contuli, habeo ultra ducentos locos emenda- 
tiores ». A Rome, à Florence, comme à Oxford ou Paris, Grono- 
vius, tout en chaperonnant de son mieux les deux jeunes nobles 
d'Amsterdam confiés à sa garde, recueille fiévreusement les maté- 
riaux de son œuvre future. De Genève un excursus par Grenoble 
et la voie traditionnelle de la vallée du Rhône (cf. P. Dibon, Le 
Voyage en France des étudiants néerlandais au xvii^ siècle, 
La Haye-M, Nijhoff, 1963) le conduit jusqu'à Nîmes, où il va 
saluer S. Petit; puis c'est le retour vers Paris et la Hollande, avec 
la halte qui s'impose dans la patrie bourguignonne du presti- 
gieux Saumaise. A Dijon il rend à Paul Du May une visite qui 
devait préluder à de fructueux échanges épistolaires. Le voici 
enfin à Paris où il retrouve d'octobre à décembre les familiers 
du Cabinet Dupuy : en premier lieu, Claude Sarrau, l'ami fidèle, 
Jacques et Pierre Dupuy, Ismaël Boulliaud, Jérôme Bignon, 
D. Hérauld et Grotius. Autant de noms qu'il tient à coucher, 
avant de regagner Leyde, sur son album amicorum. Ainsi ce 
dernier chapitre de la peregrinatio de Gronovius fut une excel- 
lente introduction sur travaux entrepris cette année sur les Rela- 
tions de r Académie putéane et de ses correspondants néerlan- 
dais. Ces travaux exigeaient la formation d'une équipe de travail 



414 



RAPPORTS SUR LES CONFÉRENCES 



opérant à la fois à Paris et aux Pays-Bas. Les recherches ont 
porté principalement sur la correspondance échangée, de 1641 à 
1647, entre André Rivet, gouverneur du Prince d'Orange à 
La Haye, et le conseiller au parlement de Paris, Claude Sarrau. 
Ce dyptique complet de 459 lettres inédites (233 lettres de Rivet 
à Sarrau à la Bibliothèque nationale de Paris; 226 lettres de 
Sarrau à Rivet à la Bibliothèque de l'université de Leyde) cons- 
titue une étonnante revue de l'actualité politique et intellectuelle 
dans les années précédant les traités de Westphalie. Elle offre 
en particulier à l'historien de la pensée religieuse, qu'il s'agisse 
de l'amyraldisme et de l'œcuménisme d'un Grotius, ou des 
relations entre Wallons des Provinces-Unies et Réformés de 
France, une précieuse documentation. 

M^-^ Lise Dupouy, bibliothécaire de la Section, s'est chargée 
plus spécialement de l'inventaire de la correspondance de Sau- 
maise. En Hollande, M. van Hulst conduit sur Sorbière une 
enquête des plus prometteuses, en liaison avec M. Bots, qui 
prépare une édition critique des lettres de J. Dupuy à N. Heinsius. 

Vingt-cinq auditeurs s'étaient inscrits aux deux conférences. 
Ont suivi avec la plus grande assiduité les travaux : MM. J.-F. Bat- 
TAIL, préparant un diplôme d'études supérieures de philosophie, 
Fr. DiBON, Mii^ L. Dupouy, archiviste-paléographe, MM. A. Fai- 
VRE, docteur de III® cycle, élève diplômé de la V® section, 
Helmut HoFMANN (Ail.), J. Joosten (Holl.), M™® Elisabeth 
Labrousse, docteur ès lettres, chargée de recherches au C.N.R.S., 
M. Bruno Neveu, archiviste-paléographe, élève diplômé de la 
IVe et de la V® section, docteur de IIP cycle. Kl. Oettinger 
(AIL), Mlle J. RouBERT, archiviste-paléographe, M. J. Smolders 

(Holl.), J. F. ViNCENTI. 

Nous avons eu le plaisir d'accueillir au troisième trimestre 
MM. les professeurs W. Rex, de l'université de Californie, et 
Craig B. Brush (Columbia Univ.), qui ont participé aux travaux 
des conférences. 

Répondant à l'invitation de la Faculté des Lettres d'Amster- 
dam, le directeur d'études a <( opposé in corona », lors de la 
promotion au doctorat, à Amsterdam le 7 décembre 1965, 
de M. Bernard Bray, qui présentait comme thèse une édition 
de lettres inédites de Chapelain à N. Heinsius. En janvier 1966, 
il a fait à l'université de Turin une leçon sur Descartes et le Gou- 
den Eeuw; à l'Ecole normale supérieure de Pise, il a consacré 
plusieurs séminaires à la méthodologie des recherches d'histoire 
des idées. 



HISTOIRE ET PHILOLOGIE 



415 



HISTOIRE ET CIVILISATION DU LIVRE 
Directeur d'études : M. Henri- Jean Martin 

Cette année, le directeur d'études a centré la première partie 
de ses conférences sur la littérature du Refuge et sur les problè- 
mes posés par les impressions clandestines de la fin du xvii^ siècle. 

Il a commencé, en matière d'introduction, par retracer avec 
l'aide de M"^^ Sauvy, l'histoire des éditions des œuvres de plu- 
sieurs auteurs dont l'action fut particulièrement importante de 
différents points de vue : Bayle, Le Clerc, Jurieu, Malebranche, 
Courtilz de Sandras, Bussy-Rabutin, Le Noble. Il a ensuite étudié 
l'activité de certains grands libraires hollandais ou réfugiés dans 
les Provinces-Unies. Après avoir évoqué le cas des Huguetan et 
des Desbordes, il a insisté sur celui des Leers en s'appuyant 
notamment sur des documents tirés des archives notariales de 
Rotterdam et sur des correspondances conservées à la Biblio- 
thèque de Leyde. M. Bruno Neveu a alors apporté une intéressante 
contribution en fournissant un relevé des sources d'archives 
susceptibles d'apporter quelques lumières sur les éditeurs belges 
dont l'activité est très souvent mésestimée, tandis que M. Solé, 
assistant à l'université de Grenoble donnait un compte rendu 
critique de l'ouvrage du regretté Erich Hase avec la compétence 
que lui confèrent ses recherches sur Bayle et une bonne connais- 
sance des milieux protestants genevois et de leurs rapports avec 
ceux des Provinces-Unies. 

En même temps, M"^^ Sauvy, reprenant le travail amorcé par 
M^i6 Sekiné, a préparé la publication des listes de livres saisis 
aux portes de Paris de 1684 à 1700; elle s'est efforcée de déter- 
miner dans chaque cas les motifs de la saisie et a repéré à travers 
les bibliothèques parisiennes les différentes éditions des ouvrages 
incriminés. Poursuivant des investigations analogues sur les 
procès-verbaux de saisies effectuées sur des libraires lyonnais à 
la même époque — documents retrouvés l'an dernier par M^^^ Rou- 
BERT — M^^e Lecoq et M. Guy Parguez ont entrepris le recense- 
ment des livres interdits ou contrefaits conservés à la Biblio- 
thèque de Lyon. On peut espérer que cet ensemble donnera lieu 
un jour prochain à une pubhcation. 



416 



RAPPORTS SUR LES CONFÉRENCES 



Ces diverses recherches ont amené le directeur d'études à 
tenter, en s'étayant sur la documentation ainsi mise au jour, de 
mettre au point une méthode permettant de déceler le lieu d'im- 
pression des éditions clandestines et des contrefaçons. Dans ce 
but, il a étudié systématiquement les textes contemporains con- 
cernant de telles publications; il a fait photographier, à Lyon et 
à Paris, de nombreux ornements gravés sur bois dans des livres 
publiés entre 1685 et 1700, dont les uns portaient de fausses 
adresses ou des adresses douteuses tandis que les autres étaient 
de provenance sûre. Aidé de M"^^ Lecoq, il a alors montré que si 
ce procédé permet d'effectuer un premier classement, il est sou- 
vent impossible de discerner si deux gravures proviennent du | 
même bois ou de bois pratiquement identiques. Il est donc néces- j 
saire de compléter les présomptions ainsi acquises en recourant 
â d'autres critères : si l'examen du papier utilisé n'aide que très j 
rarement aux localisations, il est en revanche apparu fort utile ' 
d'identifier les vignettes typographiques et les caractères. Enfin 
on s'est efforcé de rechercher les traditions des différents centres 
d'imprimerie afin de les différencier (signatures, réclames, etc.). 

De telles tentatives exigeaient évidemment une bonne connais- 
sance des méthodes des érudits anglo-saxons souvent préoccupés 
par des questions semblables. D'oia une série de comptes rendus | 
qu'ont bien voulu faire M^^ Veyrin-Forrer, M. Toulet, | 
M. Barco et M^^e Sauvy. | 

On a été ainsi conduit à approfondir les difficultés que posait | 
au XVII® siècle l'édition d'un livre. Utilisant un ouvrage en voie 
d'achèvement, le directeur d'études a essayé de préciser ce que 
pouvait être le chiffre des tirages et les délais nécessaires pour 
publier différentes catégories d'ouvrages. De passage à Paris, 
le P. de Ceyssens a eu l'amabilité de donner, dans une confé- 
rence à laquelle ont assisté M. Orcibal et Labrousse, des 
précisions frappantes à cet égard concernant VAugustinus de 
Jansénius. A Lyon, cependant, M^^® Remilleux, grâce à un procès- 
verbal de faillite, pouvait reconstituer les devis précis d'une série 
de volumes et les comparer aux devis modernes des ouvrages 
correspondants établis par M. Maurice Audin. 

Quelques séances, d'autre part, ont été l'occasion d'exposés 
portant sur des sujets divers. Ainsi, M. Neveu a-t-il rendu compte 
de ses recherches sur le Père Léonard de Sainte- Catherine et les 
milieux érudits parisiens de la fin du xvii® siècle en un remar- 
quable exposé qui montrait que certaines tendances hyper- 
critiques préparaient le Siècle des lumières; ce travail sera publié j 



HISTOIRE ET PHILOLOGIE 



417 



en une série d'articles dans la Bibliothèque de l'École des chartes. 
De même encore, de retour d'Italie, M. Neveu a apporté de pré- 
cieuses indications sur la correspondance de libraires et d'érudits 
français avec MagJiabecchi. 

Le directeur d'études a aussi consacré plusieurs conférences à 
l'illustration du livre. M. André Jammes et lui-même ont fait 
part des premières conclusions auxquelles les avait amené l'exa- 
men d'une collection de 600 bois du xvi^ et du xviii^ siècle, 
accompagnés de 16 dessins du xvi® siècle préparés pour la gra- 
vure acquis par le Musée lyonnais de l'imprimerie et ils ont 
tenté d'identifier les monogrammes parfois inscrits au dos de 
ces pièces. Il a guidé également M. Grangette et M"^^ Sauvy 
qui ont réussi à identifier les sources gravées d'une série de pan- 
neaux de bois peint du xvii® siècle représentant les Métamor- 
phoses d'Ovide, ainsi que M^^^ Moisne qui poursuit ses recher- 
ches en vue d'une thèse de l'Ecole consacrée à l'illustration des 
livres lyonnais du xvii^ siècle. 

La fin de l'année a permis enfin au directeur d'études d'évo- 
quer les problèmes posés par la statistique bibliographique. Il a 
indiqué les résultats de l'enquête, concernant le xvii^ siècle, qu'il 
mène en ce sens depuis de nombreuses années et qu'il espère 
bientôt publier. 

Ont participé aux conférences : 

A Paris, M. Neveu qui nous a souvent consulté pour ses 
travaux, qu'il doit poursuivre l'an prochain à Rome. — M"^^ Vey- 
rin-Forrer qui a fait bénéficier l'auditoire de la compé- 
tence remarquable qu'elle a acquise en matière de bibliographie 
du livre ancien. Elle va bientôt publier, en collaboration avec 
Mlles MoREAu et PosTEL, M^^ Gambier DE La Forterie et 
M. Labarre, qui ont tous participé activement à nos séances de 
travail, le tome II de la Bibliographie des impressions parisiennes 
du xvi^ siècle d'après les papiers de Philippe Renouard. 
— Mlle Beyle, chef de la Section des humanistes à l'Institut 
de recherche et d'histoire des textes. Le directeur d'études pré- 
pare, en collaboration avec cette Section, la publication d'une 
bibliographie des impressions parisiennes des années 1643- 
1645, prélude à une entreprise plus vaste. Il dirige, d'autre 
part, en collaboration avec M. J. Glénisson des Travaux destinés 
à préparer le recensement des fonds anciens des bibliothèques 
françaises dont les premiers fascicules paraîtront avant la fin de 
la présente année. — M"^® Sauvy, dont les directions de recherches 
ont été indiquées plus haut; une fois menée à bien la publica- 



6G 0645 67 046 3 



27 



418 



RAPPORTS SUR LES CONFÉRENCES 



tion de documents touchant les livres interdits saisis à Paris à 
la fin du xvii^ siècle, M^^^ Sauvy commencera à préparer un atlas 
de la librairie au xv^ et au xvi^ siècle en collaboration avec le 
directeur d'études et le P. de Dainville qui a bien voulu exposer 
aux auditeurs de la conférence les méthodes de la cartographie 
historique et leur application à l'histoire du livre. 

M. BoissET, qui avait suivi l'an dernier nos conférences à 
Lyon, nommé au Cabinet oriental de la Bibliothèque nationale, 
se propose d'utiliser sa connaissance de l'arabe, du syriaque et 
de l'hébreu pour étudier l'histoire de la typographie et des études 
orientales en Occident aux xvi® et xvii® siècles. 

Mlle MouCHOT, élève à l'Ecole des chartes qui a fréquemment 
entretenu le directeur d'études de l'avancement de sa thèse, qui 
traite du journal le Constitutionnel. 

M. Barco, professeur à l'université de Melbourne, M. Lava- 
GNE, et M. TouLET nous ont tenu au courant des publications 
anglo-saxonnes récentes en matière d'histoire du livre. 

Le R. P, Bernard-Maître et M. A. Jammes nous ont enfin fait 
l'amitié d'assister à de nombreuses séances auxquelles s'est encore 
présenté régulièrement un groupe d'élèves de l'Ecole nationale 
supérieure des bibliothèques. 

Ont pris part aux conférences de Lyon : 

M"^6 Lecoq qui avance son étude des éditions clandestines 
lyonnaises et y fait preuve d'une remarquable compétence. Elle 
espère pouvoir bientôt publier, avec le directeur d'études, le 
résultat des recherches menées en commun sur les contrefaçons 
et éditions clandestines lyonnaises de la fin du xvii^ siècle. 

M. Parguez qui achève actuellement le supplément au cata- 
logue des incunables de la Bibliothèque de Lyon, qu'il publiera 
avant la fin de l'année. 

M"^^ DE La Perrière qui met au net les notes destinées à cons- 
tituer le tome XIII de la Bibliographie lyonnaise du xvi^ siècle 
de Baudrier. 

Mlle Moisne qui prépare une thèse dont il a été question plus 
haut. 

Plusieurs étudiants de diplôme, parmi lesquels il faut citer 
Mi'^ Remilleux, qui vient d'achever un mémoire sur les inven- 
taires après décès et les inventaires de faillite des libraires lyon- 
nais du xvii^ siècle, dont il conviendra de tirer un ou plusieurs 
articles. 

Le directeur d'études s'est intéressé à la thèse sur la diffusion 
du roman français au milieu du xvii® siècle de M. Tomsin, assis- 



HISTOIRE ET PHILOLOGIE 



419 



tant à la Faculté des lettres de l'Université de Poitiers, empêché 
par ses obligations professionnelles de se rendre aux conférences. 
Il a enfin gardé le contact avec un ancien auditeur, le P. Demous- 
tiers qui va poursuivre à Rome sa thèse de doctorat sur l'ensei- 
gnement de la théologie morale chez les Jésuites dans la première 
partie du xvii^ siècle. 

Ajoutons, pour terminer, que Cinq études lyonnaises — 
premier résultat des travaux du Centre lyonnais d'histoire du 
livre — doivent paraître incessamment. Leur composition est 
la suivante : 

Imprimerie et culture : la vie intellectuelle à Lyon avant 
l'apparition du Livre, par René Fédou. 

A hrief survey of the use of Renaissance thèmes in some 
Works of the lyonese humanist and man of letters Symphorien 
Champier, by Margaret Holmes. 

A propos des influences de Bernard Salomon. Recherches sur 
une série de peintures des Métamorphoses d'Ovide, par Emile 
Grangette et Anne Sauvy. 

Bernard Salomon et le décor des meubles civils français à 
sujets bibliques et allégoriques, par Jacques Thirion. 

La situation de l'imprimerie lyonnaise à la fin du xvii^ siècle, 
par Jacqueline Roubert. 



17. 



HISTOIRE ET PHILOLOGIE 



421 



HISTOIRE DU PREMIER EMPIRE 
Directeur d'études : M. Jean Tulard 

Les premières conférences ont été consacrées à l'histoire inté- 
rieure du premier Empire et plus spécialement aux sources 
imprimées de cette histoire. 

Les mémoires ont particulièrement retenu l'attention. Aucune 
autre période n'a connu une telle floraison de souvenirs. Tous les 
acteurs, à de très rares exceptions (Cambacérès, Sieyès, Monta- 
livet...) ont laissé leur témoignage. Une liste de 165 titres a été 
soumise aux auditeurs de la conférence. Nullement exhaustive, 
elle rassemblait néanmoins les publications essentielles regrou- 
pées en rubriques : histoire militaire, histoire politique, mémoires 
étrangers, vie quotidienne et petite histoire. Certains mémoires 
ne présentent qu'un intérêt secondaire en raison du rôle effacé de 
leurs rédacteurs. De leur côté, les mémoires militaires sont sou- 
vent très décevants. Le témoignage des « premiers rôles » eux- 
mêmes ne peut être utilisé qu'avec beaucoup d'esprit critique : 
Fouché n'est pas l'auteur des mémoires qui portent son nom; 
tout au plus, celui qui les écrivit, l'habile polygraphe Beauchamp, 
a-t-il utilisé des papiers personnels du duc d'Otrante. Les mé- 
moires de Talleyrand sont suspects; ceux de Bourrienne, dus 
à la plume de Villemarest. D'autres mémoires, authentiques 
ceux-là, n'en sont pas moins d'une partialité qui en rend la con- 
sultation délicate : Chaptal, M"^^ de Rémusat, Chateaubriand... 
Finalement, l'historien ne peut retenir qu'un nombre restreint 
de souvenirs, ceux de sténographes, souvent sans personnalité 
véritable, comme Caulaincourt, Thibaudeau ou Roederer. 

Le témoignage de Napoléon sur lui-même ne peut être écarté. 
Il faut naturellement consulter le Mémorial de Sainte-Hélène 
dont M. Dunan a donné une édition « intégrale et critique » 
qui fait autorité. L'utilisation des Cahiers du maréchal Bertrand 
appelle plus de précautions. On s'est principalement attaché 
à la Correspondance, Les remarques qu'a suscitées la publication 
de 1869 (lacunes, altérations du texte, lettres faussement attri- 
buées à Napoléon) ont été résumées dans un article du Journal 



422 RAPPORTS SUR LES CONFÉRENCES 1 

des Savants. Ecrire, comme vient de le faire un historien, une 
Guerre d'Espagne dont la seule documentation est constituée 
par les lettres de Napoléon, expose à de fâcheuses erreurs qu'on 
a mises en lumière devant les auditeurs. g 

Autre source qui appelle la prudence : la presse. A Sainte- I 
Hélène, parlant à Las Cases du Moniteur, Napoléon déclarait f 
qu'il en avait fait « l'âme et la force de son gouvernement, son 
intermédiaire et ses communications avec l'opinion publique 
au-dedans et au-dehors ». Et pensant à la postérité, « les Moni- 
teurs, observe-t-il, si terribles et à charge à tant de réputations, 
ne sont constamment utiles et favorables qu'à moi seul. C'est 
avec les pièces officielles que les gens sages, les vrais talents j 
écriront l'histoire; or ces pièces sont pleines de moi et ce sont 
celles que je sollicite et que j'invoque ». Soumis à la censure la 
plus rigoureuse qu'ait connue la France, les autres journaux ne 
présentent qu'un intérêt très restreint. Les lecteurs durent en 
juger de même, puisque l'on remarque que le nombre des abon- 
nés qui était de 60 000 à 1800 tombe dès 1804 à 30 000. 

On s'est ensuite intéressé aux recueils de statistiques en s'ai- 
dant du précieux volume de M. Bertrand Gille sur les Sources \ 
statistiques de l'histoire de France. Les mémoires des préfets ' 
intéressent le mouvement des hospices civils, ]a mendicité, les 
grains, les contributions et les octrois, les routes, les tribunaux, | 
l'instruction... « Fièvre statistique » dont témoignent les ouvrages ! 
de Peuchet, les Annales de statistique de Balîois et les Archives i 
de statistique de Deferrière. On s'est arrêté plus longuement sur 
la démographie où l'on disposait, en dehors des travaux de 
M. Reinhard, d'un dossier constitué par Ferdinand Lot d'après 
F20 428, 429 et 430, dossier donné au directeur d'études par M. Du- , 
nan. I 

Quelques institutions ont enfin retenu l'attention. Ont été | 
choisis à dessein la Cour des comptes, le Conseil d'Etat et la 
préfecture de la Seine. Il a paru intéressant de montrer comment 
on pouvait pallier l'absence de leurs archives détruites dans les 
incendies allumés par la Commune, à l'aide des almanachs, ' 
du Bulletin des lois, des annuaires et des fonds de la Secrétai- 
rerie d'Etat conservés aux Archives nationales. M. Durand a 
montré la voie dans ses travaux sur le Conseil d'Etat. 

A ces conférences s'est ajoutée la direction de plusieurs thèses 
en vue du doctorat du III® cycle ou du diplôme de l'Ecole. 

Dans le premier groupe, M. Daupias d'Alcochete, diplômé 
depuis l'an dernier, prépare une traduction accompagnée d'un 



HISTOIRE ET PHILOLOGIE 



423 



important appareil critique, des Mémoires de l'industriel por- 
tugais Ratton. Avec sérieux et compétence, M. Desgrey s'attache 
à dégager la personnalité de Montalivet, « grand commis de Napo- 
léon ». Enfin, M. Jean-Michel Lévy qui travaille sous la direction 
de M. Louis Henry (1) à l'examen de l'effort de guerre dans le 
département du Rhône en l'an ii, a entretenu le directeur d'études 
de l'état de ses recherches. 

M^i^ CÉLESTIN a déposé sa thèse d'Ecole sur les Notaires 
parisiens sous le Consulat et l'Empire. M. ToDisco a, de son côté, 
très avancé son travail sur le Personnel de la Cour des comptes 
sous VEmpire et la Restauration. M^i^ Truchet, après avoir 
procédé à un dépouillement infructueux des papiers Massa, 
a mis en chantier une étude sur la censure théâtrale. M. Grim- 
BLAT n'a pu encore commence!" utilement ses recherches sur 
l'industrie de la laine et le Blocus continental. 

Ont assisté aux conférences comme simples auditeurs : MM. Pal- 
LUEL (qui prépare une thèse de doctorat d'Etat sur Genève sous 
l'Empire) et Lerner, agrégés de l'Université; M. Kniajinsky 
(U.R.S.S.) ancien élève de Tarlé, M. Combier, ingénieur agro- 
nome. 

Publications du directeur d'études : 

L'Amérique espagnole en 1800 vue par un savant allemand, 
Humholdt. Paris, Calmann-Lévy, in-16, 304 p. 

L'Institut Napoléon : historique et tables {Revue de l'Ins- 
titut Napoléon, n^ 96, p. 129-155). 

Quelques aspects du brigandage sous l'Empire {ibid., dP 97, 
p. 31-37). 

La contrebande en Danemark au dernier temps du Blocus 
continental (ibid., n^ 99, p. 94-96). 

La correspondance de Napoléon P^ {Journal des Savants, 
1966, p. 48-56). 



(1) Cf., ci-dessus, p. 392. 



HISTOIRE ET PHILOLOGIE 



425 



DÉVELOPPEMENT MODERNE 
DE LA LANGUE FRANÇAISE 

Directeur d'études : M. R.-Léon Wagner 

Au cours de la première heure, on a dressé la bibliographie 
des travaux relatifs à c'est et dégagé ceux qui méritent d'être 
retenus comme base d'un nouvel examen : en première ligne, 
les études de F. Brunot {La Pensée et la langue) et de L. Pou- 
let, puis la copieuse monographie qui constitue un des chapitres 
des plus intéressants de VE.G.L.F. de Damourette et Pichon. 
En manière d'introduction, on a montré combien il est impro- 
bable que le syntagme prédicatif du type c'est + nominal se 
soit progressivement dégagé — et assez tard — du tour ce suis-je, 
ce es tu, etc. On rencontre des exemples très précoces de c'est 
+ substantif au cas objet (la Chanson de Roland, 0, en contient 
un), construction attendue en ancien français, analogue à celles 
où un cas objet complémente les verbes employés à la forme 
impersonnelle. C'est a dû servir très tôt de traduction à id est 
et il vaudrait la peine de chercher non dans les éditions critiques 
des anciens textes mais dans les manuscrits si par contamination 
les formes pronominales moi, toi, lui ne se sont pas alignées 
sur les substantifs beaucoup plus tôt qu'on ne l'enseigne. Mais 
cette incursion — nécessaire — dans le passé ne pouvait pas 
être ici poussée à fond. C'est l'étude des emplois de c'est en 
français moderne, à partir de dépouillements opérés par le direc- 
teur d'études et par des auditeurs, qui nous a principalement 
occupés. On a conduit l'inventaire de manière à faire ressortir 
les particularités de chaque emploi. Cas où c'est ne se prête plus 
à des variations temporelles; cas où, s'y prêtant, le démonstratif 
reconquiert son autonomie et se présente tantôt sous la forme 
ce, tantôt sous la forme ça; cas où un recours à c'est permet de 
marquer tel ou tel terme d'un énoncé; cas, enfin, où l'énoncé se 
réduit à la prédication d'un terme. Ces derniers ont été l'objet 
d'un examen attentif à cause des interprétations auxquelles ils 
ont donné lieu de la part de F. Brunot et de Damourette et 
Pichon. Il nous a paru que celles-ci étaient souvent criticables, 



426 



RAPPORTS SUR LES CONFÉRENCES 



soit qu'elles prêtent à c'est des valeurs qui ressortent bien plus 
du contexte que de c'est lui-même (F. Brunot), soit qu'elles se 
dégagent d'un parallèle trop vite conduit entre un énoncé du 
type il est -f- suite nominale et les énoncés qu'ouvre cest. De ce 
point de vue la monographie de Damourette et Pichon doit être 
étayée sur des bases beaucoup plus précises que celles que lui 
ont données ces auteurs. Une note (à paraître) du directeur 
d'études, issue de ces conférences, l'établira peut-être. D'autre 
part, des énoncés tels que « cest le directeur » répondent à une 
situation que ni F. Brunot ni Damourette et Pichon n'ont définie 
avec assez de rigueur. C'est y est le symbole d'une identification, 
certes, mais il constitue une réponse à une interrogation expli- 
cite ou implicite. 

A partir du mois de mars, une auditrice désirant traiter de cette 
question dans une thèse de III® cycle, retour a été fait aux emplois 
des formes impersonnelles du verbe. Au départ, celles-ci ne 
touchaient que des verbes intransitifs et des verbes transitifs 
tournés à la voix passive. Pour une raison facile à comprendre j 
les transitifs actifs y sont rebelles. Dans le cas d'un tour tel que 
il brûlait une maigre bûche dans l'âtre le contexte seul permet 
de comprendre si il est le symbole d'un agent personnel — brû- 
lait signifiant alors « faisait brûler » — ou si l'on doit analyser 
il brûlait comme un impersonnel. 

L'inconvénient de l'ambiguïté de il pèse d'ailleurs sur les j 
intransitifs eux-mêmes; aussi bien, à l'exception des verbes 
impersonnels {il gèle, il vente) tous les autres doivent être pour- 
vus d'une suite (il court le bruit que...). Néanmoins le français a 
trouvé un moyen de ranger les transitifs à cette loi. Les construc- 
tions impersonnelles ont pour effet de minimiser l'importance de 
l'agent (il est venu quelqu'un) ou celle de l'objet (il faut du sel) 
au profit de celle du procès. Sauf cas d'espèce, un agent indéter- 
miné du degré on n'est pas un terme indispensable. D'où la 
fréquence des tours le noir était très porté cet hiver, le noir se 
portait beaucoup cet hiver en face de on portait beaucoup le 
noir cet hiver. L'ancien français a développé assez tôt le tour au 
pronominal dont la valeur diffère beaucoup, il est vrai, de celle 
du passif. C'est sur lui que s'est greffée la forme impersonnelle. 
A quelle époque ? La thèse de M. J. Stefanini n'apporte pas là 
dessus de données décisives. Quoi qu'il en soit, les phrases du 
type il se brûle plus de charbon que nous ne pouvons en extraire, 
il se consomme trop d'essence inutilement ont, en français mo- 
derne, une très grande fréquence. La langue administrative en 



HISTOIRE ET PHILOLOGIE 



427 



abuse. Mais il suffit de sonder les textes littéraires pour voir ce 
que de bons écrivains tirent de cette ressource. Comme les années 
précédentes le directeur d'études a bénéficié du concours actif 
de MM. Arrivé, Batany, Lagane, assistants à la Faculté des 
lettres (Sorbonne), de M. Bonnard, assistant à la Faculté des 
lettres de Paris (Nanterre) et de M. Eskenazi. 

La seconde heure a été d'abord occupée par une recherche 
iexicologique. Sous la Restauration, Barbé-Marbois combattit le 
projet d'expédier à la colonie les forçats libérés. Dans son 
intéressant opuscule on remarque que les mots de transportation 
et de déportation, transporter et déporter alternent curieusement. 
Ils ont reçu plus tard un statut juridique qui les différencie nette- 
ment. Mais même après la Révolution de 1848 on observe encore 
-des cas de désarroi dans leur emploi. Presque tous les déportés 
(pour raison politique) s'affichent comme « transportés ». Avec 
l'aide efficace de M. Tournier (Ecole normale supérieure de 
Saint-Cloud), de M. Duyé, assistant à la Faculté des lettres 
(Sorbonne) et de M^^^ M. Hardy (même titre), le directeur d'études 
a esquissé l'histoire de ces deux mots dont l'un — transporter — 
est un emprunt à l'anglais (Féraud le signale et le blâme comme 
tel) et dont l'autre n'entre que tard en français dans la langue du 
•droit; jusqu'à l'époque du Directoire il n'est glosé dans les dic- 
tionnaires que comme une peine infligée à Rome. Il est patent 
que dans la conscience du public transporter avait une valeur 
péjorative et infamante. Féraud l'avait senti : peut-on dire, observe- 
t-il, qu'on transporte des hommes comme du bétail ou des 
marchandises ? Une note à paraître consignera les résultats de 
cette petite enquête conduite collectivement. Au cours d'autres 
conférences, on a lu, commenté et critiqué un article de M. Klaus 
Heger, Les bases méthodologiques de V onomasiologie et du 
classement par concepts [Travaux de linguistique et de littéra- 
ture publiés en 1965 par le Centre de philologie romane de Stras- 
bourg]. Ce fut une occasion de reprendre contact avec une étude 
plus ancienne de M. K. Baldinger, Sémasiologie et onomasio- 
logie (dans Revue de linguistique romane, 28, 1964, p. 249-272) 
ainsi qu'avec celles de M. B. Bottier publiées entre temps. 

Ces travaux préparent à long terme une sorte de révolution 
dans l'art de construire les dictionnaires. Le but est louable. Mais 
s'engagent-ils dans le meilleur chemin qui y conduise, il est permis 
d'en douter. Ainsi, on ne peut se défendre d'une certaine gêne 
devant la confiance que leurs auteurs accordent à des schémas 
qui ne furent jamais, dans l'esprit de ceux qui les utilisèrent, 



428 



RAPPORTS SUR LES CONFÉRENCES 



que des comparaisons ou des métaphores. Peut-on concilier les 
illustrations dont se servait F. de Saussure pour faire comprendre 
la nature du rapport entre signifiant et signifié et celle qu'a pro- 
posée Ogden? Dans la première partie de son article, M. Heger 
émet sur cette prétention des vues critiques très justes. On le 
suit aussi longtemps qu'il dénonce ce que cette tentative recou- 
vre en fait de confusions et d'ambiguïtés. On est déçu, après 
cela, de le voir substituer à son tour aux images précédentes une 
autre figure encore plus compliquée. Il faut néanmoins retenir 
de ce travail des commentaires utiles sur l'homonymie. 

On accorde à M. K. Baldinger que l'onomasiologie et la séma- 
siologie s'impliquent mutuellement. Le projet d'un dictionnaire 
de concepts doublant celui des mots a de quoi séduire et flatte en 
nous l'instinct de la symétrie. Il ne va pas sans difficultés et 
M. K. Heger en dégage à propos quelques-unes. Nous avons été 
surtout sensibles à celles que M. K. Baldinger lui-même rencon- 
tre en analysant les mots et les concepts qui lui servent d'exem- 
ples. Ici encore les schémas sont trompeurs. Si l'on opère sur le 
mot « travail » et sur ceux qui gravitent autour de lui, la première 
précaution à prendre, semble-t-il, est de séparer des domaines 
aussi différents que ceux du provençal et du français, et dans 
chacun d'eux, de sélectionner des états de synchronie. Une autre 
est de se prémunir contre l'idée d'un « sens fondamental » ou 
d'un « sens premier ». Cette lecture fut pour nous l'occasion 
d'esquisser un tableau des emplois de « travail » en français mo- 
derne. Cet exercice sera poursuivi l'an prochain. Il nous fallait, 
au préalable examiner un autre article : celui de M. G. Mounin, 
Un champ sémantique : la dénomination des animaux domes- 
tiques (Linguistique, t. I, 1965, p. 31-54). 

Au cours des dernières conférences, quelques auditeurs expo- 
sèrent l'état de leurs propres recherches, ce qui donna lieu à des 
discussions et à des interventions fécondes de la part de MM. Ar- 
rivé, Batany et Lagane. 

Ont été des auditeurs assidus et actifs : MM. Arrivé, Batany, 
Baujard, Bonnard, Duyé, Eluerd, Eskenazi, Lagane, Ribard, 
SouDRY, Tamoura; Mnies gt M^^s Bernard, Cluchague, Hardy, 
Hellgouac'h, Mantel, Messeri, Picoche, Soudry, Wagner. 



HISTOIRE ET PHILOLOGIE 



429 



LINGUISTIQUE AFRICAINE 
Directeur d'études : M^^^ Lilias Homburger 

Le sindo-africain 

Au début du cours j'ai expliqué que depuis 1953 j'ai soutenu 
que l'égyptien ancien (env. 3000 av. J.-C), les langues dites 
dravidiennes de l'Inde et les langues dites négro-africaines, 
représentent des idiomes qui ont été parlés dans le Nord de 
l'Inde avant l'arrivée des Aryens. 

Le nom indigène Sind a donné Inde en grec et depuis 1927 
les travaux de Sir John Marshall et de ses collaborateurs ont 
montré que vers le début du III® millénaire av. J.-C. il y avait de 
grandes villes dans les bassins de l'Indus et du Gange (localités 
dites Mohenjo-Dara et Harappa aujourd'hui). 

Les traditions du Rig Veda disent qu'il y avait des Noirs dans 
la lutte que les Aryens durent livrer et pour les anthropologues 
il n'y a guère de différences entre les Noirs du Sud de l'Inde et 
ceux de l'Afrique. 

Le fait que le brahui, parié au Belouchistan de jadis, soit une 
langue dravidienne est admis et on a retrouvé au cours des der- 
nières années des groupes de parlers dravidiens parmi les 
ensembles aryens. 

Une statue retrouvée à Mohenjo-Dara rappelle les momies des 
premiers pharaons. 

Les Egyptiens arrivés par la mer Rouge ont trouvé les ancêtres 
des Bedjas et des Agaws dans le Delta et les régions à l'Est. 
I]s n'ont pas tardé à faire la guerre aux Ks (copte Kas, assyrien 
Kus) et les ont assujettis. Ces derniers étaient les ancêtres des 
Khoiqua dits Hottentots que l'on a retrouvés dans l'Afrique du 
Sud, mais qui dominaient le pays au Sud de Sofala en 1340 
lorsque les Arabes s'y établirent. 

D'après Hérodote, des pygmées et non des Noirs dominaient la 
région du Niger lorsque les explorateurs envoyés par les Nasamons 
y sont arrivés. 

Les Peuls apparentés aux Brahuis du Belouchistan sont arrivés 
en Egypte vers 2500 av. J.-C; des textes égyptiens parlent de 
leurs nag {ngs, plus tard ngw), des bovidés à grandes cornes; 
les chroniques peules disent qu'il n'y avait pas d'habitants au 



430 



RAPPORTS SUR LES CONFÉRENCES 



Sénégal lorsqu'il y sont arrivés (longtemps après). Dans l'Inde, 
les bœufs de ce type sont appelés nagor; or, l'hiéroglyphe 
transcrit par s représente un r. 

Si les Peuls ne sont pas des Noirs, leur histoire a montré aux 
élèves qu'^ y a des parlers en Afrique venus de l'Inde. 

Après avoir préparé les élèves à l'idée de rapports, j'ai abordé 
les faits morphologiques. 

Les particules similaires sont nombreuses. 

L'idée de rapport : 

n. Ex. : ég. ny, f. nyt, pl. nyw, f. nywt; drav. : canara -a ou 
'ina, tam. in ou itta^ tél. ny; Afr. : nubien -n ou -na; cf. dinka 
tyep « langue », tyem-dia « ma langue ». 

Le locatif : ég. -yr, tam. il; peul -ir. 

L'instrumental : ég. m, mdy, canara -im, -inda. 

En égyptien, m «en, dans » a remplacé n du génitif pour indiquer ^ 
une partie d'une masse ou d'un liquide, et en bantou ma- est 
le préfixe normal des liquides et de collectifs, en peul -am est 
le suffixe normal des liquides. 

En ancien égyptien et en dravidien on trouve des suffixes qui 
précisent le genre des personnes et qui s'opposent à des suffixes 
communs aux animaux et aux inanimés; le signe de pluralité 
est -w en égyptien et le féminin est indiqué par un -t; en dravidien, 
lorsqu'il s'agit de personnes, la finale est -a, fém. -ati, pl. -an, f. al, 
pl. commun -aru, -iru, etc. mais en télougou il y a un pluriel com- 
mun -lu pour les personnes et les neutres; en général le pluriel 
du neutre est -gai ou ga- (selon le dialecte). En bantou oba, aha, 
ba, préf. et pronom de la 3^ pers. du pluriel (personnes) = canara 
obbaru « ils, elles » (personnes). 

En ancien égyptien seulement il y a un perfectif à suffixe 
dental que l'on retrouve en canara it-, en bantou -ile, -idi, en 
peul -i, etc. 

Dans les langues dravidiennes et négro-africaines la voyelle 
du radical est constante (en général). Ex. : tam. kal « pierre», 
kâl « pied ». On ne peut juger de l'ancien égyptien par le copte 
qui a subi l'influence d'autres groupes linguistiques. 

Voici quelques exemples du vocabulaire commun. 

Pour le canara-bantou, les exemples sont très nombreux et il 
y a eu des invasions multiples; ex. : can. bulla «pénis», bantou 
-bolo; can. dura «guerre», bantou -dua et -lua; can. -du, suff. 



HISTOIRE ET PHILOLOGIE 431 

du sing. neutre et bantou du, lu-, ndu, préf. et pron. du sing. 
neutre. 

Les mots communs aux trois groupes n'ont pu être tous cités, 
en voici quelques exemples (avec / en français) : 

« faim, avoir faim » : ég. hqr, copte hko, drav. (tél.) âkali, peul 

koy (v.) hëge (s.), téda agai; 
« fil » : ég. mnw, can., tam. nûl, bantou fiuli; 
« finir » : ég. dr, copte ter, can. tir, tam. tir et tolai, négro-afr., 

kounama tule, bari tul; 
«finir» 2° : ég. mnk, can. mâl et man, bantou mala, mana, 

kounama maie; 

«fort, force» : ég. nlit, tél. gatti, bantou ngulu, dinka akut. 

La comparaison de l'égyptien et du copte montre que ég. n 
peut avoir donné copte /, ex. : ég. ^5 = copte las « langue ». 

La comparaison de l'ensemble du sindo-africain montre que ce 
phénomène est fréquent. Ex. : ég. 'm'nw « boire », télougou min, 
bantou mêla, et mina, mandé du Sud mi, mini, mli. 

Mais en général n se conserve; ex. : ég. nb «chef, seigneur», 
copte néb, mossi naba « chef » = dagbane na, mais mossi 
nabanaba « roi » = « chef des chefs »; cf. indien nabab. 

Il est évident que cette conférence ne représente pas ce que 
j'aurais fait jadis, mais les faits nouveaux se sont accumulés; 
ainsi un égyptologue a signalé le fait qu'en égyptien ancien on 
employait les noms neutres au pluriel, le cas échéant on recourait 
à un vocable précisant l'unité. Ce trait explique les « classes » 
des langues africaines, car il a pu être ancien dans le groupe 
dravidien. 

Quelques auditeurs ont été très impressionnés par des faits si 
nouveaux, mais n'ont pas osé faire les études nécessaires pour 
entreprendre des recherches dans ce nouveau domaine. 

M. Maurice DjORO, Bété de la Côte d'Ivoire, s'y est intéressé 
et a été un auditeur fidèle. 



I 



432 



RAPPORTS SUR LES CONFÉRENCES 



LINGUISTIQUE STRUCTURALE 
Directeur d'études : M. André Martinet 

La première conférence était consacrée à une analyse structurale 
du français parlé. L'analyse phonologique a porté sur les usages 
parisiens au sens large du terme représentés par ceux des audi- 
teurs de langue première française ayant séjourné plus longtemps 
dans la région parisienne que partout ailleurs. Des études anté- 
rieures assez poussées laissaient prévoir les résultats obtenus dans 
ce domaine : on a constaté la désaffection croissante pour cer- 
taines distinctions. On a d'autre part dégagé les difficultés que 
soulève la délimitation exacte de la distribution des phonèmes 
lorsqu'il s'agit non plus des combinaisons attestées mais de 
toutes les potentialités. Les limites de la morphologie générale 
ont été très précisément tracées. On y a inclu tout ce dont on 
traite en général sous le terme de morphophonologie et on en a 
exclu tous les faits de combinatoire intraverbale pour n'y faire 
figurer que l'examen des variantes des signifiants et de leur con- 
ditionnement contextuel. Ceci fait, il a été très facile de classer 
les faits morphologiques du français parlé et de relever tout ce 
qui distingue en la matière cette forme de la langue du français 
écrit. Pour l'analyse syntaxique, on avait retenu pour corpus 
r Astragale d'Albertine Sarrazin qui, comme toute œuvre litté- 
raire, fait usage d'un style qui n'est pas toujours tel qu'on pour- 
rait le retrouver dans les usages parlés, mais qui offre suffisam- 
ment de tours qui appartiennent franchement à la langue la 
plus quotidienne. Ont surtout retenu l'attention la structure des 
énoncés bâtis sur des prédicats nominaux et celle de syntagmes 
autonomes du type la clé en poche. 

Se sont signalés par leur assiduité et leur active participation, 
y[mes BoYER, Calame-Griaule, Chademony, Depreux, Duval- 
Valentin, François, Gerardi, Macellari, Martinet, Paris, 
de Sivers, Walter; M^ies Corfini, Deyhime, Fisher, Hi- 

RIARTBORDE, MeRKER, MeSSERI, RuPP, SoULÉ-SuSBIELLES, Va- 

rela; mm. Bês, Cardona, Castagna, Ducot, Encrevé, Fran- 
çois, Franolic, Gill, Guinet, Habibollahi, Heu, Hurtado, 



HISTOIRE ET PHILOLOGIE 



433 



Kassai, Lacroix, Mahmoudian, Miclau, Mioni, Ouinde, Palau- 
Marti, Penchoen, Popovic, Qureshi, Robillard, Reimen, 
RouDiL, Sadeghi, Saint- Jacques, Savary, Valdivieso, Wahi- 
dullah, Walter. 

A quelques exceptions près, les auditeurs dont on vient de 
lire les noms se sont retrouvés à la deuxième conférence avec les 
étudiants de III® cycle. On y a traité en détail des principes 
généraux de la phonologie diachronique et de problèmes particu- 
liers illustrant certains de ces principes. La direction effective 
des travaux pratiques a été, cette année encore, assurée, avec une 
parfaite compétence par M. Thomas G. Penchoen, collaborateur 
technique du directeur d'études. Comme à l'ordinaire, M^^^ Jac- 
queline Thomas, docteur ès lettres et maître de recherche au 
C.N.R.S., a dirigé les travaux pratiques de phonétique avancée. 

Ont suivi régulièrement l'enseignement de III^ cycle et les deux 
conférences du directeur d'études M^^^ Chambouleyron, 
Fribourg, Platiel, Ronze, Mlles Cloarec, Gatto, Grillo, 
Haloiny, Paulian, Riahi, Ruaulx de La Tribonnière, Schôn, 
Tersis, Troutot, mm. Abega, Calvet, Caprile, Fedry, 
Feuillard, Hung, Jacobs, Le Clézio, Pupier, Rouviêre, 
Sekik. 



66 0645 67 046 3 



28 



434 



RAPPORTS SUR LES CONFÉRENCES 



GRAMMAIRE COMPARÉE 

Directeurs d'étude : MM. Émile Benveniste, Michel Lejeune, 
membres de V Institut, et Armand Minard 

Conférences de M. Émile Benveniste, 
membre de l'Institut 

Pendant l'année entière, la conférence a eu pour objet le sys- 
tème des formes pronominales, ensemble très riche, dont nous 
n'avons pu embrasser qu'une partie. Dans les correspondances 
entre les systèmes historiques, nous avons fait ressortir les nom- 
breuses survivances de l'état commun, mais aussi de profondes 
divergences, qui ont servi de thème à des considérations métho- 
diques. Les données ont été analysées dans leur structure flexion- 
nelle propre et dans les rapports entre les différents paradigmes. 
L'antiquité de ces formes pronominales se révèle même dans 
l'appareil phonétique. C'est dans la série des pronoms dits 
réfléchis que nous avons trouvé, grâce à l'enclitique -za du hittite, 
la preuve qu'on doit reconstruire dans un état archaïque de l'indo- 
européen un phonème dental afîriqué, ultérieurement confondu 
avec la sifflante. 

M. Ver Eecken, psychologue belge, qui étudie le langage en 
psychanalyste, s'est intéressé activement à la notion de personne 
telle que nous la dégageons des relations pronominales, et il 
s'en est plusieurs fois entretenu avec nous, en vue de la thèse 
qu'il prépare sur la question. 

M. KoLVENBACH a présenté un exposé sur la syntaxe des cas 
en arménien classique. M. Mokri a traité des formes du réfléchi 
en persan. 

Ont en outre suivi assidûment la conférence M^^^ Kyritsos, 
Regnaud, mm. Beck et Kieffer. 



HISTOIRE ET PHILOLOGIE 



435 



Conférences de M. Michel Lejeune, 
membre de V Institut 



La première conférence, à laquelle M. Raymond Bloch, direc- 
teur d'études à la Section, a bien voulu participer, a porté succes- 
sivement : sur l'épigraphie préromaine d'Adria; sur ce qu'on 
peut connaître de la structure du verbe en vénète; sur les gra- 
phies de / en étrusque et dans les écritures de l'Italie ancienne. 
Excellent auditoire avec M^^^s Bader, Kyritsos, Regnot, 
RosÉN (Israël), Sargnon et MM, R. Beck (États-Unis), P. Car- 
DONA, W. Dressler (Autriche), J.-M. Durand, M. Lacroix, 
H. Le Bourdellès, A. Leroux, J.-C. Moreau, G. Pinault. 

La seconde conférence, à laquelle participait M. Olivier Mas- 
son, directeur d'études à la Section, a porté successivement : 
sur les formes mycéniennes et homériques de su- et les problè- 
mes étymologiques connexes (à l'occasion d'une recherche entre- 
prise par M"^^ Bader); sur le syJlabogramme mycénien 85 (et 
la vraisemblance d'une lecture au); sur l'aspiration en grec 
mycénien. Aux auditeurs de la précédente conférence s'ajou- 
taient Mn^e Lecco-Mandic (Yougoslavie) et MM. J.-L. Perpillou 
et J. Raison. 



28 



m 



RAPPORTS SUR LES CONFÉRENCES 



Conférences de M. Armand Minard 

Première conférence. — Devant un auditoire rompu à la phi- 
lologie sanskrite et à la linguistique indienne, l'introduction au 
pâli donnée l'an dernier a permis une lecture assez cursive de 
fragments empruntés à divers textes bouddhiques : Suttanipâta, 
Dhammapada, Mahàvagga. 

Seconde conférence. — Répondant à un vœu formulé depuis 
longtemps par un auditoire fidèle et d'excellente qualité, on a 
voulu donner une introduction comparative au tokharien. A un 
exposé systématique on a préféré des analyses discontinues mais 
progressives, dont on a trouvé l'occasion dans la lecture du 
Punyavanta-Jàtaka. 

Les deux conférences ont eu pour auditeurs assidus M"^^^ Ba- 
DER et Lewitz (Cambodgienne), M^^e Varasarin (Siamoise), 
MM. Durand, Godard, Haudry, Maurice Lacroix, Malamoud, 
MiLNER, Moreau, Olivier, Pauly, Perpillou, Pinault. 



HISTOIRE ET PHILOLOGIE 



437 



PHILOLOGIE CELTIQUE 
Directeur d'études : M. Edouard Bachellery 

L'arrivée tous les ans de nouveaux auditeurs commençants, 
heureuse en soi, a pour résultat d'obliger le directeur d'études à 
passer un temps considérable à voir avec eux les notions élémen- 
taires de la grammaire. Ceci doit être fait au cours des deux prin- 
cipales conférences, consacrées respectivement aux deux bran- 
ches des langues celtiques insulaires, les langues gaéliques et 
les langues brittoniques. Les premières, grâce au vieil irlandais, 
sont plus richement attestées à date ancienne. Mais elles ne sau- 
raient du tout suffire à se faire une bonne idée du celtique sans 
le secours des langues brittoniques. Le vieux gallois est pauvre- 
ment attesté, mais maintenant le vieux breton (très proche de lui) 
permet de se faire une idée plus nette de l'état ancien des langues 
brittoniques. En y ajoutant la poésie galloise archaïque conser- 
vée dans des manuscrits plus tardifs, et surtout l'abondante 
littérature du moyen gallois, on obtient un deuxième point de 
départ solide. Une bonne connaissance des deux branches insu- 
laires, fort différentes l'une de l'autre, permet de remonter en 
convergeant vers un celtique commun dont les pauvres lambeaux 
qui nous restent du celtique continental prouvent qu'il devait 
être assez proche. Ce but n'a jamais été perdu de vue dans les 
deux principales conférences. 

En irlandais ancien, sur la demande des auditeurs de l'année 
précédente, on a poursuivi l'étude de la Fled Bricrend « le Festin 
de Bricriu », long récit épique du cycle d'Ulster. Plus encore 
que dans sa première partie, étudiée l'année passée, le texte 
en prose est parsemé de longs passages de « rhétorique », poèmes 
souvent très obscurs dont la métrique archaïque, parfois con- 
servée, a été étudiée par M. Calvert Watkins {Celtica, VI, p. 217 
et suiv.). Il y a également de longs morceaux de bravoure allitérés, 
entre autres des descriptions de guerriers arrivant en char (les 
chevaux, le char lui-même, puis le guerrier et ses armes), dont 



438 



RAPPORTS SUR LES CONFÉRENCES 



le vocabulaire traditionnel, répété de maître à élève, n'était plus 
toujours exactement compris par les scribes. D'où une foule de 
corruptions que l'unité relative de la tradition manuscrite 
ne permet pas souvent de corriger, mais que l'on peut parfois 
rectifier grâce à des descriptions analogues dans d'autres passages 
ou d'autres récits. Il demeure un résidu, qui comprend quelques 
hapax dont certains ont résisté à tous nos efforts d'explication. 
Les traductions existantes (même celle de R. Thurmeysen) 
renoncent souvent à tenter de rendre ces mots et sautent des 
phrases entières. Mais, dans l'ensemble, au cours de cette lutte 
avec le texte, les auditeurs ont pu utilement se familiariser avec 
une masse considérable de vocables et de tours irlandais anciens, 
toujours expliqués comparativement. 

La conférence de gallois moyen a été consacrée à la poursuite 
de l'étude des poèmes archaïques contenus dans le Livre Noir. 
On a achevé l'étude des pièces légendaires qu'on n'avait pu termi- 
ner l'année précédente : un fragment de poème où Loth avait 
reconnu un passage d'un récit perdu sur Tristan, un dialogue 
également légendaire entre Taliessin et Ugnach qui devait être 
enchâssé dans un récit en prose perdu lui aussi, le poème sur 
Seithennin et son royaume englouti qui pose toute la question 
des traditions portant sur des districts envahis par la mer dans 
les pays celtiques (entre autres, la légende bretonne de la ville 
d'Is). On a ensuite entamé l'étude des poèmes prophétiques des- j 
tinés à encourager la résistance des Gallois contre les Saxons, | 
puis contre les rois normands d'Angleterre et leurs barons. I 
Chaque strophe de ces poèmes, après la mention des désastres 
passés, fait miroiter les victoires de l'avenir, qui seront souvent 
remportées sous la conduite des héros légendaires Cynan et 
Cadwaladr. Pour leur conférer de l'autorité, ces prophéties sont I 
attribuées à des bardes fameux. Parmi ceux-ci, Myrddin (dont 
Geoffroi de Monmouth a plus tard fait notre Merlin), qui n'est pas 
un personnage historique, mais le héros de la version galloise 
de la légende du chef guerrier vaincu et en fuite, devenu fou de 
terreur et se réfugiant dans la forêt où il vit dans les arbres, 
composant des poèmes sur le contraste entre sa splendeur passée 
et sa misère présente. C'est un thème qui est venu au Pays de 
Galles de l'ancien royaume breton de Strath Clyde (Ouest des 
Basses Terres d'Écosse) où l'on trouve dans la vie de saint Ken- 
tigern le héros fou Lailoken. Le don de prophétie a été ensuite 
attribué par la légende galloise au personnage de Myrddin. L'his- 
toire de la bataille d'Arfderydd {Bellum Armterid, ap. Annales 



HISTOIRE ET PHILOLOGIE 



439 



Camhriae s. anno 573, aujourd'hui Arthuret en Cumberland), 
où Myrddin, qui combattait dans le parti de Gwenddoleu (qui 
fut vaincu et tué par Rhydderch), est devenu fou et s'est enfui 
dans les bois, a un parallèle frappant en Irlande dans le récit de 
la Buile Suibne «la Folie de Suibne». Suibne est lui aussi un roi- 
telet devenu fou lors de la déroute de son parti à la bataille de 
Magh Rath (A. D. 637), réfugié dans les forêts, et composant des 
poèmes perché sur les arbres. Mais la légende irlandaise est 
mieux et plus joliment conservée que la légende galloise. Celle-ci 
se trouve surtout dans les poèmes du Livre Noir où, dans chaque 
strophe, Myrddin parle de ses malheurs et de sa terreur de 
Rhydderch par lequel il craint toujours d'être poursuivi, après 
cette bataille d'Arfderydd qui l'a fait passer d'une opulence royale 
à la misère la plus complète. Les propagandistes politiques du 
xi^ siècle ont donc utilisé cette légende pour composer la pre- 
mière partie des strophes, la seconde partie de chacune portant la 
prophétie que Myrddin est censé avoir ensuite prononcée. Dans les 
deux principaux longs poèmes de cette veine, les strophes débu- 
tent régulièrement par Afallen beren... « Pommier doux... » 
ou par Hoian, a parchellan... « Holà, petit cochon... », le poète 
s'adressant à l'un ou à l'autre. Ces pièces, que l'on retrouve dans 
d'autres manuscrits, faisaient partie du répertoire des bardes qui 
y ajoutaient, suivant les circonstances, de nouvelles strophes 
prophétiques. L'établissement du texte, souvent corrompu, 
soulève de nombreuses difficultés. Tous ces poèmes archaïques 
ont permis d'étudier un fonds très ancien du vocabulaire gallois. 

La troisième conférence a porté, comme de coutume, alterna- 
tivement sur l'irlandais moderne et le gallois moderne. Il s'agit 
de familiariser les auditeurs avec les faits actuels, aboutissement 
d'une longue évolution des différentes langues insulaires dans les 
domaines de la phonétique, de la morphologie et de la syntaxe. 
Les faits modernes, que nous connaissons parfaitement, éclairent 
souvent très utilement les faits anciens. Il importe aussi, pour le 
gallois, de mettre les auditeurs en mesure de lire les nombreux 
travaux écrits dans leur langue par les philologues et les gram- 
mairiens gallois de notre temps. 

Les conférences ont été suivies assidûment par Rosén 
(Israélienne), MM. Dressler (Autrichien), Fleuriot, Haudry, 
Kerlouégau, Losquin, et moins régulièrement par M. Crépin, 
retenu par son enseignement à la Faculté des lettres d'Amiens, 
MM. LÉTARD et Loyer. 

A la suite du décès du regretté Pierre Trepos, professeur de 



440 



RAPPORTS SUR LES CONFÉRENCES 



celtique à la Faculté des lettres de Rennes, M. Léon Fleuriot, 
qui suivait assidûment à notre école les conférences de celtique 
pour la seizième année, et qui avait brillamment obtenu à Paris, 
en juin 1964, le doctorat ès lettres avec deux thèses sur le vieux- 
breton, a été nommé titulaire de la maîtrise de conférences ainsi j 
laissée vacante. Il a commencé à Rennes, en mars 1966, un en- 
seignement auquel on souhaite un beau succès. 

D'autre part, M. F. Kerlouégan poursuit ses recherches en 
vue de sa thèse complémentaire sur les particularités de la langue 
des textes latins écrits au HautMoyen Age dans les pays celtiques. 



HISTOIRE ET PHILOLOGIE 



44t 



IRANIEN 

Directeur d'études : M. Émile Benveniste 

C'est encore l'Avesta qui nous a fourni cette année notre ma- 
tière d'étude. Le Yasht consacré à Anahita, que nous avons expli- 
qué en partie, est formé de morceaux autonomes introduits par 
des formules identiques, et qui relatent allusivement quantité 
de gestes épiques ou légendaires. Chacun d'eux donne lieu à 
d'amples développements dans l'épopée persane, généralement 
d'après des sources écrites. Nous avons trouvé dans cette expli- 
cation l'occasion d'introduire, outre les données avestiques ou 
perses immédiatement comparables, des rapprochements avec 
d'autres dialectes, notamment avec le sogdien. Il y a en effet, 
nous aurons à le montrer prochainement, plus de rapports 
qu'on ne le pense entre l'avestique et le sogdien. En outre les 
diverses formes des noms des héros en moyen iranien et en per- 
san demandent un examen attentif. 

Nous avons pu sur certains points pousser assez loin l'analyse 
pour répondre aux questions ou aux observations de plusieurs 
des mieux préparés parmi les auditeurs. Quelques-uns de ceux-ci 
étaient des fidèles de la conférence, mais plusieurs nouveaux 
se sont joints à eux. Mentionnons : M^^^s Amouzgar, Rosén, 
Mlle Henaff; mm. Beck, Dabirinegead, de Fouchecour, 
GiGNOUX, KiEFFER, Khorassani, Mokri, Sadeghi. En outre, 
M. Rosén, professeur à l'Université de Jérusalem, et M. Dress- 
LER, docent à l'Université de Vienne, ont bien voulu assister 
fidèlement à l'explication. 

Plusieurs des membres de la conférence ont en préparation 
des travaux dont nous avons suivi le progrès. 



HISTOIRE ET PHILOLOGIE 



443 



HISTOIRE DE L'IRAN MUSULMAN 
Directeur d'études : M. Jean Aubin 

La première conférence a été, cette année, réservée à un cours 
d'initiation à l'histoire de l'Iran. Tout en soulignant les traits 
permanents du passé iranien (absence d'un centre géopolitique; 
différenciation constante des trois grandes aires historiques : 
l'Est, le Sud, le Nord-Ouest; alternance des moments d'unifica- 
tion et des temps de fragmentation), on a classé la succession des 
événements et des dynasties, pour l'époque islamique, en trois 
périodes principales : vii^-xie s., xi^-xyi^ s., xvi^-xixe s. L'exposé, 
nécessairement rapide, a été conduit jusqu'à la période safavide, 
qui fera l'an prochain l'objet de recherches de détail. 

La seconde conférence était destinée à montrer à l'auditoire 
comment, à partir de textes en apparence peu significatifs, on 
peut dégager un questionnaire d'enquête et aborder l'étude de 
problèmes complexes. Les descriptions des géographes arabes et 
quelques monographies en persan (Tdrïh-i Qum, Târîh-i Yazd) 
ont permis de définir les conditions géographiques, économiques 
et politiques qui favorisent, ou qui contrarient, le phénomène 
urbain, et de discerner, dans la topographie des villes, les élé- 
ments essentiels dont l'évolution devra être étudiée méthodi- 
quement, et non pas seulement au hasard de recherches sur les 
sociétés urbaines. On a insisté sur les modifications des enceintes, 
et sur le rôle des édifices publics autres que religieux. M^i^ Kroell 
a fait un exposé sur Ispahan d'après Raphaël du Mans. 

Ont suivi les conférences MM. Ch. Adl, J. Calmard, Handhal 
Ghazal, Mlle A. Kroell, M. Hosayn Nabavi, M"ie Périer. 
MM. Bagherzadeh et Hariri ont été irréguliers. A la première 
conférence ont aussi pris part trois élèves de l'École des langues 
orientales. 



HISTOIRE ET PHILOLOGIE 



445 



BIBLIOGRAPHIE ET SOURCES 
DE L'HISTOIRE DE L'EMPIRE OTTOMAN 

(xv^-xvi^ siècles) 



Chargé de conférences : 
M. Nicoarâ Beldiceanu, chargé de recherche au C.N.R.S. 



Les premières conférences ont été consacrées à l'initiation aux 
éléments de base de toute recherche scientifique dans le domaine 
ottoman, c'est-à-dire aux instruments de travail, tels que dic- 
tionnaires, grammaires, manuels de poids et mesures, cartes 
géographiques, etc. Plusieurs conférences ont été dédiées aux 
sources narratives. En premier lieu les sources narratives otto- 
manes, parmi lesquelles il faut citer avant tout les chroniques et 
les chronologies, mais aussi les relations de voyages et les vies 
des saints, sources souvent négligées; puis ont suivi les sources 
narratives non-ottomanes, chroniques italiennes, relations des 
prisonniers de guerre et autres sources de ce genre. Nous avons 
abordé ensuite le problème des documents. Les Ottomans ont 
laissé en héritage d'importantes archives, non seulement à Istan- 
bul, mais dans tous les centres administratifs de l'Empire, et par 
conséquent aussi dans des régions où la domination turque n'est 
plus qu'un souvenir. Pourtant, les éditions de recueils de docu- 
ments ou de registres sont rares. Cela tient à plusieurs facteurs : 
difficulté d'accéder aux archives, manque de catalogues, connais- 
sance insuffisante des institutions ou des coutumes de la chancel- 
lerie et finalement un écueil auquel se heurtent même les turqui- 
sants les plus chevronnés, les difficultés d'ordre paléographique. 
Si nous ajoutons à cela que la chancellerie ottomane a émis des 
documents non seulement en turc, mais aussi en arabe, en per- 
san, en grec, en ancien slave, en italien et même en allemand et 
en ouighour, on comprend pourquoi le nombre de documents 
publiés est infiniment petit par rapport à la masse des documents 
conservés aux archives. Pour initier les auditeurs à l'étude des 
actes ottomans, aussi bien au point de vue paléographique 
qu'au point de vue diplomatique, nous avons choisi plusieurs 
règlements des règnes de Mehmed II et de Bâyezîd II, tirés des 



446 



RAPPORTS SUR LES CONFÉRENCES 



manuscrits de la Bibliothèque nationale de Paris, et d'un manu- 
scrit appartenant à une collection privée. Le premier était un 
acte en bon neskhi entièrement vocalisé, présentant un formu- 
laire simple. Les suivants étaient plus difficiles. Non vocalisés, 
écrits en neskhi influencé par le divânî, les auditeurs ont pu faire | 
connaissance avec des ligatures qui ne sont pas permises en prin- 
cipe. Chaque acte a été placé dans son cadre historique, et une 
fois le texte déchiffré, nous avons expliqué les termes techniques 
concernant les institutions agraires, la fiscalité, l'organisation 
militaire, la marine, etc. 

Une difficulté particuhère est représentée par les termes d'origine | 
étrangère, surtout dans les cas où les consonnes du mot étranger | 
se confondent avec les consonnes d'un mot turc. Ils ne se trou- j 
vent dans aucun dictionnaire. En général, il s'agit de termes j 
empruntés à l'administration des pays soumis par la Porte. Les j 
recherches entreprises en rapport avec les règlements étudiés , 
ont permis de définir le sens de trois termes : qomornige, gônder \ 
et fuluri. Le terme qomornige est un mot d'origine slave ayant le 
sens de serviteur. Il ne faut pas lui chercher une étymologie 
turque, erreur qui a été commise par les agents de la Porte eux- 
mêmes dès le début du xvi^ siècle. Quant au terme gônder, il 
est dérivé du grec kontârion (lance) et non du verbe turc gônder- 
mek (envoyer). Il s'agit d'un groupe d'hommes qui devait, à 
tour de rôle, le service mihtaire au sultan. Notre traduction est | 
étayée par le fait que l'expression gônder aqcesi (droit de | 
lance) est remplacée parfois par l'expression 'âdet-i nïze, nïze j 
signifiant «lance» en persan. En ce qui regarde le terme fuluri,] 
mot d'origine itahenne, on savait qu'il pouvait désigner soit une | 
pièce d'or, soit une unité fiscale. Pourtant aucun de ces sens ne j 
convenait. Dans l'acte de Mehmed II il désigne le dimanche des | 
Rameaux, et le mot dérive de l'expression roumaine Duminica ^ 
Floriilor. 

Un acte en rapport avec les droits de douane des ports de Kilia 
et Aqkerman a permis de faire une digression dans le domaine 
de l'histoire du commerce des régions situées entre la mer Noire 
et la mer Baltique. Contrairement à ce que l'on croyait, les sul- 
tans ottomans ont fait de leur mieux pour protéger les échanges 
commerciaux entre le Levant, la mer Noire et la mer Baltique. 

Les conférences ont été suivies avec assiduité par W^^ Fau-| 
GÈRE, M"ie Villain-Gandossi, M^^^ Beldiceanu-SteinherrI 
et M. Lesure, chef des travaux à la Section. 



HISTOIRE ET PHILOLOGIE 



447 



SANSKRIT 

Directeur d'études : M. Louis Renou (-j-), membre de l'Institut 

La première heure a été consacrée, comme d'ordinaire, à 
l'explication de textes védiques. Mais alors que les années précé- 
dentes et selon une tradition déjà ancienne le texte choisi était 
le Rig-Veda, cette année, c'est un recueil beaucoup moins connu 
(bien que d'antiquité fort respectable), le Taittirîya-Âranyaka, 
qui a fait l'objet d'une explication littérale, portant (pour com- 
mencer) sur le livre L Cet ouvrage, qui n'a donné lieu jusqu'à 
présent à aucune étude érudite et n'a été traduit en aucune langue, 
nous est accessible par deux éditions indiennes, dont la plus 
récente date de 1901. Ces éditions ne permettent guère d'espérer 
remonter à un état plus pur de la tradition, manifestement et 
profondément corrompue dès l'instant où elle a été consignée 
par écrit. Les commentaires — qui datent du xiii^ ou xv^ siè- 
cle — multiplient les interprétations fantastiques; toutefois, à 
défaut d'autres lumières, on sera plus d'une fois obligé, faute de 
mieux, de les suivre. 

Le livre I traite essentiellement des formules liturgiques qui 
accompagnent l'édification de l'autel du Feu appelé « ârunake- 
tuka »; encore ne s'agit-il pas d'une construction réelle, mais 
bien plutôt d'une suite de gestes symboliques, sur le détail 
desquels d'ailleurs ces formules nous renseignent fort mal. Elle 
sont elles-mêmes parsemées d'éléments d'explication « mystique 
en prose, appartenant au genre « hrâhmana ». Le tout est passable- 
ment obscur, mais riche en formes linguistiques inédites, qui 
posent autant de menus problèmes de morphologie ou de séman- 
tique. 

La conférence a bénéficié d'un échange de vues constant avec 
les auditeurs, peu nombreux, mais fort bien informés de philologie 
indienne, à savoir, M. Malamoud, maître de conférences à l'Uni- 
versité de Strasbourg, M. Bhattacharya, chargé de recherches 
au C.N.R.S., M. Shukla, qui a achevé une thèse d'Université, 
enfin W^^ Pedraglio, collaborateur technique au C.N.R.S. 
(et qui, comme M. Malamoud, prépare une thèse sur un sujet 
védique). 



448 



RAPPORTS SUR LES CONFÉRENCES 



Le directeur d'études a publié le XV^ fascicule des Études 
védiques et pâninéennes, consacré à la traduction annotée 
d'hymnes du Rig-Veda adressés à des divinités mineures. Le 
fascicule XVI, relatif aux Açvins et à d'autres groupes divins, 
a été remis à l'imprimeur en avril. 

La seconde conférence a eu pour objet le Mokshadharma, suite 
de digressions philosophiques ou religieuses qui forment la 
partie la plus importante du Sânti-parvan ou livre XII du Mahâ' 
Bhârata. M. Ro§u, étudiant roumain (auquel on doit diverses 
publications d'indianisme) et M"^^ Gauchet (actuellement maître- 
assistant à l'Université de Lille) ont participé activement aux i 
explications, lesquelles ont porté sur les trente premiers chapitres, ! 
étudiés à la lumière de l'édition critique de Poona. La conférence | 
a été suivie également d'un bout à l'autre par M"^® Lewitz, ! 
chargée de cours à l'Ecole des langues orientales, et par M^^^ Es- 
NOUL, maître-assistant à la section de l'Écoîe des Hautes 
Études. 



HISTOIRE ET PHILOLOGIE 



449 



PHILOLOGIE INDIENNE 

Directeur d'études : M. Jean Filliozat, 
membre de Vlnstitut. 

A. — A Pondichéry. 

La conférence a continué la collecte et l'élaboration de la docu- 
mentation concernant Aiyanâr et les autres tâches entreprises 
par les divers groupes de travail, à savoir : les recherches icono- 
graphiques, l'édition et l'interprétation des textes des Agama çi- 
vaïtes, la lexicologie du tamoul ancien et l'établissement du dic- 
tionnaire sanskrit-tamoul-français des séries. Un certain nombre 
de séances ont été consacrées à l'explication de textes tamouls du 
Sangam relatifs à l'astronomie. Ont participé plus spécialement 
à ces séances M"^^^ Adicéam, Lupsa et Madanacalliany, MM. Des- 
siGANE, Gros, Lourdusamy, Pattabiramin et Sinouvassane. 

;^me Adicéam livre à l'impression : Les images de Siva dans 
rinde du Sud, V. Harihara (Arts asiatiques), M. P. -S. Fillio- 
zat a préparé l'édition et la traduction commentée des œuvres 
de Nïlakanthadïksita. M. Dessigane a livré à l'impression l'ana- 
lyse détaillée du Kandapurânam tamoul, M"^^ Lupsa le texte et 
la traduction de cent poèmes bengalis de Ràmprasâd. La thèse 
de M. J. Deloche, Recherches sur les routes de l'Inde au temps 
des Mogols lui a valu le titre d'élève diplômé de la Section et a 
été mise sous presse. 

B. — A Paris. 

Une conférence a été consacrée à une étude nouvelle d'un texte 
tantrique bouddhique en sanskrit auquel des conférences avaient 
été déjà consacrées, il y a plusieurs années, mais dont l'interpré- 
tation devait être reprise à la lumière des connaissances acquises 
depuis lors sur les rituels tantriques, grâce au dépouillement 
des Agama çivaïtes en cours à Pondichéry. En effet, qu'ils appar- 
tiennent à l'hindouisme çivaïte ou vishnouite, au bouddhisme 
ou au jaïnisme, les Tantra ou Agama ont en commun le caractère 
d'être des manuels de technique religieuse utilisant des procédés 
analogues. 



66 0645 67 046 3 



29 



450 



RAPPORTS SUR LES CONFÉRENCES 



Ont participé à la conférence : M^^^s BÉNISTI et Martini, 
ynes DE Mallmann et Martin du Gard, MM. Bhattacharya, 
Granier, Malamoud, Naudou, Rosu, Shukla. 

Une seconde conférence a été consacrée à l'explication d'un 
texte sanskrit d'architecture du xv^ siècle, le Prâsâdamandana, 
par Mandana. Les chapitres du début qui ont été étudiés concer- 
nent les fondations et les bases des temples. L'enseignement 
donné répond aux principes observés principalement dans les 
temples du Mewar (Gujarât). 

Ont participé activement à la conférence : M'^^s Bénisti, 
DivAKARAM, Viennot, Zannas, M^^^s Esnoul, Loth, Raison, 
Régnier, M. Boisselier. 

G. — A Phnom-penh. 

La conférence a été assurée par M. CL Jacques, élève diplômé, 
membre de l'École française d'Extrême-Orient. Les séances 
ont été principalement consacrées à l'explication de textes 
sanskrits. M. Khin Sok s'est préparé à l'étude de textes khmers 
tantriques, traitant particulièrement des figures rituelles dites 
yantra. Sur les terrains archéologiques, M. Dumarçay a procédé 
à l'étude détaillée du monument célèbre du Bayon d'Angkor 
Thom. M. Bruno Dagens prépare une thèse de îa Section sur les 
textes sanskrits d'architecture, en particulier le Mayamata. 



HISTOIRE ET PHILOLOGIE 



451 



HISTOIRE DE LA MÉDECINE 
EN OCCIDENT ET EN ORIENT 

Chargé de conférences : M. le D^ Pierre Huard (1) 

Les conférences, commencées en avril, ont traité de la médecine 
occidentale et de la médecine orientale. 

A. Médecine occidentale. 

L'attention des auditeurs a été attirée sur les archives de 
l'Académie royale de chirurgie, conservées à la Bibliothèque de 
l'Académie nationale de médecine, complétées par le fonds Tenon 
et le fonds Hévin de la Bibliothèque nationale et un certain 
nombre de manuscrits de la Bibliothèque de la Faculté de méde- 
cine de Paris. Ces fonds n'étant pas encore inventoriés, un cata- 
logue des thèses du Collège de chirurgie, un catalogue du fonds 
Tenon et des archives de l'Académie royale de chirurgie ont été 
présentés aux auditeurs et ont servi de base à des conférences 
sur les aspects scientifiques, techniques et sociaux de la chirur- 
gie française, au xviii® siècle, ainsi que sur ses rapports avec la 
chirurgie des autres Etats européens. L'importance de la Bihlio- 
theca chirurgica de Haller a été notée ainsi que sa volumineuse 
correspondance conservée à Berne. Elle contient plus d'une 
centaine de lettres de correspondants français dont les photoco- 
pies ont été demandées et seront présentées et commentées 
l'année prochaine, grâce aux démarches de M. Schiller. 

B. Médecine orientale. 

Seule a été étudiée la médecine extrême-orientale, dans ses 
deux secteurs chinois et japonais. Les principales écoles médicales 
de l'époque Ts'ing ont été passées en revue, ainsi que les prin- 
cipales spécialités médico-chirurgicales. A la lumière de la cor- 
respondance manuscrite de Bertin, conservée à la Bibliothèque 



(1) M. Huard a été élu directeur d'études d'Histoire de la médecine, le 
6 novembre 1966. 



29. 



452 



RAPPORTS SUR LES CONFÉRENCES 



de l'Institut et de celle de Bréquigny, conservée à la Bibliothèque 
nationale, ont été esquissées les relations existant entre la méde- 
cine parisienne et la médecine chinoise au xviii^ siècle, ainsi que 
les enquêtes mises en route sur la variolisation, les maladies 
vénériennes, la chirurgie, la médecine légale, la thérapeutique, 
le mesmérisme et la sphygmologie, telles qu'on les concevait 
en Chine. 



HISTOIRE ET PHILOLOGIE 



453 



HISTOIRE ET PHILOLOGIE DE LTNDE MODERNE 
Directeur d'études : M^^^ Charlotte Vaudeville 

I. — Poona (Inde). 

Les conférences ont commencé à Poona en décembre 1965. 
Le sujet choisi cette année : Kabir et la tradition du yoga tan- 
trique a réuni une douzaine de participants : MM. Khubchan- 
DANi, Pattanayak, Pandey, Tripathi, Br. Britto et Br. 
Ekka, Mrs. Shriyan, Mrs. Simons et Mrs. Pandey, Miss Khub- 
CHANDANI, qui out participé très régulièrement à la conférence, 
et quelques autres moins réguliers. Les participants, dont six 
étaient linguistes ou spécialistes de littérature hindi, appar- 
tenaient à diverses provinces et aires linguistiques indiennes : 
Uttar Pradesh, Bihar, Orissa, Sindh et Konkan. 

Lors de la première réunion, on a rappelé que Kabir, considéré 
à juste titre comme le premier grand poète et mystique de l'Inde 
du Nord, se rattache à l'ancienne tradition du Yoga tantrique 
représentée par les Vajrayàna et les Sahajayâna bouddhistes, 
les Nàth-panthî sivaïtes et les Sahajïya vishnouites du Bengale, 
tradition restée très vivante tout au long du Moyen Age indien 
et qui a joué un rôle important dans l'origine et le développe- 
ment des littératures indo-aryennes en langue moderne. 

Kabir, né musulman d'une famille de julâha (tisserands) 
de Bénarès à la fin du xv® siècle est vénéré dans l'Inde moderne 
comme un grand « réformateur » de l'hindouisme et encore plus 
comme le champion de l'unité hindoue-musulmane. Il aurait été 
converti au vishnouisme par un autre célèbre réformateur du 
xv^ siècle, Râmânanda, dont les sectateurs, les Râmânandî 
adorent Râma fils de Dasaratha, le héros du Râmâyana, comme 
le principal avatâra de Bhagavat, l'Adorable. Pourtant l'opinion 
courante, qui fait de Kabir un Râmânandî n'est pas conforme 
à la vérité historique ni au témoignage des textes : l'œuvre de Kabir 
montre que celui-ci méprisait également la tradition brahma- 
nique et la tradition islamique. Sa tradition propre était celle du 
Yoga tantrique, avec laquelle d'ailleurs il ne s'identifiait pas; 
il s'efforçait de la dépasser et de la ré-interpréter de façon très 
personnelle. Nul ne sait si Kabir eut jamais un Guru humain, 
en tout cas il ne l'a pas nommé. Le « Ram » qu'il adore comme 



454 



RAPPORTS SUR LES CONFÉRENCES 



divinité suprême n'est pas un avatâra de Bhagavat, c'est un Être 
purement spirituel qui se manifeste au fond de l'âme, et se rap- 
proche davantage du Khuda des Soufis que de Krsna ou de Ràma, 
fils de Dasaratha. La religion de Kabir apparaît donc comme la 
synthèse d'éléments divers, où domine la tradition ascétique et 
yogique, mais qui fait une large place à la bhakti vishnouite, 
et qui inclut des éléments empruntés à la tradition soufie. C'est 
en tout cas ce qui semble ressortir d'un examen attentif de l'œuvre 
de Kabir, qui est loin d'avoir été suffisamment analysée. 

Une réinterprétation de Kabir doit donc reposer sur un exa- 
men attentif des textes, ceux du moins qui ont des chances 
sérieuses d'authenticité tels que la Kahïr Granthàvalî dont il 
existe une édition critique récente par P. N. Tiwari. L'œuvre 
de Kabir est composée dans un vieil hindi à caractère dialectal 
composite : langue archaïque où abondent les formes aberrantes 
et les termes obscurs; le style, souvent d'une puissance et d'un 
souffle admirables est heurté, elliptique, émaillé de comparaisons 
triviales, de proverbes populaires et fait grand usage du para- 
doxe et de l'ironie. Les termes persans voisinent avec l'apa- 
bhrarnsa et le vieux ràjasthânî. Ces difficultés linguistiques sont 
la première et la plus grosse difficulté à vaincre pour aborder 
l'œuvre de Kabir, et elles expliquent en partie les interprétations 
fantaisistes qu'on en a donné. 

Nous avons donc choisi dans la nouvelle édition de la Kabîr 
Granthàvalî quelques chapitres importants : « chapitre du Guru », 
« chapitre de l'Esprit-)), « chapitre de l'Expérience )>, en nous effor- 
çant d'édaircir les passages obscurs, de relever les mots-clés 
et de les analyser en référence aux diverses traditions aux- 
quelles Kabir a emprunté : en premier lieu celle du yoga tantrique, 
mais aussi à la littérature didactique et lyrique (chanson villa- 
geoise) en apabhramsa tardif et en vieux râjasthânL Maint pas- 
sage a donné lieu à des discussions animées entre les participants, 
chacun défendant avec ardeur son interprétation. Le directeur 
d'études, ainsi que les participants, ont beaucoup apprécié la 
vivacité et la cordialité des discussions qui ont souvent abouti 
à un réel progrès dans la compréhension d'un des textes les plus 
difficiles, mais aussi les plus intéressants de la littérature hindi. 

IL — Paris. 

A Paris, les conférences ont repris au début de février. La 
première heure a été consacrée à un début d'enquête sur les 
sources des littératures vernaculaires dans l'Inde du Nord. 



HISTOIRE ET PHILOLOGIE 



455 



Les premiers textes connus des littératures indo-aryennes 
<( modernes » (NIA) sont des doha-kosa et les caryd-pada attri- 
bués à un certain nombre de Siddhas, adeptes du Yoga tantrique 
de la secte des Sahajayâna (ou Sahajïya), textes composés en 
deux formes différentes d'apabhramsa vulgaire, proche des langues 
modernes, et dont les plus anciens peuvent remonter au viii^ siècle 
de notre ère. Cette littérature, qui exprime les vues philosophico- 
religieuses des Siddhas bouddhiques, a un caractère purement 
didactique et utilitaire, soit qu'elle prenne la forme de dohâ, 
couplets, ou de pada, courtes chansons associées à un ràga, 
c'est-à-dire à un mode musical : c'est la forme même que prendra 
la plus grande partie de la littérature vishnouite dévotionnelle 
à partir du xiv^ siècle. Il est probable qu'il s'agit d'une utilisa- 
tion par les Siddhas, à des fins de propagande, des formes popu- 
laires de la littérature orale qui les précède. Aussi bien du point 
de vue de la langue que des formes littéraires, l'œuvre des 
Siddhas représente la première éclosion d'une littérature écrite 
en langue parlée {bhâsa). Ces textes sont d'autant plus précieux 
que de longs siècles séparent les plus anciens doha-kosa, celui 
de Kânha, et les caryâ-giti ou caryd-pada (c. xi^ s.) des plus 
anciennes œuvres profanes (ou relatives à la légende de Krsna- 
Gopâla) telles que le Prdkrta-Paingalam, la Paddvalï du poète 
Maithili Vidyâpati ou le Srïkrsnakîrtana de Badu Candïdâs en 
vieux bengali (xiv^ s.). Pendant tout le haut Moyen Age, les 
Siddhas, dont certains étaient bouddhistes, d'autres sivaïtes 
(comme les Ndth-Panthïs dits aussi Kanphata-Yogï), et d'autres 
jaina, ont fait œuvre de pionniers et leur prédication a profondé- 
ment influencé les masses hindoues que n'atteignaient pas les 
littératures savantes en sanskrit ou en prakrit. 

Les auteurs des doha-kosa et des caryd-pada dont les noms 
nous sont connus appartiennent à la lignée prestigieuse des 
« 84 Siddhas » (chiffre traditionnel) ; les listes des 84 Siddhas 
varient dans les traditions indiennes et tibétaines et même d'un 
texte à l'autre, mais il ne fait pas de doute que ces listes incluent 
des sages non seulement appartenant à des âges différents, et 
aussi à des groupes religieux différents : les Yogis Nàth, qui étaient 
sivaïtes et non bouddhistes, y figurent en bonne place : l'indif- 
férence ou même l'hostihté vis-à-vis de croyances religieuses pro- 
prement dites, et en particulier vis-à-vis du culte traditionnel et 
des rites autres que yogiques est une des caractéristiques de cette 
tradition. 

La plupart des Siddhas bouddhiques, auteurs des doha-kosa 



456 



RAPPORTS SUR LES CONFÉRENCES 



et des caryâ-pada, semblent être venus du Népal oriental ou du 
Bengale. Pourtant, si la langue des caryâ présente un caractère 
nettement oriental (S. K. Chatterji l'appelle «vieux bengali»), 
la langue des doha-kosa a un caractère composite où dominent 
les formes occidentales, souvent proches du vieux ràjasthànï : 
il semble que cette langue de type occidental représente donc une 
sorte de première lingua franca de l'Inde du Nord, à l'usage 
des prédicateurs itinérants. C'est d'ailleurs à ce type qu'appar- 
tient la langue plus récente de la littérature des Nâth-Panthï, 
qui prolonge celle des Siddhas bouddhistes. 

La comparaison des œuvres des Siddhas bouddhistes avec la j 
littérature des Nâth-Panthï sivaïtes et de celle-ci avec la littérature [ 
des poètes Sant en vieil hindi et en vieux marathe témoigne d'une j 
tradition ininterrompue : similarités frappantes dans le vocabu- 
laire, le style, les comparaisons et aussi dans les thèmes qui con- | 
stituent l'essentiel de cette prédication. Parmi les principaux \ 
thèmes, il faut relever la satire et le rejet des conceptions brah- 
maniques, de la caste, de tout savoir livresque, la primauté 
de l'Expérience acquise par le sâdhana tantrique, expérience qui i 
introduit à l'état de sahaja, non-conditionnement absolu, but de 
tout sâdhana, la vénération du Guru et sa divinisation, l'impor- 
tance attachée au corps comme lieu privilégié de l'expérience sal- 
vatrice et «barque pour traverser l'Océan de l'Existence», la 
croyance en l'immortalité du corps acquise par le Yoga, le corps 
périssable étant transmué en corps impérissable par un processus | 
analogue à celui de l'alchimie, qui joue d'ailleurs un rôle impor- I 
tant dans la synthèse tantrique. 

L'étude de cette tradition et de ses développements modernes 
devait faire une place particulière à la secte des Nâth-Panthï ou 
Kanphata Yogïs, secte qui, par Gorakhnâth et Matsyendra Nâth, 
prétend descendre de Siva lui-même (Adinâth) et qui est proba- 
blement aussi ancienne que les sectes Vajrayâna et Sahajïya, 
bien que les œuvres qui nous sont parvenues soient plus tar- 
dives. Sivaïtes et opposés aux pratiques tantriques du vàma- 
mârga, les Nâth, en particulier leur principal chef de file, l'il- i 
lustre Gorakh-Nâth, semblent avoir été les adeptes d'un tantrisme 
reformé dans un sens puritain et relativement austère. A la suite 
de Gorakh, ils se prétendent immortels, ayant infligé à Yama 
et à ses messagers d'innombrables et ignomineuses défaites. Les 
Nâth-Panthï, dont l'origine paraît devoir être cherchée dans 
l'Himalaya occidental : Népal occidental, Kumaon et Garhwal, 
Panjab himalayen, et dont le lien social avec la caste intouchable 



HISTOIRE ET PHILOLOGIE 



457 



des Doms est certain, semblent avoir été beaucoup plus répandus 
et beaucoup plus célèbres que les Siddhas dans toute l'Inde du 
Nord et jusqu'au pays marathe à partir du xii^ siècle. L'influence 
des Nâth-Panthï sur l'évolution religieuse des masses populaires 
dans le Nord et l'Ouest semble avoir été considérable : au xiii® 
siècle, le grand saint et poète marathe, Jnàneshwar, se donne lui- 
même pour le descendant spirituel de Gorakh-Nâth. D'innom- 
brables légendes, du Panjab au Bengale et au pays marathe, 
mettent en scène l'un ou l'autre des «neuf Nàths» et toute la tradi- 
tion des poètes Sant est pleine de références à leurs croyances 
et à leur pouvoir de thaumaturges. C'est donc à la secte et aux 
traditions des Nàth-Panthï que les dernières conférences de l'an- 
née ont été consacrées : à travers les Nàth, le courant ancien 
du yoga tantrique pénètre profondément la masse hindoue 
et contribue puissamment à la naissance et à l'évolution des litté- 
ratures en langues modernes dans tout le Nord et l'Ouest de l'Inde. 

2. La deuxième heure a été consacrée comme l'an dernier 
à une explication de textes de poésie en langue indo-aryenne. 
Le premier texte abordé cette année a été les Bhramar-gît, série 
de chansons adressées par les Gopis du Vrndavana à Uddhava, 
ami et messager de Krsna, dans la dernière partie du Sûr-sâgar 
du grand poète de langue braj, Sûr-Dâs. Les Gopis se lamentent 
sur l'abandon où les a laissées Krsna, lorsqu'il a quitté le vraja 
pour la cité de Mathurâ. Elles refusent d'écouter les consolations 
prodiguées par Uddhava qui veut les conduire sur la voie de la 
sagesse et du détachement ou encore d'une dévotion toute spiri- 
tuelle pour Krsna : les Gopis n'ont cure de sagesse, de détache- 
ment et de « yoga » : rien ne peut les satisfaire que la présence 
physique de Krsna, ses jeux, sa tendresse. Ces discours et ces 
protestations qui sont censés s'adresser à Uddhava, s'adressent 
en fait à Krsna : c'est une sorte de plaidoyer passionné pour la 
tendresse humaine et pour une conception toute sentimentale 
de la bhakti, opposée aux froideurs et à l'inefficacité du « yoga » : 
la véhémence des Gopis et leur passion triomphent sans peine 
de la sagesse d'Uddhava, qui bat en retraite et s'en retourne près 
de Krsna. Celui-ci fait l'éloge de la dévotion non pareille des Gopis. 

Dans les Bhramar-gït (Chansons de l'Abeille), Sûr-Dâs peint 
avec beaucoup de grâce la tendresse passionnée et naïve des Gopis 
(bouvières) pour Krsna, en même temps qu'il illustre la concep- 
tion particulière qu'il se fait de la bhakti; d'après lui, la forme 
la plus parfaite de la bhakti est le gopî-bhdva, « l'esprit Gopi » 



458 



RAPPORTS SUR LES CONFÉRENCES 



si l'on peut dire : à savoir l'élan passionné du cœur, le refus de 
toute conceptualisation de la foi religieuse et de toute ascèse 
autre que l'ascèse suprême qui consiste à mépriser toute obliga- 
tions sociale ou familiale et même l'honneur et la dignité per- 
sonnelle pour l'amour de Krsna. Les Bhramar-gït de Sûr-Dâs 
sont considérés en Inde comme l'un des joyaux de la littérature 
krishnaïte en braj et ils ont été souvent imités. 

Après les vacances de Pâques, nous avons laissé le Sûr-sâgar 
et Siâr-Dàs pour aborder la paddvalï de Mïrà-Bàï, la célèbre 
poétesse du Rajasthan. Née au Marwar vers 1500, la princesse 
rajpoute Mïrâ est la contemporaine de Caitanya au Bengale et 
de Sûr-Dâs au pays braj. Comme eux, mais d'une manière assez 
différente, elle est ardente krishnaïte. Mariée à un prince du 
Mewar et presque aussitôt veuve, Mïrâ Bàî, sans quitter la cité 
de Chittaur, capitale du Mewar, se consacra tout entière à sa 
dévotion pour Krsna sous le vocable du « Girdhar Lâl », bravant 
pour cela l'opposition de sa belle-famille en particuher du Rana 
de Chittaiu-, son beau-frère. C'est Girdhar Lâl — auquel selon la 
légende elle aurait été mariée dès l'enfance — qu'elle considérait 
comme son véritable époux, à l'instar de la poétesse tamoule 
Andâl. Plus tard, elle quitta Chittaur pour Vrndaban où, semble- 
t-il, elle entra en conflit avec Vallabha et ses disciples. Finalement 
elle vint se fixer à Dvàrkà, la cité de Krsna sur la côte du Saurash- 
tra, et c'est là que, selon la légende, elle finit par s'absorber 
dans l'idole de son bien-aimé Girdhar Lâl — autre ressemblance 
avec Andâl. 

Les chansons (pada) de Mïrâ, dont la collection compose la 
padâvalî, ont pour thème unique sa dévotion passionnée pour 
Girdhar Lâl. Les pada les plus célèbres et les plus fréquemment 
chantés par les vishnouites jusqu'à l'époque moderne, sont ceux 
où s'exprime la souffrance de la séparation, le viraha qu'endure 
l'âme de Mïrâ quand Krsna se dérobe à sa vision intérieure. Bien 
que Mïrâ n'ignore pas la légende de Krsjna-Gopâla et ses jeux 
amoureux avec les Gopis du vraja, et qu'elle y fasse parfois allu- 
sion, elle n'y attache pas grande importance : le Krsna dont elle 
décrit volontiers la beauté n'est pas l'amant folâtre des Gopis : 
c'est Bhagavân, le Seigneur, l'Epoux divin qui réside dans l'âme 
de ses dévots mais ne cesse de les éprouver en se dérobant à 
leurs regards. C'est donc une expérience proprement religieuse 
et mystique qui inspire la poésie de Mïrâ, et sa dévotion est assez 
éloignée de la dévotion Imaginative et sensuelle des poètes krish- 
naïtes du pays braj ou du Bengale. Par son intériorité, son dédain 



HISTOIRE ET PHILOLOGIE 



459 



du monde, sa ferveur religieuse, Mïrà se rapproche davantage de 
ia tradition des Sant (c'est-à-dire de l'école de Kabir) et une 
tradition vivace lui attribue d'ailleurs comme « guru », Râï-Dâs, 
un poète Sant de basse caste, contemporain de Kabir. 

De même que l'inspiration de Mïrà est à mi-chemin du san- 
tisme et du krishnaïsme médiéval, la langue de la padâvalï 
est composite : c'est un mélange de vieux râjasthànî et de braj, 
avec de nombreuses formes dialectales aberrantes, Gujarâti, 
panjâbï, kharï bolï. La syntaxe est très lâche. Moins artistes que 
Sùr-Dâs, Mîrâ est plus spontanée, d'une sincérité presque naïve 
dans l'expression de ses sentiments, d'une humihté touchante 
dans ses supplications à l'Amant absent. Le ton est très person- 
nel, mais la forme est traditionnelle : les pada semblent souvent 
•calqués sur la chanson villageoise, en particulier sur les chansons 
de pluie sur le thème du viraha pour l'époux lointain : on retrouve 
souvent dans la padâvalï, l'écho des chansons sur ce thème 
incorporées dans la célèbre ballade en vieux râjasthànî du Dhola- 
Mârû. 

A cette conférence, ainsi qu'aux précédentes, ont participé 
régulièrement Balbir, M. Malamoud, M}^^ Filliozat qui 
•ont pris part tour à tour à l'explication des textes, ainsi que 
M^i^ Canut. M^^^ Dupré a assisté aux conférences de façon inter- 
mittente. 



HISTOIRE ET PHILOLOGIE 



461 



LINGUISTIQUE INDOCHINOISE ET OCÉANIENNE 

Chargé de conférences : M. André Haudricourt, 
directeur de recherche au C.N.R.S. 

La première conférence, prenant la suite de l'enseignement 
de feu François Martini, a été d'abord consacrée à l'examen de 
nos connaissances sur les langues thai, à leur répartition géogra- 
phique et à leur classement généalogique. Les langues de cette 
famille, ayant souvent une orthographe historique et des écri- 
tures d'origine indienne, permettent d'aborder dans de bonnes 
conditions les problèmes de linguistique comparative, pour les 
étudiants qui ne sont pas familiers avec ces problèmes. Au troi- 
sième trimestre, l'étude des langues miao-yao, sur lesquelles, 
nous n'avons aucune donnée historique, a été poursuivie en mon- 
trant les ressemblances et les divergences d'avec le groupe pré- 
cédent. 

M. Jean Perrin, élève titulaire, a fait un exposé sur une 
langue thai de Birmanie, qu'il a l'intention de décrire dans une 
thèse de l'École. Invités dans le cadre de la Recherche coopérative 
sur programme de l'Atlas ethno-hnguistique de l'Asie du Sud- 
Est, deux professeurs étrangers sont venus faire des exposés : 
M. Lôffler, de l'Université de Heidelberg, sur la langue mru 
et M. Ivo Vasilief, de l'Institut oriental de Prague, sur le voca- 
bulaire international dans les langues d'Extrême-Orient. Deux 
collègues de la VI® section m'ont fait l'honneur d'assister à la 
conférence : M. L. Bernot (au premier semestre) et M. G. Con- 
dominas, ainsi que G. Moréchand, membre de l'Ecole française 
d'Extrême-Orient. M^e A. Levy, J. Matras, B. Wall et M. B. 
KoECHLiN, ont assisté régulièrement jusqu'à la fin. 

Le programme de la seconde conférence avait été conçu pour 
les diplômés de tahitien et de houailou de l'École nationale des 
langues orientales vivantes qui m'en avaient fait la demande, 
mais aucun d'eux ne s'étant présenté, nous nous sommes rabat- 
tus sur les langues océaniennes parlées en Indochine : sujet qui 
intéressait les auditeurs de la Dremière conférence. M^^^ J. Matras 



462 



RAPPORTS SUR LES CONFÉRENCES 



préparant, sous la direction de M. G. Condominas, un diction-^ 
naire rhadé-français-vietnamien, nous avons examiné le voca- 
bulaire zoologique et botanique de ce dictionnaire en essayant 
de préciser le sens et l'étymologie de chaque mot, ce qui permettait 
de distinguer l'apport originel océanien de l'apport austro-asia- 
tique emprunté. 



HISTOIRE ET PHILOLOGIE 



463 



PHILOLOGIE INDO-KHMÈRE 

Chargé de conférences : M. Au Chhieng 

La première série de conférences a porté sur les principales 
positions méthodologiques prises par Etienne Aymonier pour 
étudier les premières inscriptions en vieux khmer qu'il avait 
découvertes lui-même sur le terrain, inscriptions au nombre 
de 114 en comptant les courtes légendes de bas-reliefs (cf. Etienne 
Aymonier, Quelques notions sur les inscriptions en vieux khmer^ 
dans le Journal asiatique, 1883 [1], p. 441-505; [II], p. 199-228). 
On a examiné d'abord l'adoption par le rude pionnier du classe- 
ment des inscriptions en secteurs géographiques, « suivant l'ordre 
dans lequel elles avaient été rencontrées et recueillies ». Ce clas- 
sement, dicté par des circonstances de recherches, avait eu pour 
conséquence d'amener Etienne Aymonier à soutenir que « les 
règles de l'aspiration sont peu fixes dans l'ancienne écriture », 
alors qu'en réalité les graphies telles que knum et khnum, triai 
et thnai, etc., marquent précisément deux étapes successives 
de l'évolution dans le temps du khmer, évolution régulière que 
le classement chronologique des documents, aux lieu et place 
de leur classement géographique, n'eût pas manqué de mettre 
automatiquement en parfaite évidence. On a ensuite abordé 
la suggestion faite par Abel Bergaigne à Etienne Aymonier 
d'utiliser « les mots sanscrits que nous trouvons en grand nombre, 
mêlés aux mots de la langue vulgaire, comme autant de jalons 
qu'il faudra suivre pour défricher une terre encore à peu près 
vierge ». Suggestion méthodologique lumineuse. Etienne Aymo- 
nier avait essayé de la mettre en pratique. Mais non-indianiste, 
il avait dû se borner à choisir à tâtons, selon la chance des ana- 
logies, des acceptions « parmi les divers sens que donnent les 
lexiques sanscrits ». Enfin on a étudié le procédé qui consiste 
à se servir des documents dits parlants comme, par exemple, 
les bas-reliefs pour essayer de déterminer le sens des mots. On n'a 
pas eu de peine à montrer que des essais de cette nature aboutis- 
sent très vite à des recettes de sémantisme externe, non avalisées 
par le fonctionnement interne des langues et sanscrite et khmère. 



464 



RAPPORTS SUR LES CONFÉRENCES 



La seconde série de conférences a été consacrée à la restitution 
des trois systèmes de comput fragmentairement révélés par l'épi- 
graphie en vieux khmer, à savoir : 

10 Le comput par 4, 40, 400, 4.000...; 

20 Le comput par 10, 100, 1.000, 10.000...; 

30 Le comput par 20, 200, 2.000, 20.000... 

Le comput par 10 a curieusement disparu aussitôt qu'attesté, 
et ce, dès l'époque préangkorienne. Quant à celui par 20, il 
s'est mélangé pendant la période d'Angkor avec le décompte par 
4 à un point tel qu'il arrive à chasser du vocabulaire angkorien 
le mot numérique spécial « 40 » et à le remplacer par l'expression 
multiplicative « deux 20 ». 



HISTOIRE ET PHILOLOGIE 



465 



HISTOIRE ET PHILOLOGIE VIETNAMIENNES 

Directeur d'études : M. Maurice Durand 
(M. Maurice Durand est décédé le 30 avril 1966) 

Chargé de conférences : le Nguyên Trân HuÂn 
Conférences de M. Nguyên Trân Huân 

La conférence a été endeuillée par la mort de notre directeur 
d'études, M. Maurice Durand, qui a d'ailleurs été le créateur de 
cet enseignement à la Section. Son décès a été une perte immense. 
Pendant sa longue maladie, l'Ecole a confié au chargé de confé- 
rences la tâche de continuer le cours et d'inviter M. Hoàng Xuân 
Hân, historien bien connu, à donner une série de conférences au 
premier trimestre de l'année. M. Hoàng nous a parlé longuement 
des nombres cycliques chinois et des moyens pratiques pour 
dater les événements historiques. Il a ensuite expliqué un texte 
en nom peu connu, du xv^ siècle, le Serment du roi Le Loi, 
fondateur de la dynastie des Le postérieurs. 

Pendant les mois de février et mars 1966, M. Ta Trong Hiep, 
chargé de recherche au C.N.R.S., a remplacé M. Hoàng pour 
expliquer et traduire en français la préface du Dai Viêt Sir Ky 
Tue Biên jfc || %%. 

Le chargé de conférences a continué à donner le cours d'élé- 
ments sino-vietnamiens comme par le passé. {Sin Kouo Wen, 
livre I et III.) Il a présenté aux élèves et auditeurs de nombreux 
fascicules sur la calligraphie chinoise, comme le « Lieu Công 
Quyën An quô'c tu ||| g- g », collection Tiêu 

chuân tu thiëp tùng san *^ [jj^'i ) !j , édité à Taipei (For- 

mose) par la maison Van hôa Db thu Công ty ;5C M M' 
fî], les deux fascicules de Trieu Tùng Tuyët f>^V ^ Chinh 
thâo thiên tu van JL -f- ^ ^hu lue thè thiên van 

H- fi "T* ^ la collection Danh gia Bi thiëp Tùng thu X\ 
% ^1 fe' À # édité à Taipei et à Pékin en 1931. 

I^a conférence a bénéficié de la fidèle présence de M. Nguyên 



G6 0645 67 046 3 



30 



466 



RAPPORTS SUR LES CONFÉRENCES 



Tien Làng, homme de lettres, qui nous fait souvent des critiques 
constructives sur l'histoire et le langage vietnamiens. Il nous a 
beaucoup aidé dans la traduction en français des textes vietna- 
miens pour le deuxième centenaire de la naissance du plus grand 
des poètes vietnamiens : Nguyën Du. 

^me Nguyën Tien Lâng s'occupe actuellement de la rédac- 
tion d'un index du Nam-Phong, revue littéraire et culturelle 
qui a eu une très grande influence sur l'évolution de la littérature 
vietnamienne après la première guerre mondiale. 

jyjme Nicole Louis, assistante, est en train d'achever sa thèse 
sur les mœurs et les coutumes de l'ancien Vietnam, en se référant 
à l'ouvrage de base de Phan Kë Binh, le Viêt-Nam Phong 
tue. 

M. Ta Trong Hiep, chargé de recherche au C.N.R.S., va 
présenter bientôt sa thèse sur le « nom ». Il a été aussi l'un 
des plus ardents promoteurs du projet Nguyën Du dont nous 
avons parlé déjà depuis l'année 1964 (voir Annuaire de l'année 
précédente). Il s'est chargé par ailleurs de traduire en français 
un certain nombre de textes vietnamiens pour ce projet. 

M^i^ Dang Phuang Nghi, chartiste, se propose de faire un 
travail sur un aspect culturel de l'ancien Vietnam. 

M. Vô Van Ai nous a donné les grandes lignes d'une « Etude 
sur la théorie de l'Action du Mahàyàna dans le Mouvement 
bouddhique rénové au Vietnam pendant la période 1930-1960 ». 

Au cours de l'année, le chargé de conférences a présenté aux 
élèves et auditeurs > un certain nombre de livres concernant 
le Vietnam. Ainsi on a pu discuter ensemble de la valeur de 
nombreux ouvrages parus dans l'année, tels ceux de M"^^ Tràn 
Thi Kim Sa : 

1° Le Mue lue phân tieh Tap ehi Viet ngû (1954-1964), 
A guide to Vietnamese Periodieal Literature, 16 X 24, 320 pages, 
Saigon, 1965. 

20 Bibliography on Vietnam, 1954-1964, 16 X 24, 256 pages, 
Saigon, 1965. 

Ces deux livres ont été publiés par les soins de l'Institut 
national d'administration du Vietnam-Sud, et sont d'une très 
grande utilité pour ceux qui s'intéressent au journalisme et à 
l'évolution des idées politiques, économiques et sociales dans 
la période qui va de l'armistice de Genève jusqu'en 1964, après 
la chute du gouvernement Ngô Dînh Diem. Le deuxième ouvrage 



HISTOIRE ET PHILOLOGIE 



467 



surtout, Bibliography on Vietnam, écrit en anglais, en dehors 
des livres, dépouille plus de cent revues en langues anglaise, 
française et vietnamienne et comporte deux index, un index 
des matières (ex. : administration, administrative, agrovilles, 
American aid...) et un index des auteurs. Malgré quelques erreurs, 
ces deux livres viennent à leur heure pour combler une grande 
lacune. 

Un autre ouvrage sur l'ancienne Indochine, paru chez Mai- 
sonneuve et Larose (Paris, 1965) a pour titre : Bibliographie 
critique des œuvres parues sur Vlndochine française. Un siècle 
d'histoire et d'enseignement (14 x 21, 154 pages). M. Robert 
Auvade, son auteur a analysé 150 ouvrages classés en 13 ru- 
briques différentes (Archives et bibliothèques. Enseignement, 
Recherches scientifiques, Culture et Civilisation...). Son livre 
peut se diviser en 2 grandes parties dont la 1^^ est consacrée à 
« l'historique de la constitution en Indochine des archives et 
des bibliothèques ». La 2^ partie constitue, à elle seule, une 
bibliographie critique de tous les ouvrages intéressant les aspects 
essentiels de l'ancienne colonie française. Malgré les intentions 
très louables de l'auteur, son ouvrage comporte encore des 
omissions et de nombreuses erreurs typographiques. On peut 
se demander en effet comment un auteur, qui veut « mettre à 
la disposition des chercheurs en toutes disciplines les sources 
les plus sérieuses de documentation », a pu oublier des ouvrages 
comme Les paysans du delta tonkinois, de P. Gourou (École 
française d'Extrême-Orient, Hanoi, 1936), Technique et panthéon 
des médiums vietnamiens (E.F.E.O., Paris, 1959), l'un des 
ouvrages les plus sérieux et les plus documentés sur un aspect 
particulier de la sociologie religieuse du Vietnam-Nord et rédigé 
par MM. Durand, directeur d'études de notre Section, Le Boud- 
dhisme en Annam, de Tran Van Giap (E.F.E.O., Hanoi, 1932), 
Bibliographie annamite, de M. E. Gaspardone (E.F.E.O., Hanoï, 
1935), ouvrage de base pour tout ce qui concerne la bibliogra- 
phie de l'ancien Vietnam, avant l'arrivée des Français..., pour 
ne citer que les publications concernant le Vietnam et éditées 
par l'Ecole française d'Extrême-Orient, que l'auteur n'a pas 
oublié de citer dans son introduction. 

M. Nghiêm Tham, de l'Institut des recherches archéologiques 
de Saigon, nous a envoyé son travail : Esquisse d'une étude 
sur les interdits chez les Vietnamiens (Publication n° VIII 
de cet Institut, 24 X 15, 240 pages, Saigon, 1965). C'est 
un très bon ouvrage d'introduction à l'étude des interdits chez 

30. 



468 



RAPPORTS SUR LES CONFÉRENCES 



les Vietnamiens. On sait que les interdits « sont l'extériorisation 
de l'esprit superstitieux et occupent une très grande importance 
dans la vie d'un Vietnamien ». Dans cet ouvrage, M. Nghiêm 
Tham se contente de relever dans les travaux des auteurs qui 
ont écrit sur le Vietnam les interdits qu'ils ont pu observer. 
Son recueil sera utile pour tous les chercheurs dans le domaine 
de la sociologie religieuse. 

M. Doàn Khoâch, jeune chercheur, a écrit, en chinois, un 
fascicule de 40 pages sur le grand homme d'Etat vietnamien 
du xv^ siècle, Nguyên Trai, et sur l'une de ses œuvres, le Vc 
Trai Di Tap :pp ^ ^ Son travail a été publié à Hongkong, 
grâce à l'appui de M. Chen Ching Ho, professeur de l'Université 
de cette ville. M. Chen, qui dirige actuellement la Section des 
études du Sud-Est asiatique rattachée à l'Institut des recherches 
de la Nouvelle-Asie (Southeast Asia Studies Section. Neiv 
Asia Research Institut. Chinese University of Hongkong) a eu 
le très grand mérite de faire éditer dans la série des monogra- 
phies, dès 1962, des travaux concernant le Vietnam tels que 
le recueil de poésies Cdn Trai Thi Tap M: ^ W ^ du grand 
poète et homme d'Etat vietnamien Trinh Hoài Duc (1765- 
1825), issu d'une famille de nobles Chinois exilés au Sud du 
Vietnam. M. Chen a lui-même écrit une très belle étude sur 
les annales familiales d'une famille chinoise Tràn, installée 
dans la région de Thùa-Thiên (Centre- Vietnam) au xvii^ siècle, 
TK Ji ^(îP K JE If - Un collaborateur du professeur 

Chen, M. Lu Shih P'eng g ^jj, dans une autre monogra- 
phie, nous relate l'histoire des relations sino-vietnamiennes 
pendant la période de domination chinoise, du iii^ siècle avant 
J.-C. jusqu'au siècle après J.-C. (l^e partie) :)(: J§j 11}J f(îj 
M ^ ~ ià I 4- >2 étude, assez objective et 

bien documentée, s'arrête, pour le présent fascicule, jusqu'à 
la fin du x^ siècle. Nous attendons avec impatience la parution 
de la 2^ partie de ses travaux. 

Le professeur Chen, au cours de l'année 1965, vient encore 
de créer une nouvelle série de publications (Série des matériaux 
historiques [Historical Material Séries]) dont le premier ouvrage 
est la réédition d'une œuvre historique vietnamienne du xix^ siè- 
cle, le Quôc Sic Di bien gk] ^ H de Phan Thûc Truc 
ilt M. W- Grâce aux très louables efforts du professeur Chen, 
nous avons maintenant à notre disposition de très beaux livres 
admirablement présentés et indispensables à tous ceux qui 
s'intéressent à l'histoire du Vietnam des xviii^ et xix^ siècles. 



HISTOIRE ET PHILOLOGIE 



469 



Notons par ailleurs que tous les textes publiés dans ces deux 
collections (monographies et matériaux historiques) sont en 
chinois et comportent toujours un résumé clair et net en anglais. 

Le Centre national de la Recherche scientifique du Vietnam 
Sud nous a envoyé trois de ses publications : les Nomina Ana- 
tomica (Lexique des termes vietnamiens sur Tanatomie), 144 pages 
et 14 pages d'index et deux Bulletins analytiques des travaux 
scientifiques publiés au Vietnam de 1942 à 1962 (Section I : 
médecine et sciences affiliées, 160 pages; Section II : autres 
sciences, 60 pages). 

M. Phùng Tât Dac (pseudonyme littéraire : Lang nhân), 
essayiste de grande valeur du Vietnam, nous a fait don d'un 
très bon livre de poésie chinoise, le Hdn Vân Tinh Tûy ^ 
(Essence de la littérature chinoise). C'est un recueil 
de 22 textes littéraires chinois très appréciés des lettrés viet- 
namiens d'autrefois, comportant en regard de l'original, la tra- 
duction en vietnamien faite par M. Lâng nhân lui-même. Dans 
l'ensemble, ces traductions sont bonnes et les textes chinois 
sont d'une utilité incontestable. Notons aussi que l'ouvrage 
est présenté avec un soin et un goût indéniables. Il comporte, 
en guise de préface, un poème écrit de la mam de l'artiste- 
poète Dông Ho. 

M. Le Vân Siêu, autre auteur connu au Sud, publie aussi chez 
M. L^ng Nhân (directeur des éditions Nam Chi à Saigon) un 
ouvrage d'ensemble sur la civilisation vietnamienne, le Van Minh 
Viêt-Nam (15 X 21, 350 pages). C'est un ouvrage hétérogène et 
de valeur très inégale où l'on peut trouver à côté des faits 
ethnologiques de très grande importance, et des trouvailles lin- 
guistiques intéressantes, des vues erronées sur la mentalité 
vietnamienne et un nationalisme souvent étroit. 

L'Université bouddhique Van Hanh nous envoie quelques- 
unes de ses publications dont un programme des cours et un 
fascicule sur la Voie de la jeunesse vietnamienne écrite par le 
Vénérable Nhât Hanh et édité par « The School of Youth for 
Social Service « de Saigon. 

En mars 1966, le chargé de Conférences a reçu de la part 
de M. Nguyën Vân Hâu, représentant du Comité central et 
du Comité de propagande de la secte religieuse Hôa-Hâo, le 
magnifique volume Sam giàng Thi van toàn ho (Recueil 
complet de prophéties expliquées et de poésies du fondateur 
Huynh). C'est un ouvrage très bien imprimé de 512 pages 
(14 X 20), comprenant non seulement toute la théorie de la 



470 



RAPPORTS SUR LES CONFÉRENCES 



secte Hôa-Hâo, mais encore tous les renseignements pratiques 
concernant cette religion d'essence bouddhique, ainsi que les 
recettes inventées par le « Pape » Huynh pour guérir ses fidèles. 
C'est un livre d'une importance considérable pour la sociologie 
religieuse du Vietnam. 

M. J. Chesneaux, directeur d'études à la VI® Section, a publié 
un ouvrage de 278 pages sur les sociétés secrètes en Chine 
(xix® et XX® siècles) dans la collection Archives des Editions 
Julliard. C'est un livre plein de documents tirés ou extraits 
des rapports de police, des reportages, des lettres de mission- 
naires et de consuls, et des travaux d'historiens chinois. En 
ce qui nous concerne, le chapitre sur l'action des sociétés secrètes 
chinoises contre la France en Indochine (pages 183 à 191) est 
particulièrement intéressant. Le livre se termine par une biblio- 
graphie succincte et comporte une assez riche iconographie. 

La maison d'éditions F. Maspero nous a envoyé un livre sur 
l'économie du Vietnam-Nord, et qui s'intitule : Le Vietnam 
socialiste. C'est un ouvrage de grand format (15 X 24, 416 pages) 
qui se veut être une étude critique et analytique de l'évolution 
de la République démocratique du Vietnam depuis 1945 jus- 
qu'en 1965. Il faut signaler qu'en Europe aucun ouvrage de 
ce genre n'a encore été publié et son auteur, Le Châu, a conçu 
son travail comme une analyse aussi détaillée que possible 
du développement économique, social et culturel du pays. 
Il est vrai qu'il a réussi dans les deux premiers domaines. Mais 
le côté culturel laisse encore à désirer en dépit d'une assez 
grande richesse de faits et de documents. L'ouvrage comporte 
une bibliographie bien détaillée, de nombreux annexes (Chro- 
nologie des principaux événements politiques du Vietnam de 1945 
à 1965, loi sur la réforme agraire du 4 décembre 1953, ...). Il 
est regrettable qu'il manque un index à cet ouvrage de grande 
valeur documentaire. 

Profitons de l'occasion pour paiier des livres et publications 
que nous avons reçus du Vietnam-Nord. Pendant toute l'an- 
née 1965, la traduction du Dai Nam Thuc Luc se fait réguliè- 
rement et l'on constate de très grands progrès dans le domaine 
des recherches historiques et des fouilles archéologiques. On a 
remarqué la publication en français de la collection de poche 
« Etudes vietnamiennes » (12 x 18) qui informe les lecteurs 
francophones des principaux problèmes d'actualité du Vietnam. 
C'est ainsi qu'on a pu trouver des numéros spéciaux sur le 
Vietnam-Sud, sur l'éducation au Vietnam-Nord, sur l'organisa- 



HISTOIRE ET PHILOLOGIE 



471 



tion médicale et sanitaire. Notons qu'à partir du n° 5 la col- 
lection paraît en 2 séries séparées, une série « Faits-Événements » 
qui tâche de « serrer de près l'actualité », et une autre, « Pro- 
blèmes », traitant de diverses questions économiques, politi- 
ques, littéraires, etc. 

Nous avons remarqué la parution du livre Kh&i Nghïa Lam- 
Son (La Révolte de Lam Son) des deux auteurs Phan Huy Lê 
et Phan Dai Doàn (22 x 14, 294 pages). Ouvrage de documen- 
tation très important pour l'étude de la révolte de Lê Lçri, roi 
fondateur de la dynastie des Lê Postérieurs contre la domina- 
tion chinoise des Ming. 

Mais ce qui domine la vie littéraire et artistique en 1965 au 
Vietnam (dans le Nord comme dans le Sud), c'est la célébration 
du deuxième centenaire de la naissance du plus grand des 
poètes vietnamiens, Nguyën Du (1765-1820). Cette commémo- 
ration a eu des résonances internationales, partout en Asie 
comme en Europe. Elle a été célébrée avec éclat en 1965 en 
République démocratique du Vietnam où tous les artistes et 
écrivains, tous les chercheurs et érudits ont été conviés à célé- 
brer la mémoire du poète. C'est ainsi qu'on a une série de publi- 
cations spéciales sur Nguyên Du et son œuvre principale, 
le Kim Van Kieu. Le n^ 4 des « Etudes vietnamiennes » nous 
donne une étude sur Nguyën Du et de son chef-d'œuvre suivie 
de nombreux extraits de ses poèmes traduits en français. Nous 
avons accueilli avec joie une nouvelle traduction en français 
du Kim Vân Kieu faite par Nguyën Khac Vien et publiée par 
les éditions en langues étrangères de Hanoi (19 X 24, 198 pages). 
Nous avons enregistré avec satisfaction la réédition des poésies 
chinoises du grand poète. Cette nouvelle édition, publiée par 
Lê Thurac et ses collaborateurs, est beaucoup plus riche que 
l'ancienne, parue en 1959, et qui ne comprend que 102 textes 
poétiques. Celle de 1965 comporte cette fois 249 poésies (plus 
que le double) avec textes originaux en chinois (15 X 22, 
572 pages). L'Allemagne de l'Est nous a envoyé à cette occasion, 
une traduction allemande du Kim Vàn Kieu entreprise par 
Irène et Franz Faber, sous le titre de : « Das Mâdchen Kieu » 
(12 X 21, 296 pages), éditée chez Rutten et Loening. 

Au Vietnam-Sud, les différentes revues littéraires connues 
ont fait paraître des numéros spéciaux sur Nguyën Du, comme 
Bâch-Khoa, n^ 209, Vân Hôa Nguyet san, nouvelle série, 
nos 10 et 11, année XIV, et n^ 10, nouvelle série, année XIII, 
Vân, n°s 43 et 44. D'autre part, le ministère de l'Education 



472 



RAPPORTS SUR LES CONFÉRENCES 



nationale du Vietnam-Sud vient de publier une bibliographie 
de Nguyën Du rédigée sous la direction de deux érudits : 
Le Ngoc Tru et Bûu Câm (15 X 23, 140 pages). Une traduction 
anglaise du Kim Vân Kieu a été faite dès 1963, à Saigon, par 
Le Xuân Thûy (16 X 24, 442 pages) et publiée par la maison 
d'éditions Khai-Trî. 

Notre groupe d'études vietnamiennes, pour ne pas être en 
reste, a conçu dès 1964, un projet de commémoration du poète, 
appelé Projet Nguyën Du (voir Annuaire 1965-1966, page 429). 
Ce projet est né de l'initiative du Séminaire d'études vietna- 
miennes qui travaillait sous la direction du regretté M. Durand. 
Ce projet n'était qu'une ébauche et avait pour objet de suggérer 
les thèmes possibles de recherche liés à ce projet, à l'intention 
des collaborateurs résidant en France ou au Vietnam. Notre 
appel a été bien accueilli et grâce à l'appui de M. Filliozat, 
directeur de l'Ecole française d'Extrême-Orient, le recueil d'arti- 
cles écrits pour commémorer Nguyën Du sera édité par les 
soins de l'E.F.E.O. dans le courant de 1966. 

M. Dàm Quang Thien, érudit de Saigon, vient d'annoter 
une œuvre de Nguyën Du, connue sous le nom de Chiêu Hon 
Thap loai Chûng sinh (Evocation des Morts), 16 X 22, 68 pages. 
Il a, en outre, écrit un essai sur la vie malheureuse de Thùy 
Kiëu : Y niêm Bac mênh trong dài Thûy Kieu, 16 X 22, 188 pages. 
Ces deux ouvrages ont été publiés par les soins de M. Lâng nhân, 
homme de lettres et artiste dont nous avons parlé plus haut. 

* 
* * 

Ont suivi régulièrement les conférences : M"^^^ Pham Thi 
Ngoan, Thu Trang-Gaspard, Nicole Louis, M^^^^ Dang Phuong 
Nghi et Le Phuong Trà, MM. Nguyën Tien Lang, Ta Trong 
Hiêp. 

Auditeurs irréguiiers : MM. Nguyën Van Côn, Lê Tu Chuong, 
Vo Vân Ai, Huynh Vân Tong, Pham Kim Phung, Nguyën 
Tu Ton, Ma Thành Công, Tô Van Minh, Nguyën Hoàng Nghi, 
Nguyën Vân Y et Guillaume Floch. 

Le chargé de conférences a entrepris la traduction en français 
du Tang thuomg ngâu lue, recueil d'essais historiques, reli- 
gieux et culturels, écrits en chinois, par deux lettrés vietnamiens 
Nguyën An et Pham Dinh Hô, du début du xix^ siècle. 

Il a été invité par le professeur Otto Karow, directeur de 



HISTOIRE ET PHILOLOGIE 



473 



l'Ostasiatisches Seminar de l'Université J. W. Gœthe (Francfort- 
sur-le-Main, Allemagne Fédérale) à donner le 16 décembre 1965 
une conférence sur « Les grandes périodes de la littérature 
vietnamienne et ses thèmes fondamentaux ». 

Il a assisté en tant qu'expert pour la littérature vietnamienne 
à la sixième réunion du Comité d'experts pour l'examen du 
programme de traduction d'œuvres représentatives établi par 
l'U.N.E.S.C.O. du 20 au 22 décembre 1965. 

Il a collaboré à la rédaction de V Anthologie du Fantastique, 
publiée sous la direction de Roger Caillois (Paris, Gallimard, 
2 vol., 1965). 



HISTOIRE ET PHILOLOGIE 



475 



PHILOLOGIE DES TEXTES BOUDDHIQUES 
Directeur d'études : M. André Bareau 

L'examen du Mahâparinihhànasutta du Dïghanikâya fut, 
comme l'an dernier, le sujet de la première conférence. La 
traduction et l'analyse du texte pâli furent éclairées par des 
comparaisons avec les versions sanskrite et chinoises des ouvrages 
parallèles relatant les derniers mois de la vie du Buddha, sa 
mort, ses funérailles et le partage de ses reliques. Dans la seconde 
moitié du texte, étudiée cette année, nous avons retrouvé les 
mêmes caractères que dans la première, à savoir que le Sutta 
fut composé en réunissant des récits recueillis sur les lieux 
de pèlerinages bouddhiques, récits naïfs pour la plupart, encom- 
brés d'éléments légendaires, se transformant sans cesse au gré 
de l'imagination des conteurs. Au contraire, de la première 
partie de l'ouvrage, dont les chapitres sont localisés le long 
de la grande route de Ràjagrha à ârâvastî par Pâtaliputra et 
Vaisâlï, selon les étapes du dernier voyage accompli par le 
Buddha, la seconde est entièrement fixée à Kusinagara et dans 
ses environs immédiats, là où eurent lieu la mort du sage, ses 
funérailles et le partage de ses reliques. 

L'étude comparée des textes parallèles semble prouver que, 
même en ce qui concerne des événements aussi importants 
que ceux-ci, les souvenirs se sont rapidement effacés ou ont été 
tellement transformés par l'imagination pieuse des hagiogra- 
phes qu'il est très malaisé de les déceler et de les utiliser, puisque, 
bien souvent, ils font l'objet de divergences graves. Il en est 
ainsi, par exemple, de la localisation des endroits précis où 
le Buddha est mort et où il fut incinéré, du bois des salas jumeaux 
et du sanctuaire de Makutabandhana, par rapport à la ville 
de Kusinagara. Le récit du dernier repas du Buddha, à Pâvâ, 
où l'on avait cru retrouver des souvenirs soigneusement conservés 
et dont on avait proposé une restitution plausible, doit être 
au contraire interprété comme une pure légende, dont la signi- 
fication première est difficile à retrouver derrière les obscurités 
et les divergences de nos sources. La relation de la mise en bière 
du corps du Buddha, pour laquelle tous les textes s'accordent 



476 



RAPPORTS SUR LES CONFÉRENCES 



sur les éléments essentiels, révèle à l'analyse des invraisemblances 
étonnantes dont il n'est pas facile de retrouver l'origine. Le 
récit des funérailles, dans tous les textes, est formé de la réunion 
assez maladroite de deux traditions d'esprit différent, favorables 
l'une à Ananda, l'autre à son rival Mahàkàsyapa. L'histoire 
du partage des reliques révèle, à l'analyse, plusieurs traditions 
d'époques différentes. 

Lorsque l'étude du Mahâparinihhânasutta fut achevée, au 
mois de mars, on entreprit celle de trois autres Sutta beaucoup 
plus courts, appartenant eux aussi au Dîghanikàya, le Mahà- 
sudassanasutta, le Janavasahhasutta et le Mahànidànasutta. I 
Les deux premiers sont étroitement liés au Mahàparinihbà- \ 
nasutta, le Mahâsudassanasutta formant même partie inté- | 
grante de celui-ci dans les versions sanskrite et chinoises. C'est | 
en fait un Jàtaka par lequel le Buddha explique à Ananda 
pourquoi il a choisi pour y mourir la modeste bourgade de 
Kusinagara, laquelle fut jadis une brillante capitale où résidait 
un souverain universel, Mahâsudassana. Le Janavasahhasutta 
se greffe sur un épisode très secondaire du Mahàparinibhâ- 
nasutta et raconte la visite rendue au Buddha par la divinité 
Janavasabha, qui fut jadis le roi Bimbisâra de Magadha, ami et 
protecteur du Bienheureux. Contrairement à ces deux récits, 
où les éléments merveilleux, empruntés en grande partie au 
folklore indien non-bouddhique, tiennent la première place, 
le Mahànidànasutta est essentiellement un austère sermon 
prononcé par le Buddha pour expliquer et commenter sa fameuse 
théorie de la production en relation mutuelle (paticcasamuppàda) . 

La seconde conférence fut d'abord consacrée à l'examen de 
la fin du Guhyatantra dans sa version chinoise. Le texte de la 
deuxième partie nous a paru plus obscur que celui de la pre- j 
mière, malgré la correction de la version chinoise, de sorte 
que cet ouvrage ne nous a pas aidés, autant que nous l'avions 
espéré l'an dernier, à comprendre le rituel tantrique bouddhique 
et notamment à résoudre les difficiles problèmes soulevés par | 
la traduction et l'interprétation du Subàhupariprcchâsûtra. Une 
partie assez importante des difficultés rencontrées est due à 
l'imprécision des translittérations chinoises de termes sanskrits, 
noms de divinités, de plantes et de matériaux divers utilisés 
dans l'accomplissement de rites fortement imprégnés de magie. 
De plus, ces translittérations apparaissent très variables, dans 
un même texte, de sorte que l'examen minutieux d'un ouvrage 
dont on posséderait à la fois l'original sanskrit et la traduction 



HISTOIRE ET PHILOLOGIE 



477 



chinoise, fidèle et précise, à supposer qu'il en existe dans ce 
genre littéraire, ne serait que très relatif' ement utile. 

A partir du mois de mars, nous entreprîmes l'étude de textes 
de Vinayapitaka en version chinoise appartenant aux sectes 
des Mahïsâsaka et des Dharmaguptaka, plus précisément des 
parties contenant les règles particulières à la cérémonie du 
Posadha. Nous nous sommes intéressés surtout à celles de ces 
règles qui concernaient les limites {sïmâ) et les avons comparées 
entre elles ainsi qu'avec celles du Vinayapitaka pâli. Les dif- 
férences rencontrées sont pour la plupart d'importance secondaire, 
ou proviennent d'additions assez tardives comme la description 
minutieuse de la salle capitulaire (posadhàgâra) dans le texte 
des Mahïsâsaka. 

Les recueils disciplinaires des trois sectes, Mahïsâsaka, Dhar- 
maguptaka et Theravâdin, connaissent trois sortes de limites 
concentriques : la grande limite, qui englobe tout le territoire 
de la paroisse entourant un monastère donné; la limite hors 
de laquelle les moines doivent porter les trois vêtements au 
complet, qui correspond à peu près à celle du terrain sur lequel 
s'étend le monastère; la petite limite, qui cerne étroitement 
la salle capitulaire. Dans les trois traditions, les bornes reconnues 
comme marquant ces limites sont toutes naturelles, montagnes, 
cours d'eau, arbres, rochers, etc., et aucune allusion n'est faite 
à des bornes artificielles comme ces « pierres de sïmà » que 
l'on rencontre presque toujours dans les monastères bouddhi- 
ques de Ceylan et de l'Indochine depuis le haut Moyen Age 
jusqu'à nos jours, bornes artificielles chargées de symbolisme 
et dont la pose était et est encore l'occasion de cérémonies 
spéciales au rituel cornpliqué. 

MM. Granier et Coppieters ont assisté toute l'année aux 
deux conférences, M"^^ Lewitz et M. Godard régulièrement 
à la première, M"^® Armelin assidûment à la seconde. En outre, 
MM. Otani et Sobhita sont venus quelquefois, dans la mesure 
où leurs travaux de recherches leur en laissaient le loisir. Enfin, 
]y|ne Giteau, arrivée au début d'avril, a assisté aux conférences 
depuis ce moment. 



HISTOIRE ET PHILOLOGIE 



479 



HISTOIRE ET PHILOLOGIE TIBÉTAINES 

Directeurs d'études : M^^^ Marcelle Lalou 
et M"^® Ariane Macdonald 

Conférences de M^^ Ariane Macdonald 



A la suite des recherches entamées l'an dernier, nous avons 
poursuivi la lecture de textes consacrés à la légende de la statue 
d'Avalokiteçvara à onze têtes, divinité protectrice du roi Srofi- 
bcan sgam-po (vii^ siècle de notre ère). Ce sont, outre le Chos- 
^byuîï de Bu-ston, de 1323, qui ne donne que les grandes lignes 
de l'histoire, le Rgyal-rahs de 1373, deux biographies légen- 
daires de Sron-bcan sgam-po englobées dans le volume E du 
Mani hka-'hum et en parallèle, le Rgya-Bod yig-chan de 1434 
et le Chos-^byun de Dpa'o gcug-lag 'phren-ba qui cite un grand 
nombre de sources avec fidélité. La légende comprend deux 
parties, la première étant, à quelques variantes près, commune 
à toutes les versions. Elle se présente ainsi dans le Rgyal-rahs 
où nous l'avons lue en premier : après le retour de Thon-mi 
sambhota et l'introduction de l'écriture et de la loi civile et 
religieuse au Tibet, Sron-bcan sgam-po décide de construire 
la statue d'un dieu qui accomplirait le bien des êtres au Tibet. 
Mais il apprend par des révélations que cette statue d'Avaloki- 
teçvara existe dans une île du sud de l'Inde, où elle est enfouie 
dans le sable, à l'intérieur d'un bloc de santal, sous un éléphant. 
Il envoie à sa recherche une émanation de sa personne qui sort 
de son espace intersouciliaire, au bout d'un rayon de lumière, 
sous la forme d'un moine bouddhiste. Ce moine se rend d'abord 
dans un royaume indien gouverné par un roi hindouiste qu'il 
convertit au bouddhisme par ses tours de magie. Puis il ordonne 
à ce roi de construire cent huit temples et d'y installer cent 
huit statues en santal « tête de bœuf » et « cœur de serpent ». 
Le roi lève une troupe et accompagne le moine qui se met en 
quête de ces deux espèces de santal, inaccessibles aux hommes 
ordinaires. Ils vont dans l'île de Sin-ga-la et lorsqu'ils sont 
arrivés sur une plage où sont réunis des éléphants, le moine 
indique au roi sous lequel d'entre eux, reconnaissable à certains 



480 



RAPPORTS SUR LES CONFÉRENCES 



signes particuliers, se trouve le santal « cœur de serpent »; 
il lui explique aussi l'origine de ce santal et la vraie nature de 
l'éléphant. On creuse le sable et au dos d'une statue, on découvre 
en effet un tronc d'arbre de santal d'où est extraite une petite 
statue d'Avalokiteçvara à onze têtes et dix bras. Le moine donne 
le santal au roi, garde la statue pour lui, et après avoir permis 
au roi de se procurer du santal « tête de bœuf » dont il garde 
un échantillon, retourne au Tibet. Il recueille en chemin dix 
ingrédients merveilleux, une poignée d'herbes sur laquelle se 
sont posés des myriades de Buddha et de Bodhisattva, une tige 
de l'arbre de Bodhi, etc., et arrivé en présence de Sron-bcan 
sgam-po, lui offre le tout et disparaît à nouveau entre ses deux 
sourcils. 

Cette première partie de la légende se retrouve, plus détaillée 
ou avec des variantes, dans les deux récits du Mani bka-bum 
et tous les autres textes que nous avons lus. Mais nulle part 
cette petite statue n'est considérée comme la statue définitive 
qui occupe à présent une place privilégiée dans le Jo-khan 
de Lhasa. En effet, à un autre moment de la vie du roi — et 
c'est là que les récits divergent — une seconde statue se forme 
toute seule, à partir des objets sacrés rapportés par le moine, 
mêlés au santal réduit en poudre : c'est le double iconographique 
de la petite statue mais agrandi à la taille du roi, et la petite 
statue se fond dans le cœur de celle-là, comme, plus tard, le 
roi lui-même et ses deux reines. 

Or, si le premier, récit du Mani bka-^bum place la création 
de la seconde statue peu après l'arrivée de la première au Tibet, 
tous les autres textes, celui de Bu-ston et le Rgyal-rabs comme 
les relations tardives du V® Dalai-lama ou de Sum-pa mkhan-po, 
situent l'événement longtemps après, au moment où l'une 
des deux épouses du roi, la princesse népalaise, tente de faire 
construire le temple de 'Phrul-snan et n'y parvient pas parce 
que les démons du sol détruisent la nuit le travail accompli 
pendant le jour. 

Cette divergence entre deux récits contenus dans le même 
ouvrage, et le fait que l'un est ignoré par les auteurs tibétains 
tandis que l'autre est suivi par la majorité d'entre eux, incite à 
voir de plus près l'histoire de la compilation des différents 
morceaux qui composent le Mani bka'-'bum et permettrait 
peut-être d'établir un critère d'authenticité (du point de vue 
tibétain) parmi les éléments réunis dans ce livre. Il nous faudra 
examiner la table des matières du Maîii bkà'-^bum que fournit 



HISTOIRE ET PHILOLOGIE 



481 



un manuscrit de 1376 et la comparer aux éditions auxquelles 
nous avons accès : le premier des textes du Mani bka-'bum, le 
Lo-rgyus chen-mo, qui dans les éditions de Dergué et de Lhasa 
comporte trente-six chapitres, n'en comptait que vingt-quatre 
en 1376. 

La seconde conférence a été consacrée à une question pure- 
ment historique : la formation et le développement, du xi^ au 
xiii^ siècle, d'une principauté du Tibet central, celle de Phag-mo 
gru. 

Ces deux conférences ont été suivies, irrégulièrement par 
M. A. W. Macdonald et régulièrement par M"^^ Helffer, 
qui prépare une thèse de IIP cycle sur la musique vocale 
de tradition orale des pays himalayens; par M^^^ I. Martin 
DU Gard et par A. M. Blondeau, qui a reçu le titre d'élève 
diplômé de la Section pour sa thèse sur l'hippiatrie tibétaine. 
Les auditeurs ont participé au déchiffrement des textes, parfois 
difficiles à lire, et à leur traduction. 



6 0645 67 046 8 



21 



I 



HISTOIRE ET PHILOLOGIE 



483 



CIVILISATIONS ET LANGUES DE LA HAUTE ASIE 
Directeur d'études : M. Louis Hambis 

La première conférence a été consacrée à l'étude du texte 
mongol de Geser, et cela afin d'aborder par la suite les autres 
versions mongoles. L'étude de ce texte demande un grand 
nombre d'explications, car il s'agit d'un texte écrit en une 
langue « littéraire » où la langue mongole classique est mélangée 
avec celle des parties épiques qui peut être plus ancienne et 
avec des termes de langue parlée. Les premières pages du texte 
ont été traduites et commentées; pour les particularités des formes 
de langue parlée, on a utilisé le travail de N. N. Poppe, paru 
il y a près de quarante ans dans Asia Major, ainsi que les divers 
répertoires et dictionnaires qui permettaient de compléter cette 
étude, en particulier le Dictionnaire du kalmouk par G. J. Ram- 
stalt, grâce auquel bon nombre de termes sont explicables. 
Cette étude permettra peut-être, par la comparaison de cette 
langue « composite » avec le kalmouk, d'aborder l'étude de 
l'épopée kalmouke « Jangar ». 

Mme Tretiakoff, M^^e Bassanoff ainsi que MM. Orange, 
GoENEUTTE, Wou Chi-Yu et TcHANG Fou-JouEi ont suivi 
cette conférence. 

Dans la seconde conférence, on a poursuivi l'étude du sec- 
teur de Tourfan; nous avons procédé à l'examen des sanctuaires 
de Sangim-aghyz qui ne nous sont malheureusement connus 
que par la publication du rapport de Griinwedel en 1906. Cette 
étude a porté sur les dix premiers sanctuaires dont Griinwedel 
a donné la description tant au point de vue de l'architecture 
que de la peinture. Il est possible d'envisager une étude plus 
poussée grâce à la documentation qui existe à Berlin, et cela 
grâce à l'obligeance du professeur Hârtel, conservateur en 
chef du Département indien au Staatliches Muséum qui, à 
la suite d'une visite faite par M^^^ Hallade et M^^^ Gaulier 
au mois d'avril dernier, doit nous donner les facilités pour 
étudier à Berlin les documents dont bon nombre sont conservés 



31. 



484 



RAPPORTS SUR LES CONFÉRENCES 



dans les réserves, et surtout les notes inédites de Griinwedel 
ainsi que les photographies prises dans la région de Tourfan 
lors de l'étude qu'il y fit. 

Mlles Hallade, Maillard ainsi que M^^es Gaulier, Alexan- 
dre, Roux, Barthélémy et Lorian-Lissac ont participé acti- 
vement à cette conférence; MM. Goeneutte et Jéra-Bézard 
y ont assisté occasionnellement. 



HISTOIRE ET PHILOLOGIE 



485 



HISTOIRE ET PHILOLOGIE JAPONAISES 
Directeur d'études : M. Bernard Frank 

L'explication du Yamato-monogatari, entreprise l'année der- 
nière et poursuivie alors jusqu'au récit 45, a été continuée 
cette année jusqu'au récit 80. Les textes groupés dans cette 
partie de l'œuvre sont moins variés de ton que ceux de la partie 
précédente et ne concernent, à quelques exceptions près, que 
des événements mineurs de la vie amoureuse des nobles. Dé- 
convenue, vaine attente, reproches, adieux, désir d'oubli sont 
leurs thèmes, qui se répètent avec une certaine monotonie. 
Les poèmes contenus dans ces textes sont pour la plupart de 
simples billets galants, où les traits vraiment saisissants sont 
rares, mais qui n'en finissent pas de nous étonner par l'extraor- 
dinaire sens de l'à-propos et de la répartie dont ils témoignent, 
par la virtuosité de leurs auteurs à jouer de toutes les ressources 
de la langue en matière de syllabes charnières et de mots à double 
entente, permettant le plus souvent, selon la façon dont on 
découpe le poème, de lire celui-ci à la fois comme une évoca- 
tion de la saison et comme la description d'un état d'âme en 
harmonie ou en contradiction avec elle. 

De nombreux problèmes, relatifs à la technique de la traduc- 
tion, à l'interprétation ou à l'étymologie des termes rencontrés, 
nous ont arrêtés chemin faisant. Nous rappellerons ici ceux 
d'entre eux sur lesquels il nous paraît particulièrement néces- 
saire d'insister. 

I. L'origine du terme ukiyo. 

Le récit 50 du Yamato-monogatari nous apprend qu'un 
religieux nommé Kaisen (dont il avait déjà été question dans 
les récits 27 et 28 de l'ouvrage), s'étant retiré au mont Hiei, 
y fit ce poème : 

Kumo narade kodakaki mine ni iru mono wa 
ukiyo wo somuku waga mi narikeri 

« Hormis les nuages, en fait d'être qui se tienne sur cette cime 

un peu haute, 
il n'y a que moi, qui me détourne de V ukiyo. » 



486 



RAPPORTS SUR LES CONFÉRENCES 



Ukiyo, le fait est bien connu, peut s'écrire à l'aide de deux 
graphies en caractères chinois, yûsei et fusei. Si l'on adopte 
la première de ces graphies, on est amené à reconnaître dans 
uki- la base déterminante d'un mot de qualité ushi, qui signifie 
« affligeant, désolant, mélancolique », et à traduire ukiyo par 
« monde d'affliction, de désolation, de mélancolie )). Si l'on 
adopte la seconde, on doit interpréter uki- comme la base sus- 
pensive-formative d'un mot verbal uku, qui signifie « flotter », 
et traduire ukiyo par « monde flottant». 

Des deux graphies, la dernière est de très loin la plus courante 
et fait corps de façon si parfaite avec le terme que l'on ne songe 
même plus à se poser le problème de savoir quand et comment 
elle aurait commencé à supplanter la précédente, dont il est 
généralement admis qu'elle est plus ancienne et correspon- 
drait à la signification première de l'expression. Une de nos 
auditrices, M^^^ Marie Capitant, a fort opportunément attiré 
notre attention sur ce problème en nous demandant si la tra- 
duction « monde flottant », que nous avions avancée comme 
possible dans notre explication du poème de Kaisen, en nous 
fondant sur les graphies données par de nombreux éditeurs 
d'anciens textes (1), pouvait être admise s'agissant d'une œuvre 
datant, comme le Yamato-monogatari, du milieu du siècle. 
La question de M^^® Capitant nous a conduit à reprendre dans 
son ensemble l'histoire du terme ukiyo. 

Motoori Norinaga (1730-1801), qui consacra sa vie à étudier | 
et remettre en honneur les monuments littéraires de l'antiquité 
japonaise, proteste avec sa fougue coutumière, dans son ouvrage 



(1) Fréquente dans les éditions de l'époque de Meiji comme la Kokka-taikan 
ou de l'époque de Taishô comme la Yuhôdô-bunko (voir, par exemple, dan? cette 
dernière Yamato-monogatari, in Heianchô monogatari-shû, p. 260; Mum- 
saki-shikibu nikki, in Heianchô nikki shû, p. 313, etc.), la graphie fusei est 
presque toujours remplacée dans les éditions modernes par la graphie yûsei ou 
par des kana. On pourra cependant observer dans une édition commentée 
récente du recueil d'Izumi-shikibu due à d'excellents spécialistes (Izumi-shikibu 
shû zenshaku, par Saeki Umetomo et autres, Tôkyô, 1959), la présence à la fois 
des trois graphies (poèmes 298, 356 et 441). On trouvera également la graphie 
fusei dans l'édition du Kasenrakusho due au regretté Sasaki Nobutsuna 
(Nihon kagaku-taikei, II, 1956, p. 266). C'est une habitude chez beaucoup 
d'éditeurs de rétablir des graphies en caractères là où les manuscrits ne donnent 
que des kana. Il serait nécessaire, pour se faire une idée exacte de ce problème 
des graphies, de posséder pour tous les textes des éditions telles que le Genji- 
monogatari taisei d'Ikeda Kikan ou le Kôhon Makura no sôshi de Tanaka 
Shigetarô. 



HISTOIRE ET PHILOLOGIE 



487 



intitulé Tama-katsuma (1), contre le fait qu'ukiyo se trouve 
désormais toujours noté à l'aide des caractères fusei, « monde 
flottant )), qui constituent une expression appartenant aux livres 
chinois (karabumi), et est ainsi insensiblement arrivé à être 
employé au sens de « monde » tout court. Pour se convaincre 
qu'il s'agit là d'mi usage fautif, il suffit, ajoute l'illustre philo- 
logue, de se reporter à nos vieux poèmes, où l'on verra quukiyo 
a, à l'origine, le sens de monde rempli de choses affligeantes, 
mélancoliques. 

Si l'on examine les « vieux poèmes » auxquels se réfère Nori- 
naga, on observe qu'effectivement, le monde est qualifié dans 
certains d'entre eux d^ushi, « affligeant, mélancolique » (2). 
Mais — est-ce l'effet du hasard ou d'une recherche insuffisam- 
ment poussée? — nous n'avons pas pu trouver la trace du terme 
ukiyo lui-même antérieurement au Kokinshû, présenté au trône, 
comme on sait, en 905. Là, en revanche, il semble être d'ores 
et déjà familier et apparaît à plusieurs reprises (3), noté, en 
ce qui concerne l'élément uki-, non pas à l'aide d'un caractère 
chinois, mais en écriture syllabique indigène (4); procédé qui 
offre, pour une recherche comme la nôtre, l'inconvénient de 
ne pas indiquer de sens précis, mais auquel il faut se rappeler 
que les poètes recourent volontiers, précisément à cause de 
l'ambiguïté qu'il crée. Dans le Kokinshû, cependant, les commen- 
tateurs sont formels : ukiyo doit être interprété toujours et 
seulement comme signifiant « monde d'affliction, de désolation, 



(1) « Le panier précieux «, composé entre 1793 et l'année de la mort de l'au- 
teur. Chap. IV, éd. Nihon koten-zenshû, I, p. 109. 

(2) Voir Manyôshû, V, poème 893, Yo no naka wo ushi to yasashi to 
omoedomo... {Nihon koten-bungaku taikei, II, p. 100) et XIII, poème 3265, 
Yo no naka wo ushi to omoite... {id., III, p. 358). Voir également ce que dit 
un siècle plus tard, vers 855, la poétesse Ono no Komaclii : Yo no naka no 
uki mo tsuraki mo... « Ce qu'il y a en ce monde de désolant et d'amer... » 
{Ono no K. shû, poème n° 94 de la recension donnée dans l'édition Nihon koten- 
zensho; cf. également Kokinshû, XVIII, 941, où le poème est donné comme 
anonyme). 

(3) Par exemple, livre III, 164, poème d Oshikôchi no Mitsune; XVI, 842, 
poème de Ki no Tsurayuki; XVII, 953 et 960, poèmes anonymes; XVIII, 964, 
poème de Taira no Sadabumi. 

(4) C'est le cas du moins dans les éditions courantes de l'ouvrage, où se main- 
tient une tradition graphique héritée de l'époque de Heian. Mais certains 
éditeurs, par souci de faciliter la compréhension des poèmes au lecteur, rempla- 
cent à peu près partout les kana par la graphie yûsei. C'est le cas dans l'édition 
de la série Shinchû kokubungaku sôsho publiée par la librairie Kôdansha (1959). 



488 



RAPPORTS SUR LES CONFÉRENCES 



de mélancolie » (1). Tel est sans conteste le sentiment qu'on | 
éprouve, par exemple, à la lecture de ce poème anonyme (n° 953 
du recueil) : 

Ashihiki no yama no ma ni ma ni kakurenan \ 
ukiyo no naka wa aru kai mo nashi 

«Où que ce soit parmi les monts aux pieds qui s'étirent, je 

[voudrais me cacher 
Au sein de V ukiyo, rien ne sert de demeurer. » 

On peut d'ailleurs rapprocher ce poèm.e de celui qui le suit | 
immédiatement dans l'ouvrage (anonyme, n° 954), où figure, 
employé à propos des choses de ce monde, l'épithète ukeku, 
qui se rattache au même radical qaukijushi : Yo no naka no 
ukeku ni akinu..., «Je suis las de ce qu'il y a d'affligeant dans 
ce monde... » 

Des exemples analogues pourraient être tirés de la plupart 
des textes de la fin du siècle et des siècles suivants (2), mais 
nous verrons que ce fait ne saurait prouver que le terme ukiyo 
n'a pas eu au départ, concuremment avec le sens de « monde 
d'affliction », celui de « monde flottant ». 

Il est difficile de dire à partir de quelle époque les Japonais 
ont commencé à se familiariser avec l'expression chinoise dont 
procède cette dernière acception d^ukiyo, à savoir fusei {feou 
che, selon la prononciation chinoise actuelle). Pour pouvoir 
le déterminer en toute certitude, il faudrait connaître jusqu'à 
un certain point l'histoire de cette expression en Chine même 
et savoir dans quels ouvrages, introduits au Japon à telle ou 
telle date, elle apparaît. 

Proche et souvent simple synonyme de feou che, est l'expres- 
sion feou cheng, « vie flottante », qui semble remonter à un 
passage du livre de Tchouang-tseu décrivant le comportement 
du saint homme taoïste adonné à la pratique du « non-intervenir » : 
«Durant sa vie c'est comme s'il flottait; mort, il est comme en 



(1) Karl Florencz, qui suit cette opinion générale, traduit l'expression 
ukiyG no naka par « dièse Weit des Jammers » {Wôrterhuch zur altjapanishen 
Liedersammlung Kokinshû, Hamburg, 1925, p. 161). 

(2) Voir Murasaki-shikibu nikki, passage mentionné ci-dessus, p. 000, n. 1, 
texte de l'édition Nihon koten-bungaku taikei, p. 443, ukiyo no nagusame ni 
wa...; Genji-monogatari, Suetsiimuhana, même éd., I, p. 267, Ukifune, 
V, p. 272; Izumi-shikibu nikki, même éd., p. 406, etc. 



HISTOIRE ET PHILOLOGIE 



489 



repos» (1). La phrase, notons-le, sera reprise mot pour mot dans 
un fou — ou récitatif — de Kia Yi (198-166 avant notre ère), 
recueilli dans la fameuse anthologie de l'époque des Six Dynas- 
ties, le Wen-siuan (2). 

Chez les poètes des T'ang, le terme de « vie flottante » ne 
paraît plus tant évoquer l'image d'une existence se laissant 
aller dans le grand courant des choses, que celle d'une condition 
sentie comme irrémédiablement précaire et inconsistante. La 
vision bouddhique de l'impermanence n'est-elle pas venue, 
entre temps, donner une coloration nouvelle aux vieilles repré- 
sentations chinoises transformistes, et les comparaisons, si 
fréquemment reprises dans les sûtra, du corps avec une boule 
d'écume, une bulle d'eau, un songe, un nuage, etc. (3), devenues 
familières à tous les esprits? Li T'ai-po (701-762) dit : «Cette 
vie flottante est comme un rêve... (4) et Po Kiu-yi (772-846) 
reprend, comme pour lui faire écho : 

«Cette vie flottante est plus brève qu'un rêve» (5), 

« Ce monde trompeur est un rêve de printemps. 
Cette vie flottante est une bulle sur l'eau» (6). 

Et voici que nous rencontrons également chez ce dernier 
poète l'expression même qui nous intéresse et dont il y a d'ail- 
leurs tout lieu de supposer qu'elle devait être usuelle à l'époque, 
feou che, « monde flottant » (7) : 



(1) V, «Les idées arrêtées». Wieger {Les pères du système taoïste, p. 331) 
traduit en paraphrasant : « Durant sa vie, il vogue au gré des événements ». 

(2) Livre XIII, « Le fou de l'oiseau p'eng ». Le JFen-siuan {Monzen, selon la 
prononciation japonaise) était connu au Japon, pense-t-on, dès le début du 
Vii^ siècle. Son influence y a été considérable aux époques de Nara et de Heian. 

(3) Voir, à propos de ces comparaisons, E. Lamotte, Le traité de la grande 
vertu de sagesse de Nàgàrjuna, I, p. 357 et suiv., et L'enseignement de 
Vimalakïrti, p. 132-133, Louvain, bibliothèque du Muséon, 18 et 51. 

(4) Poème cité dans : Mochizuki, Bukkyôdaijiten, I, p. 205, s. v. ukiyo. 

(5) Po-chen wen-tsi (prononciation japonaise, Hakushi monjû), « Recueil 
littéraire du sieur Po », XVIII, poème intitulé « Promenade dans la campagne ». 

(6) Id., XVII, « Cinquante rimes en imaginant un voyage dans l'Est ». 

(7) Il est bien connu que Po Kiu-yi se faisait un scrupule de n'utiliser dans 
ses poèmes que des mots qui fussent compris de tout le monde. Le terme feou 
che est attesté, tardivement du moins, dans la langue des traducteurs de textes 
bouddhiques, où il est probable qu'il est entré à partir de l'usage chinois courant 
(voir, par exemple, Koriki-chôja shomon daijôkyô, « Sûtra du Grand Véhicule 



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RAPPORTS SUR LES CONFÉRENCES 



« Donc sachons-le, que parmi les gens de ce monde flottant 
Bien peu obtiennent de voir pendre leurs cheveux blancs »(!). 

L'œuvre de Po Kiu-yi (appelé communément par les Japonais 
Haku Rakuten, d'après la prononciation locale de son tseu, 
ou « appellation », Po Lo-t'ien) fut introduite au pays du Soleil 
Levant du vivant même du poète, soit vers 834, soit un peu 
antérieurement. Elle allait y exercer, tant directement qu'indi- 
rectement, une grande influence. C'est d'elle que s'inspirera 
au premier chef le poète Oe no Chisato lorsqu'fl écrira en 894 
ses Kudai-waka, ou « Poèmes japonais sur le thème de vers 
[chinois] )> et c'est encore efle qui tiendra la place principale 
dans l'anthologie de poésie chinoise composée vers 925-928 
par Ôe no Koretoki sous le titre de Senzai-kaku, « Beaux vers 
de mille années » (2). 

Nous observons avec beaucoup d'intérêt que, dans son recuefl, 
qui ne contient selon la recension la plus complète actueflement 
conservée, que 126 poèmes, Chisato a précisément choisi, 
entre autres thèmes, les trois premiers des vers de Po Kiu-yi 
que nous venons de citer. Les poèmes qu'il a composés sur le 
premier et sur le troisième, qui commencent l'un et l'autre, 
rappelons-le, par « Cette vie flottante... », sont les suivants (3) : 

Yorube naku sora ni ukaberu inochi koso 
y urne mi ru yori mo hakanakarikere 
« Cette vie qui va flottant dans le ciel sans rive où prendre refuge 
est éphémère plus encore que la vision d'un rêve. » 

Karisome ni shibashi ukaberu tamashii no 

mizu no awa tomo taoeraretsutsu 
(( Cette âme qui va flottant un peu de temps précairement 
est comparable aussi bien à une bulle d'eau. » 



dans lequel le notable Koriki pose des questions », traduit en chinois au 
xi^ siècle, Taishô d., n^ 543, vol. XIV, p. 830 a, 1. 2 : « Ce monde flottant est sans 
fermeté; il est comme chose vue en rêve) ». Nous verrons plus loin que les 
bouddhistes du Japon ont fait aussi un grand usage du terme « monde flottant ». 

(1) Po-che wen-tsi, VI, « En écoutant des gens qui pleurent leurs morts ». 

(2) Sur ces deux ouvrages et sur le problème de l'influence de Po Kiu-yi 
à l'époque de Heian en général, voir le très précieux travail de Kaneko Hikojirô, 
Heian-jidai bungaku to Hakushi monjû, édition augmentée et révisée, Tôkyô, 
1955. 

(3) Voir Kaneko, op. cit., p. 601-602 et p. 347. 



HISTOIRE ET PHILOLOGIE 



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On remarque que l'expression « vie flottante », feou cheng, 
-dont la prononciation japonaise traditionnelle est fusei (1) 
et est donc homophone de celle de feou che, « monde flottant », 
est rendue dans les poèmes en vernaculaire de Chisato par 
ukaberu inochi et ukaheru tamashii, « vie, âme qui va flottant ». 
A peu près vers l'époque où cette expression s'en va enrichir 
par l'intermédiaire de tels équivalents la langue poétique locale, 
nous voyons le fameux Sugawara no Michizane (845-903) l'employer 
telle quelle dans une composition en style chinois (2) : 

Fusei wo motte kôkai wo gosen to sureba 

kaette sekika no kaze ni mukaite utsu koto wo kanashibu 

« Vouloir avec cette vie flottante fixer une rencontre ultérieure 
C'est connaître au contraire le chagrin de frapper feu de la pierre 

[face au vent. » 

Nous sommes justement alors à la veille de la publication 
du Kokinshû dans lequel on a vu que le terme ukiyo est, d'une 
part, bien attesté et, d'autre part, expliqué comme signifiant 
toujours « monde d'affliction », jamais comme signifiant « monde 
flottant ». Il serait pourtant étrange que, quand la vie {inochi), 
l'âme (tamashii), le corps ou la personne {mi, voir ci-dessous) 
étai